A UN POÈTE
Ami, cache ta vie et répands ton esprit.
Un tertre, où le gazon diversement fleurit; Des ravins où l'on voit grimper les chèvres blanches , Un vallon , abrité sous un réseau de branches Pleines de nids d'oiseaux , de murmures , de voix , Qu'un vent joyeux remue, et d'où tombe parfois, Comme un sequin jeté par une main distraite , Un rayon de soleil dans ton âme secrète ; Quelques rocs, par Dieu même arrangés savamment Pour faire des échos au fond du bois charmant : Voilà ce qu'il te faut pour séjour, pour demeure ! C'est là — que ta maison chante, aime, rie ou pleure — Qu'il faut vivre, enfouir ton toit, borner tes jours , Envoyant un soupir à peine aux antres sourds, Mirant dans ta pensée intérieure et sombre La vie obscure et douce et les heures sans nombre, Bon d'ailleurs, et tournant, sans trouble ni remords , Ton cœur vers les enfants, ton* âme vers les morts ! Et puis, en même temps, au hasard , par le monde , Suivant sa fantaisie auguste et vagabonde ,
Loin de toi , par delà ton horizon vermeil ,
Laisse ta poésie aller en plein soleil !
Dans les rauqaes cités , dans les champs taciturnes ,
Effleurée en passant des lèvres et des urnes ,
Laisse-la s'épancher, cristal jamais terni ,
Et fuir, roulant toujours vers Dieu , gouffre infini ,
Calme et pure à travers les âmes fécondées,
Un immense courant de rêves et d'idées
Qui recueille en passant, dans son flot solennel ,
Toute eau qui sort de terre ou qui descend du ciel !
Toi , sois heureux dans l'ombre. En ta vie ignorée,
Dans ta tranquillité vénérable et sacrée ,
Reste réfugié, penseur mystérieux!
Et que le voyageur malade et sérieux
Puisse, si le hasard l'amène en ta retraite,
Puiser en toi la paix , l'espérance discrète ,
L'oubli de la fatigue et l'oubli du danger,
Et boire à ton esprit limpide, sans songer
Que, là-bas, tout un peuple aux mêmes eaux s'abreuve.
Sois petit comme source, et sois grand comme fleuve 1
Avril 4330,