IV
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habite une petite maison seule avec son père vieux soldat infirme, paralytique et aveugle. — Elle le soigne constamment, et sort si peu que c'est un miracle que nous l'ayons rencontrée ce soir. Elle a d'ailleurs un amoureux qui doit, dit-on, l'épouser.
— Un pêcheur ou un gondolier, sans doute ?
— On l'ignore, et c'est la seule chose étrange dans la vie de cette jeune fille. L'amoureux «n question, quand il vient chez elle, est toujours masqué.
-Ah!
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— Il est vêtu, du reste, comme mi liomme du peuple, et Ton ne comprend pas cette précaution de cacher ainsi son visage, du moins pour de semblables rendez-vous.
— Tu piques ma curiosité, Grizzo î'Quel peut être mon rival?
- — Votre rival, Signore?
— Oui. — Ne comprends-tu pas qu'il faut que cette jeune fille soit à moi?
— Pardon, Signore, mais cela me semble impossible !
— Impossible! — Allons donc! tu es
'lie LES VIVEUUS
fou,Grizzo! impossible à Gamillo Cavalcanti...
— Je suis fou, sans contredit, si tel est l'avis de votre seigneurie; mais je pense que c'est précisément parce que vous êtes le plus brillant seigneur de Venise que cette conquête offre d'insurmontables difficultés. — Votre éclat effraiera l'enfant ! — Vous ne serez point reçu dans la maison!
— Il y a une apparence de raison dans ce que tu me dis là; aussi tu auras soin, Grizzo, de me tenir prêt pour demain un costume complet de pêcheur des lagunes !
— Cela sera fait Signore !
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Vers le milieu du jour qui succéda à cette soirée une gondole fort simple, quoique portant à sa proue un écusson surmonté d'une couronne de baron, s'arrêta devant l'escalier du palais Fornasari, et un jeune homme, franchissant les marches, entra rapidement dans l'intérieur de la cour.
— La signora est-elle visible? demandat-il à un valet.
— Oui, Signore, répondit ce dernier.
Et après avoir introduit le jeune homme dans un élégant salon, il le quitta pour aller prévenir sa maîtresse.
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Ce visiteur était un Français âgé de vinj;t-huit ans, de moyenne taille, d'une tournure et d'un visage distingués. — Ses yeux étaient noirs, ses cheveux de la même couleur tranchaient avec son teint aussi blanc que celui d'une femme.
Il portait avec goût les modes de la cour de France, était spirituel, beau joueur, aimait singulièrement Paris , et l'aurait regagné depuis longtemps si l'amour ne l'avait enlacé et retenu à Venise, où il était venu par curiosité avec une ambassade.
Ayant rencontré dans une fête Héléna Fornasari, toute jeune veuve de dix~neuf ans, — Georges, baron de Chivry, -— tel
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était le nom du cavalier français, s'était pi'is de belle passion pour elle, avait risqué bientôt un aveu qu'on avait écouté de la manière la plus indulgente, et enlin, au bout de quelque temps, s'était vu payer de retour.
Héléna ne dépendait que d'elle seule, aussi ne prévoyait-elle nul obstacle à son union avec le baron. Mais elle n'en avait point fixé l'époque, et elle évitait de rendre cette liaison publique, craignant que le désappointement de ses soupirants nombreux n'amenât pour Georges, quelques coups d'épée, ou, ce qui étaitjpis, quelques coups de poignards.
— La signora attend votre seigneurie.
dit le valet en reparaissant et en ouvrant au baron la porte du plus délicieux boudoir qu'il soit possible d'imaginer.
Figurez-vous une pièce ovale, au plafond formant coupole et peint à fresque, et aux murailles revêtues d'une tenture de velours cramoisi à crépines d'or.
De longs rideaux de même couleur interceptaient les rayons du jour et ne laissaient pénétrer dans l'appartement qu'une lumière douce et voilée.
Imaginez , dans de magnifiques bordures, plusieurs de ces hautes glaces qui valurent à Venise une telle réputation, et
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sur une table de marbre noir, une foule de ces objets charmants dont s'entourent encore aujourd'hui les femmes à la mode. — Des statuettes d'or et d'argent, des ivoires ciselés, des vases de Benvenuto Cellini, etc., etc., et surtout rêvez, si vous le pouvez, la délicieuse figure de la jeune femme, qui empruntait un nouveau charme de ce splendide entourage.
Héléna était blanche comme un lys, et pâle de cette pâleur dorée particuhère aux Italiennes et aux Espagnoles. La rougeur éclatante de ses lèvres contrastait d'une façon charmante avec la carnation délicate de son visage.
Si vous voulez avoir une idée exacte de
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cette ravissante Italienne, allez à Venise, et faites-vous montrer, dans la galerie du palais de Santa-Croce, le portrait d'une jeune femme en deuil.
Sur le cadre de ce tableau, vous remarquerez deux lettres : H. C.
La première de ces lettres, on le devine, veut dire Héléna.
— Vous voilà, mon cher seigneur ! ditelle en tendant la main au jeune homme.
— Oui , ma bien-aimée, — répondit Georges en portant cette main à ses lèvres, — je viens vous demander quand vous fe-
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rez un roi de votre esclave, un bienheureux de celui qui souffre tant de vos rigueurs ?
— Ce qui veut dire, n'est-ce pas, en termes moins poétiques : Quand Héléna Fornasari deviendra-t-elle baronne de Chivry ?
— Comme vous voudrez, mais j'aime mieux ma première idée, Enfin, Héléna, répondez, soit à ma question, soit à la vôtre, et pourvu que vous disiez : bientôt! jamais mot plus charmant n'aura rempli mon âme de bonheur!
— J'hésite, j'hésite beaucoup ! — repli-
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qua la jeune femme avec un sourire malicieux.
— Vous hésitez! — s'écria Georges en tressaillant.
— Oui.
— Doutez-vous donc de moi?
— Pas le moins du monde !
— Eh bien?
— C'est qu'il me faudra, voyez-vous , cesser d'être Italienne.
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— Vous deviendrez Française! La France y gagnera, et vous n'y perdrez pas.
— Quitter ma belle Venise !
— Pour habiter mon beau Paris !
— Renoncer aux gondoles !
— Vous aurez des chevaux.
— Aux sérénades! Et, tenez, justement hier soir encore...
— Hier soir?...
— Un galant musicien est venu sous cette fenêtre...
— Achevez, Héléna! pour l'amour de Dieu, achevez !
— Me jurer...
— Quoi donc?
— Qu'il m'aimait à en perdre la tête !
— L'insolent ! murmura Georges en touchant involontairement la poignée de son épée. Et qui donc a osé...
— Oh! mon Dieu! ne soyez donc pas jaloux pour si peu ! Ce n'est que Camillo Cavalcanti!
d'autrefois. vn
— Lui, ce fat déshonoré, ce débauclié perdu de dettes !
~ On dit, mio caro, que la beauté est comme le soleil, et qu'elle brille pour tout le monde ! Camillo est galant d'ailleurs, plus galant que vous, car il chante sous mes fenêtres le soir, et depuis que vous prétendez m'aimer. . .
— Prétendez... le mot est dur!
— Depuis que vous m'aimez , si vous voulez, vous ne m'avez pas donné une pauvre petite sérénade.
— C'est qu'on ne le fait pas en France !