MIL HUIT CENT VINGT-NEUF
C était le sept août. O sombre destinée !
C'était le premier jour de leur dernière année.
Seuls dans un lieu royal, côte à côte marchant, Deux hommes, par endroits du coude se touchant, Causaient. Grand souvenir qui dans mon cœur se grave ! Le premier avait l'air fatigué, triste et grave , Comme un trop faible front qui porte un lourd projet. Une double épaulette à couronne chargeait Son uniforme vert à ganse purpurine , Et l'ordre et la Toison faisaient sur sa poitrine, Près du large cordon moiré de bleu changeant , Deux foyers lumineux, l'un d'or, l'autre d'argent. C'était un roi, vieillard à la tête blanchie, Penché du poids des ans et de la monarchie.
L'autre était un jeune homme étranger chez les rois , Un poète, un passant, une inutile voix.
Us se parlaient touc de'ix , sans témoins, sans mystère ,
Dans un grand cabinet, simple, nu , solitaire , Majestueux pourtant. Ce que les hommes font Laisse une empreinte aux murs. Sous ce même plafond Avaient passé jadis, 6 splendeurs effacées !
De grands événements et de grandes pensées.
Là, derrière son dos croisant ses fortes mains , Ebranlant le plancher sous ses pas surhumains , Bien souvent l'Empereur , quand il était le maître. De la porte en rêvant allait à la fenêtre.
Dans un coin, une table, un fauteuil de velours, Miraient dans le parquet leurs pieds dorés et lourds. Par une porte en vitre, au dehors, l'œil en foule Apercevait au loin des armoires de Boule , Des vases du Japon , des laques , des émaux , Et des chandeliers d'or aux immenses rameaux. Un salon rouge orné de glaces de Venise , Plein de ces bronzes grecs que l'esprit divinise 9 Multipliait sans fin ses lustres de cristal ; Et, comme une statue à lames de métal , On voyait, casque au front, luire dans l'encoignure Un garde argent et bleu d'une fière tournure.
Or entre le poète et le vieux roi courbé 9 De quoi s'agissait-il ?
D'un pauvre ange tombé Dont l'amour refaisait l'âme avec son haleine: De Marion, lavée ainsi que Madeleine, Qui boitait et traînait son pas estropié , La censure, serpent, l'ayant mordue au pied.
Le poète voulait faire un soir apparaître Louis Treize, ce roi sur qui régnait un prêtie; Tout un siècle, marquis, bourreaux, fous, bateleurs ; Et que la foule vînt, et qu'à travers des pleurs, Par moments, dans un drame étincelant et sombre , Du pâle cardinal on crût voir passer l'ombre.
Le vieillard hésitait : « Que sert de mettre à nu
Louis Treize, ce roi chétif et mal venu?
A quoi bon remuer un mort dans une tombe?
Que veut-on ? où court-on ? sait-on bien où Ton tombe ?
Tout n'est- il pas déjà croulant de tout côté ?
Tout ne s'en va-f-il pas dans trop de liberté?
N'est-il pas temps plutôt, après quinze ans d'épreuve ,
De relever la digue et d'arrêter le fleuve ?
Certe, un roi peut reprendre alors qu'il a donné.
Quant au théâtre, il faut, le trône étant miné ,
Etouffer des deux mains sa flamme trop hardie \ Car la foule est le peuple, et d'une comédie Peut jaillir l'étincelle aux livides rayons Qui met le feu dans l'ombre aux révolutions. » Puis il niait l'histoire, et, quoi qu'il en puisse être , A ce jeune rêveur disputait son ancêtre ; L'accueillant bien d'ailleurs, bon , royal , gracieux , Et le questionnant sur ses propres aïeux.
Tout en hissant aux rois les noms dont on les nomme , Le poète luttait fermement, comme un homme Epris de liberté, passionné pour l'art, Respectueux pourtant pour ce noble vieillard* Il disait : « Tout est grave en ce siècle où tout penche. L'art, tranquille et puissant, veut une allure franche.
Les rois morts sont sa proie; il faut la lui laisser.
Il n'est pas ennemi : pourquoi le courroucer,
Et le livrer dans l'ombre à des tortionnaires,
Lui dont la main fermée est pleine de tonnerres?
Cette main, s'il l'ouvrait, redoutable envoyé,
Sur la France éblouie et le Louvre effrayé ,
On s'épouvanterait, — trop tard, — s'il faut le dire, —
D'y voir subitement tant de foudres reluire!
Oh ! les tyrans d'en bas nuisent au roi d'en haut.
Le peuple est toujours là qui prend la muse au mot,
Quand l'indignation, jusqu'au roi qu'on révère,
Monte du front pensif de l'artiste sévère !
c Sire, à ce qui chancelle est-on bien appuyé?
La censure est un toit mauvais, mal étayé,
Toujours prêt à tomber sur les noms qu'il abrite.
Sire, un souffle imprudent, loin de l'éteindre, irrite
Le foyer, tout à coup terrible et tournoyant,
Et d'un art lumineux fait un art flamboyant !
D'ailleurs, ne cherchât-on que la splendeur royale
Pour cette nation moqueuse, mais loyale ,
Au lieu. des grands tableaux qu'offrait le grand Louis,
Roi-soleil, fécondant les lis épanouis,
Qui , tenant sous son sceptre un monde en équilibre ,
Faisait Racine heureux, laissait Molière libre ;
Quel spectacle, grand Dieu ! qu'un groupe de censeurs
Armés et parlant bas , vils esclaves chasseurs,
A plat ventre couchés , épiant l'heure où rentre
Le drame, fier lion , dans l'histoire, son antre ! *
Ici , voyant vers lui , d'un front plus incliné , Se tourner doucement le vieillard étonné , Il hasardait plus loin sa pensée inquiète,
ET LES OMBRAS. 177
Et, laissant de côté le drame et le poète , Attentif, il sondait le dessein vaste et noir Qu'au fond de ce roi triste il venait d'entrevoir. Se pourrait-il ? quelqu'un aurait cette espérance ? Briser le droit de tous ! retrancher à la France , Gomme on ôte un jouet à l'enfant dépité, De Pair, de la lumière , et de la liberté !
Le roi ne voudrait pas! lui, roi sage et roi juste!
Puis, choisissant les mots pour cetle oreille auguste ,
Il disait que les temps ont des flots souverains;
Que rien, ni ponts hardis, ni canaux souterrains,
Jamais, excepté Dieu, rien n'arrête et ne dompte
Le peuple qui grandit ou l'Océan qui monte;
Que le plus fort vaisseau sombre et se perd souvent
Qui veut rompre de front et la vague et le vent;
Et que, pour s'y briser, dans la lutte insensée ,
On a derrière soi , roche partout dressée ,
Tout son siècle, les mœurs, l'esprit qu'on veut braver,
Le port même où la nef aurait pu se sauver !
11 osait s'effrayer. Fils d'une Vendéenne,
Cœur n'ayant plus d'amour, mais n'ayant pas de haine,
11 suppliait qu'au moins on l'en crût un moment,
Lui qui sur le passé s'incline gravement,
Et dont la piété, lierre qui s'enracine,
Hélas ! s'attache aux rois comme à toute ruine !
Le destin a parfois de formidables jeux;
Les rois doivent songer dans ces jours orageux
Où, mer qui vient, esprit des temps, nuée obscure,
Derrière l'horizon quelque chose murmure !
A quoi bon provoquer d'avance, et soulever
Les générations qu'on entend arriver?
Pour des regards distraits la France était sereine; Mais dans ce ciel troublé d'un peu de brume à peine, Où tout semblait azur, où rien n'agitait l'air, Lui, rêveur, il voyait par instants un éclair!
Charles Dix souriant répondit : « O poète ! »
Ce soir, tout rayonnait de lumière et de fête. Regorgeant de soldats, de princes, de valets .. Saint-Cloud , joyeux et vert, autour du fier palais Dont la Seine en fuyant reflète les beaux marbres, Semblait avec amour presser sa touffe d'arbres. L'arc de triomphe orné de victoires d'airain, Le Louvre étincelant, fleurdelisé, serein, Lui répondaient de loin du milieu de la ville ; Tout ce loyal ensemble avait un air tranquille, Et, dans le calme aspect d'un repos solennel , Je ne sais quoi de grand qui semblait éternel.
Holyrood! Hoiyrood! ô fatale abbaye, Où la loi du destin, dure, amère, obéie,
S'insciit de tous côtés!
CloUre! palais! tombeau! qui sous tes murs austères Gardes les rois, la mort et Dieu; trois grands mystères,
Trois sombres majestés!
Château découronné, vallée expiatoire,
Où le penseur entend dans l'air et dans l'histoire,
Comme un double conseil pour nos ambitions , *
Comme une double voix qui se mêle et qui gronde,
La rumeur de la mer profonde, Et le bruit éloigné des révolutions !
Solitude, où parfois des collines prochaines
On voit venir les faons qui foulent sous les chêned
>% Le gazon endormi , Et qui , pour aspirer le vent dans la clairière, Effarés, frissonnants, sur leurs pieds de derrière Se dressent à demi !
Fière église où priait le roi des temps antiques , Grave, ayant pour pavé sous les arches gothiques Les tombeaux paternels qu'il usait du genou ! Porte où superbement tant d'archers et de gardes Veillaient, multipliant l'éclair des hallebardes , . Et qu'un pâtre aujourd'hui ferme avec un vieux clou î
Prairie où, quand la guerre agitait leurs rivages,
Les grands lords montagnards comptaient leurs clans sauvages
Et leurs noirs bataillons; Où maintenant, sur l'herbe, au soleil, sous les lierres, Les vieilles aux pieds nus qui marchent dans les pierres
Font sécher des haillons !
Holyrood ! Holyrood ! la ronce est sur tes dalles. Le chevreau broute au bas de tes tours féodales. fureur des rivaux ardents à se chercher!
Amours! Darnley! Rizzio! quel n('\int est le votre!
Tous deux sont là, l'un près de l'autre; L'un est une ombre, et l'autre une tac? 2 au plancher!
Ilélas ! que de leçons sous tes voûtes funèbres ! Oh l que d'enseignements on lit dans les ténèbres
Sur ton seuil renversé , Sur tes murs tout empreints d'une étrange fortune , Vaguement éclairés de ce reflet de lune
Que jette le passé!
palais, sois béni; sois bénie, ô ruine I
Qu'une auguste auréole à jamais t'illumine!
Devant te* noirs créneaux, pieux, nous nous courbons,
Car le vieux roi de France a trouvé sous ton ombre
Cette hospitalité mélancolique et sombre
Qu'on reçoit et qu'on rend de Stuarts à Bourbons!
Juin <839 a