SON FILS RESPECTUEUX
La Porcia de Shakspeare parle quelqoe part de cette musique que tout homme a en soi. « Malheur, dit-elle, à qui ne F entend pas ! » Cette musique, la nature aussi l'a en elle. Si le livre qu'on va lire est quelque chose, il est l'écho, bien confus et bien affaibli sans doute, mais fidèle, l'auteur le croit, de ce chant qui répond en nous au chant que nous entendons hors de nous.
Au reste, cet écho intime et secret étant, aux yeux de l'auteur, la poésie même, ce volume, avec quelques nuances nouvelles peut-être et les développements que le temps a amenés, ne fait que continuer ceux qui l'ont précédé. Ce qu'il contient, les autres le contenaient; à cette différence près que, dans les Orientales, par exemple, la fleur serait plus épanouie, dans les Veix intérieures , la goutte de rosée ou de pluie serait plus cachée. La poésie, en supposant que ce soit ici le lieu de prononcer un si grand mot, la poésie est comme Dieu : une et inépuisable.
Si l'homme a sa voix, si la nature a la sienne, les événements ont aussi la leur. L'auteur a toujours pensé
que la mission du poète était de fondre dans un même groupe de chants cette triple parole qui renferme un triple enseignement, car la première s'adresse plus particulièrement au cœur, la seconde à l'âme, la troisième à l'esprit. Très radios.
Et puis, dans l'époque où nous vivons, tout l'homme ne se retrouve-t-il pas là ? N'est-il pas entièrement compris sous ce triple aspect de notre vie : le foyer, le cbamp, la rue? Le foyer, qui est notre cœur même ; le champ, où la nature nous parle ; la rue, où tempête, à travers les coups de fouet des partis, cet embarras de charrettes qu'on appelle les événements politiques.
Et, disons-le en passant, dans cette mêlée d'hommes, de doctrines et d'intérêts qui se ruent si violemment tous les jours sur chacune des œuvres qu'il est donné à ce siècle de faire, le poète a une fonction sérieuse. Sans parler même ici de son influence civilisatrice, c'est à lui qu'il appartient d'élever, lorsqu'ils le méritent, les événements politiques à la dignité d'événements historiques. Il faut, pour cela, qu'il jette sur ses contemporains ce tranquille regard que l'histoire jette sur le passé; il faut que, sans se laisser tromper aux illusions d'optique, aux mirages menteurs, aux voisinages momentanés, il mette dès à présent tout en perspective, diminuant ceci, grandissant cela. Il faut qu'il ne trempe dans aucune voie de fait. Il faut qu'il sache se maintenir, au -dessus, I du tumulte, inébranlable, austère et bienveillant ; indulgent quelquefois, chose difficile, impartial toujours, chose plus difficile encore ; qu'il ait dans le cœur cette sympathique intelligence des révolutions qui implique le dédain de l'émeute, ce grave respect du peuple qui s'allie au mépris de la foule ; que son esprit ne concède I
rien aux petites colères ni aux petites vanités ; que son éloge comme son blâme prenne souvent à rebours, tantôt l'esprit de cour, tantôt l'esprit de faction. Il faut qu'il puisse saluer le drapeau tricolore sans insulter les fleurs de lis; il faut qu'il puisse dans le même livre, presque à la même page, « flétrir l'homme qui a vendu une femme » et louer un noble jeune prince pour ^ne bonne action bien faite, glorifier la haute idée sculptée sur l'arc de l'Étoile et consoler la triste pensée enfermée dans la tombe de Charles X. 11 faut qu'il soit attentif à tout, sincère en tout, désintéressé sur tout, et que, nous l'avons déjà dit ailleurs , il ne dépende de rien , pas même de ses propres ressentiments, pas même de ses griefs personnels; sachant être, dans l'occasion, tout à la fois irrité comme homme, et calme comme poëte. Il faut enfin que, dans ces temps livrés à la lutte furieuse des opinions, au milieu des attractions violentes que sa raison devra subir sans dévier, il ait sans cesse présent à l'esprit ce but ' sévère : être de tous les partis par leur côté généreux, n'être d'aucun par leur côté mauvais. La puissance du poëte est faite d'indépendance.
L'auteur, on le voit, ne se dissimule aucune des conditions rigoureuses de la mission qu'il s'est imposée, en attendant qu'un meilleur vienne. Le résultat de l'art ainsi compris, c'est radoucissement des esprits et des, mœurs, c'est la civilisation même. Ce résultat, quoique l'auteur de ce livre soit bien peu de chose pour une fonction si haute, il continuera d'y tendre par toutes les voies ouvertes à sa pensée, par le théâtre comme par le livre, par le roman comme par le drame, par l'histoire comme par la poésie. Il tâche, il essaye, il entreprend. Voilà tout. Bien des sympathies, nobles et intelligentes,
l'appuient. S'il réussit, c'est à elles et non à lui que sera dû le succès.
Quant à la dédicace placée en tête de ce volume, l'auteur, surtout après les lignes qui précèdent, pense n'avoir pas besoin de dire combien est calme et religieux le sentiment qui l'a dictée. On le comprendra, en présence de ces deux monuments , le trophée de l'Étoile , le tombeau de son père, l'un national, l'autre domestique, tous deux sacrés, il ne pouvait y avoir place dans son ame que pour une pensée grave, paisible et sereine. Il signale une omission, et, en attendant qu'elle soit réparée où elle doit l'être, il la répare ici autant qu'il est en lui. Il donne à son père cette pauvre feuille de papier, tout ce qu'il a, en regrettant de n'avoir pas de granit. Il agit comme tout autre agirait dans la même situation. C'est donc tout simplement un devoir qu'il accomplit, rien de plus, rien de moins, et qu'il accomplit comme s'accomplissent les devoirs, sans bruit, sans colère, sans étonnement. Personne ne s'étonnera non plus de le voir faire ce qu'il fait. Après tout, la France peut bien, sans trop de souci , laisser tomber une feuille de son épaisse et glorieuse couronne ; celte feuille, un fils doit la ramasser. I ne nation est grande, une famille est petite; ce qui n'est rien pour l'une est tout pour l'autre. La France a le droit d'oublier, la famille a le droit de se souvenir.
24 juin 4 837. Paria.
LES
Ce siècle est grand et fort ; un noble instinct le mène. Partout on voit marcher l'Idée en mission ; Et le bruit du travail , plein de parole humaine , Se mêle au bruit divin de la création.
Partout , dans les cités et dans les solitudes , L'homme est fidèle au lait dont nous le nourrissions; Et dans l'informe bloc des sombres multitudes La pensée en rêvant sculpte des nations.
L'échafaud vieilli croule, et la Grève se lave. L'émeute se rendort. De meilleurs jours sont prè(s. Le peuple a sa colère et le volcan sa lave, Qui dévaste d'abord et qui féconde après.
iO LES VOIX INTÉRIEURES.
Des poètes puissants, têles par Dieu touchées, Nous jettent les rayons de leurs fronts inspirés. L'art a de frais vallons où les Âmes penchées Boivent la poésie à des ruisseaux sacres.
Pierre à pierre, en songeant aux vieilles mœurs éteintes, Sous la société qui chancelle à tous vents , Le penseur reconstruit ces deux colonnes saintes, Le respect des vieillards et l'amour des enfants.
Le devoir, fils du droit, sous nos toits domestiques Habite comme un hôte auguste et sérieux; Les mendiants groupés dans l'ombre des portiques Ont moins de haine au cœur et moins de flamme aux yeux.
L'austère vérité n'a plus de portes closes.
Tout verbe est déchiffré. Notre esprit éperdu, Chaque jour, en lisant dans le livre des choses , Découvre à l'univers un sens inattendu.
poètes! le fer et la vapeur ardente Effacent de la terre , à l'heure où vous rêvez , L'antique pesanteur, à tout objet pendante , Qui sous les lourds essieux broyait les durs pavés.
L'homme se fait servir par l'aveugle matière. Il pense , il cherche , il crée ! A son souffle vivant Les germes dispersés dans la nature entière Tremblent comme frissonne une forêt au vent !
Oui , tout va , tout s'accroît. Les heures fugitives Laissent toutes leur trace. Un grand siècle a surgi f
Et contemplant de loin de lumineuses rives , L'homme voit son destin comme un fleuve élargi.
Mais parmi ces progrès dont notre âge se vante , Dans tout ce grand éclat d'un siècle éblouissant , Une chose , ô Jésus , en secret m'épouvante : C'est l'écho de ta voix qui va s' affaiblissant.
Avril 4837,
SUNT LACRYMjE RERUM.
Il est mort. Rien de plus. Nul groupe populaire. Urne d'où se répand l'amour et la colère , N'a jeté sur son nom pitié , gloire ou respect. Aucun signe n'a lui. Rien n'a changé l'aspect De ce siècle orageux , mer de récifs bordée, Où le fait, ce flot sombre, écume sur l'idée. Nul temple n'a gémi dans nos villes. Nul glas N'a passe sur nos fronts criant : a Hélas ! hélas ! » La presse aux mille voix , cette louve hargneuse , A peine a retourné sa tète dédaigneuse ; Nous ne l'avons pas vue , irritée et grondant , Donner à cette pourpre un dernier coup de dent. Et chacun vers son but , la marée à la grève , La foule vers l'argent , le penseur vers son rêve , Tout a continué de marcher, de courir, Et rien n'a dit au monde : « Un roi vient de mourir !
Sombres canons rangés devant les Invalides ,
Comme des sphinx au pied des grandes pyramides ,
Dragons d'airain, hideux, verts, énormes, béanls,
Gardiens de ce palais bâti pour des géants ,
Qui dresse et fait au loin reluire à la lumière
Un casque monstrueux sur sa tète de pierre S
A. ce bruit qui jadis vous eût fait rugir tous :
« Le roi de France est mort ! » d'où vient qu'aucun de vous,
Comme un lion captif qui secouerait sa chaîne ,
Aucun n'a tressailli sur sa base de chêne ,
Et n'a, se réveillant par un subit effort,
Dit à son noir voisin : « Le roi de France est mort ! »
D'où vient qu'il s'est fermé sans vos salves funèbres ,
Ce cercueil qu'on clouait là-bas dans les ténèbres ?
Et que rien n'est sorti de vos mornes affûts ,
Pas même , 6 canons sourds , ce murmure confus
Qu'au vague battement de ses ailes livides
Le vent des nuits arrache à des armures vides ?
C'est que, prostitués dans nos troubles civils ,
Vous êtes comme nous fiers , sonores et vils I
C'est que, rouilles, vieillis, rivés à votre place,
Toujours agenouillés devant tout ce qui passe ,
Retirés des combats , et dans ce coin obscur
Par des soldats boiteux gardés sous un vieux mur,
Vains foudres de parade oubliés de l'armée ,
Autour de tout vainqueur faisant ie la fumée ,
Réservés pour la pompe et la solennité,
Vous avez pris racine en cette lâcheté !
14 LES VOIX LNTÊRIEURES.
Soyez flétris , canons que la guerre repousse ,
Dont la voix sans terreur dans les fêtes s'émousse ,
Vous qui glorifiez de votre cri profond
Ceux qui viennent, toujours, jamais ceux qui s'en vont!
Vous qui, depuis trente ans, noirs courtisans de bronze ,
Avez, comme Henri Quatre adorant Louis Onze ,
Toujours tout applaudi , toujours tout salué ,
Vous taisant seulement quand le peuple a hué!
Lâches, vous préférez ceux que le sort préfère;
Dans le moule brûlant le fondeur, pour vous faire ,
Mit Tétain et le cuivre et l'oubli du vaincu;
Car qui meurt exilé pour vous n'a pas vécu !
Car vos poumons de fer, où gronde une âpre haleine ,
Sont muets pour Goritz comme pour Sainte-Hélène !
Soyez flétris !
Mais non. C'est à nous , insensés , Que le mépris revient. Vous nous obéissez.
Vous êtes prisonnier?- , et vous êtes esclaves. La guerre qui vous fit de ses bouillantes laves Vous fit pour la bataille , et nous vous avons pris Pour vous éclabousser des fanges de Paris , Pour vous sceller au seuil d'un palais centenaire , Et pour vous mettre au ventre un éclair sans tonnerre ! C'est nous qu'il faut flétrir, nous qui , déshonorés , Donnons notre âme abjecte à ces bronzes sacrés. Nous passons dans l'opprobre ; hélas , ils y demeurent! Mornes captifs , le jour où des rois proscrits meurent, Vous ne pouvez, jetant votre fumée à flots, Prolonger sur Paris vos éclatants sanglots, El, pareils à des chiens liés à des murailles , D'un hurlement plaintif suivre leurs funérailles !
Muets, et vos longs cous baissés vers les pavés, Vous restez là pensifs, et, tristes, vous rêvez Aux hommes, froids esprits, cœurs bas, âmes douteuses, Qui font faire à l'airain tant de choses honteuses!
Vous vous taisez. — Mais moi, moi dont parfois le chani
Se refuse à l'aurore et jamais au couchant,
Moi que jadis à Reims Gharle admit comme un hôte,
Moi qui plaignis ses maux, moi qui blâmai sa faute ,
Je ne me tairai pas. Je descendrai, courbé,
Jusqu'au caveau profoud où dort ce roi tombé;
Je suspendrai ma lampe à cette voûte noire ;
Et sans cesse, à côté de sa triste mémoire,
Mon esprit, dans ces temps d'oubli contagieux,
Fera veiller dans l'ombre un vers religieux!
Et que m'importe à moi qui, déployant mon aile,
Touche parfois d'en bas à la lyre éternelle,
A moi qui n'ai d'amour que pour l'onde et les champs,
Et pour tout ce qui souffre, excepté les méchants ;
A moi qui prends souci, quand la nef s'avenlure,
De tous les matelots risqués dans la mâture,
Et dont la pitié grave hésite quelquefois
De la sueur du peuple à la sueur des rois ;
Que m'importe après tout que depuis six années
Ce roi fût retranché des têtes couronnées,
Froide ruine au bord de nos flots écumants,
Vain fantôme penché sur les événements !
Qu'il ne changeât de rien ni le poids ni le nombre,
Que, rase dès longtemps, son front plongeât dans l'ombre.
Et que déjà, vieillard sans trône et sans pavois,
Il eût subi l'exil, première mort des rois!
Je le dirai, sans peur que la haine renaisse,
Son avènement pur eut pour sœur ma jeunesse;
Saint-Remy nous reçut sous son mur triomphant
Tous deux le même jour, lui vieux, moi presque enfant;
Et moi je ne veux pas, harpe qu'il a connue,
Qu'on mette mon roi mort dans une bière nue!
Tandis qu'au loin la foule emplit l'air de ses cris,
L'auguste Piété, servante des proscrits,
Qui les ensevelit dans sa plus blanche toile,
N'aura pas, dans la nuit que son regard étoile,
Demandé vainement à ma pensée en deuil
Un lambeau de velours pour couvrir ce cercueil l
Oh ! que Versaille était superbe Dans ces jours purs de tout affront, Où les prospérités en gerbe S'épanouissaient sur son front !
Là, tout faste était sans mesure; Là, tout arbre avait sa parure; Là, tout homme avait sa dorure; Tout du maître suivait la loi.
Comme au même but vont cent routes, Là les grandeurs abondaient toutes ; L'Olympe ne pendait aux voûtes Que pour compléter le grand roi!
LES VOIX INTÉRIEURES. il
Vers lé temps où naissaient nos pères, Versailles rayonnait encor.
Les lions ont de grands repaires; Les princes ont des palais d'or.
Chaque fois que, foule asservie, Le peuple au cœur rongé d'envie Contemplait du fond de sa vie Ce fier château si radieux , Rentrant dans sa nuit plus livide, 11 emportait dans son œil vide Un éblouissement splendide De rois, de femmes et de dieux !
Alors riaient dans Pespérance Trois enfants sous ces nobles toits, Les deux Louis, aînés de France, Le beau Charles, comte d'Artois :
Tous trois nés sous les dais de soie, Frêles enfants, mais pleins de joie Comme ceux qu'un chaud soleil noi j De rayons purs sous le ciel bleu.
Oh ! d'un beau sort quelle semence !
Près d'eux le roi, d'où tout commence, Au-dessous d'eux le peuple immense, Au-dessus la bonté de Dieu !
Qui leur eût dit alors l'austère destinée?
Qui leur eût dit qu'un jour cette France, inclinée Sous leurs fronts de fleurons chargés,
fc
Ne se souviendrait d'eux ni de leur morne histoire, Pas plus que l'Océan sans fond et sans mémoire Ne se souvient des naufragés !
Que chaînes, lis, dauphins, un jour les Tuileries Verraient l'illustre amas des vieilles armoiries
S'écrouler de leur plafond nu, Et qu'en ces temps lointains que le mystère couvre, Un Corse, encore à naître, au noir fronton du Louvre
Sculpterait un aigle inconnu 1
Que leur royal Saint-Cloud se meublait pour un autte ; Et qu'en ces fiers jardins du rigide le Nôtre,
Amour de leurs yeux éblouis, Beaux parcs où dans les jeux croissait leur jeune force, Les chevaux de Crimée un jour mordraient l'écorce
Des vieux arbres du grand Louis !
Dans ces temps radieux, dans cette aube enchantée,
Dieu ! comme avec terreur leur mère épouvantée
Les eût contre son cœur pressés, pâle et sans voix,
Si quelque vision, troublant ces jours de fêtes,
Eût jeté tout à coup sur ces fragiles têtes
Ce cri terrible : « Enfants ! vous serez rois tous trois \ »
Et la voix prophétique aurait pu dire encore : * Enfants, que votre aurore est une triste aurore I Que le* sceptres pour vous sont d odieux présents I D'où vient donc que le Dieu qui punit Dubylone
Vous fait à pareille heure éclore au pied du trône ? Et qu'avez- vous donc fait, ô pauvres innocents ?
« Beaux enfants qu'on berce et qu'on flatte, Tout surpris, vous si purs, si doux, Que des vieux en robe écarlate Viennent vous parler à genoux !
Quand les sévères Malesherbes Ont relevé leurs fronts superbes, Vous courez jouer dans les herbes, Sans savoir que tout doit finir, Et que votre race qui sombre Porte, à ses deux bouts couverts d'ombre, Ravaillac dans le passé sombre, Robespierre dans l'avenir !
« Dans ce Louvre, où de vieux murs gardent
Les portraits des rois hasardeux,.
Allez voir comme vous regardent
Charles Premier et Jacques Deux !
Sur vous un nuage s'étale.
Sol étranger, terre natale,
L'émeute, la guerre fatale
Dévoreront vos jours maudits.
De vous trois, enfants, sur qui pèse
L'antique masure française,
Le premier sera Louis Seize,
Le dernier sera Charles Dix!
• Que l'aîné, peu crédule à la vie, à la gloire, Au peuple ivre d'amour, sache d'une nuit notre D'avance emplir son cœur de courage pourvu;
Qu'il rêve un ciel de pluie, un tombereau qui roule. Et là-bas, tout au fond, au-dessus de la foule, Quelque étrange échafaud dans la brume entrevu !
« Frères par la naissance et par le malheur frères. Les deux autres fuiront, battus des vents contraires. Le règne de Louis, roi de quelques bannis, Commence dans l'exil, celui de Charle y tombe. L'un n'aura pas de sacre et l'autre pas de tombe. A l'un Reims doit manquer, à l'autre Saint-Denis! »
Quel rêve horrible ! — C'est l'histoire.
De nos pères couchés dans les tombeaux profonds Ce qu'aucun n'aurait voulu croire, Nous l'avons vu, nous qui vivons!
Tous ces maux, et d'autres encore, Sont tombés sur ces fronts de la main du Seigneur. Maintenant, croyez à l'aurore !
Maintenant croyez au bonheur !
Croyez au ciel pur et sans rides 1 Saluez l'avenir qui vous flatte si bien !
L'avenir, fantôme aux mains vides
Qui promet tout et qui n'a rien !
rois! 6 familles tronquées!
Brusques écroulements des vieilles majestés \
G calamités embusquées Au tournant des prospérités I
Tout colosse a des pieds de sable.
Votre abîme est, Seigneur, un abîme inûni.
Louis Quinze fut le coupable, Louis Seize fut le puni !
La peine se trompe et dévie; Celui qui fit le mal, — c'est la loi du Très-Haut, — A le trône et la longue vie, Et l'innocent a l'échafaud!
Les fautes que l'aïeul peut faire Te poursuivront, ô fils! en vain tu t'en défends. Quand il a neigé sous le père, L'avalanche est pour les enfants l
Révolutions, mer profonde !
Que de choses, hélas! pleines d'enseignement, Dans les ténèbres de votre onde On voit flotter confusément!
Charles Dix ! — Oh ! le Dieu qui retire et qui donne Forgea pour cette tête une lourde couronne !
L'Empire était penchant et les temps étaient durs. Une ombre, quand il vint, couvrait encor nos murs, L'ombre de l' Empereur, figure colossale.
Peuple, armée, et la France, et l'Europe vassale,
Par cette vaste main depuis quinze ans pétris, Demandaient un grand règne, et pour remplir Paris Ainsi qu'après César Auguste remplit Rome, Après Napoléon il fallait plus qu'un homme !
Charles ne fut qu'un homme. A ce faîte il eut peur.
Le gouffre attire. Pris d'un vertige trompeur,
Dans l'abîme, fermant les yeux à la lumière,
11 se précipita la tête la première.
Silence a son tombeau ! car tout vient de finir.
A peine il aura teint d'un vague souvenir
Le peuple à l'eau pareil, qui passe, clair ou sombre,
Près de tout sans en prendre autre chose que l'ombre!
Je n'aurai pas pour lui de reproches amers.
Je ne suis pas l'oiseau qui crie au bord des mers
Et qui, voyant tomber la foudre des nuées,
Jette aux marins perdus ses sinistres huées.
Des passions de tous isolé bien souvent,
Je n'ai jamais cherché les baisers que nous vend
Et l'hymne dont nous berce avec sa voix flatteuse
La popularité, cette grande menteuse.
Aussi n'attendez pas que j'achète aujourd'hui
Des louanges pour moi, par des affronts pour lui.
Qu'un autre, aux rois déchus donnant un nom sévère,
Fasse un vil pilori de leur fatal calvaire ;
Moi je n'affligerai pas plus, o Charles Dix,
Ton cercueil maintenant que ton exil jadis 2
Repose, Gis de France, en ta tombe exilée?
Dormez, sire ! — Il convient que cette ombre voilée, Que ce vieux pasteur mort sans peuple et sans troupeaux, Roi presque séculaire, ait au moins le repos; Qu'il ait au moins la paix où la mort nous convie, Puisqu'il eut le travail d'une si dure vic! # Peuple! soyons cléments! soyons forts! oublions! Jamais l'odeur des morts n'attire les lions.
La haine d'un grand peuple est une haine grande Qui veut que le pardon au sépulcre descende, Et n'a pour ennemis que ceux qui sont debout. Hélas! quel poids encor pourrions-nous, après tout, *eter sur ce vieillard cassé par la misère, yai dort sous le fardeau de la terre étrangère ?
Roi, puissant, vous l'avez brisé; c'est un grand pas. Il faut l'épargner mort. Et moi, je ne crois pas Qu'il soit digne du peuple en qui Dieu se reflète De joindre au bras qui tue une main qui soufflette.
Nous, pasteurs des esprits, qui, du bord du chemin, Regardons tous les pas que fait le genre humain, Poêles, par nos chants, penseurs, par nos idées, Hâtons vers la raison les âmes attardées !
Hâtons l'ère où viendront s'unir d'un nœud loyal
Le travail populaire et le labeur royal j .
Où colère et puissance auront fait leur divorce ;
Où tous ceux qui sont forts auront peur de leur force,
Et d'un saint tremblement frémiront à la fois,
Rois, devant leurs devoirs, peuples, devant leurs droits !
.Aidons tous ces grands faits que le Seigneur envoie
Pour ouvrir une route ou pour clore une voie,
Les révolutions dont la surface bout,
Les changements soudains qui font vaciller tout,
A dégager du fond des nuages de l'Ame,
A poser au-dessus des lois comme une flamme
Ce sentiment profond, en nous tous replié,
Que l'homme appelle doute et la femme pitié !
Expliquons au profit de la sainte clémence
Ces hauts événements où l'Etat recommence,
Et qui font, quand l'œil va des vaincus aux vainqueurs,
Trembler la certitude humaine au fond des cœurs !
Faisons venir bientôt l'heure où l'on pourra dire
Que sur le froid sépulcre on ne doit rien écrire,
Hors des mots de pardon, d'espérance et de paix;
Et que, l'Empereur mort comme les vieux Capets,
On a tort d'exiler, lorsque rien ne bouillonne,
Eux de leur Saint-Denis et lui de sa Colonne.
A quoi sert, Dieu clément, cette vaine action ?
Et comment se fait-il que la proscription
Ne brise pas ses dents au marbre de la tombe?
N'est-ce donc pas assez que, cygne, aigle ou colombe,
Dès qu'un vent de malheur lui jette un nid de rois,
Sortant de ce bois noir qu'on appelle les lois,
Cette hyène, acharnée aux grandes races mortes,
Vienne, là, sous nos murs, les ronger à nos portes I
Un jour, — mais nous serons couchés sous le gazon
Quand cette aube de Dieu blanchira l'horizon î —
Un jour on comprendra, même en changeant de règne,
Qu'aucune loi ne peut, sans que l'équité saigne,
Faire expier à tous ce qu'a commis un seul,
Et faire boire au fils ce qu'a versé l'aïeul.
On fera ce que nul aujourd'hui ne peut, faire.
Quand un aiglon royal tombera de sa sphère,
On ne l'abattra pas sur Taille foudroyé;
Et, tout en gardant bien le droit, qu'il a payé,
De mettre le pouvoir sur un front comme un signe,
Et de donner le trône et le Louvre au plus digne,
Un grand peuple pourra, sans être épouvanté,
Voir un enfant de plus jouer dans la cité.
Car tous les cœurs diront : « C'est une juste aumône
De laisser la patrie à qui n'a plus de trône 1 »
Alors, jetant enfin l'ancre dans un port sûr,
Ayant les biens germes sur nos maux, et l'azur
Du ciel nouveau dont Dieu nous donne la tempéle,
Proscription, nos fils broieront du pied ta tetel
Démon qui tiens du tigre et qui tiens du serpent,
Dans les prospérités invisible et rampant,
Qui, lâche et patient, épiant en silence
Ce que dans son palais le roi dit, rêve ou pense,
Horrible, en attendant l'heure d'être lâché,
Vis, monstre ténébreux, sous le trône caché 1
poésie ! au ciel ton vol se réfugie
Quand les partis hurlants luttent à pleine orgie,
Quand la nécessite sous son code étouffant Brise le fort, le faible, hélas! l'innocent même, Et, sourde et sans pitié, promène l'anathème Du front blanc du vieillard au front pur de l'enfant !
Tu fuis alors à tire-d'aile Vers le ciel éternel et pur, Vers la lumière à tous fidèle, Vers l'innocence, vers l'azur!
Afin que ta pureté fière N'ait pas la fange et la poussière Des vils chemins par nous frayés, Et que, nuages et tempêtes, Tout ce qui passe sur nos têtes Ne puisse passer «ju'à tes pieds !
Tu sais qu'étoile sans orbite, L'homme erre au gré de tous les vents; .
Tu sais que l'injustice habite Dans la demeure des vivants ; Et que nos cœurs sont des arènes Où les passions souveraines, Groupe horrible en vain combattu, Lionnes, louves affamées, Tigresses de taches semées, Dévorent la chaste vertu !
Tout ce qui souffre est plein de haine ; Tout ce qui vit traîne un remords ; Les morts seuls ont rompu leur chaîne ; Tout est méchant, hormis les morts- Aussi, voyant partout la vjp
Palpiter de rage et d'envie,
Et que parmi nous rien n'est beau,
Si parfois, oiseau solitaire,
Tu redescends sur cette terre,
Tu te poses sur un tombeau !
ffnrcmbre 1836.
Quelle est la fin de tout? la vie, ou bien la tombe? Est-ce Ponde où Ton flotte ? Est-ce l'ombre où Ton tombe? De tant de pas croisés quel est le but lointain ? Le berceau contient-il l'homme ou bien le destin? Sommes-nous ici-bas, dans nos maux, dans nos joies, Des rois prédestinés, ou de fatales proies?
O Seigneur, dites-nous, dites-nous, ô Dieu fort, Si vous n'avez créé l'homme que pour le sort? Si déjà le calvaire est caché dans la cruche ? Et si les nids soyeux, dorés par l'aube fraîche, Où la plume naissante éclôt parmi des fleurs, Sont faits pour les oiseaux ou pour les oiseleurs ?
Mars 4 837.