APRÈS UNE LECTURE DE DANTE
Quand le poète peint l'enfer, il peint sa vie :
Sa vie, ombre qui fuit de spectres poursuivie ;
Forêt mystérieuse où ses pas effrayés
S'égarent à tâtons hors des chemins frayés;
Noir voyage obstrué de rencontres difformes ;
Spirale aux bords douteux , aux profondeurs énormes
Dont les cercles hideux vont toujours plus avant
Dans une ombre où se meut l'enfer vague et vivant!
Cette rampe se perd dans la brume indécise ;
Au bas de chaque marche une plainte est assise ,
Et Ton y voit passer avec un faible bruit
Des grincements de dents blancs dans la sombre nuit.
Là sont les visions, les rêves, les chimères ;
Les yeux que la douleur change en sources amèrcs;
L'amour, couple enlacé, triste et toujours brûlant ,
Qui dans un tourbillon passe une plaie au flanc ;
Dans un coin la vengeance et la faim , sœurs impics ,
Sur un crâne rongé côte à côte accroupies;
Puis la pâle misère, au sourire appauvri ;
L'ambition , l'orgueil , de soi-même nourri f
Et la luxure immonde et l'avarice infâme
Tous les manteaux de plomb dont peut se charger l'Âme ! Plus loin', la lâcheté, la peur, la trahison Offrant des clefs à vendre et goûtant du poison ; Et puis, plus bas encore, et tout au fond du gouffre , Le masque grimaçant de la haine qui souffre !
Oui , c'est bien là la vie, ô poète inspiré !
Et son chemin brumeux d'obstacles encombré.
Mais, pour que rien n'y manque, en cette route étroite,
Vous nous montrez toujours debout à votre droite
Le génie au front calme, aux yeux pleins do rayons ,
lie Virgile serein qui dit : « Continuons 1 »
Août 4830.