SCENE IV THÉRÈSE, seule, puis VALIN
(Thérèse demeure immobile^ le regard fixé sur la porte du cabinet de travail. Après quelques instants, elle porte la main à ses yeux dans une attitude de recueillement douloureux. Puis elle va vers une glace et se regarde longuement.)
THÉRÈSE (bas, dans un gémissement).
Elle est belle!... Elle est belle!...
VALIN, entrant.
Thérèse, vous êtes là...
J*ai apporté à Henry la préparation...
VALIN
J'avais oublié un livre.
{Un silence.)
VALIN
Croyez-vous qu'il s'en serve pour elle?
THÉRÈSE
De quoi ? Pour qui ?
VALIN
Pour Janine... De cette préparation...
THÉRÈSE
Je ne sais pas.
VALIN
Elle est encore là ?
THÉRÈSE
Oui.
VALIN
Vous l'avez vue ^
THÉRÈSE
Oui.
(Un silence. Tous deux demeurent immobiles, regardant la porte.)
Croyez-vous qu'elle soit sérieusement malade.
THÉRÈSE, distraite.
Elle?
VALIN
Janine.
THÉRÈSE
Elle doit l'être, puisque Henry...
VAUN.
Oui, c'est vrai. Pourtant il ne semble vraiment pas...
THÉRÈSE
Elle est si belle, n'est-ce-pas?
VALIN
Elle... elle est belle, oui.
THÉRÈSE
Pourquoi hésitez- vous à le dire, Valin ? C'est si évident, si superbement, si cruellement évident !
VALIN
Je n'...
THÉRÈSE
Et pourquoi, comme moi, demeurez-vous ici, à attendre... à attendre quoi?
Je n'attends rien. Je vous l'ai dit : je venais chercher le livre que j'avais oublié.
THÉRÈSE, doucement.
Non. Non, Valin, non. Elle est belle... et vous avez peur. . .
VALIN
Peur? De quoi?
PREMIER ACTE n
THÉRÈSE
Et j'ai peur, moi aussi, Valin.
VALIN
» Thérèse, voyons, qu'imaginez-vous ?
THÉRÈSE
Vous avez peur.
VALIN
Vous vous trompez. Je n'ai pas peur. C'est vrai : ce n'est pas pour ce livre que je suis revenu. Je sais qu'elle est là. J'ai pensé que sans doute elle repasserait par ce salon, que peut-être je la reverrais, que peut-être. . .
THÉRÈSE
Vous l'aimez...
(Valin Jait un geste désespéré.)
THÉRÈSE
Vous l'aimez, n'est-ce pas?
VALIN
Je ne sais ce qu'il faut vous répondre.
THÉRÈSE, doucement.
Elle est si belle ! . . .
VALIN
Je ne sais ce qu'il faut vous répondre. Je lui dis, à elle, que je l'aime. Je suis sincère. Et en vous disant à vous que je l'aime, il me semble
que les mots n'ont plus le même sens ; ils ne sont plus justes, ils me blessent et je crains qu'ils ne vous offensent.
THÉRÈSE
Oh ! ne craignez pas.
VALIN
Devant vous, j'ai honte de l'aimer. Il me semble que je suis lâche, et que je vous manque de respect, à vous et à toutes celles qui méritent vraiment l'hommage. . .
THÉRÈSE
Elle est si belle!... Cela compense tout.
VALIN
Il faut me pardonner, Thérèse...
THÉRÈSE
Vous pardonner quoi ?
VALIN
Cet asservissement dont je rougis. Elle est belle. Voilà. Et je suis un artiste. La beauté, c'est mon labeur et mon but. Hélas ! je dois garder les yeux obstinément attentifs à la beauté visible, à celle de la chair rayonnante, à celle des formes harmonieuses et des traits purs.
Purs...
VALIN
Et j'oublie quelquefois celle que mes doigts de sculpteur ne peuvent point matérialiser, celle que l'on ne voit pas et que l'on évoque mal, celle qu'il faudrait d'abord aimer et servir, la seule qui soit peut-être en moi. Mais comment la faire évidente?... Je suis très malheureux, Thérèse. Je suis laid, on ne m'aime pas, et je me sens un peu vil d'admirer et d'aimer quand même...
THÉRÈSE
Vous n'êtes pas vil, Valin. Vous êtes un homme. Et d'autres, vous le savez bien...
VALIN
Je... je ne sais rien.
THÉRÈSE
Vous savez... Elle est ensorcelante! Et moi... (Elle regay^de vers la glace.) Et moi... je suis... Vous avez vu, Valin? Quand vous êtes entré je me contemplais dans la glace... Je ne peux pas lutter...
VALIN
Thérèse ! Thérèse, il ne faut pas croire...
THÉRÈSE
Je ne crois pas. Je sais.
Mais non, mais non. Vous vous trompez.
THÉRÈSE
Je sais, Valin. Et vous savez aussi. C'est pour cela que tous deux nous sommes ici, devant cette porte fermée, fermée sur eux. Nous n'écoutons pas ; nous n'essayons pas de les surprendre. Nous voyons. N'est-ce pas? Vous voyez aussi. Elle a dénudé son buste éclatant, pour le remède qui doit préserver la splendeur de sa vie. Ses bras sont nus, sa gorge est nue, sa chair rayonne. Et il est ébloui ; il ne pense plus à rien ; il a tout oublié : mon amour inébranlable, mon admiration ardente, ma part humble ec passionnée dans les travaux qui lui méritent la gloire, la force puisée souvent dans mon regard, et nos beaux enfants. Il a tout oublié, elle a le buste nu et elle est belle!... Il a tout oublié, même la noblesse de sa science et le grand rôle dont nous avons, dont il avait l'orgueil.
VALIN
Thérèse, vous vous trompez.
THÉRÈSE
Je ne me trompe pas. Et je ne suis pas étonnée. Je me vois dans la glace.
VALIN
S'il savait que vous avez deviné, que vous souffrez...
THÉRÈSE
Il ne saura pas. Je ne mendie pas, Valin. Je ne veux pas me plaindre. Je ne veux pas qu'il ait
pitié, que personne ait pitié. Je me reproche déjà la faiblesse soudaine qui m'a fait vous parler. Mais j'ai senti que vous souffriez vous aussi, par la même cause, avec une àme pareille à la mienne, cachée, étouffée sous l'enveloppe...
VALIN
Vous vous calomniez, Thérèse. Vous êtes une femme séduisante avec une àme admirable.
THÉRÈSE
L'âme ne compte pas pour f'amour.
VALIN
Peut-être se sent-il plus maître quand elle n'est pas présente, quand il peut l'oublier.
THÉRÈSE
Hélas! pour être heureuse, pour garder le bonheur, il faut être comme elle, belle avec évidence, belle avec assurance, avec audace, belle non pas dans son âme mais dans son corps, et belle sans scrupules Pour être vraiment aimée...
VALIN
Henry vous aime.
THÉRÈSE
Il m'a aimée.
VALIN
Il vous aime toujours.
THÉRÈSE
Il a pour moi, je le sais bien, du respect, de la tendresse. Ce n'est pas la même chose. Ce n'est pas de l'amour ! Et je souffre, ohj je souffre, Valin.
VALIN
* Vous l'aimez, vous !
THÉRÈSE
Et c'est à mon tour de confesser que je me sens amoindrie et lâche. Je suis vile. Je l'aime malgré ce que je sais. Je l'aime quoiqu'il ne soit plus l'être pur, loyal et fort que je croyais Moi aussi, je suis asservie. Tout ce qui reste dé ce qu'il était à mes yeux, tout ce qui reste, c'est une menteuse et séduisante apparence ; et cependant, je l'aime incurablement. Nous nous valons, mon pauvre ami; nous servons, l'un comme l'autre, vous et moi comme lui, une souveraineté malsaine et injuste.
VALIN
Pas vous.
THÉRÈSE
Moi comme les autres.
VALIN
Ma pauvre Thérèse, vous avez raison d'aimer toujours Henry. Et ce n'est pas seulement pour sa séduction. C'est pour tout ce que vous connaissez de grandeurjen lui, pour le désintéressement de son
l^rtieur élevé. Tout cela est intact, même si ce que vous croyez est vrai, même s'il a succombé à une défaillance, s'il fut fasciné... Il se ressaisira.
THÉRÈSE
Il paraissait armé de tant de clairvoyance, de tant de droiture ! 11 semblait si bien défendu par tant de forces calmes, disciplinées. Elle a eu raison de tout, elle a tout vaincu, elle a tout souillé, tout de suite, dès son apparition. Ah ! la beauté est odieuse, et je la hais!...
VALIN
Thérèse, comment n'avez-vous pas?...
THÉRÈSE
J'aurais du prévoir. Jadis, quand nous étions fillettes, j'éprouvais un malaise déjà devant ses coquetteries calculées. Je pressentais des choses obscures. Quand je l'ai retrouvée, à l'heure de son veuvage, j'aurais dii me rappeler... Elle est méchante, dites!?...
VALIN
Oui.
THÉRÈSE
Elle est cupide.
VALIN
f Oui.
THÉRÈSE
Elle n'est pas intelligente.
VALIN
•^ Non.
THÉRÈSE
Mais elle est belle. Voilà! Et tout lui est pardonné. Je me rappelle : au pensionnat, les maîtresses disaient leur indulgence en ces mots souriants : « elle est si jolie! » C'est injuste, c'est odieux !
VALIN
Oui.
(Un silence.)
THÉRÈSE
Comme elle demeure longtemps auprès de lui ! Si pourtant j'ouvrais cette porte !.. .
VALIN
Ne faites pas cela !
THÉRÈSE
Oh ! ne craignez pas. Je ne ferai rien de ce que j'ai résolu de ne pas faire. Et j'ai décidé de me taire, d'endurer jusqu'au bout. Savoir, crier, ce serait entamer une lutte; j'ai trop peur de lui donner la joie d'être victorieuse. Je n'avouerai pas ma détresse et mon humiliation. Et puis, j'ai des devoirs à remplir ici : je dois veiller sur ce qui subsiste de lui-même. Cette porte, d'ailleurs, pourquoi Touvrirais-je? Puisque je vois, puisque je vois qu'il baise ses épaules, et ses yeux, et ses cheveux, ses beaux cheveux, et qu'elle se revêt lentement, savamment, tandis qu'il cherche encore sa chair éblouissante.
VALIN, sourdement.
Thérèse, Thérèse, je vous en prie...
THÉRÈSE
C'est vrai, mon pauvre Valin... Pardon...
Voyez-vous, Thérèse, je ne suis pas aimé, moi. Jamais il n'y eut auprès de moi une tendresse de femme pour me garder, depuis ma mère... J'aurais pourtant mérité, peut-être... Si je suis laid, j'ai donné quelquefois des formes à des rêves, à de beaux rêves... Mais cela non plus ne suffit pas. Alors, moi, je suis moins coupable, puisque je suis condamné, tout de même, à vivre avec de belles formes sans âme, à faire mentir la glaise, le bronze et le marbre inertes...
THÉRÈSE
Les voici.