‹ Les voix intérieures: Les rayons et les ombresChapitre 48 sur 52 · AU BORD DE LA ME · texte numérisé non relu

AU BORD DE LA ME

Vieux lierre , frais gazon , herbe , roseaux , corolles ; Église où l'esprit voit le Dieu qu'il rêve ailleurs; Mouches qui murmurez d'ineffables paroles A l'oreille du pâtre assoupi dans les fleurs ;

Vents, flots, hymne orageux, chœur sans fin, voix sans noml re ; Bois qui faites songer le passant sérieux; Fruits qui tombez de l'arbre impénétrable et sombre; Étoiles qui tombez du ciel mystérieux;

Oiseaux aux cris joyeux, vague aux plaintes profondes; Froid lézard des vieux murs dans les pierres tapi ; Plaines qui répandez vos souffles sur les ondes ; Mer où la perle éclôt , terre où germe l'épi;

Nature d'où tout sort» nature où tout retombe!

*9<i LES RAYONS

Veuilles, nids, doux rameaux que l'air n'ose effleurer, Ne faites pas de bruit autour de cette tombe ; Laissez l'enfant dormir et la mère pleurer I

Tonte espérance, enfant, est un roseau.

Dieu dans ses mains tient nos jours , ma colombe ;

jlles dévide à son fatal fu££au ,

Puis le fil casse et notre joie en tombe ;

Car dans tout berceau

Il germe une tombe.

Jadis , vois-tu , l'avenir, pur rayon , Apparaissait à mon âme éblouie , Ciel avec Fastre , onde avec l'alcyon , Fleur lumineust, i l'ombre épanouie.

Cette vision

S'est évanouie!

Si, près de toi, quelqu'un pleure en rêvant Laisse pleurer sans en chercher la cause.

Pleurer est doux , pleurer est bon souvent

Pour l'homme ; hélas ! sur qui le sort se pose. Toute larme, enfant , Lave quelque chose.

Juim 1939

CjERULEUM mare.

Quand je rêve sur la falaise, Ou dans les bois, les soirs d'été, Sachant que la vie est mauvaise, Je contemple l'éternité.

A travers mon sort mêlé d'ombres, J'aperçois Dieu distinctement, Comme à travers les branches sombres On entrevoit le firmament !

Le firmament où les faux sages Cherchent comme nous des conseils !

Le firmament plein de nuages, Le firmament plein de soleils !

Un souffle épure notre fange, Le monde est à Dieu, je le sens.

Toute fleur est une louange^ Et tout parfum est un encens.

La nuit, on croit sentir Dieu même

OWTi

Penché sur l'hoirn: e palpitant. La terre prie et le ciel aime.

Quelqu'un parle et quelqu'un entend.

Pourtant, toujours à notre extase, Seigneur, tu te dérobas !

Hélas I tu mets là-haut le vase, Et tu laisses la lèvre en bas 1

Mais un jour ton œuvre profonde, Nous la saurons, Dieu redouté 1 Nous irons voir de monde en monde S'épanouir ton unité ;

Cherchant dans ces cieux que tu règles L'ombre de ceux que nous aimons, Gomme une troupe de grands aigles Qui s'envole à travers les monts 1

Car, lorsque la mort nous réclame, L'esprit des sens brise le sceau !

Car la tombe est un nid où l'âme Prend des ailes comme l'oiseau !

O songe 1 ô vision sereine 1 Nous saurons le secret de tout, Et ce rayon qui sur nous traîne, Nous en pourrons voir l'autre bout !

O Seigneur ! l'humble créature Pourra voir enfin à son tour L'autre côté de la nature

Sur lequel tombe votre jour!

Nous pourrons comparer, poètes, Penseurs croyant en nos raisons, A tous les mondes que vous faites Tous les rêves que nous faisons!

En attendant, sur cette terre Nous errons, troupeau désuni, Portant en nous ce grand mystère :

Œil borné, regard infini.

L'homme au hasard choisit sa route, Et toujours, quoi que nous fassions, Comme un bouc sur l'herbe qui broute, Vit courbé sur ses passions.

Nous errons, et dans les ténèbres, Allant où d'autres sont venus, Nous entendons des voix funèbres Qui disent des mots inconnus.

Dans ces ombres où tout s'oublie, Vertu, sagesse, espoir, honneur, L'un va criant : « Éi;e ! Elie ! »

L'autre appelant : « Seigneur! Seigneur!

Hélas ! tout penseur semble avide D'épouvanter l'homme orphelin ;

Le savant dit : « Le ciel est vide ! »

Le prêtre dit : « L'enfer est plein ! »

O deuil ! médecins sans dictâmes, Vains prophètes aux yeux déçu s f L'un donne Satan à nos Ames, L'autre leur retire Jésus 1

L'humanité, sans loi, sans arche, Suivant son sentier. desséché, Est comme un voyageur qui marche Après que le jour est couché.

Il va ï la bruine est sur la plaine , Le vent tord l'arbre convulsif ; Les choses qu'il distingue à peine Ont un air sinistre et pensif.

Ainsi , parmi de noirs décombres , Dans ce siècle le genre humain Passe et voit des figures sombres Qui se penchent sur son chemin.

Nous , rêveurs , sous un toit qui croule ,

Fatigués, nous nous abritons,

Et nous regardons cette foule

Se plonger dans l'ombre à tâtons !

Et nous cherchons , souci morose I Hélas ! à deviner pour tous

Le problème que nous propose Toute cette ombre autour de nous!

Tandis que, la tête inclinée , Nous nous perdons en tristes vœux, Le souffle de la destinée Frissonne à travers nos cheveux.

Nous entendons , race asservie , Ce souffle passant dans la nuit Du livre obscur de notre vie Tourner les pages avec bruit !

Que faire ? — A ce vent de la tombe Joignez les mains , baissez les yeux , Et tâchez qu'une lueur tombe Sur le livre mvstérieux !

— D'où viendra la lueur , ô père ?

Dieu dit : « De vous , en vérité, »

Allumez , pour qu'il vous éclaire , Votre cœur par quelque côté !

Quand le cœur brûle , on peut sans crainte , Lire ce qu'écrit le Seigneur.

Vertu , sous cette clarté sainte , Est le même mot que Bonheur.

Il faut aimer 1 l'ombre en vain couvre L'œil de notre esprit , quel qu'il soit.

Croyez , et la paupière s'ouvre; Aimez , et la prunelle voit !

Du haut des cieux qu'emplit leur flamme, Les trop lointaines vérités Ne peuvent au livre de l'âme Jeter que de vagues clartés.

La nuit, nul regard ne sait lire Aux seuls feux des astres vermeils ; Mais l'amour près de nous vient luire.

Une lampe aide les soleils.

Pour que , dans l'ombre où Dieu nous mène, Nous puissions lire à tous moments, L'amour joint sa lumière humaine Aux célestes rayonnements 1

Aimez donc ! car tout le proclame , Car l'esprit seul éclaire peu , Et souvent le cœur d'une femme Est l'explication de Dieu 1

Ainsi je rêve , ainsi je songe , Tandis qu'aux yeux des matelots La nuit sombre à chaque instant plonge Des groupes d'astres dans les flots 1

Moi , que Dieu tient sous son empire , J'admire , humble et religieux , Et par tous les pores j'aspire Ce spectacle prodigieux I

Entre l'onde , des vents bercée, Et le ciel , gouffre éblouissant , Toujours , pour l'œil de la pensée , Quelque chose monte ou descend.

Goutte d'eau pure ou jet de flamme , Ce verbe intime et non écrit Vient se condenser dans mon âme Ou resplendir dans mon esprit ;

Et Pidcé à mon cœur sans voile , A travers la vague ou l'éther , Du fond des cieux arrive étoile , Ou perle du fond de la mer]

Août 483»

Dieu , qui sourit et qui donne, Et qui vient vers qui l'attend, Pourvu que vous soyez bonne , Sera content.

Le monde où tout étincelle , Mais où rien n'est enflammé , Pourvu que vous soyez belle , Sera charmé.

Mon coeur , dans l'ombre amoureuse Où l'enivrent deux beaux yeux, Pourvu que tu sois heureuse Sera joyeux.

Janvier 1840.

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