UNE VOISINE DE CAMILLE
Vous trouvez le discours mauvais ?
CAMILLE
Ma foi, oui.
LA VOISINE, ironiquement.
Alors, vous n'en donneriez pas un monaco!.-
CAMILLE, toisant sa eoiêine.
Point de personnalités, s'il vous plaît !
LES VIVEURS DE IPÂRtS. 3Î
CAMELIA, pourtuivànt.
A ce proverbe je répondis aussitôt par un autre, tout aussi connu et tout aussi juste : — V union fait la foixe!.. — et il me parut démontré que nous centuplerions notre puissance et nos chances de ^ccès si, au lieu d'éparpiller nos forces à droite et à gauche, npus les i-éuBissîoiis pour mërcher veris un même but. . .
VOIX, à droite.
Très-bien ! . . très-biefl ! . .
gahMlia.
Comment agissons-nous les unes vis-à-vis des autres» je vous le demande?.. — fort mal, en vérité. — Nous semblons avoir pris cette devise : — Tout pour soi, — rien pour les autres !.. et nous vivons comme chiens et chats.
(OnrU)
CAMéMA, continuant.
ïlîez tatit tjue vous vohdréz, -^ je vous défie de me démentir. . — voyez plutôt : — Que l'une de noua trouve la pie au nid, le phénix, la chose impossible, c'est-à-dire un amant qui ne soit ni trop abominablement vieux, ni trop eïTroyâblement laid, et qui soit surtout riche et généreux, ses meilleures amies deviennent à l'instant même ses ennemies les plus acharnées, — elles disent d'elle pis que pendre, — elles la déchirent à belles dents, — leur vie n'a plus qu'un l)ut, — leur cerveau qu'une idée fixe, — lui enlever son amant, un peu pour l'avoir, et beaucoup pour qu'elle Ifte Tait plus !..
CAMILLE, d demi-voix.
Fi ! . . rborreur !.. moi qui'repasse à mes bonnes amies les représentants dont j'ai assez !..
PLUSIEURS VOIX
Chut!., silence!..
CAMÉLIA
Nous sommes arrivées à une époque déplorable. — La galanterie est dans le marasme, comme le disait des beaux-arts l'illustre Bilboquet!.. — les femmes sont pauvres, — les bommes sont gueux! — Il n'y a pour nous désormais de salut que dans Tunion... — il nous faut agir de concert et jurer un traité d'alliance, sinon, nous sommes perdues!.. — C'est pour cela que j'ai fondé un club, — c'est pour cela que je l'ai nommé le Club des Hirondelles, parce que, comme les birondellcs, nous sommes des oiseaux charmants et surtout des oiseaux légers I . .
VOIX NOMBREUSES
Très-bien ! . . très-bien ! . .
UNE VOIX, longtemps après que toutes les autres ont fai silence.
Oh! très-bien !..
{On rit.) CAMILLE, entre ses dents.
Il y a delà claque ici!..
UNE VOIX
C'est comme quand vous jouez, ma chère!..
CAMILLE
Présidente, on m'insulte !..
CAHÉLIA.
Je m'en moque pas mal.
CAMILLE
Pécore 1
CAMÉLIA
Je vous rappelle à Tordre !..
CAMILLE
Je m*en fiche I . .
CAMÉLIA
Je prononce la censure I
CAMILLE, faisant U geste famUier aux gamins de Paris.
Voilà pour la censure...
voix NOMBREUSES.
Silence!.. A la porte!..
CAMILLE
Zut!.. {De sa main droite elle frappe légèrement le bas de sesrsins.) {Les cris redoublent, — Camille fait des cornes à tout le
monde. — Camélia agite la sonnette. — Le tumulte
arrive à son comble j puis enfin le calme se ritahlit peu
d peu.)
CAMÉLIA
Il y a ici certaines personnes dont la conduite est d'une déplorable indécence!.. —Je pourrais en provoquer immédiatement l'expulsion, mais j'aime mieux m'envelopper dans ma dignité.
CAMILLE, entre ses dents.
Elle aura là un vilain caraco, la présidente!. .
. , . ., „oogle
GAH1ÊL1A, continuant
En ce moment ma tâche est pénible, mais j'ai rencontré, dès l'abord, des sympathies bien encourageantes; ainsi, miss Arabelle, notre charmante hôtesse et amie, a bien voulu mettre soa tfragni*fîque appartement à notre disposition pour les assemblées .du club. — Ufl pareil trait est au-dessus de tout éloge !..
VOIX NOMBREUSES
Oui ! . . oui ! bravo !..
GAM1ÊLIA
Par malheur, je vous le répète, tes trois pi^eaiières ' séances n'ont produit que du gâchis... — Sortons aujourd'hui de cette voie funeste ; — occupons-nous sérieusement de choses sérieuses et utilement de choses utiles...
VOIX NOMBREUSES
Très-bien !
CAMILLE
Je demande la parole.
CAMdÊLlA.
Ëstvce à propos du rappel à Tordre et de la eenstire qui vous ont été infligés?. .
CABttLLB.
Je n'y pensais seulement plus...
CAMÉLIA
Alors, je vous refuse la parole.
CAMILLE, se reprenant Je n'y pensais plus, c'est vrai; — mais maintenant j'y pense, et je veux m'expliqner...
LES VIVEURS ne PAIUS. 41
CKMÉLlk
Alors, venez à la tribune...
( Camille va prendre la place destinée aux orateirs du cluby et située^ comme on gait, d côlé du fauteuil de la présidente, )
CAMÉLIA
Serez-vous longue?
CABIILLB.
Non.
[Elleremplit un verre d'eau, — Elle le sucre, et le boit' à petites gorgées. )
GAHéLlA.
Nous TOUS attendons.
CAMiLLB, après avoir bu.
Je rencmce à la parole.
CAMÉLIA
Était-ce une dérision?
CAMILLE
C'était un prétexte, présidente. — J'a\ais soif, et voilà tout.
(Elle regagne sa place au milieu des rires de I0 plus
grande partie de V Assemblée et de$ murmures d*un
^elit nombre de membres. )
CAMÉLIA
Je vais vous soumettre Tordre du jour de la séancQ d'aujourd'hui.
VOIX NOMBREUSES
Silence!., écoulez!..
CAMÉLIA
L'ordre du jour appelle la discussion d'un projet de loi dont voici les principaux articles :
« ARTICLE pREMiE?.. — Toutc pcrsonne appartenant
42 r.s$ VIVEURS db paris.
» au sexe féminin, quelle que soit d'ailleurs sa nationa- » lité, pourvu qu'elle n'ait pas moins de quinze ans et » pas plus de trente-cinq, et qu'elle soit déclarée suffi- » samment jolie par un comité d'examen composé de » cinq de nos collègues, pourra être admise, sur sa de- 9 mande, à faire partie du Club des Hirondelles
» Art. 2. — Chaque affiliée au Club, dans un dé- » lai de vingt-quatre heures après sa réception, sera te- » nue de faire connaître à un comité spécial le nom de ]» son amant ou de ses amants, présents et passés, en 1» accompagnant cette révélation de notes et de détails » très-circonstanciés et très-exacts.
» Art. 3. — La moindre infraction au précédent » article, soit par un mensonge, soit même par une » inexactitude volontaire, motivera, sinon une exclusion » immédiate, du moins telle peine disciplinaire que le » comité jugera à propos de prononcer.
» Art. 4. — Toute affiliée devra faire connaître le » nom de tous les hommes qui lui auront fait des pro- » positions galantes et pécuniaires, dans un délai qui » ne devra pas non plus excéder vingt-quatre heures à » partir du moment où ces propositions lui auront été » faites.
» Art. 5. — Dans le cas où l'un de ces hommes se » trouverait être le protecteur d'une autre des affiliées » du club, le comité, d'après la connaissance qu'il aura » de la fortune et de la libéralité de ce galant, obligera la » nouvelle maîtresse à offrir à la délaissée une indem- » nité suffisante, et proportionnée à la perte qu'elle » viendra de faire.
» Art. 6. — Chaque clubiste versera mensuelle- » ment, entre les mains d'une trésorière désignée par » le suffrage universel, la somme d*un louis à titre de » cotisation volontaire.
» Art. 7. — Celte somme servira à défrayer les » dépenses du club, et l'excédant formera un fonds de » secours qui pourra être distribué aux affiliées dans la » débine.
» Art. 8. — Un comité spécial viendra en aide à » ces dernières, en s'occupant très-activement de leur » trouver des amoureux et en engageant celles des clu- » bistes qui auraient un trop grand nombre d'amants à » en céder quelques-uns à leurs collègues moins heu- • reuses qui n'en auraient pas du tout...
» Art. 9. — Les attachements de cœur sont absolu- » ment prohibés. — Us peuvent devenir motif d'exclu-
• sion.
» Art. 10. — Toute affiliée soupçonnée de ressen- » tir à l'endroit de son amant ou de l'un de ses amants » autre chose que l'indifférence la plus absolue, recevra » une remontrance du comité, à titre d'avertissement
• officieux. — En cas d'obstination et de récidive, elle » cessera de faire partie du Club des Hirondelles.
3 Art. 11. — Les clubistes devront garder le se- » cret le plus inviolable sur l'organisation du club et
• sur tout ce qui sera dit ou fait pendant les séances.
» Art. 12 et dernier. — Lès clubistes jureront > d'une manière solennelle de se prêter mutuellement
• aide et secours en toute circonstance, — d'oublier
44 us VIVEURS DE PARIS.
ij l'aigreur des dissensious passéCvS et des ressentimfiiUs » jaloux, — d'éviter avec soin toute occasion et même » tout prétexte de rivalité, — enfin de réunir leurs et- » forts pour arriver à trouver le mot du grand pro- » biènie social qui peut se formuler ainsi : — l'exploi-
» TATIOR DR l'homme PAR LA FEMME I »
voix, à droite.
-— Très- bien ! . . très-bien 1 . . ,
6NE Toix, d gauche.
Le projet de loi n'a pas le sens commun ! . . .
CAMILLE, haussant les épaules La présidente a la caboche détraquée ! . . .
BLONDIIfE.
Tout ça, c'est des bêtises '..,.
CAMëMA*
La tribune est libre. — Quelqu'un veut-il parler contre le projet de loi ?
BLOXDINE.
Oui. — Bloi... — moiBlondine!...
BLONDINE
Vous avez la parole...
(Blondine saute pardessus les banquettes el va sHnstaller derrière U bureau dfi la présidente )
BLONBIKE.
Je ne vous en dirai pas bien long, mesdames, mais ce que je dirai sera sensé, j'ose l'espérer. . .
UNE voiî.
A la question I...
LBS TIVBORS DE PARIS: 45
BLOIVDIlfB.
Je n'ai pas encore ouvert la boaehe et on me cric : A la question ! — C'est bèt€! ..
PLUSIEURS VOIX
Oui... oui...
(On rit.)
BLONDINfi.
Le projet de loi qu'on nous a lu, et rien, c'est absolument la même chose!... Je Tais vous le prouver clair comme le jour. — D*abord qu'est-ce que c'est que cette idée de vouloir nous faire donner le signalement, les noms et prénoms, professions et domicfles de tous nos amants passés, présents et à vetitr?.. — Ça se feit, pour les gens, à la préfecture de police, bureau des passeports, — ça se fait, pour les pa«ïuets, à la douane ou à l'octroi ; — mais je n'ai jamais entendu dire que ça se soit fait nulle part pour les amoureux ! .. . (On rit.)