‹ Les viveurs d'autrefois (volume 4)Chapitre 20 sur 30 · L INSULTE · texte numérisé non relu

L INSULTE

Camillo sauta légèrement de sa barque sur les degrés de marbre, passa sous le portique , monta l'escalier et dit avec; un superbe aplomb au laquais qu'il rencontra dans l'antichambre :

— La signora Héléna m'attend ; annoncez , je vous prie , Don Camillo Cavalcanti.

L'instant d'après, il était introduit dans le boudoir de la jeune femme que son arrivée imprévue surprit désagréablement, mais qui cependant sut prendre assez sur elle-même pour sourire à demi, et dire, en faisant au visiteur importun un salut poli , mais froid :

— A quoi dois-je attribuer le plaisir inattendu de recevoir aujourd'hui votre seigneurie ?

Cette question montrait clairement que la jeune femme trouvait assez extraordinaire chez elle la présence de Gamillo; pourtant ce dernier jugea convenable de brusquer sa déclaration ; il répondit d'une voix que la crainte de ne pas réussir fai-

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sait trembler d'une manière assez bien appropriée à la circonstance :

— Vous devez ma visite , signora , au désir de voir enfin cesser mon tourment! Depuis longtemps je vous aime, sans même savoir si je puis conserver l'espérance. Vous savez qui je suis. ~ Mon nom passe pour l'un des plus beaux de Venise. — Ma famille tient une place brillante dans toutes les pages de l'histoire de notre république. Ma fortune pourrait être plus considérable , il est vrai ; mais il est bon d'avoir semé dans la jeunesse toutes les jouissances de la vie, et mes dissipations passées vous sont un sûr garant de ma sagesse à venir.

— Où voulez- vous en venir? demanda

Héléna , d'une voix où perçait une ironie mal contenue.

— A vous offrir mon cœur, signora, en vous demandant votre amour et votre main.

Et tout en disant ces paroles , Camillo mit un genou en terre devant la jeune femme.

—je vous ai laissé parler jusqu'au bout, signor Camillo répondit cette dernière , parce qu'il me convenait de connaître en une seule fois toutes vos prétentions pour les détruire toutes d'un seul coup. — Vous me parlez d'amour et vous me demandez ma mnin. — Mais dites-moi , je vous prie

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seigneur, jamais la voix publique n'at-elle prononcé devant vous, à côté de mon nom , le nom du baron de Chivry?

— Je ne comprends pas, signora, quel rapport...

— Et n'a ton jamais ajouté qu'il doit m'épouser dans un mois.

— Ainsi , c'est un aventurier français que vous préférez, signora, au descendant, à l'héritier des doges? Ainsi ce bonheur que j'espérais, sera le partage d'un inconnu à peine gentilhomme...

— SignorCamillo, interrompit Uéléna

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d'une voix sévère, ne parlez pas ainsi ! ce que vous venez de dire de Georges de Chivry absent, vous n'oseriez le répéter sll était là pour se défendre !

— Je n'oserais , signora !

— Non , signor, vous n'oseriez !

— Je le répéterais au baron de Chivry lui-même.

— Répétez-le donc , car le voici !

Héléna et le Vénitien tournèrent en même temps la tête vers la porte d'où partaient ces paroles , et tous deux virent la

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tapisserie s'écarter pour laisser passer Georges de Chivry souriant et calme.

— Salut, Héléna, salut ma belle souveraine, dit-il en prenant avec une exquise galanterie la main delà Vénitienne, et en la portant à ses lèvres. Salut aussi, signor Camillo , et permettez à l'aventurier français, à l'inconnu à peine gentilhomme, de complimenter l'héritier des doges sur Iheureuse et non sanglante issue de son duel du pont des Soupirs.

— Que voulez-vous dire , demanda Camillo d'une voix agitée, tandis qu'un trouble extraordinaire se peignait sur sa figure.

— Je veux dire , monsieur , — répondit

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Georges de Chivry en se posant en face de lui, la tête haute et les bras croisés sur la poitrine, — je veux dire que Tautrejour j'ai trouvé sur les canaux, juste en face de ce palais, un homme que je croyais brave, et qui n'était qu'un lâche. — J'ai fait l'honneur à ce lâche de croiser mon épée avec la sienne , et ce lâche s'est enfui.

— Quel était cet homme ? — murmura Camillo.

— Cet hoîi^me était masqué, et pourtant je l'ai reconnu, et tout en le reconnaissant j'hésitais à publier son nom , parce que ce nom est illustre , — parce qu'il porte un blason,jusqu'à lui sans tache, sur une poi-

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trine où ne bat pas de cœur. —Cet homme, ce noble , — ce lâche , — c'est vous.

Camillo pâlit affreusement et mit la main sur la garde de son épée. — Georges vit ce mouvement et sourit.

— Pas de comédies , monsieur, — continua-t-il, — à quoi bon toucher cette arme, vous n'oserez pas la tirer. — Votre main manie sans doute la guitare avec plus de succès que i'épée. — Bornez-vous à faire des conquêtes , et ne chantez plus vos galantes gazonnettes aux belles fiancées des gentilshommes de France. — Si vous le permettez, îlélèna, ajouta Georges en se tournant vers sa maîtresse, —j'accompagnerai monsieur jusqu'à la porte de vos appartements.

LES VIVELKS

lïéléna fit un signe approbatif , Georges souleva la portière, et, saluant avec grâce , fit passer devant lui Camillo , qui sortit sans prononcer une seule parole.

— J'ai peur, Georges, j'ai bien peur ! dit lïéléna, quand M. de Ghivry fut de retour auprès d'elle.

— Peur de quoi, ma belle fiancée ?

— De cet homme. Vous l'avez cruellement blessé dans son amour et dans son orgueil. — 11 est lâche , c'est vrai ; mais il est adroit, rusé , vindicatif. — Ge n'est pas son épée, c'est son poignard que je crains. — Écoutez, Georges, avançons le jour de

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notre mariage, et sitôt après, je vous en prie , quittons Venise pour votre France. — Le voulez-vous , dites-rnoi , Georges ?

— Si je le veux, Héléna ! quand vous allez au-devant de mes plus ardents désirs , quand vous hâtez l'heure de vous posséder et de revoir mon pays !

— Alors , monsieur mon mari , à huit jours , s'il vous plaît, la fête de mes noces, et qu'elle soit brillante, entendez-vous, car je veux qu'on en parle bien longtemps à Venise.

— Elle sera brillante, et l'on en parlera. Camiilo était sortit du palais Fornasari

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sans prononcer une parole, mais dans son âme grondait le tonnerre de la vengeance. Il s'élança dans sa gondole, se fit conduire à l'escalier du pont des Soupirs et courut jusqu'à l'endroit où le bravo Mammone se tenait d'ordinaire.

Il trouva cette place déserte. — Voici ce qui s'était passé :

Tandis que Camillo subissait au palais Fornasari un échec humiliant, Beppo quittant son poste funèbre gagnait la petite maison du quai de la Madone.

Comme d'habitude, le loquet de la première porte céda facilement sous sa main; comme d'habitude , il pénétra dans la se-

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conde pièce, mais là , ce ne fut pas comme d'habitude, par un doux regard, par un sourire qu'il fut accueilli.

Le père de Pépita dormait dans son fauteuil , mais la pâleur livide de son front , ses bras raidis et tombant de chaque côté, sans se reposer sur ies appuis du vieux meuble, son chapelet échappé de sa main, tout disait qu'il dormait du sommeil de la mort.

Pépita, agenouillée auprès de lui, la tête renversée et cachée dans ses deux mains, sanglottait convulsivement

Au moment où Beppo entra, elle passa

les mains sur son front comme poiir en écarter les cheveux qui le voilaient*. Elle se releva vivement, la colère, en une seconde, remplaça la douleur dans ses yeux , et, sans dire un seul mot, elle montra la porte à Beppo d'un geste plein de mépris.

^ — Qu'avez -VOUS, Pépita? demanda le jeune homme. Qu'est-il arrivé à votre père? Pourquoi me chassez-vous?

— Pourquoi je vous chasse ? Devant le cadavre de mon père , vous osez demander pourquoi je vous chasse , Mammone!

En entendant Pépita prononcer ce nom, qui prouvait qu'elle savait tout, le bravo

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tressaillit ; un cri comprimé s'échappa de sa poitrine, et il murmura :

— Qui m'a trahi?

— Un homme qui m'aime, entendezvous, Mammone? un homme à qui je disais : Je ne puis vous appartenir, je suis fiancée à Beppo Canti, un noble cœur! — un noble cœur, vous!!! — comme vous deviez rire de moi, Mammone !

— Pépita ! Pépita !

— Et ce seigneur, — car c'est un seigneur, — m'a répondu: — Beppo Canti, votre fiancé, ce noble cœur, ne porte pas le

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