‹ Les voix de Jeanne d'ArcChapitre 45 sur 57 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

JEANNE, CAUCHON, WARWICK, Jean D’ESTIVET, BEAUPÈDE, LEMAITRE, NICOLAS MIDI, LUXEMBOURG, MASSIEU, JUGES, SOLDATS.

CAUCHON

D’abord, promettez-vous, et sur toute matière Qui regarde l’Eglise, obéissance ?

JEANNE

JEAN D’ESTIVET

Cependant vous n’avez tantôt rien répondu. Quand je vous en pressais.

Entière.

J’étais si loin de vous !

JEANNE

Je n’ai rien entendu.

L’autorité.

CAUCHON

L’hérétique méprise

JEANNE

Pardon, vous n’êtes pas l’Eglise.

Suis-je dans ses prisons ?

WARWICK

Ce fait importe peu.

CAUCHON

Vous croyez-vous en grâce ?

JEANNE

Ah ! demandez à Dieu !

Seul II sait. Si j’y suis. Il voudra bien permettre Que j’y reste. Sinon qu’Il lui plaise m’y mettre.

BEAUPÊRE

Réponse adroite.

NICOLAS MIDI

Ainsi la couleuvre a glissé Sur les forfaits d’un court mais ténébreux passé.

CAUCHON

Tout enfant vous aviez des visions étranges,

Vous rêviez aux mauvais esprits.

JEANNE

Non ! mais aux anges.

LEMAITRE

Il y avait un hêtre auprès de sa maison Sous lequel on dansait dans la belle saison.

CAUCHON

Vous aimiez à danser ?

JEANNE

Dans ma première enfance.

CAUCHON

Et puis ?

JEANNE

Danser plus tard me parut une offense.

Envers qui donc ?

CAUCHON

JEANNE

Envers mon pays qui souffrait.

Pauvre enfant !

MASSiEU (à part)

JEANNE

L’oraison devint mon seul attrait.

LEMAITRE

Plus d’une fée errait autour de la fontaine...

JEANNE (achevant)

Des Groseillers... On en parlait chez ma marraine, Mais pour moi ces récits n’avaient rien de réel.

NICOLAS MIDI

Vos fantômes à vous, d’où venaient-ils ?

JEANNE

Du ciel.

CAUCHON

Vous avez vu l’archange ?

JEANNE

Et parrain du royaume,

Oui,

NICOLAS MIDI

L’orgueil en délire a créé ce fantôme.

BEAUPÈRE

Satan peut se changer en un ange éclatant.

JEANNE

On ne confondrait pas Saint Michel et Satan, Et Dieu permettrait-il qu’un pareil stratagème Pût duper une enfant qui le sert et qui l’aime.

CAUCHON

Quel âge aviez-vous donc ?

JEANNE

Treize ans. Peut-on vraiment Expliquer à cet âge un tel égarement ?

CAUCHON

Saint Michel avait-il l’air noble ?

JEANNE

Comme un prud’homme,

Grand, beau, mais j’attendis pour croire qu’il se nomme.

JEAN D’ESTIVET

Vous apparaissait-il... nu?

JE.\NNE

Voulez-vous railler,

Ou craignez-vous que Dieu n’ait de quoi l’habiller ?

JEAN D’ESTIVET

Quel parler avait-il ?

JEANNE

Un meilleur que le vôtre.

C’est-à-dire ?

BEAUPÈRE

JEANNE

Un parler plaisant plus que tout autre. Sur les lèvres des Saints, je me réjouissais De l’entendre chanter

JEAN D’ESTIVET

Et c’était ?

JEANNE

CAUCHON

Le Français !

Alors, c’est en Français que leur voix solennelle Vous exhortait à fuir la maison paternelle,

Le devoir filial n’étant pas fait pour vous î

JEANNE

Quand j’aurais dû m’user les pieds jusqu’aux genoux. Même si j’avais cent pères et cent mères,

J’aurais suivi mes Voix

WARWICK

Au pays des Chimères.

JEANNE

Au pays d’où j’avais ordre de vous chasser.

CAUCHON

Puisque Dieu le voulait, pourquoi s’embarrasser De soldats. Son triomphe en était moins notoire.

Les soldats bataillaient, Dieu donnait la victoire.

JEAN D’ESTIVET

Le sang a des parfums que vous aimiez flairer.

JEANNE

Je n’en ai jamais vu répandre sans pleurer.

NICOLAS MIDI

Vous montiez à l’assaut

JEANNE

Certes, et pas la dernière.

Mais je n’ai guerroyé qu’avec une bannière.

BEAUPÈRE

En portant des habits d’homme

JEANNE

Je les ai mis,

Pour courir, avec les soldats, aux ennemis.

voix DIVERSES

Indécence !

Péché mortel !

JEANNE

Gardez le blâme

Pour qui de l’homme n’a que l’habit... et pas l’âme. Mais sous ma blanche armure, où mon sein étouffait. J’ai fait mon métier d’homme, et je l’ai trop bien fait A votre compte.

BEAUPÈRE

On vous prenait pour un oracle,

LEMAITRE

Et VOUS consentiez même à tenter le miracle.

Par ce philtre enchanteur qui domptait les plus forts, Vous saviez, paraît-il, ressusciter les morts.

JEANNE

Pourquoi pas ? Si la Foi transporte les montagnes,

Ma prière et surtout celle de mes compagnes Ont rappelé l’enfant que l’on croyait perdu.

CAUCHON

Satan dupait ainsi le peuple confondu...

JEANNE

Vous croyez que Satan se déjuge lui-même.

Au point de ramener un enfant au baptême ?

Ah ! je crois deviner, Messire, avec stupeur,

Que ce n’est pas Satan, c’est Dieu qui vous fait peur ; Sa lumière pourchasse une âme qui l’abhorre Comme certains oiseaux qui fuient devant l’aurore ! Quel est mon crime enfin ?

L’ASSEMBLÉE DES JUGES (debout hurlant)

Tes Voix !... tes Voix !... tes Voix !...

JEANNE

Pourquoi donc criez vous ainsi tous à la fois ?

Il semble qu’on redoute une enfant sans refuges.

Et que ce sont mes Voix qui vont juger mes juges !

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