SONG
Yes , we must part, since fate has so descreed it ; And far I'll rove , my fetter'd heart to free. For love should die , \vhen hope no more can feed it ^ And I as yet too fondly think on thee.
Nor think that I'm in search of pleasure roving! By thee unshared , all joys are vain to me. I go in liopcs, the power of absence proving ; 1 with less pain may learn to tliink on thee.
DE MARIAGE. 34i
Juge d'après toi-même, lorsque tu te rappelles le passé «t que tes pensées et tes souvenirs te ramènent à moi j juge d'après les larmes que tu répands, toi qui dois avoir le courage d'un homme , à ce que je dois éprouver quand je pense à toi !
3Iais le Ciel nous défend à tous deux de languir ainsi , et je t'aime, ô Henry , d'une tendresse si désintéressée, que je désire que tu ne connaisses jamais ces angoisses qui me déchirent le cœur aussitôt que je pense à toi.
J'avais appris trois choses pendant cette soirée... la première était à avoir mauvaise opinion de lady Selfish ; la seconde , que
Judge by thyself, whene'er the past recalling Thy pensive memory fondly turns to me ; Judge by thy tears, in spite of manhood falling, What I endure whene'er I think on thee.
But heaven forbid that thou like me should languish ! So well I love , from selfish views so free , Ï wish thee, Henry , ne'er to know such anguish As tears my heart whene'er I think on thee.
lady Marie, non-seulement aimait, mais était aimée; la troisième, qu'Arthur Méritai était son amant ; et de plus, je soupçonnais que l'autorité paternelle s'opposait à cette union.
Je ne me rappelai pas non plus, sans beaucoup de plaisir , que lady Marie m'avait dit qu'elle ferait un grand cas de mou amitié , et qu'elle avait besoin d'un ami. Cependant, quoique j'eusse quelque raison de croire qu'elle désirait se confier à moi, je ne me crus pas autorisé à solliciter d'elle une confidence, avant qu'elle n'eût ellemême l'idée de me la faire. Les semaines succédaient aux semaines , les mois aux mois; je rencontrais souvent lady Marie, et je la voyais devenir évidemment plus pale, plus maigre et plus abattue. Cependant elle gardait toujours le silence, ainsi que moi , sur le sujet du trouble qui
l'agitait et qu'elle ne pouvait dissimuler.
Son prochain mariage avec lord Lawless était alors le thème de toutes les conversations; et je sus qu'il l'avait achetée de ses parens mercenaires en leur promettant de se charger de trois de leurs fils , et de la prendre sans exiger aucune dot , soit maintenant , soit à l'avenir.
Quelle fut mon indignation en apprenant cette nouvelle !
Je pouvais comprendre qu'on trouvât déraisonnable , et même insensé , d'unir deux personnes telles que Méritai et lady Marie , qui n'avaient pas de quoi vivre ni l'un ni l'autre ; mais je trouvais qu'il était bien assez pénible pour deux êtres aussi distingués d'être condamnés à un amour sans espoir , et que c'était un abus intolérable de l'autorité paternelle , et le comble de la cruauté, que de forcer ainsi lady
êk
jMarie à épouser un homme, Jtandis qu'elle avait donné son cœur à un autre. Outre que cet autre était vieux, libertin et insensible, je savais qu'il ne pourrait pas remplir les promesses au moyen desquelles il était parvenu à l'obtenir , car il avait une fortune embarrassée et très-peu de crédit.
Tandis que j'éprouvais cette inquiétude sur le sort de lady Marie , la vie qui ordinairement manquait d'intérêt pour moi çn acquit un très-vif et très-puissant. Je formais et j'abandonnais perpétuellement des projets, pour servir les amans qu'on avait cherché depuis long-temps à éloigner l'un de l'autre. Mais on l'avait tenté en vain : car un seul regard jeté à la dérobée, lorsque le hasard les réunissait , leur prouvait , h n'en pouvoir douter , que leui* llamuie était toujours aussi vive dans le fond de leur coHir. Tant il est vrai que
plusieurs années d'absence et une séparation absolue peuvent seules guérir de l'amour!
u Mais, me disais-je à moi-même, quelle peut être la cause du changement de lady Marie ? Il est certain qu'elle n'ira pas volontairement à l'autel , et ils ne peuvent vouloir l'y traîner de force. » Mais, hélas! un soir je la vis entrer dans une assemblée, donnant le bras à lord Lawless qui avait l'air ravi et qui semblait dire : « Ne suisje pas enfin un homme heureux ? »
Cependant lady Marie ne paraissait être rien moins qu'heureuse, et je vis qu'elle désirait en vain pouvoir me parler en particulier. Je cherchai donc à m'approcher d'elle , et je lui dis à l'oreille : « Ce que j'ai appris est-il donc vrai? Allez-vous vous sacrifier vous-même à cet homme?
« — Je crains d'y être obligée, répliqua-
t-elle avec l'accent d'une personne dont le cœur est brisé; il faut que je me sacrifie pour le bien de ma famille. D'ailleurs, pourquoi ne le ferais-je pas maintenant? Arthur Méritai va se marier. Vous m'entendez ? • r .
« — Oui. Cependant réfléchissez avant de prendre cette résolution. »
Lady INIarie soupira, mais ne me répondit pas tout de suite ; enfin , après avoir fait quelques pas , elle me dit en me regardant avec désespoir : (( Oh ! pourquoi lord Lawless n'est-il pas comme vous? »
i< Je le voudrais pour l'amour de toi, pauvre enfant! » pensai-je; car je supposais que lady Marie voulait dire qu'elle désirerait qu'il eût d'aussi bons principes que moi , puisque alors il n'aurait pas persisté à faire des propositions si odieuses à celle (jui en était l'objet.
Je dormis à peine pendant cette nuit , tant j'étais agité par mon désir d'être utile à lady Marie. îMais était-il possible que son amant fût véritablement aussi faux qu'elle le croyait, et si vite infidèle , après ce regard qui paraissait si expressif? Je ne pouvais le supposer. Je savais combien l'amour d'un homme pouvait être constant, et je soupçonnais que les personnes qui étaient intéressées à tromper lady Marie lui en avaient imposé à cet égard. Le lendemain matin, quoique ma nuit se fût passée sans sommeil, je me levai à mon heure ordinaire, et j'étais à déjeûner a neuf heures et demie lorsque mon domestique me dit qu'une jeune dame et sa femme de chambre étaient en bas et désiraient me parler.
«Laquelle? dis- je. Est-ce la jeune dame ou la femme de chambre?
.( — La jeune dame.
« — Comment est-elle ?
K — Oh! monsieur! c'est une très-belle femme. »
(( Ceci est bien singulier! » pensai-je. Puis j'ordonnai qu'on la fît monter à l'instant, et mon cœur me disait tout bas que c'était sans doute lady Marie Lovely.
Je ne me trompais pas. C'était lady Marie, qui, poussée par son émotion, se jeta sur une chaise, et me fit des excuses, d'une voix à peine intelligible , de la liberté qu'elle avait prise, et de l'inconvenance dont elle s'était rendue coupable.
« Je ne suis occupé, répliquai-je, que du bonheur que vous me procurez , puisque votre visite me donne l'espérance que vous aurez en moi une confiance entière. Soyez bien assurée, lady Marie, que je ferai tout ce
qui sera en mon pouvoir pour vous servir.
« — Est-il possible? vous ne me trompez
pas? dit la pauvre fille avec une grande
agitation.
« — Certainement, a moins que ce ne soit quelque chose de très-déraisonnable , et je sais bien que c'est impossible.
« — N'en soyez pas trop sûr.
« — Non? Eli bien! de légères difficultés ne me décourageront pas. Maintenant racontez-moi toute l'histoire de votre amour et de votre malheur.
« — Mon histoire , répliqua-t-elle , ne sera pas longue. Arthur Méritai et moi , nous avons été attachés l'un à l'autre depuis notre première jeunesse , et on nous permit d'être toujours ensemble , jusqu'au moment oii un danger qu'on aurait pu prévenir fut parvenu au plus haut degré :
35o LES PROPOSITIONS
car nous avions appris à nous aimer, et nous vîmes qu'il ne nous restait aucun espoir; on nous défendit même de nous parler. La perspective qu'avait Arthur d'être bientôt en possession d'une cure de famille ne put même nous offrir aucune chance d'être heureux un jour . Je ne m'appesantirai pas sur ce que j'éprouvai quand je vis que toutes les espérances de ma jeunesse étaient ainsi détruites; et bien qu'on me pressât d'accepter les propositions de mariage de plusieurs autres jeunes gens, je les rejetai avec dégoût, car je trouvais du moins une triste consolation dans ma fidélité à mon premier amour. D'ailleurs, lorsque nous étions ensemble , les yeux d'Arthur semblaient m'indiquer que sa constance était égale à la mienne. Cette espérance m'empêchait d'être aussi malheureuse ; mais à présent » A ces mots
Lady Marie s'arrêta pendant un moment , car elle était trop émue pour continuer. Enfin , tâchant de se remettre, elle reprit ainsi : « Mais à présent tout est cruellement changé ! et je suis misérable ! 11 est infidèle , et moi désespérée ! Mes parens n'ont pas de fortune. Lord Lawless est libéral dans ses offres : on en appelle k ma piété filiale , h ma tendresse pour mes frères chéris ; et , par dessus tout peut-être, je suis poussée, par le désir de me venger de lui , et par des sentimens qu'on n'a pas craint de blesser, à vouloir me marier avant que l'union d'Arthur avec une autre n'ait eu lieu. » A ces mots, elle pleura amèrement; et bien que je ne pusse m'empêcher de désapprouver le dernier motif qui la faisait agir, j'éprouvais une profonde sympathie pour une douleur si naturelle.
35i LES PROPOSITIONS
«Remettez-vous, ma chère enfant,» lui dis-je très-tendrement.
(( — Oh ! que ne suis-je votre enfant ! » s'écria-t-cUe. Alors je pourrais avoir une chance de bonheur I ^ ^ ■
« — Peut-être le pouvez-vous encore !
Mais vous m'avez laissé entendre que vous aviez une faveur à me demander?
« — C'est vrai ! INIais c'est une telle faveur, que réellement je n'ose pas vous la révéler. ^ , ,
« — Est-il possible ? .. T .
i( — Oui! c'est une faveur que ma pénible situation peut même à peine me rendre excusable d'oser vous demander ; une faveur que les circonstances particulières dans lesquelles je suis placée et mon horreur pour lord Lawless peuvent seules m' avoir portée à désirer de vous. C'est une
chose si étrange à vous proposer , si , si étrange...,.
(< — Ne me laissez pas plus long-temps en suspens. Dites-moi ce que vous souhaitez. Que desirez- vous que je fasse?
« — Que vous m'épousiez ! »
Alors elle cacha son visage , et je m'en félicitai ; car je ne pus m'empêcher de m'écrier : « C'est étrange en vérité 1 » Et j'aurais été fâché de voir la confusion de cette pauvre enfant.
Mais aussitôt que je fus revenu de ma surprise et de ma consternation , je dois avouer que je jetai un regard sur la glace que j'avais devant moi , et que je ne m'étonnai plus d'avoir été préféré à lord LaAvless. Mais ce ne fut qu'une faiblesse d'un moment , et ma vanité fut bientôt remplacée par de plus nobles senti m en s. Je dis
à lady IMarie que j'étais flatté de sa préférence, d'autant plus que je n'avais jamais essayé de l'obtenir; et que je n'avais jamais eu l'orgueil de croire que ses attentions pour moi pussent être attribuées à d'autres sentimens qu'à celui de l'amitié.
J'ajoutai aussi que mes affections étaient depuis long-temps ensevelies dans la tombe, et que j'avais pris la résolution de ne jamais me marier, mais que mes projets pouvaient changer avec les circonstances ; que s'il n'y avait pas d'autre manière de la sauver du haïssable lord Lawless , je lui offrirais ma main aux mêmes conditions qu'il proposait à son père , et que je parviendrais , je n'en doutais pas , à l'obtenir pour moi-même , puisqu'elle était prête à m'épouser , et qu'elle n'avait pas encore consenti h accepter lord Lawless ; mais que je lui demandais un peu de temps pour ré-
fléchira sa proposition : « car, lui dis-je, je dois vous avouer que , malgré votre jeunesse , votre beauté et totis vos charmes , mon cœur restera toujours constant et fidèle à ses souvenirs, et je ne sens pour vous que la tendresse d'un père pour son enfant. »
Lady Marie parut satisfaite, et peut-être l était-elle en effet : cependant la vanité naturelle à son sexe avait du être un peu froissée par l'excessif sang-froid avec lequel j'avais reçu une telle proposition de la part d'une jeune et jolie tille. Quoi qu'il en soit, si elle en éprouva quelque mortification, elle ne la laissa pas apercevoir : alors , craignant d'exciter quelque soup^ çon en prolongeant son absence , elle me dit adieu à la hâte, après m'avoirfait mille excuses et m'avoir prodigué mille expressions de reconnaissance. Je lui promis qu'a-
vaut deux jours , elle entendrait parler de inoi , ou qu'elle me verrait.
Je fus vraiment bien aise de la voir partir , car mon esprit était occupé à chercher quel serait le meilleur moyen que j'aurais à prendre pour lui être utile, et je me déterminai h aller d'abord dans un magasin de curiosités , espérant y rencontrer Arthur Méritai, qui avait l'habitude d'y passer beaucoup de temps , parce qu'il se flattait d'y apercevoir lady Marie, dont la mère, quoiqu'elle fût assez pauvre pour chercher à vendre son enfant , avait toujours de l'argent à dépenser pour ses fantaisies et ses objets de luxe personnel, et achetait sans cesse de vieilles porcelaines de Chine , des vases en or moulu ou d'autres choses de cette espèce.
f( S'il est infidèle , il est probable qu'il n'y viendra pas, pensai-je; s'il est fidèle,
je l'y trouverai, n En entrant dans la beutiqiie , ce fut le premier objet que j'aperçus; il examinait très-attentivement une belle corbeille à ouvrage en ivoire , et je risquai d'entamer la conversation avec lui , en lui disant : « Voilà une bien belle corbeille! monsieur Méritai.
« — Oui , très-belle.
« — C'est justement une chose qui conviendrait à un amant qui voudrait faire un présent à sa maîtresse ; et peut - être avez-vous aussi cette idée? Si je ne craignais pas de vous paraître indiscret^ je vous dirais que je suppose que vous pensez à l'offrir à la jeune personne avec laquelle le monde prétend que vous allez bientôt vous marier. »
J'avoue que c'était un peu hardi ; mais le pauvre INIerital éprouvait des sentimens qui l'empochaient d'être choqué de mon
ijidisci'étiojii , car il se rappelait nM)n intimité avec lady Marie.
« Moi ! je vais me marier I Peut-elle , peut - elle le peaser , monsieur? Le rapport est entièrement faux : c'est mon fi'ère qui va se marier , ce n'est pas moi ; quoique pendant son absence , j'accompagne sa prétendue. Moi me marier! moi me marier î Monsieur Elderly, je ne me marierai jamais! jamais! jamais! »
En disant ces mots , il leva ses beaux yeux vers le ciel avec un regard si désespéré!... j'y lus le nom de lady Marie Lovely tout entier. ■
« Oh ! pensais-je , voilà un amant d'après mon pi'opre cœur. » Et ayant appris ce que je désirais savoir , je quittai la boutique. . n;) , - ■ '
J'habitais dans la rue voisine, et me lendis chez moi , pour voir s'il ne m'était
pas arrivé quelque lettre. J'en trouvai une dont le contenu eut un tel effet sur moi, qu'il me sembla que je respirais plus librement, et, montant aussitôt en voiture, j'ordonnai qu'on me conduisît chez le lord chancelier. Comnie le mystère ajoute toujours à l'effet d'une histoire , je ne dirai rien à mes lecteurs qui puisse leur apprendre en quelle année j'écris : je leur dirai seulement que les chanceliers sont quelquefois des hommes qui trouvent du plaisii' à se rappeler les services qu'on leur a rendus quand ils n'avaient pas d'amis , et qu'ils out l'honorable orgueil de chercher à prouver par leurs actions qu'ils ne sont pas ingrats. C'était chez un chancelier de ce genre que j'allais me rendre , et j'étais un de ses plus anciens et de ses meilleurs amis.
C'est une belle chose que de vivre dans
36o LES PROPOSITIONS
un pays où un homme, qui a des talens et de l'industrie, peut s'élever aux plus hautes dignités de l'État : c'était ce qu'avait fait mon noble ami. Comme les Chambres n'étaient plus assemblées , je savais qu'il ne siégeait pas, et j'espérais le trouver chez lui : il y était en effet.
« Mon cher, lui dis-je en entrant (car je ne veux pas risquer de l'appeler par son nom ) , je viens vous demander une grâce.
« — J'en suis bien aise : vous m'avez promis de me donner cette marque de confiance depuis plusieurs années, mais vous ne l'avez jamais fait; et cependant quel est celui qui peut avoir sur moi autant de droits que vous ?
(( — Eh bien ! vous avouerez bientôt que je suis venu réclamer de vous le paiement de la dette avec les intérêts, quand je vous
DE MARIAGE. 36 r
dirai que je viens vous demander la cure de ***.
« — Cette cure ? Mais elle n'est pas encore vacante, et, quoique le bénéficier soit très-âgé, car il a au moins quatre-vingts ans, sa santé est très-bonne.
« — Non ! il est probablement mort maintenant. Voilà une lettre de son médecin , qui me l'a écrite par le courrier d'aujourd'hui, en me rendant compte de quelques affaires qui me regardent. «
Il lut la lettre et vit que le bénéficier était véritablement à l'agonie. Et le moment d'après il reçut un exprès qui lui était envoyé pour lui apprendre sa mort.
u Vous voyez ! lui dis-je , vous vous rappellerez que c'est moi qui vous ai fait la première demande.
« — Vous avez raison: mais c'est une des
mcilJeurcs cures dout je puisse disposer.
« — Et moi, je suis un des meilleurs amis que vous ayez, • >-
w — C'est très- vrai ; mais un des minisb'es sollicité, je le suppose, par une personne d'un Jiaut rang, ma exprijué le désir d'avoir • •
« — // ou elle ne l'aura pas. Je demande cette cure pour un homme qu ils approuveront, pour Arthur Méritai, dont vous savez que le père vole toujours avec le gouvernement; et je demande cette cure pour lui afin qu'il puisse épouser lady Marie Lovely, fille de lord Selfish, esclave dévoué des ministres. Ceux de vos amis qui vous font la même demande n'ont certainement l'intention de la donner qu'à quelques adherens ou h leurs protégés.
« — Que ferai-je ? vous savez que je désire vous obliger.
« — Et en m'obligeant, non-seulement vous ferez le bonheur de deux cœurs vertueux «et tendres , mais vous blesserez et vous offenserez lord Lawless, votre vieux et implacable ennemi dans la Chambre, qui, vous le savez bien, ne vous épargne pas , et qui fait sa cour à lady Marie avec l'approbation de ses parens intéressés.»
Je crus pouvoir me permettre d'offrir cet appât à ses mauvais sentimens ( en supposant qu'il en eût ), afin qu'il pût ainsi donner un nouvel essor aux bonnes dispositions qu'il pouvait avoir. Je ne prétends pas dire si ce calcul me réussit. Tout ce que je sais c'est qu'il me promit la cure, et que pendant le temps que je restai avec lui , j'eus la satisfaction de le voir écrire une ou deux lettres en réponse à des demandes qui lui étaient adressées à cette occasion, dans lesquelles il disait
qu'il avait déjà pris des engageniens.
Ma seconde visite fut à lord et lady Selfish : je les trouvai seuls et dans une grande émotion. Lady INlarie, ce matin même en rentrant chez elle, leur avait positivement déclaré que rien ne pourrait la décider à épouser lord Lawless.
Je commençai ainsi : « J'ai appris , mylord, que vous et lady Selfish , vous désirez marier lady Marie à lord Lawless et qu'elle a cette union en horreur. M'a-t-on dit la vérité ? Croyez-moi , je ne vous fais pas cette question par curiosité. »
, Lord Selfish me répondit à l'instant que c'était vrai, tandis que les petits yeux sournois de sa femme , en se fixant sur moi , étincelaient de colère et de fausseté.
(( Alors, mylord, je suis autorisé par lady Marie à vous demander la permission (le m'olfrir nioi-mèine pour 1 épouser ;
car elle a consenti librement à devenir ma femme si je puis obtenir sa main.
« — Vous ! vous ! s'écrièrent à la fois le père et la mère ravis.
« — Oui , et aux mêmes conditions que lord Lawless vous a proposées. Je me chargerai d'établir vos trois garçons ; car j'ai, vous le savez, une beaucoup plus grande fortune ^ue lui , et par mes relations un beaucoup plus grand crédit.
« ' — Oh! sans doute, s'écria lady Selfish. D'ailleurs, nous savons que, lorsque vous faites une promesse, vous la tenez : et c'est une chose dont nous ne pouvons pas être sûrs avec lord Lawless. Eh bien I véritablement Marie a été dissimulée ; nous l'avons vue portée à refuser lord Lawless , mais nous ne soupçonnions pas que son attachement pour vous en était la cause.
« — Son attachement pour moi ! répétai-
366 LES PROPOSiTïOlNS
je en la rcfjardant avec mépris et indignalion. Non ! vous savez bien que ce n'était pas là son motif. Mais , mylord , vous ne m'avez pas donné votre consentement ?
« — Je vous assure non-seulement de mon consentement, mais je ne puis vous dire à quel point je vous approuve , quel soulagement c'est pour moi de penser que ma pauvreté ne m'obligera pas à sacrifier mon enfant.
« — Mylord, répliquai-je avec gravité, en acceptant we.ç propositions, vous sacrifiez votre enfant à votre intérêt. Si même j'étais d'un âge proportionné à celui de lady Marie, ce serait encore un sacrifice, car vous savez qu'elle en aime un autre.
{( — Vraiment ! dirent-ils tous deux à la fois, nous pensions, nous espérions
" — Non, lady Selfisli, rcpris-je, vous sal'ez que vous saviez le contraire ; vous saviez
que le cœur de Ifidy Marie était toujours fidèle à Arthur Méritai, et cependant vous la pressiez de se marier , et à un tel homme encore !
K — Certainement je vous préfère beaucoup , monsieur Elderly , et je ne puis avouer qu'un tel mariage soit un sacrifice.
(( — Alors j'en suis fâché pour vous , madame. Je plains une femme qui peut penser qu'un mariage uniquement d'intérêt est autre chose qu'une prostitution légale.
Mais je vous demanderai de m'écouter avec patience pendant que je vous raconterai ce qu'il est nécessaire que vous sachiez , afîïi c[ue vous excusiez la liberté que je vais prendre. »
Ils me promirent leur attention, et donnèrent l'ordre à leurs domestiques de diéfendre leur porte à tout le monde; mais il n'est rien qu'ils n'eussent promis dans
ce moment, car j'avais un revenu considérable et je devais être leur gendre. Je vais maintenant paraître sur la scène comme un héros de roman. Ce titre n'est pas sans prétention , et vous allez apprendre l'histoire de ma vie; mais je désire la raconter à des auditeurs plus respectables et plus symphatiques que lord et lady Selfish : car, bien que le mari parût écouter chaque parole , je m'aperçus bientôt que la femme avait de fréquentes distractions et pensait souvent à autre chose.
« Vous savez peut-être déjà, leur dis-je. que l'immense fortune de ma grand'mère , une fortune de la cité, fut, par contrat de mariage , laissée au second fils de mon père , sans doute dans l'intention de procurer h la famille une autre pairie; vous savez aussi que par la mort de mes deux frères aînés, je devins le second fils et l'hé-
ritier de cette fortune dont, hélas ! je n'entrai en possession que lorsqu'elle ne pouvait plus avoir aucun charme pour moi : aussi ne me fit-elle d'abord éprouver aucun autre sentiment que l'amertume d'un inutile regret.
« — Avez-vous cherché aussitôt à vous procurer une pairie ? demanda vivement lady Selfish.
« — Non , madame : la seule femme à qui j'aurais pu désirer d'offrir le titre de comtesse était devenue l'épouse d'un autre ; pour elle seule j'aurais cherché les distinctions ; mais mon ambition s'éteignit avec mes espérances. J'avais aimé, aimé passionnément , et j'avais été payé de retour; mais je n'étais alors que le troisième fils de lord Oldworth, et celle que j'aimais était riche. Mes propositions furent donc rejetées ;
mais j'étais sûr de ma constance et de celle
(le ma maîtresse , et je résolus d'attendre patiemment les chances de la vie, espérant que quelque chose pourrait tourner en ma faveur. Mais, moins d'une année après que j'eus été refusé par son père, elle épousa mon rival qui avait peu de fortune. Je ne puis , je n'ose m'appesantir sur le désespoir frénétique que me causa cet événement. Ce fut cet excès de désespoir qui me porta à faire ce que je fis alors. Je copiai
une partie de la romance de Marie ^
tu as fui loin de moi , en en altérant légèrement les vers , pour les rendre plus analogues à ma situation. Je les transcris ici:
« Jusqu'à ce moment, ô Marie! je n'avais jamais pensé que quelque chose pourrait te changer. Marie, tu es toujours la maîtresse de mon cœur, quelque opinion que tu puisses avoir de moi.
«Bien que tu m'aies trompé, cependant tant que je vivrai , Marie, je ferai des vœux pour ton honheur. Je
ne puis oubliei', mais je te pardonne , ô Marie! tout le mal que tu m'as fait (1).
« C'était une romance qu'elle chantait avec beaucoup d'expression, et elle exprimait souvent son étonnement de la trahison qui en était le sujet. Ayant fini de l'écrire, je guettai un jour sa voiture dans Bond-Street, et, au moment où elle en descendait , je la mis dans sa main sans lui dire un mot , je la regardai alors pour la dernière fois , car elle était si belle , malgré sa pâleur , que
(1) Until this hour I never thought That aught could alter thee, Mary !
Thou'rt still the mistress of my heart , Think what thou will of me, Mary !
Though thou'st been false , yet while I live
I'll still wish well to thee, Mary.
I can't forget , but I forgive
The wrong thou hast done to me, Mary !
je n'osai plus la revoir , et je partis aussitôt pour un pays étranger. Mais je ne partis pas seul : ma bonne mère m'accompagna, et je dus à ses consolations et à sa tendresse attentive d'avoir recouvré la santé et quelque tranquillité. Ce fut alors que je devins possesseur de la fortune de ma graud'mère ; mais elle vint trop tard , et je crois que je la reçus avec indifférence.
« Je restai absent pendant quelques années après que ma mère m'eut quitté; mais, à la mort de mon père, je pensai que je devais retourner en Angleterre pour làcber de la consoler, comme elle m'avait consolé. J'appris par elle que l'époux de mon infidèle Marie avait dépensé toute sa fortune et celle de sa femme; qu'elle était très-mal à l'ïiise . et qu'elle vivait loin de son pays. Elle était donc pauvre , tandis que j'étais
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riche ! Vous appellerez cela une faiblesse , si vous voulez ; mais , malgré tout le mal qu'elle m'avait fait , je ne pus supporter l'idée qu'elle pouvait manquer des choses qu'on se procure avec de l'argent, et j'étais au désespoir de penser que je ne pouvais la secourir.
« Ma mère, à la mort de mon père, s'enferma dans sa terre , qui était à dix milles de Clifton : j'y allais à cheval tous les jours pour faire de l'exercice. Un matin, je suivis par Lasard une personne malade et assez mal vêtue , qui s'appuyait sur une femme de chambre, et qui semblait marcher avec difficulté. Quand elle s'arrêta devant la boutique d'un pâtissier , elle tourna la tête , me vit, laissa échapper une sorte d'exclamation, et s'évanouit. Je la soutins dans mes bras et la portai dans la boutique ; mais jugez de ce que j'éprouvai quand je
reconnus en elle cette iMarie que j'avais tant aimée. Elle ne tarda pas à reprendre l'usage de ses sens , et, lorsqu'elle revint à elle, je ne me rappelai plus rien en ce moment , si ce n'est qu'elle était malade et qu'elle s'était évanouie en me voyant. Mais bien qu'on ne puisse jamais oublier de telles rencontres et de telles impressions, il est impossible de les rendre. J'insistai pour la reconduire jusqu'à sa maison , et quelle maison ! délabrée, obscure , malsaine! Je la conjurai de me permettre d'aller chez elle le lendemain ,• elle ne me dis pas notif et je crus qu'elle voulait me dire oui. J'y allai donc; mais elle refusa de me voir; j'y retournai, je fus encore refusé. « Enfin j'appris qu'elle était beaucoup plus mal et dans le plus grand danger. J'y allais tous les jours, et presque à toute heure, pour m'informer de son état. Une fois, au
DE MARIAGE. S-jS
moment où j'y arrivais, la domestique me remit une lettre qui m'était adressée , et , quelque changés qu'en fussent les caractères, mon cœur battit avec violence quand je reconnus la précieuse écriture de Marie. « Je retournai aussitôt chez moi avec une impétuosité qui tenait de la frénésie, et, m'enferraant dans ma chambre , je lus ce qui suit :
« Je sens que je suis mourante , et , comme la mort rompt toutes les obligations et tous les liens , excepté ceux que l'affection confirme et que Dieu approuve , j'ai la confiance que je puis risquer en ce moment de révéler les secrets de mon cœur. Je bénis son approche, puisqu'elle me donne ce privilège ! Sachez donc que je vous ai toujours aimé , et que je n'ai jamais aimé que vous. Mais on m'avait
fait croire que vous me trompiez et que vous étiez engagé à une autre ; ils firent même insérer dans un journal la nouvelle de votre mariage ; mais ce moyen même ne leur réussit pas , et je déclarai que votre infidélité n'était pas une excuse pour la mienne. ' '
« Ils me mirent ensuite à une terrible épreuve : mon père jura que si je n'épousais pas M. Desmond, il s'ôterait la vie; qu'il lui devait une grosse somme d'argent , qu'il ne pouvait lui rendre autrement qu'en lui donnant ma main. Je refusai d'abord de croire à cette menace , mais il voulut m'en prouver clairement toute la vérité , et enfin il m'apporta le pistolet, et voulut le tirer contre lui.
(( Ce moyen n'était pas nouveau, d'autres ont été éprouvés ainsi ; mais le plan réussit auprès de moi et je me mariai , je me ma-
riai sans vous faire aucune apologie , sans chercher à ni'excuser auprès de vous ; et cependant je savais que j'étais excusable î Jugez alors ce que j'éprouvai quand vous remîtes entre mes mains ces vers si touchans, qui exprimaient un sentiment si généreux et qui me rappelaient le passé. Mon premier mouvement fut de vous écrire et de me disculper ; mais mon second fut de réprimer un projet si coupable , si dangereux et si égoïste : « Non ! me dis-je k moi-même , s'il me croit infidèle , il peut m'oublier , et être heureux; mais s'il me sait malheureuse et innocente, il m'aimera encore , peut - être cherchera-t-il à me voir ; et alors comment serais-je sûre de ne pas céder à l'entraînement de mon propre cœur ? »
(«: La première des vertus est d'éviter la tentation, et c'est en agissant d'après ce
principe que j'ai résisté au désir de vous écrire. 0 mon cher Silney ! ne dois-je pas maintenant me féliciter de m'être conduite ainsi , de m'être méfiée de mes propres forces , puisque je dois à ce sacrifice la résignation et le courage que j'éprouve sur mon lit de mort?
« Il me reste seulement à ajouter que mon mari, sachant que je ne l'avais jamais aimé, et soupçonnant que je vous aimais encore , m'a traitée avec une excessive rigueur , et que je me suis même félicitée de l'entier renversement de notre fortune , parce qu'elle m'a séparée de lui. Avant qu'il m'eût quittée , mon cœur a été tellement brisé, que je me suis éteinte par degrés ; maintenant le combat est près de finir. ^ •
'< Je viens de soulager mon âme du poids qui l'oppressait, et j'éprouverai du moins
DE MAHIAGE. 879
quelque consolation dans mes derniers momens , en pensant que vous ne haïrez pas, que vous chérirez ma mémoire; mais il est aussi nécessaire à mon repos que vous respectiez ma réputation. Seule et sans protection, je ne pourrais pas, je ne defrflwpas recevoir vos visites même, si j'en avais la force, et je sais que vous frémiriez à l'idée que vous auriez pu ternir une vie qui jusqu'ici a été sans tache.
« Nous nous sommes donc vus pour la dernière fois; mais j'ai bien jugé , d'après votre manière avec moi , que vous m'aviez pardonné ma faute, même avant d'avoir entendu ma justification; et, en rendant mon dernier soupir, ce souvenir sera encore doux à mon cœur.
« Que Dieu vous protège, ôle plus chéri des hommes ! Sans doute , oh ! oui , sans doute , l'espoir que nous nous retrouve-
38o LES PROPOSITIONS
rons un jour dans un autre monde n'est pas , ne peut être une illusion !
s-;. a:K;.i nr.ui :. « MariE. n
Lecteur , je ne fis pas connaître entièrement cette lettre k mes nobles auditeurs, je leur dis seulement ce qu'elle contenait, c'en était assez pour eux. Mais je leur laissai ignorer qu'après l'avoir lue je montai à cheval, je me rendis immédiatement chez ma mère , et que sans dire une parole je la remis entre ses mains.
Elle la parcourut en versant des larmes, et me dit : « Que voulez-vous que je fasse?
K — Ce que votre cœur vous inspirera.
« — Je vous entends, » répliqua-t-elle ; puis, ayant écrit quelques lignes, elle demanda sa voiture.
(( Lord vSelfish, dis-je après m'être
arrêté un moment, vous rappelez-vous ma mère?
« — Si je me la rappelle ! Je serais honteux s'il en était autrement .Sije me rappelle une femme qui était l'honneur et l'ornement de son sexe ! Comme nous étions fiers, moi et quelques autresjeunes gens, quand elle nous adressait la parole ! Il nous semblait que nous avions plus d'estime pour nousmêmes , en nous sentant capables d'avoir du plaisir à rendre hommage à une vertu comme la sienne.
« — Je vous remercie , mylord, » répondis-] e avec une profonde émotion , en l'entendant payer ce juste et touchant tribut aux vertus et au mérite de mon incomparable mère. « Eh bien ! lord Selfish, cette créature si pure et si généralement respectée prit la résolution d'aller donner ses soins à ma pauvre Marie. Et aussitôt que nous fûmes
à Clifton elle lui envoya un billet , qu'elle lui avait écrit pour la préparer à sa visite. Marie , touchée, au-delà de toute expression , de la plus grande preuve que je pouvais lui donner de mon pardon et de mon respect, la reçut comme nous le désirions si vivement tous deux, et consentit à faire tout ce que ma mère exigerait d'elle.
« Dans la soirée, enveloppée dans des couvertures , et soutenue par des oreillers , elle fut portée dans le meilleur logement qu'on put se procurer , à côté de la fontaine. Ma mère s'y établit avec elle , et prit l'emploi de sa garde malade. Et comme il était impossible que la calomnie elle-même pût censurer une femme qui était protégée par lady Oldworth, Marie consentit à me voir une ou deux fois la semaine en présence de ma mère, et elle avait visible-
ment retrouvé des forces quand nous re cûmens la nouvelle que son mari était mort.
(( Quelle perspective de bonheur s'ouvrit alors devant moi ! Avec quelle rapidité la santé de Marie parut renaître avec l'espérance et le bonheur; tandis que ma mère bien aimée jouissait d'avance du brillant avenir qui semblait être destiné à sa chère malade et à son fils !
« Mais un jour que INIarie avait paru être beaucoup mieux qu'à l'ordinaire , sa difficulté de respirer revint tout à coup, et au moment même oii elle répétait les paroles que je venais de prononcer : « Oh ! combien nous serons heureux après toutes nos souffrances ! » tout à coup elle devint froide, ses traits se contractèrent, et elle mourut subitement entre «nés bras sans proférer une plainte »
Quand je fus arrivé à cet endroit de mon récit , j'allai un instant dans la pièce voisine , afin de pouvoir me livrer, en toute liberté et sans être vu , à une émotion que je ne croyais pas qui fût partagée. Mais je suis persuadé maintenant que je faisais tort à lord Selfish; car il me prouva une ou deux fois que ses sentimens répondaient aux miens. Et je fus tenté de penser qu'il sympathisait avec moi sous un autre rapport et n'avait jamais aimé sa femme. « Maintenant, mylord, lui dis-je quand je rentrai dans le salon, je suis parvenu à une partie de mon histoire qui vous expliquera pourquoi j'ai fatigué votre attention par ces longs détails, et qui , j'espère, me servira d'excuse.
(( Peut-être fus-je d'autant plus frappé de ce coup affreux que j'avais repris quelque espérance. Mais j'avais été si long-temps
malheureux, mon esprit avait été tellement accoutumé à ne compter sur aucun lien et sur aucune affection , que je ne fus pas aussi abattu qu'on aurait pu s'y attendre. D'ailleurs , j'avais la consolation de savoir que ma fortune avait contribué , autant que l'argent peut le faire , à soulager les maux de l'être chéri que j'avais perdu ; que ma propre mère avait été sa garde , son soutien et sa consolatrice pendant sa dernière maladie, et à ses derniers momens. Et par-dessus tout je savais que ces derniers momens avaient été tels, que je devais avoir toute sécurité et l'intime certitude qu'elle était heureuse maintenant. Cependant mon malheur et ma manière particulière de sentir me portèrent à former des projets qui pouvaient paraître extraordinaires, mais que ma mère eut la sagesse de me conseiller de suivre. Mais
je vois que lady Selfish paraît fatiguée et impatiente.
« — Oh! mon Dieu, non! Cela m'intéresse beaucoup. Je vous en prie, continuez aussi long-temps que vous le voudrez.
, « — Voilà quel était un de ces plans. Afin de sauver du moins un couple vertueux du danger d'être sacrifié désormais aux vues intéressées que les parens pourraient avoir sur leurs enfans ; pour prévenir uu malheur semblable à celui que ma bien aimée Marie avait éprouvé en contractant un mariage où son cœur n'avait aucune part, je mis de côté une certaine somme d'argent que je résolus de donner au premier jeune couple qui serait obligé , par pauvreté , de renoncer à se marner par inclination , ou à des jeunes gens qui seraient exposés, par l'avarice de leurs parens, au danger de former une union qui leur serait
DE xMARlAGE. 387
odieuse à eux-mêmes , et haïssable aux yeux de Dieu.
« Cette somme a déjà été mise de côté depuis tant d'années, sans avoir encore été employée, qu elle est maintenant très-considérable et suffisante pour doter plus d'une jeune épouse. Et je considère l'argent déposé à cette intention comme le meilleur tribut que je puisse offrir à la mémoire et aux infortunes de lobjet de mon unique amour. Ecoutez- moi donc, lord et lady Selfish ! Je vous renouvelle ici la promesse solennelleque je vous ai faite, d'assurer le sort de trois de vos garçons. Mais je n'aspire pas à être l'époux de lady Marie. Non, mylord ! qu'elle s'unisse à fliomme de son choix , et je lui donnerai une dot suffisante.
« — De tout mon cœur ! s'écria vivement lord Selfish. »
Lady Selfish me dit : « Mais, monsieur, Arthur Méritai n'a rien !
« — Il a le cœur de lady Marie , madame, et l'on m'a dit qu'il avait des vertus et des talens.
« — Oui, monsieur; mais cela ne suffit pas pour vivre , et Marie est accoutumée à beaucoup de dépenses.
i< — Eh bien ! madame , je puis vous donner l'assurance qu'il sera nommé sous peu de jours à une cure qui vaut au moins douze à quinze cents livres par an. Cela vous satisfait-il?
(( — Oh oui ! et si véritablement vous ne voulez pas épouser vous-même Marie. . .
« — L'épouser moi-même , madame , après ce que je sais ! Vous me prenez donc pour un homme méprisable ! Fi ! lady Selfish , j'en rougis pour vous.
« — Et moi aussi , dit son mari , cl
je me réjouis de tout mon cœur de l'heureuse perspective qui s'ouvre pour cette fîl!e chérie. Mais, monsieur, comment pounons-nous vous prouver notre reconnaissance ?
« — En me gardant le secret. Oui, vous pouvez m'obliger en disant simplement à lady Marie que j'ai fait mes propositions , qu'elles sont acceptées, et en melaissantlui révéler la vérité, j'
Ils me le promirent. Et je devais retourner dîner chez eux comme l'amant accepté de lady Marie.
Certainement ce fut un des plus heureux jours de ma vie. J'étais sûr d'avoir seul pu procurer k deux cœurs tendres et fidèles les moyens de voir se réaliser tous leurs vœux, et je sentis que je n'avais pas vécu en vain.
Une seconde démarche fut de me ren-
drechcz monsieur Méritai; mais craignant de ne pas le trouver chez lui , je lui écrivis une lettre par laquelle je lui expliquais tout ce qui s'était passé, et je l'engageais à venir dans la soirée chez lord Selfish où je serais. Mais il était chez lui. Cependant, comme je pensai qu'il me faudrait lui donner une longue explication , j'entrai dans sa chambre ma lettre à la main. Je puis dire que mon regard était extraordinaire : car il parut non-seulement surpris, mais agité en recevant cette visite inattendue ; et il fut tellement alarmé et confondu, qu'il ne me demanda pas même de m'asseoir. . ';
« Eh bien! monsieur, lui dis-je, rendu timide par une situation si nouvelle et si embarrassante, vous m'avez assuré que vous n'alliez pas vous marier ; mais je sais que c'était une feinte.
« — Comment, monsieur ! Doutez-vous de ma parole ? s'écria-t-il en paraissant si furieux, que je crois qu'il avait oublié qu'il allait entrer dans les ordres.
«c — jNon, monsieur , pas du tout; je suis même sûr que vous êtes prêt à vous marier. « — Quelle folie ! Je croyais , monsieur , que vous saviez , que vous soupçonniez.... « — Je sais et je soupçonne; mais je sais aussi , malgré mes soupçons , que vous allez vous marier , et à lady JMarie Lovely. (( — Monsieur , s'écria Méritai en pâlissant, cette cruelle insulte , cette moquerie, cette manière de se jouer ainsi de mes sentimens n'est pas ce que j'attendais de vous ! « — Vous avez raison , monsieur ; vous devez prendre tout ceci pour une dérrsion , et moi pour un vieux fou. Mais, sur mon honneur, je ne puis agir plus raisonnablement en cet instant; je suis si en-
39?. l^ES PROPOSITIONS
chanté ! Mais lisez ceci , et peut-être alors me pardonnerez-vous. »
En disant ces mots , je remis la lettre que j'avais écrite entre ses mains. Heureux, heureux jeune homme ! Combien je lui enviai ses sentimens, et avec quelle amertume je regrettai ma pauvre Marie !
Avant qu'il eût fini de lire, il me dit : « C'en est trop ! ô monsieur ! » Et se précipitant dans l'autre chambre , il referma ia porte sur lui. Il revint au bout de quelques minutes , et saisissant ma main il s'écria : « Que puis-je vous dire , monsieur? Comment puis-je vous exprimer ma reconnaissance ? —
« — Vous ne m'en devez aucune. Je vous ai donné lady Marie afin de m'en débarrasser moi-même.
(( — Comment , monsieur ?
f< — C'est tros-vrai. Elle insistait pour
que je l'épousasse si vous ne l'épousiez pas. Elle s'est positivement offerte à moi pour se débarrasser de lord Lawless ; et moi , usant du droit d'une défense légitime, j'ai cherché à arranger son mariage avec vous.
« — Vous plaisantez , monsieur ?
« — Pas du tout; je vous dis la vérité. Elle vous croyait infidèle; et désirant se marier pour éviter la persécution de ses parens et pouvoir sortir de la maison paternelle , elle m'a demandé de l'épouser au lieu de lord Lawless.
« — Ce n'est pas de cela que je m'étonne, monsieur; mais, pour mon propre intérêt , j'aurais mieux aimé qu'elle épousât lord Lawless que vous : car , sans doute , elle aurait fini par vous aimer. »
C'était là un véritable compliment. Combien ce jeune homme sut acquitter, par
ce peu de mots , toutes ses obligations envers moi .
(( Je vous remercie, lui dis-je, mais je ne resterai pas davantajije ici. Venez me rejoindre ce soir chez lord Selfish , et laissezmoi le soin du reste. »
Alors je retournai chez moi; je tâchai de cahner mon an:itation dans la soHtude , et en me livrant à de sérieuses méditations. Et m'étant habillé , je me rendis chez lord Selfish pour dîner. ^- "' '^'f^-'^"
Mais combien mon exaltation devait être refroidie en y arrivant! Lady Marie paraissait alors me haïr autant que lord Lawless , et redouter autant une union avec moi qu'avec lui. Je sentis que je ne l'avais pas mérité , et j'en fus fâché. Afin de la punir un peu et d'avoir le temps de la préparer à son bonheur, je lui dis, en lui donnant la main pour descendre dîner :
DE MARIAGE. SgS
u Ainsi , monsieur Méritai ne se marie donc pas ?
« — C'est ce que ma sœur m'a appris, >> répliqua -t- elle. Et alors je m'expliquai bien la froideur de la pauvre enfant.
Cependant je ne trouvais pas que lady Marie agît bien avec moi , puisque je n'avais provoqué cette froideur de sa part par aucune démonstration importune de tendresse ; d'après cela , je ne voulus pas abréger la durée de son épreuve et de ses souffrances.
A neuf heures on vint m'avertir que quelqu'un désirait me voir , et m'approcliant de lady Marie , je lui dis que lord et lady Selfish avaient agréé mes propositions et qu'ils pensaient tous deux , ainsi que moi , qu'il fallait que le mariage eût lieu le plus tôt possible.
Lady Marie devint très-pàle , cl me ré-
pondit d'une voix tremblante : k Qu'elle ne voyait aucun motif pour une telle précipitation ; que d'ici à quelques mois
« — Quelques mois ! Cruelle lady Marie, pensez-vous à mon âge? Mais peut-être désirez-vous courir les chances que quelques mois peuvent amener contre moi ? »
Lady Marie fut affectée , et sentant qu'elle devait me paraître ingrate , elle me dit, pouvant à peine retenir ses larmes: « Eh bien î monsieur , ce sera dans quelques semaines.
(c — J'espérais que vous alliez me dire dans quelques jours, » répliquai-je.
Son père et sa mère l'en pressèrent encore , mais Marie fut inébranlable. Je dis alors qu'il y avait en bas un homme que je voulais lui présenter ce soir même , désii'ant qu'il fît la cérémonie du mariage, et que je tenais à ne point remettre cette pré-
sentation à un autre jour. J'ajoutai en souriant que s'il ne lui était pas permis d'être un des principaux acteurs dans cette occasion , il n'y aurait pas de mariage , de mon consentement du moins.
Lord et lady Selfish sourirent et m'entendirent ; mais lady Marie était trop malheureuse pour faire beaucoup d'attention à ce que je disais : tout co qu'elle comprit, c'est que j'allais lui présenter un homme
qui devait faire la cérémonie du mariage , et cette idée lui était insupportable.
Alors je quittai la chambre et je rentrai bientôt avec monsieur Arthur Méritai. A la vue de son amant , lady Marie jeta un cri , fit quelques pas en avant et s'évanouit dans les bras de son père. Je m'aperçus bien en ce moment que j'avais été trèsimprudent, et que je m'étais fait un jeu de sentimens qui méritaient plus de consi-
398 LES PROPOSITIONS DE MARIAGE dération. Cependant lady J\laric reprit bientôt l'usage de ses sens , et revint à elle pour ressentir un bonheur si vif, qu'elle put à peine le supporter : car tout lui fut bientôt expliqué ; et la vue de cette extrême félicité , dont moi seul étals la cause, fut le baume le plus précieux pour la blessure de mon triste cœur.
Lady Marie consentit à épouser Méritai au bout de peu de jours , bien qu elle eût refusé de m'épouser avant quelques semaines ; et elle renversa ainsi tout l'édifice de vanité qu'elle-même avait élevé en moi. Elle continua h paraître et à être si heu4 reuse dans son ménage , que c'est en vain que j'ai espéré qu'elle finirait par consoler mon amour-propre en me disant : « Oh î monsieur Elderly , pourquoi n'est-ce pas vous que j'ai épousé ! »
FIN DU TOraiE PREMIER.