‹ Les voix intérieures: Les rayons et les ombresChapitre 20 sur 52 · A OLYMPIO · texte numérisé non relu

A OLYMPIO

Un jour, l'ami qui reste à ton cœur qu'on déchire

Contemplait tes malheurs, Et tandis qu'il parlait, ton sublime sourire

Se mêlait à ses pleurs :

« Te voilà donc, ô toi dont la foule rampante

Admirait la vertu.

Déraciné, flétri, tombé sur une pente

Gomme un cèdre abattu 1

s Te voilà sous les pieds des envieux sans nombre

Et des passants rieurs, Toi dont le front superbe accoutumait à l'ombre

Les fronts inférieurs !

« Ta feuille est dans la poudre, et ta racine austère Est découverte aux yeux.

Uélas ! tu n'as plus rien d'abrité dans la terre - Ni d'éclos dans les cieux !

« Jeune homme, on vénérait jadis ton œil sévère,

Ton front calme et tonnant ; Ton nom était de ceux qu'on craint et qu'on révère,

Hélas ! et maintenant

« Les méchants, accourus pour déchirer ta vie,

L'ont prise entre leurs dents, Et les hommes alors se sont avec envie

Penchés pour voir dedans !

« Avec des cris de joie ils ont compté tes plaies

Et compté tes douleurs, Comme sur une pierre on compte des monnaies

Dans l'antre des voleurs.

< Ta chaste renommée, aux exemples utiles,

N'a plus rien qui reluit, Sillonnée en tous sens par les hideux reptiles

Qui viennent dans la nuit.

c Eclairée à la flamme, à toute heure visible,

De ton nom rayonnant, Au bord du grand chemin, ta vie est une cible

Offerte à tout venant,

« Où cent flèches, toujours sifflant dans la nuit noire,

S'enfoncent tour à tour, Chacun cherchant ton cœur, l'un visant à ta gloire,

Et l'autre à ton amour !

c Ta réputation, dont souvent nous nous sommes

Écriés en rêvant, Se disperse et s'en va dans les discours des hommes,

Comme un feuillage au vent I

« Ton âme, qu'autrefois on prenait pour arbitre

Du droit et du devoir, Est comme une taverne où chacun à la vitre

Vient regarder le soir,

« Afin d'y voir à table une orgie aux chants grêles,

Au propos triste et vain, Qui renverse à grand bruit les cœurs pleins de querelles

Et les brocs pleins de vin !

« Tes ennemis ont pris ta belle destinée

Et l'ont brisée en fleur.

Ils ont fait de ta gloire aux carrefours trainée

Ta plus grande douleur !

c Leurs mains ont retourné ta robe, dont le lustre

Irritait leur fureur ; Avec la même pourpre ils t'ont fait vil d'illustre,

Et forçat d'empereur !

« Nul ne te défend plus. On se fait une fête

De tes maux aggravés.

On ne parle de toi qu'en secouant la tête,

Et Ton dit : « Vous savez î »

. Hélas ! pour te haïr tous les cœurs se rencontrent ; Tous font abandonné;

Et tes amis pensifs sont comme ceux qui montrent Un palais ruiné.

« Mais va, pour qui comprend ton âme haute et grave,

Tu n'en es que plus grand.

Ta vie a, maintenant que l'obstacle l'entrave,

La rumeur du torrent.

« Tous ceux qui de tes jours orageux et sublimes

S'approchent sans effroi, Reviennent en disant qu'ils ont vu des abîmes

En se penchant sur toi 1

« Mais peut-être, à travers l'eau de ce gouffre immense

Et de ce cœur profond, On verrait cette perle appelée innocence,

En regardant au fond 1

« On s'arrête aux brouillards dont ton âme est voilée ;

Mais moi, juge et témoin, Je sais qu'on trouverait une voûte étoilée

Si Ton allait plus loin !

« Et qu'importe, après tout, que le monde t'assiège

De ses discours mouvants, Et que ton nom se mêle à ces flocons de neig ;

Poussés à tous les vents !

« D'ailleurs que savent-ils ? Nous devrions nous taire.

De quel droit jugeons-nous,

Nous qui ne voyous rien au ciel ou sur la terre

Sans nous mettre à genoux?

< La certitude, — hélas ! insensés que nous sommes

De croire à l'œil humain 1 — Ne séjourne pas plus dans la raison des hommes

Que Tonde dans leur main.

« Elle mouille un moment, puis s'écoule infidèle, Sans que l'homme, ô douleur !

Puisse désaltérer à ce qui reste d'elle Ses lèvres ou son cœur !

« L'apparence de tout nous trompe et nous fascine.

Est-il jour ? Est-il nuit?

Rien d'absolu. Tout fruit contient une racine,

Toute racine un fruit.

« Le même objet qui rend votre visage sombre

Fait ma sérénité.

Toute chose ici-bas par une face est ombre

Et par l'autre clarté.

* Le lourd nuage, effroi des matelots livides

Sur le pont accroupis, Pour le brun laboureur dont les champs sont arides

Est un sac plein d'épis !

« Pour juger un destin il en faudrait connaître

Le fond mystérieux; Ce qui gît dans la fange aura bientôt peut-être

Des ailes dans les cieux !

« Cette âme se transforme , elle est tout près d'éclore,

Elle rampe , elle attend , Aujourd'hui larve informe, et demain dès l'aurore

Papillon éclatant !

« Tu souffres cependant , toi sur qui l'ironie

Epuise tous ses traits , Et qui te sens poursuivre , et , par la calomnie ,

Mordre aux endroits secrets !

• Tu fuis, pâle et saignant, et, pénétrant dans l'ombre

Par ton flanc déchiré , La tristesse en ton âme ainsi qu'en un puits sombre

Goutte à goutte a filtré !

« Tu fuis , lion blessé , dans une solitude ,

Rêvant sur ton destin , Et le soir te retrouve en la même attitude

Où t'a vu le matin !

« Là, pensif, cherchant l'ombre où ton âme repose y

L'ombre que nous aimons ; Ne songeant quelquefois, de l'aube à la nuit close ,

Qu'à la forme des monts;

% Attentif aux ruisseaux , aux mousses étoilées , Aux champs silencieux ,

A la virginité des herbes non foulées , A la beauté des ci eux j

« Ou parfois contemplant , de quelque grève austère ,

L'esquif en proie aux flots , Qui fuit, rompant les fils qui liaient ù la terre

Les cœurs des matelots ;

« Contemplant le front vert et la noire narine

De l'antre ténébreux , Et l'arbre qui , rongé par la bise marine ,

Tord ses bras douloureux ,

« Et l'immense Océan où la voile s'incline,

Où le soleil descend , L'Océan qui respire ainsi qu'une poitrine,

S' enflant ets'abaissant;

« Du haut de la falaise aux rumeurs infinies , Du fond des bois touffus, v

Tu mêles ton esprit aux grandes harmonies Pleines de sens confus,

« Qui , tenant ici-bas toute chose embrassée ,

Vont de l'aigle au serpent, Que toute voix grossit, et que sur la pensée

La nature répand !

« Console -toi , poète ! Un jour, bientôt peut-être ,

Les cœurs te reviendront , Et pour tous les regards on verra reparaître

Les flammes de ton front.

« Tous les côtés ternis de ta gloire outragée ,

Nettoyés un matin, Seront comme une dalle avec soin épongée

Après un grand festin.

« En vain tes ennemis auront armé le monde

De leur rire moqueur, Et sur les grands chemins répandu comme l'onde

Les secrets de ton cœur.

« En vain ils jetteront leur rage .humiliée

Sur ton nom ravagé , Comme un chien qui remâche une chair oubliée

Sur l'os déjà rongé.

« Ils ne prévaudront pas, ces hommes qui t'entourent

De leurs obscurs réseaux ; Ils passeront , ainsi que ces lueurs qui courent

A travers les roseaux.

« Ils auront bien toujours pour toi toute la haine Des démons pour le dieu;

Mais un souffle éteindra leur bouche impure pleine De paroles de feu.

* Ils s'évanouiront , et la foule ravie

Verra, d'un œil pieux,

Sortir de ce tas d'ombre amassé par l'envie

Ton front majestueux !

« En attendant , regarde en pitié cette foule

Qui méconnaît tes chants , Et qui de toutes parts se répand et s'écoule

Dans les mauvais penchants.

« Laisse en ce noir chaos qu'aucun rayon n'éclaire ,

Ramper les ignorants, L'orgueilleux dont la voix grossit dans la colère

Comme l'eau des torrents ;

< La beauté sans amour dont les pas nous entraînent,

Femme aux yeux exercés Dont la robe flottante est un piège où se prennent

Les pieds des insensés ;

« Les rhéteurs qui de bruit emplissent leur parole

Quand nous les écoutons ; Et ces hommes sans foi, sans culte , sans boussole,

Qui vivent à tâtons;

• Et les flatteurs courbés, aux douceurs familières,

Aux fronts bas et rampants; Et les ambitieux qui sont comme des lierres L'un sur l'autre grimpants!

« Non , ta ne portes pas , ami , la même chaîne

Que ces hommes d'un jour.

Ils sont vils , et toi grand. Leur joug est fait de haine ,

Le tien est fait d'amour !

» Tu n'as rien de commun avec le monde infime

Au souffle empoisonneur ; Car c'est pour tous les yeux un spectacle sublime

Quand la main du Seigneur,

« Loin du sentier banal où la foule se rue

Sur quelque illusion , Laboure le génie avec cette charrue

Qu'on nomme passion 1 »

Et quand il eut fini , toi que la haine abreuve , Tu lui dis d'une voix attendrie un instant , Voix pareille à la sienne et plus haute pourtant , Comme la grande mer qui parlerait au fleuve ;

* Ne me console point et ne t'afflige pas.

Je suis calme et paisible.

Je ne regarde point le monde d'ici-bas ,

Mais le monde invisible.

« Les hommes sont meilleurs , ami , que tu ne crois.

Mais le sort est sévère.

C'est lui qui teint de vin ou de lie , à son choix ,

Le pur cristal du verre.

« Moi, je rêve! écoutant le cyprès soupirer

Autour des croix d'ébène , Et murmurer le fleuve et la cloche pleurer

Dans uu coin de la plaine ;

« Recueillant le cri sourd de l'oiseau qui s'enfuit,

Du char traînant la gerbe ,

Et la plainte qui sort des roseaux , et le bruit

Que fait la touffe d'herbe ;

« Prêtant l'oreille aux flots qui ne peuvent dormir,

A l'air dans la nuée , J'erre sur les hauts lieux d'où Ton entend gémir

Toute chose créée !

« Là , je vois , comme un vase allumé sur l'autel , .

Le toit lointain qui fume; Et le soir, je compare aux purs flambeaux du ciel

Tout flambeau qui s'allume.

c Là, j'abandonne aux vents mon esprit sérieux ,

Comme l'oiseau sa plume ; Là, je songe au malheur de l'homme, et j'entends mieux

Le bruit de cette enclume.

« Là , je contemple , ému , tout ce qui s'offre aux yeux ,

Onde , terre , verdure ; Et je vois l'homme au loin , mage mystérieux ,

Traverser la nature !

« Pourquoi me plaindre, ami? tout homme à tout moment Souffre des maux sans nombre.

Moi , sur qui vient la nuit, j'ai gardé seulement Dans mon horizon sombre,

■ Comme un rayon du soir au front d'un mont obscur ,

L'amour, divine flamme, L'amour qui dore encor ce que j'ai de plus pur

Et de plus baut dans l'âme !

« Sans doute en mon avril , ne sachant rien à fond ,

Jeune, crédule, austère, J'ai fait des songes d'or comme tous ceux qui font

Des songes sur la terre !

« J'ai vu la vie en fleurs sur mon front s'élever

Pleine de douces choses.

Mais quoi! me crois-tu donc assez fou pour rêver

L'éternité des roses ?

« Les chimères, qu'enfant mes mains croyaient toucher,

Maintenant sont absentes; Et je dis au bonheur ce que dit le nocher

Aux rives décroissantes.

« Qu'importe! je m'abrite en un calme profond,

Plaignant surtout les femmes; Et je vis, l'œil fixé sur le ciel, où s'en vont

Les ailes et les âmes.

« Dieu nous donne à chacun notre part du destin ,

Au fort, au faible, au lâche, Comme un maître soigneux levé dès le matin

Divise à tous leur tâche.

< Soyons grands. Le grand cœur à Dieu même est pareil,

Laissons , doux ou funestes, Se croiser sur nos pieds la foudre et le soleil ,

Ces deux clartés célestes.

« Laissons gronder en bas cet orage irrité

Qui toujours nous assiège; Et gardons au-dessus notre tranquillité ,

Comme le mont sa neige.

Va , nul mortel ne brise avec la passion 9 Vainement obstinée, Cette âpre loi que l'un nomme Expiation Et l'autre Destinée.

i Hélas 1 de quelque nom que, broyé sous l'essieu ,

L'orgueil humain la nomme , Roue immense et fatale, elle tourne sur Dieu,

Elle roule sur l'homme ! »

Octobre 4 835.

La tombe dit à la rose :

« Des pleurs dont l'aube t'arrose

Que fais-tu , fleur des amours? *»

lia rose dit à la tombe :

c Que fais-tu de ce qui tombe.

Dans ton gouffre ouvert toujours? »

La rose dit : « Tombeau sombre , De ces pleurs je fais dans l'ombre Un parfum d'ambre et de miel. »

La tombe dit : « Fleur plaintive, De chaque âme qui m'arrive Je fais un ange du ciel ! »

Juin 1837.

O muse, contiens-toi ! muse aux hymnes d'airain, Muse de la loi juste et du droit souverain, Toi dont la bouche abonde en mots trempés de flamme, Étincelles de feu qui sortent de ton âme, ♦Oh 1 ne dis rien encore et laisse-les aller ! Attends que l'heure vienne où tu puisses parler. Endure le spectacle en vierge résignée.

Qu'à peine un mouvement de ta ïèvre indignée Révèle ton courroux au fond du cœur grondant. Dans ce siècle où chacun , noyant ou fécondant , Se répand au hasard comme l'eau d'un orage , Où l'on ne voit partout qu'impuissance et que rage , Qu'inutiles fardeaux qu'on s'obstine à rouler, Que Samsons écrasés sous ce qu'ils font crouler, Le plus fort est celui qui tient sa force en bride. L'Océan quelquefois montre à peine une ride.

Jusqu'au jour d'éclater, plus proche qu'on ne croit, Ne te dépense pas. Qui se contient s'accroît.

Aie au milieu de tous l'attitude élevée

D'une lente déesse à punir réservée,

Qui, recueillant sa force ainsi qu'un saint trésor,

Pourrait depuis longtemps et ne veut pas encor !

Va cependant ! cpntemple et le ciel et le monde.

Et que tous ceux qui font quelque travail immonde ,

Que ces trafiquants vils épris d'un sac d'argent ,

Que ces menteurs publics, au langage changeant,

Pleins de méchanceté dans leur âme hypocrite

Et dorés au dehors de quelque faux mérite ,

Tous ceux, grands ou petits, que marque un sceau fatal ,

Que l'envieux bâtard accroupi dans le mal,

Que ce tribun valet, plus lâche qu'une femme,

Qui dans les carrefours vend sa parole infâme ,

Toujours prêt pour de l'or à souffleter la loi,

Forgeant l'éaieute au peuple ou la censure au roi,

Que l'ami faux par qui la haine s'ensemence,

Et ceux qui nuit et jour occupent leur démence

D'une orgie effrontée au tumulte hideux,

Te regardent passer tranquille au milieu d'eux ,

Saluant gravement les fronts que tu révères,

Muette, et l'œil pourtant plein de choses sévères!

Fouille ces cœurs profonds de ton regard ardent. Et que, lorsque le peuple ira se demandant :

« Sur qui donc va tomber, dans la foule éperdue, Cette foudre en éclairs dans ses yeux suspendue? » Chacun d'eux , contemplant son œuvre avec effroi , Se dise en frissonnant : « C'est peut-être sur moi ! »

En attendant, demeure impassible et sereine.

Qu'aucun pan de ta robe en leur fange ne traîne; Et que tous ces pervers tremblent dès à présent De voir auprès de toi , formidable et posant Son ongle de lion sur ta lyre étoilée , Ta colère superbe à tes pieds muselée !

Septembre «835.

tlS DES VOIX INTÉRIEURES.

ET

Un poète a écrit le Paradis perdu; un antre poète a écrit les Ténèbres,

Entre Éden et les Ténèbres il y a le monde; entre le commencement et la fin il y a la vie ; entre le premier homme et le dernier homme il y a l'homme.

L'homme existe de deux façons : selon la société et selon la nature. Dieu met en lui la pensée ; la société y met l'action ; la nature y met la rêverie.

De la passion combinée avec l'action, c'est-à-dire de la vie dans le présent et de l'histoire dans le passé, naît le drame. De la passion mêlée à la rêverie natt la poésie proprement dite.

Quand la peinture du passé descend jusqu'aux détails de la science, quand la peinture de la vie descend jusqu'aux finesses de l'analyse, le drame devient roman. Le roman n'est autre chose que le drame développé en dehors des proportions du théâtre, tantôt par la pensée, tantôt par le cœur.

Du reste, il y a du drame dans la poésie, et il y a de la poésie dans le drame. Le drame et la poésie se pénètrent

comme toutes les facultés dans l'homme, comme tous les rayonnements dans l'univers. L'action a des moments de rêverie; Macbeth dit : Le martinet c fiante sur la tour. Le Cid dit : Cette obscure clarté qui tombe des étoiles. Scapin dit : Le ciel s'est déguisé ce soir en scaramouche. Nul ne se dérobe dans ce monde au ciel bleu, aux arbres verts, à la nuit sombre, au bruit du vent, au chant des oiseaux. Aucune créature ne peut s'abstraire de la création.

De son côté, la rêverie a des minutes d'action. L'idylle à Gallus est pathétique comme un cinquième acte; le quatrième livre de V Enéide est une tragédie; il y a une ode d'Horace qui est devenue une comédie de Molière. Donec gratus eram tibi 9 c'est le Dépit amoureux.

Tout se tient, tout est complet, tout s'accouple et se fécond par l'accouplement. La société se meut dans la nature; la nature enveloppe la société.

L'un des deux yeux du poète est pour l'humanité, l'autre pour la nature. Le premier de ces yeux s'appelle l'observation, le second s'appelle l'imagination.

De ce double regard toujours fixé sur son double objet naît au fond du cerveau dû poète cette inspiration une et multiple, simple et complexe, qu'on nomme le génie.

Déclarons-le bien vite et dès à présent, dans tout ce qu'on vient de lire, comme dans tout ce qu'on va lire encore, Fauteur de ce livre, et cela devrait aller sans dire, est aussi loin de songer à lui-même qu'aucun de ses lecteurs. L'humble et grave artiste doit avoir le droit d'expliquer l'art, tête nue et l'œil baissé. Si obscur et si insuffisant qu'il soit, on ne peut lui interdire, en présence des pures et éternelles conditions de la gloire y

cette contemplation qui est sa vie. L'homme respire, l'artiste aspire. Et d'ailleurs quel est le pauvre pâtre, enivré de fleurs et ébloui d'étoiles, qui ne s'est écrié, au moins une fois en sa vie, en laissant tremper ses pieds nus dans le ruisseau où boivent ses brebis : < Je voudrais être empereur I »

Maintenant continuons.

Des choses immortelles ont été faites de nos jours pat» de grands et nobles poètes, personnellement et directement mêlés aux agitations quotidiennes de la vie politique. Mais, à notre sens, un poëte complet, que le hasard ou sa volonté aurait mis à l'écart, du inoins pour le temps qui lui serait nécessaire, et préservé, pendant ce temps, de tout contact immédiat avec les gouvernements et les partis, pourrait faire aussi, lui, une grande œuvre.

Nul engagement, nulle chaîne. La liberté serait dans ses idées comme dans ses actions. Il serait libre dans sa bienveillance pour ceux qui travaillent, dans son aversion pour ceux qui nuisent, dans son amour pour ceux qui servent, dans sa pitié pour ceux qui souffrent. Il serait libre de barrer le chemin à tous les mensonges, de quelque part ou de quelque parti qu'ils vinssent; libre de s'atteler aux principes embourbés dans les intérêts; libre de se pencher sur toutes les misères; libre de s'agenouiller devant tous les dévouements. Aucune haine contre le roi dans son affection pour le peuple; aucune injure pour les dynasties régnantes dans ses consolations aux dynasties tombées; aucun outrage aux races mortes dans sa sympathie pour les rois de l'avenir. Il vivrait dans la nature, il habiterait avec la société. Suivant son inspiration, sans autre but que de penser

et de faire penser, avec un cœur plein d'effusion, avec un regard rempli de paix, il irait voir en ami, à son heure, le printemps dans la prairie, le prince dans son Louvre, le proscrit dans sa prison. Lorsqu'il blâmerait çà et là une loi dans les codes humains, on saurait qu'il passe les nuits et les jours à étudier dans les choses éternelles le texte des codes divins. Rien ne le troublerait dans sa profonde et austère contemplation : ni le passage bruyant des événements publics, car il se les assimile » > rait et en ferait entrer la signification dans son œuvre; ni le voisinage accidentel de quelque grande douleur privée, car l'habitude de penser donne la facilité de consoler; m même la commotion intérieure de ses propres souffrances personnelles, car à travers ce qui se déchire en nous on entrevoit Dieu, et, quand il aurait pleuré, il méditerait.

Dans ses drames, vers et prose, pièces et romans, il mettrait l'histoire et l'invention, la vie des peuples et la vie des individus, le haut enseignement des crimes royaux comme dans la tragédie antique, l'utile peinture des vices populaires comme dans la vieille comédie. Voilant à dessein les exceptions honteuses, il inspirerait la vénération pour la vieillesse, en montrant la vieillesse toujours grande; la compassion pour la femme, en montrant la femme toujours faible; le culte des affections naturelles, en montrant qu'il y a toujours, et dans tous les cas, quelque chose de sacré, de divin et de vertueux dans les deux grands sentiments sur lesquels le monde repose depuis Adam et Eve : la paternité, la maternité. Enfin, il relèverait partout la dignité de la créature humaine en faisant voir qu'au fond de tout homme, si desespéré et si perdu qu'il soit, Dieu a mis une étincelle

qu'un souffle d'en haut peut toujours raviver, que la cendre ne cache point, que la fange même n'éteint pas, — l'âme.

Dans ses poëmes il mettrait les conseils au temps présent, les esquisses rêveuses de l'avenir ; le reflet , tantôt éblouissant, tantôt sinistre, des événements contemporains ; les panthéons , les tombeaux , les ruines, les souvenirs ; la charité pour les pauvres, la tendresse pour les misérables; les saisons, le soleil, les champs, la mer, les montagnes; les coups d'oeil furtifs dans le sanctuaire de l'âme où l'on aperçoit sur un autel mystérieux , comme par la porte entr' ouverte d'une chapelle, toutes ces belles urnes d'or: la foi, l'espérance, la poésie, l'amour; enfin il y mettrait cette profonde peinture du Moi, qui est peutêtre l'œuvre la plus large, la plus générale et la plus universelle qu'un penseur puisse faire.

Gomme tous les poètes qui méditent et qui superposent constamment leur esprit à l'univers, il laisserait rayonner, à travers toutes ses créations, poëmes ou drames, la splendeur de la création de Dieu. On entendrait les oiseaux chanter dans ses tragédies; on verrait l'homme souffrir dans ses paysages. Rien de plus divers en apparence que ses poëmes; au fond rien de plus un et de plus cohérent. Son œuvre, prise dans sa synthèse, ressemblerait à la terre : des productions de toute sorie, une seule idée première pour toutes les conceptions, des fleurs de toute espèce, une même sève pour toutes les racines.

Il aurait le culte de la conscience comme Juvénal , lequel sentait jour et nuit « un témoin en lui-même , » noctc dicque suum gcstare in pectore testem ; le culte de la pensée comme Dante , qui nomme les damnés « ceux

qui ne pensent plus, » le gente dolorose ch'anno perduto il ben del intelletto; le culte de la nature comme saint Augustin, qui, sans crainte d'être déclaré panthéiste, appelle le ciel « une créature intelligente. » Cœlum cœli créât ura est cliqua intcilectualis \

Et ce que ferait ainsi , dans l'ensemble de son œuvre, avec tous ses drames, avec toutes ses poésies, avec toutes ses pensées amoncelées, ce poëte, ce philosophe, cet esprit, ce serait, disons-le ici, la grande époque mystérieuse dont nous avons tous chacun un chant en nous-mêmes, dont Mil ton a écrit le prologue et Byron l'épilogue : le poème de l'homme.

Cette vie imposante de l'artiste civilisateur, ce vaste travail de philosophie et d'harmonie, cet idéal du poëme et du poëte, tout penseur a le droit de se les procurer comme but, comme ambition, comme principe et comme lin. L'auteur l'a déjà dit ailleurs, et plus d'une fois, il est un de ceux qui tentent, et qui tentent avec persévérance, conscience et loyauté. Rien de plus. Il ne laisse pas aller au hasard ce qu'on veut bien appeler son inspiration. Il se tourne constamment vers l'homme, vers la nature ou vers Dieu, A chaque ouvrage nouveau qu'il met au jour, il soulève un coin du voile qui cache sa pensée; et déjà peut-être les esprits attentifs aperçoivent-ils quelque unité dans cette collection d'oeuvres au premier aspect isolées et divergentes.

L'auteur pense que tout poëte véritable, indépendamment des pensées qui lui viennent de son organisation propre et des pensées qui lui viennent de la vérité éternelle , doit contenir la somme des idées de son temps.

Quant à cette poésie ou'il publie aujourd'hui* il en

parlera peu. Ce qu'il voudrait qu'elle fût, il vient de le dire dans ce qui précède; ce qu'elle est, le lecteur l'appréciera.

On trouvera dans ces poésies, à quelques nuances près, la même manière de voir les faits et les hommes que dans celles qui les précèdent immédiatement et qui appartiennent à la seconde période de la pensée de l'auteur, publiées, les unes en 1831, les autres en 1835, et les dernières en 1837. Cette œuvre les continue. Seulement, dans les Rayons et les Ombres , peut-être Phorizon est-il plus élargi , le ciel plus bleu , le calme plus profond.

Plusieurs pièces montreront au lecteur que l'auteur n'est pas infidèle à la mission qu'il s'était assignée à luimême dans le prélude des Voix intérieures :

Pierre à pierre, en songeant aux croyances éteintes, Sous la société qui tremble à tous les \ents, Le penseur reconstruit ces deux colonnes saintes : Le respect des vieillards et l'amour des enfants.

Pour ce qui est des questions de style et de forme, il n'en parlera point. Les personnes qui veulent bien lire ce qu'il écrit savent depuis longtemps que, s'il admet quelquefois, en de certains cas, le vague et le demi-jour dans la pensée, il les admet plus rarement dans l'expression. Sans méconnaître la grande poésie du Nord représentée en France même par d'admirables poètes, il a toujours eu un goût vif pour la forme méridionale et précise. Il aime le soleil. La Bible est son livre. Virgile et Dante sont ses divins maîtres. Toute son enfance, à lui poêle , n'a été qu'une longue rêverie mêlée d'études exactes. C'est cette enfance qui a fait son esprit ce au il

est. Il n'y a d'ailleurs aucune incompatibilité entre l'exact et le poétique. Le nombre est dans l'art comme dans la science. L'algèbre est dans l'astronomie, et l'astronomie touche à la poésie; l'algèbre est dans la musique, et la musique touche à la poésie.

L'esprit de l'homme a trois clefs qui ouvrent tout : le chiffre, la lettre, la note.

Savoir, penser, rêver, tout est lu»

4 iiiui 1840.

ET

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