‹ Les voix intérieures: Les rayons et les ombresChapitre 4 sur 52 · DIEU EST TOUJOURS LA · texte numérisé non relu

DIEU EST TOUJOURS LA

Quand Pété vient, le pauvre adore :

L'été, c'est la saison de feu, C'est l'air tiède et la fraîche aurore ; L'été, c'est le regard de Dieu.

L'été, la nuit bleue et profonde S'accouple au jour limpide et clair ; Lé soir est d'or, la plaine est blonde ; On entend des chansons dans l'air .

L'été, la nature éveillée Partout se répand en tous sens, Sur l'arbre en épaisse feuillée, Sur l'homme en bienfaits caressants.

Tout ombrage alors semble dire :

« Voyageur, viens te reposer ! ^ Elle met dans l'aube un sourire, Elle met dans Tonde un baiser.

Elle cache et recouvre d'ombre, Loin du monde sourd et moqueur, Une lyre dans le bois sombre.

Une oreille dans notre cœur î

Elle donne vie et pensée

Aux pauvres de l'hiver sauvés,

Du soleil à pleine croisée,

Et le ciel pur qui dit : * Vivez ! »

Sur les chaumières dédaignées Par les maîtres et les valets, Joyeuse, elle jette à poignées Les fleurs qu'elle vend aux palais.

Son luxe aux pauvres seuils s'étale :

Ni les parfums ni les rayons N'ont peur, dans leur candeur royale, De se salir à des haillons.

Sur untoit ,où l'herbe frissonne Le jasmin peut bien se poser ; Le lis ne méprise personne, Lui qui pourrait tout mépriser.

Alors la masure où la moussf Sur l'humble chaume a débardé Montre avec une fierté douce Son vieux mur de roses brodé.

L'aube alors de clartés baignée, Entrant dans le réduit profond,

LES VOIX INTÉRIEURES, fc9

Dore la toile d'araignée Entre les poutres du plafond.

Alors l'âme du pauvre est pleine. Humble, il bénit ce Dieu lointain Dont il sent la céleste baleine Dans tous les souffles du matin !

L'air le t échauffe et le pénètre ; Il fête le printemps vainqueur.

Un oiseau cbante à sa fenêtre, La gaîté chante dans son cœur !

Alors, si l'orphelin s'éveille,

Sans toit, sans mère, et priant Dieu,

Une voix lui dit à l'oreille :

« Eh bien ! viens sous mon dôme bleu !

« Le Louvre est égal aux chaumières Sous ma coupole de saphirs.

Viens sous mon ciel plein de lumières, Viens sous mon ciel plein de zéphirs !

« J'ai connu ton père et ta mère Dans leurs bons et leurs mauvais jours 5 Pour eux la vie était amére, Mais moi je fus douce toujours.

« C'est moi qui sur leur sépulture Ai mis l'herbe qui la défend.

Viens, je suis la grande nature; Je suis l'aïeule, et toi l'enfant.

« Viens, j'ai des fruits d'or, j'ai des roses, J'en remplirai tes fietits bras; Je te dirai de douces choses, Et peut-être tu souriras !

« Car je voudrais te voir sourire, Pauvre enfant si triste et si beau !

Et puis tout bas j'irais le dire A ta mère dans son tombeau ! »

Et l'enfant, à cette voix tendre, De la vie oubliant le poids, Rêve et se hâte de descendre Le long des coteaux dans les bois.

Là, du plaisir tout a la forme ; L'arbre a des fruits, l'herbe a des fleurs; Il entend dans le chêne énorme Rire les oiseaux querelleurs.

Dans l'onde il mire son visage ; Tout lui parle ; adieu son ennui !

Le buisson l'arrête au passage, Et le caillou joue avep lui.

Le soir, point d'hôtesse cruelle Qui l'accueille d'un front hagard.

Il trouve Tétoile si belle Qu'il s'endort à son doux regard!

— Oh! qu'en dormant rien ne t'oppresse!

Dieu sera là pour ton réveil \ —

La lune vient qui le caresse Plus doucement que' le soleil.

Car elle a de plus molles trêves Pour nos travaux et nos douleurs; Elle fait éclore les rêves, Lui ne fait naître que les fleurs !

Oh ! quand la fauvette dérobe Son nid sous les rameaux penchants, Lorsqu'au soleil séchant sa robe, Mai, tout mouillé, rit dans les champs,

J'ai souvent pensé, dans mes veilles.

Que la nature au front sacré Dédiait tout bas ses merveilles A ceux qui l'hiver ont pleuré !

Pour tous et pour le méchant même Elle est bonne, Dieu le permet, Dieu le veut, mais surtout elle aime Le pauvre que Jésus aimait !

Toujours sereine et pacifique , Elle offre à F auguste indigent Des dons de reine magnifique, Des soins d'esclave intelligent !

A-t-il faim, au fruit de la branche Elle dit : « Tombe, 6 fruit vermeil ! »

A-t-il soif : * Que Tonde s'épanche l »

A-t-il froid : « Lève-toi, soleil! »

Mais hélas ! juillet fait sa gerbe; L'été, lentement effacé, Tombe feuille à feuille dans l'herbe, Et jour à jour dans le passé.

Puis octobre perd sa dorure $ Et les bois dans les lointains bleus Couvrent de leur rousse fourrure L'épaule des coteaux frileux.

L'hiver des nuages sans nombre Sort, et chasse l'été du ciel, Pareil au temps, ce faucheur sombre Qui suit le semeur éternel !

Le pauvre alors s'effraye et prie.

L'hiver, hélas ! c ? est Dieu qui dort ; C'est la faim livide et maigrie Qui tremble auprès du foyer mort I

Il croit voir une main de marbre Qui, mutilant le jour obscur, Retire tous les fruits de l'arbre Et tous les rayons de l'azur.

Il pleure, la nature est morte!

O rude hiver ! ô dure loi !

LES \uiA INTÉRIEURES. 53

Soudain un ange ouvre sa porte Et dit en souriant : « C'est moi ! »

Cet ange qui donne et qui tremble , C'est l'aumône aux yeux de douceur, Au front crédule, et qui ressemble A la foi, dont elle est la sœur!

,c Je suis la Charité, l'amie Qui se réveille avant le jour, Quand la nature est rendormie , Et que Dieu m'a dit : « A ton tour ! »

« Je viens visiter ta chaumière

Veuve de l'été si charmant!

Je suis fille de la prière ,

J'ai des mains qu'on ouvre aisément.

« J'accours, car la saison est dure.

J'accours, car l'indigent a froid!

J'accours, car la tiède verdure Ne fait plus d'ombre sur le toit !

c Je prie, et jamais je n'ordonne.

Chère à tout homme, quel qu'il soit , Je laisse la joie à qui donne Et je l'apporte à qui reçoit. »

figure auguste et modeste , Où le Seigneur mêla pour nous Ce que l'ange a de plus céleste , Ce que la femme a de plus doux !

Au lit du vieillard solitaire Elle penche un front gracieux, Et rien n'est plus beau sur la terre , Et rien n'est plus grand sous les cieux t

Lorsque,- réchauffant leurs poitrines Entre ses genoux triomphants, Elle tient dans ses mains divines Les pieds nus des petits enfants!

Elle va dans chaque masure , Laissant au pauvre réjoui Le vin , le pain frais, l'huile pure Et le courage épanoui 1

Et le feu! le beau feu folâtre, A îa pourpre ardente pareil , Qui fait qu'amené devant l'atre L'aveugle croit rire au soleil !

Puis elle cherche au coin des bornes, Transis par la froide vapeur, Ces enfants qu'on voit nus et mornes Et se mourant avec stupeur.

Oh ! voilà surtout ceux qu'elle aime !

Faibles fronts dans l'ombre engloutis !

Parés d'un triple diadème , Innocents, pauvres et petits!

Ils sont meilleurs que nous ne sommes!

Elle leur donne en même temps ,

Avec le pain qu'il faut aux hommes, Le baiser qu'il faut aux enfants I

Tandis que leur faim secourue Mange ce pain de pleurs noyé, Elle étend sur eux dans la rue Son bras des passants coudoyé.

Et si, le front dans la lumière , Un riche passe en ce moment , Par le bord de sa robe altière Elle le tire doucement.

Puis pour eux elle prie encore La grande foule au cœur étroit , La foule qui, dès qu'on l'implore, S'en va comme l'eau qui décroît !

« Oh 1 malheureux celui qui chante Un chant joyeux, peut-être impur, Pendant que la bise méchante Mord un pauvre enfant sous son mur!

« Oh ! la chose est triste et fatale, Lorsque chez le riche hautain Un grand feu tremble dans la salle , Reflété par un grand festin ,

« De voir, quand l'orgie enrouée Dans la pourpre s' égayé et rit, A peine une toile trouée Sur les membres de Jésus-Christ!

« Oh! donnez-moi pour que je donne J'ai des oiseaux nus dans mon nid.

Donnez, méchants, Dieu vous pardonne :

Donnez , ô bons ! Dieu vous bénir.

« Heureux ceux que mon zèle enflamme ! Qui donne aux pauvres prête à Dieu.

Le bien qu'on fait parfume Pâme ; On s'en souvient toujours un peu!

« Le soir, au seuil de sa demeure , Heureux celui qui sait encor Ramasser un enfant qui pleure , Comme un avare un sequin d'or!

« Le vrai trésor rempli de charmes , C'est un groupe pour vous priar.t D'enfants qu'on a trouves en larmes Et qu'on a laissés souriant !

« Les biens que je donne à qui m'aime , Jamais Dieu ne les retira.

L'or que sur le pauvre je sème Pour le riche au ciel germera ! »

Oh! que l'été brille ou s'éteigne, Pauvres, ne désespérez pas.

Le Dieu qui sourit et qui règne A mis ses pieds où sont vos pas 1

Pour vous couvrir, il se dépouille ; Bon même pour l'homme fatal Qui, comme l'airain dans la rouille, Va s 1 endurcissant dans le mal !

Tendre, même en buvant l'absinthe, Pour l'impie au regard obscur Qui l'insulte sans plus de crainte Qu'un passant qui raye un vieux mur!

Ils ont beau traîner sur les claies Ce Dieu mort dans leur abandon; Ils ne font couler de ses plaies Qu'un intarissable pardon.

Il n'est pas l'aigle altier qui vole, Ni le grand lion ravisseur; Il compose son auréole D'une lumineuse douceur!

Quand sur nous une chaîne tombe , Il la brise anneau par anneau.

Pour l'esprit il se fait colombe , Pour le cœur il se fait agneau !

Vous pour qui la vie est mauvaise , Espérez : il veille sur vous !

Il sait bien que cela pèse , Lui qui tomba sur ses genoux !

Il est le Dieu de l'Évangile;

11 tient votre cœur dans sa main ,

Et c'est une chose fragile Qu'il ne veut pas briser enfin!

Lorsqu'il est temps que Pété meure Sous l'hiver sombre et solennel , Même à travers le ciel qui pleure On voit son sourire éternel 1

Car sur les familles souffrantes, L'hiver, l'été, la nuit, le jour, Avec des urnes différentes Dieu verse à grands flots son amour !

Et dans ses bontés éternelles Il penche sur l'humanité Ces mères aux triples mamelles »

La nature et la charité !

Février 4837.

« Oh! vivons! disenl-ils dans leur enivrement. Voyez la longue table et le festin charmant

Qui rayonne dans nos demeures !

Nous semons tous nos biens n'importe en quels sillons! Riches, nous dépensons, nous perdons, nous pillons

Nos onces d'or ; jeunes, nos heures.

« Jette ta vieille Bible, ô jeune homme pieux ! Quitte église et collège, et viens chez nous ! — Joyeux,

Entourés de cent domestiques, Bavant, chantant, riant, nous n'insultons pas Dieu, El nous lui permettons de montrer son ciel bleu

Par le cintre de nos portiques !

« De quoi te servira ton labeur ennuyeux ?

Sais-tu ce que diront les belles aux doux yeux

Dont le sourire vaut un trône?

« jeune homme inutile ! » Et puis elles riront. « Oh ! que de peine il prend pour donner à son front

ff La couleur de son livre jaune ! »

« Nous, éblouis de feux, de concerts, de seins nus, Nous vivons ! — Nous avons des bonheurs inconnus

A la foule avare et grossière, Quand dans l'orchestre, où rien ne grandit qu'en tremblant, La fanfare, tantôt montant, tantôt croulant,

S'enfle en onde ou vole en poussière !

« L'homme à tout ce qu'il fait dans tous les temps mêla a musique et les chants. — Amis, c'est pour cela

Que la Guerre qui nous enivre, Nolile déesse à qui tout enfants nous songions, Fair chanter en avant des sombres légions Les clairons aux bouches de cuivre 1

« rois, pour vous la guerre et pour nous le plaisir ! Vous vivez par l'orgueil et nous par le désir.

Nous avons tous notre part d'ames.

Nous avons, les uns craints et les autres aimés, Vous les empires, nous les boudoirs parfumés,

Vous les hommes, et nous les femmes.

« Prêtres, mages, docteurs, savants, nous font pitié! Pauvres songeurs qui vont expliquant à moitié

L'ombre dont l'Éternel se voile, Tantôt lisant un livre et hués des valets, Tantôt assis la nuit sur le toit des palais,

Épelant d'étoile en étoile !

Fous qui cherchent un centre au globe obscur du ciel ! 4ous, rions! — Il n'est rien ici-bas de réel

Que ce que tient la main de l'homme.

Donnons leur saint bonheur pour les plaisirs maudits, Pour une Eve au front pur leur vague paradis,

Et leur sphère pour une pomme !

« Qu'est-ce que la science à côté de l'amour? L'hiver donne la neige et le soleil le jour.

Aimons! chanlons! trêve aux paroles.

Préférons, puisqu'enfin nos cœurs flambent encor, Aux discours larmoyants le choc des coupes d'or,

Aux vieux sages les belles folles !

c Nature, nous buvons aux flots que tu répands ! Toujours nous nous hâtons de jouir aux dépens

Du penseur prudent qui diffère; Nous ne songeons, prenant les biens sans les choisir, Qu'à dissoudre ici-bas toute chose en plais: ;\

Quant à Dieu, nous le laissons faire ! »

Le sage cependant, qui songe à leur destin, Ramasse tristement les miettes du festin,

Tandis que l'un l'autre ils s'enchantent; Puis il donne ce pain aux pauvres oubliés, Aux mendiants rêveurs, en leur disant : « Priez,

Priez pour ces hommes qui chantent ! »

Murs 4o37.

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