Les voix de Jeanne d'Arc
Jeanne d’Arc a dérouté ses admirateurs autant que ses ennemis. L’art qui l’a glorifiée n’a guère été que médiocre. C’est peut-être parce que le sujet paraissait facile. Il tentait comme une ornière. Aussi bien n’a-t-on pas ou presque pas dégagé des lieux-communs sentimentaux, guerriers ou pieux, cette figure pourtant unique.
L’auteur de ce poème a été comme tant d’autres écrasé par son Idéal. Il l’a senti, et c’est peut-être sa récompense d’avoir cherché l’âme et l’âme douloureuse de Jeanne d’Arc. Voici donc un drame qui a essayé d’être intérieur, il aurait voulu exprimer le contact et le conflit du surnaturel et de l’humain. Ce n’est plus la lutte classique du devoir et de la passion mais l’apparente contradiction des plus hauts impératifs. Contre Les Voix de Jeanne il y a la colère paternelle, le désespoir maternel, il y a le village, le jardin, le clocher, toutes les choses accoutumées qui lui crient « Reste 5), il y a « son cœur de bonne fille et de brave villageoise », toutes ses racines enfin. Elle se débat contre la vocation, parce qu’elle en a peur ; mais les voix qui l’effraient l’attirent. Elle a beau les supplier de la laisser à sa maison, elles la prennent malgré une moitié d’elle-même mais avec la complicité de l’autre moitié pourtant. Elle ne se résigne pas à l’idée de quitter les siens, mais elle se résignerait encore moins à celle d’être quittée par ses voix. Au fond c’est la tragédie de tous les offertoires, au début de cette messe qu’est toute grande vie. c< Son cœur veut et ne veut pas » a écrit Fénélon avec quelque préciosité mais avec exactitude. Pour Jeanne d’Arc, l’appel a été plus prématuré, plus prolongé, plus pressant que pour la plupart. Il y à eu une conversation et une discussion de quatre ans avec les Saints et l’Archange. Ils la
ravissaient au sens étymologique du mot, et pourtant elle se reprenait. Domrémy tenait en échec le Paradis. Rien que cette donnée est pleine d’une incomparable tragédie.
Jeanne et ses Voix sont enfin tout à fait d’accord. C’est la période triomphante. Les Voix jusqu’à Reims — de son propre aveu — la guident pas à pas. Est-ce à dire qu’elles se substituent à elle-même. Ce serait nier son originalité et son génie militaire. Ce serait méconnaître l’action de Dieu qui compénètre l’effort humain mais ne l’annihile pas. La grâce n’exige pas notre anéantissement mais notre coopération. Seulement dans Jeanne la coopération fut si étroite, l’obéissance si parfaite, que le Silence des Voix la désempare. C’est comme si, tout d’un coup, elle était redevenue « la Bergère (1). Le miracle s’est écroulé. Elle a bien encore son coup d’œil et son audace de guerrière ; son tempérament ni sa valeur ne lui ont été retirés ; à de certains moments la jeunesse et l’enthousiasme reprennent le dessus ; elle songe même à une croisade. Mais, quand elle rentre en elle même l’ennui, la nostalgie, moins d’égalité et de douceur dans le caractère témoignent de la Solitude où la laissent les Voix. Si elles parlent, c’est rarement et ce n’est plus pour lui montrer la route et le but, c’est pour lui annoncer la trahison et la mort. Du reste même humainement Jeanne sent autour d’elle une hostilité sourde, une désaffection commençante, des résistances encore timides mais certaines, qui l’avertissent d’un prochain déclin. On a cherché dans ce poème à exprimer l’un de ces moments où le découragement va jusqu’à V agonie de Uâme. C’est la préface de toutes les grandes douleurs. Il y a là une angoisse qui est d’un tragique plus complexe et plus intense que la catastrophe. Le silence d’avant l’orage ou d’avant la bataille n’en procure qu’une idée médiocre. Ici il y a le Silence même de Dieu. A ce point de vue comme à tant d’autres Jeanne fut l’une des créatuœs les plus configurées au Christ.
(1) La est \iiiG désignation inexacte appliquée à Jeanne qui ne gardait pas ordinairement le troupeau et qui généralement s’employait aux soins du inénnge. Mais celle désignation esl lellement Iradiliontu'lle (pi’elle est un péché très véniel contre l’ilistoire.
Il paraît bien établi qu’elle se retrouve toute entière en face de ses juges ou plutôt de ses bourreaux. C’est que les Voix sont revenues et qu’elle a repris sa conversation habituelle avec le Paradis. C’est que les Voix lui annoncent la Délivrance — et qu’elle attend d’elles « une grande Victoire ». Jeanne a dix-neuf ans, elle est pure, elle est saine, elle est vigoureuse. Elle n’a aucun goût morbide pour la mort. Tout son être et^oute sa chair se tendent vers la vie. Elle est à cet âge où c’est une ivresse d’écouter le rythme harmonieux de son cœur et de ^es artères parmi le Soleil et les fragrances du printemps. Le sens mystique et terrible de la Délivrance promise lui échappe. C’est encore une lutte entre cette pauvre petite âme humaine et son effroyable et sublime destinée. Nous avons essayé- de noter l’opiniâtreté de son espoir sur lequel chaque scène met une ombr^ nouvelle, ou si l’on veut l’accroissement gradué d’une lumière terrible. Enfin, réconfortée par k proche et dernière communion, l’ange qui va se désincarner comprend l’Archange. C’est fini, Jeanne est délivrée et par grande victoire, délivrée et victorieuse d’elle-même. L’épisode du bûcher n’ajoutera que son impuissante brutalité au triomphe acquis. Personne ni sa propre faiblesse ne reprendront Jeanne à ses Voix. Son âme est déjà et pour jamais emparadisée. L’appel des Voix, leur Silence, la Délivrance par les Voix, tels sont les points de vue d’où nous avons essayé de voir Jeanne d’Arc. Les événements n’y apparaissent qu’en deuxième plan ; j’allais dire dans la coulisse. Jeanne elle-même — et surtout la guerrière — n’y est représentée qu’en fonction de ses Voix. Ce sont elles qui mènent le drame, c’est leur action sur l’âme de Jeanne et ses réactions à elle qui en font les péripéties. Les personnages tout juste esquissés qu’on y a groupés n’ont d’importance et de psychologie que par rapport aux Voix. Ce sont les Voix qu’en Jeanne il leur faut aimer, et ce sont les Voix surtout, j’allais dire uniquement, qu’ils haïssent et qu’ils condamnent. Si l’on veut bien y regarder de près, on constatera que cette vue est historique. Jeanne a été condamnée comme sorcière et comme hérétique. Simple prétexte? Non. Le parti Anglais se serait résigné à être vaincu, même par une femme, mais jamais à Vêlre par Dieu, Et l’orgueil d’un Cauchon encore plus que son ambition n’a pu se résoudre à cire soufflelé par le Saint-Esprit. Du reste, dans cette histoire du.
Ciel et d’une Sainte, nous nous sommes fait un devoir de respecter autant que possible la lettre et l’esprit des textes et des dépositions. Nous avons relu pieusement les meilleurs ouvrages et les plus récents, ainsi que la documentation abondante des deux procès. Peut-être nous reprochera-t-on d’avoir exagéré la sensibilité de Jeanne. Il apparaît pourtant que cet ange des combats fut bel et bien la jeune fille amoureuse de beauté, de joie, de parure, facilement émotive, aimant à être aimée 'par les Chevaliers et les pauvres gens, vive, spirituelle, impulsive même, au demeurant très simple et très douce, n’ayant pas honte d’être une femme et de pleurer. Quant à son enfance, les témoins au procès de réhabilitation furent unanimes à dire sa piété, son obéissance, ses capacités ménagères et sa tendresse filiale. Sa mère du reste apparaît elle aussi comme une haute et délicate figure, dont l’affection énergique et la piété profonde eurent une vive emprise sur la plus chère de ses quatre enfants.
Ce drame est écrit en vers. Faut-il s’en excuser auprès de ceux qui croient que le drame historique et en vers est « de plusieurs révolutions en retard ». Circonstance aggravante ! On a fait parler Jeanne en ce rythme « niais et pompeux » qu’on appelait autrefois V alexandrin, un alexandrin classique souvent empiré de rimes riches.
Victor Hugo prétendait, paraît-il, qu’on ne pouvait écrire une pièce sur Jeanne d’Arc qu’en octo-syllabes — et sans doute en français du quinzième siècle.. Joseph Fabre dans une prose qu’il a voulue archaïque et naïve s’y est essayé, d’autres encore...
Quand à nous, notre dessein n’ayant pas été de faire revivre ni l’époque, ni dans l’héroïne les côtés accidentels, mais l’essentielle et l’éternelle humanité, nous n’avons pas répugné à lui prêter un vocabulaire actuel, sans nous croire obligés pourtant à violer la syntaxe ou à obscurcir la langue. Quant au vers qui malgré sa raideur a si bien servi Andrornaquc et Bérénice, nous n’avons pas cru qu’il fCit nécessairement traître h Jeanne d’Arc, Qu’il soit conventionnel de la mesurer à l’hexamètre, c’est possible. Ce fut une convention (jui régna longtemps en France, quand
on avait du goût comme sous Racine et de l’imagination comme sous Hugo. Le meilleur moyen d’être avancé est souvent d’être en retard, et l’originalité la plus précieuse est quelquefois de résister au snobisme de l’heure. Enfin l’excuse la meilleure, s’il en faut une, est qu’on a le droit de faire ce que l’on peut et le devoir de ne pas tenter plus.
Tel quel, ce poème fera, je l’espère, mieux aimer Jeanne en nous la rendant plus proche. Il sera une contribution nouvelle à une vérité qui m’est chère : « plus on est près du Ciel, plus on l’est des hommes. C’est dans les Saints qu’il faut chercher le maximum d’âme, c’est à dire de valeur humaine ».
Jacques DEBOUT.
Paris, le Mai 1920.
Parmi les ouvrages dont la lecture nous a été le plus agréable et le plus utile, qu’il me soit permis de signaler spécialement : la Pucelle de France^ d'Andrew Lang ; la Jeanne d'Arc, publiée à la collection des Saints, de Petit de Julleville ; et celle de notre ami il/. Funck Brentano.