SCÈNE I
JEANNE, CAUCHON, WARWICK, Jean D’ESTIVET, BEAUPÈDE, LEMAITRE, NICOLAS MIDI, LUXEMBOURG, MASSIEU, JUGES, SOLDATS.
CAUCHON
D’abord, promettez-vous, et sur toute matière Qui regarde l’Eglise, obéissance ?
JEANNE
JEAN D’ESTIVET
Cependant vous n’avez tantôt rien répondu. Quand je vous en pressais.
Entière.
J’étais si loin de vous !
JEANNE
Je n’ai rien entendu.
L’autorité.
CAUCHON
L’hérétique méprise
JEANNE
Pardon, vous n’êtes pas l’Eglise.
Suis-je dans ses prisons ?
WARWICK
Ce fait importe peu.
CAUCHON
Vous croyez-vous en grâce ?
JEANNE
Ah ! demandez à Dieu !
Seul II sait. Si j’y suis. Il voudra bien permettre Que j’y reste. Sinon qu’Il lui plaise m’y mettre.
BEAUPÊRE
Réponse adroite.
NICOLAS MIDI
Ainsi la couleuvre a glissé Sur les forfaits d’un court mais ténébreux passé.
CAUCHON
Tout enfant vous aviez des visions étranges,
Vous rêviez aux mauvais esprits.
JEANNE
Non ! mais aux anges.
LEMAITRE
Il y avait un hêtre auprès de sa maison Sous lequel on dansait dans la belle saison.
CAUCHON
Vous aimiez à danser ?
JEANNE
Dans ma première enfance.
CAUCHON
Et puis ?
JEANNE
Danser plus tard me parut une offense.
Envers qui donc ?
CAUCHON
JEANNE
Envers mon pays qui souffrait.
Pauvre enfant !
MASSiEU (à part)
JEANNE
L’oraison devint mon seul attrait.
LEMAITRE
Plus d’une fée errait autour de la fontaine...
JEANNE (achevant)
Des Groseillers... On en parlait chez ma marraine, Mais pour moi ces récits n’avaient rien de réel.
NICOLAS MIDI
Vos fantômes à vous, d’où venaient-ils ?
JEANNE
Du ciel.
CAUCHON
Vous avez vu l’archange ?
JEANNE
Et parrain du royaume,
Oui,
NICOLAS MIDI
L’orgueil en délire a créé ce fantôme.
BEAUPÈRE
Satan peut se changer en un ange éclatant.
JEANNE
On ne confondrait pas Saint Michel et Satan, Et Dieu permettrait-il qu’un pareil stratagème Pût duper une enfant qui le sert et qui l’aime.
CAUCHON
Quel âge aviez-vous donc ?
JEANNE
Treize ans. Peut-on vraiment Expliquer à cet âge un tel égarement ?
CAUCHON
Saint Michel avait-il l’air noble ?
JEANNE
Comme un prud’homme,
Grand, beau, mais j’attendis pour croire qu’il se nomme.
JEAN D’ESTIVET
Vous apparaissait-il... nu?
JE.\NNE
Voulez-vous railler,
Ou craignez-vous que Dieu n’ait de quoi l’habiller ?
JEAN D’ESTIVET
Quel parler avait-il ?
JEANNE
Un meilleur que le vôtre.
C’est-à-dire ?
BEAUPÈRE
JEANNE
Un parler plaisant plus que tout autre. Sur les lèvres des Saints, je me réjouissais De l’entendre chanter
JEAN D’ESTIVET
Et c’était ?
JEANNE
CAUCHON
Le Français !
Alors, c’est en Français que leur voix solennelle Vous exhortait à fuir la maison paternelle,
Le devoir filial n’étant pas fait pour vous î
JEANNE
Quand j’aurais dû m’user les pieds jusqu’aux genoux. Même si j’avais cent pères et cent mères,
J’aurais suivi mes Voix
WARWICK
Au pays des Chimères.
JEANNE
Au pays d’où j’avais ordre de vous chasser.
CAUCHON
Puisque Dieu le voulait, pourquoi s’embarrasser De soldats. Son triomphe en était moins notoire.
Les soldats bataillaient, Dieu donnait la victoire.
JEAN D’ESTIVET
Le sang a des parfums que vous aimiez flairer.
JEANNE
Je n’en ai jamais vu répandre sans pleurer.
NICOLAS MIDI
Vous montiez à l’assaut
JEANNE
Certes, et pas la dernière.
Mais je n’ai guerroyé qu’avec une bannière.
BEAUPÈRE
En portant des habits d’homme
JEANNE
Je les ai mis,
Pour courir, avec les soldats, aux ennemis.
voix DIVERSES
Indécence !
Péché mortel !
JEANNE
Gardez le blâme
Pour qui de l’homme n’a que l’habit... et pas l’âme. Mais sous ma blanche armure, où mon sein étouffait. J’ai fait mon métier d’homme, et je l’ai trop bien fait A votre compte.
BEAUPÈRE
On vous prenait pour un oracle,
LEMAITRE
Et VOUS consentiez même à tenter le miracle.
Par ce philtre enchanteur qui domptait les plus forts, Vous saviez, paraît-il, ressusciter les morts.
JEANNE
Pourquoi pas ? Si la Foi transporte les montagnes,
Ma prière et surtout celle de mes compagnes Ont rappelé l’enfant que l’on croyait perdu.
CAUCHON
Satan dupait ainsi le peuple confondu...
JEANNE
Vous croyez que Satan se déjuge lui-même.
Au point de ramener un enfant au baptême ?
Ah ! je crois deviner, Messire, avec stupeur,
Que ce n’est pas Satan, c’est Dieu qui vous fait peur ; Sa lumière pourchasse une âme qui l’abhorre Comme certains oiseaux qui fuient devant l’aurore ! Quel est mon crime enfin ?
L’ASSEMBLÉE DES JUGES (debout hurlant)
Tes Voix !... tes Voix !... tes Voix !...
JEANNE
Pourquoi donc criez vous ainsi tous à la fois ?
Il semble qu’on redoute une enfant sans refuges.
Et que ce sont mes Voix qui vont juger mes juges !