AU BORD DE LA MER
Vieux lierre, frais gazon, herbe, roseaux, corolles ; Église où l'esprit voit le Dieu qu'il rêve ailleurs ; Mouches qui murmurez d'ineffables paroles A l'oreille du pâtre assoupi dans les fleurs ;
Vents, flots, hymne orageux, chœur sans fin, voix sans nombre; Bois qui faites songer le passant sérieux ; Fruits qui tombez de l'arbre impénétrable et sombre ; Étoiles qui tombez du ciel mystérieux ;
Oiseaux aux cris joyeux, vague aux plaintes profondes ; Froid lézard des vieux murs dans les pierres tapi ; Plaines qui répandez vos souffles sur les ondes ; Mer où la perle éclôt, terre où germe l'épi ;
Nature d'où tout sort, nature où tout retombe, Feuilles, nids, doux rameaux que l'air n'ose effleurer. Ne faites pas de bruit autour de cette tombe ; Laissez l'enfant dormir et la mère pleurer !
21 janvier 1840.
Toute espérance, enfant, est un roseau.
Dieu dans ses mains tient nos jours, ma colombe ;
Il les dévide à son fatal fuseau.
Puis le fil casse et notre joie en tombe ;
Car dans tout berceau
Il germe une tombe.
Jadis, vois-tu, l'avenir, pur rayon.
Apparaissait à mon âme éblouie, Ciel avec l'astre, onde avec l'alcyon.
Fleur lumineuse à l'ombre épanouie.
Cette vision
S'est évanouie !
Si près de toi quelqu'un pleure en rêvant. Laisse pleurer sans en chercher la cause. Pleurer est doux, pleurer est bon souvent Pour l'homme, hélas ! sur qui le sort se pose.
Toute larme, enfant.
Lave quelque chose.
2 juin 1839.
C/ERULEUM MARE 267
CMRULEUM MARE
Quand je rêve sur la falaise, Ou dans un bois, les soirs d'été.
Sachant que la vie est mauvaise, Je contemple l'éternité.
A travers mon sort mêlé d'ombres.
J'aperçois Dieu distinctement, Comme à travers des branches sombres On entrevoit le firmament !
Le firmament ! où les faux sages Cherchent comme nous des conseils !
Le firmament plein de nuages.
Le firmament plein de soleils !
Un souiïïe épure notre fange.
Le monde est à Dieu, je le sens.
Toute fleur est une louange.
Et tout parfum est un encens.
La nuit, on croit sentir Dieu même Penché sur l'homme palpitant.
La terre prie et le ciel aime.
Quelqu'un parle et quelqu'un entend.
Pourtant, toujours à notre extase, O Seigneur, tu te dérobas !
Hélas ! tu mets là-haut le vase, Et tu laisses la lèvre en bas 1
Mais un jour, ton œuvre profonde.
Nous la saurons, Dieu redouté !
Nous irons voir de monde en monde S'épanouir ton unité !
Cherchant dans ces cieux que tu règles L'ombre de ceux que nous aimons.
Comme une troupe de grands aigles Qui s'envole à travers les monts !
Car, lorsque la mort nous réclame.
L'esprit des sens brise le sceau.
Car la tombe est un nid où l'âme Prend des ailes comme l'oiseau 1
O songe ! ô vision sereine !
Nous saurons le secret de tout, Et ce rayon qui sur nous traîne.
Nous en pourrons voir l'autre bout '
O Seigneur ! l'humble créature Pourra voir enfin à son tour L'autre côté de la nature Sur lequel tombe votre jour !
Nous pourrons comparer, poètes.
Penseurs croyant en nos raisons, A tous les mondes que vous faites Tous les rêves que nous faisons
En attendant, sur cette terre.
Nous errons, troupeau désuni.
Portant en nous ce grand mystère :
Œil borné, regard infini.
CMRULEUM MARE 269
L'homme au hasard choisit sa route ; Et toujours, quoi que nous fassions, Comme un bouc sur l'herbe qu'il broute. Vit courbé sur ses passions.
Nous errons, et dans les ténèbres.
Allant où d'autres sont venus.
Nous entendons des voix funèbres Qui disent des mots inconnus.
Dans ces ombres où tout s'oublie.
Vertu, sagesse, espoir, honneur.
L'un va criant : Élie ! Élie !
L'autre appelant : Seigneur ! Seigneur !
Hélas î tout penseur semble avide D'épouvanter l'homme orphelin :
Le savant dit : Le ciel est vide !
Le prêtre dit : L'enfer est plein !
O deuil ! médecins sans dictâmes.
Vains prophètes aux yeux déçus.
L'un donne Satan à nos âmes.
L'autre leur retire Jésus !
L'humanité, sans loi, sans arche.
Suivant son sentier desséché.
Est comme un voyageur qui marche Après que le jour est couché.
Il va ! la brume est sur la plaine.
Le vent tord l'arbre convulsif.
Les choses qu'il distingue à peine Ont un air sinistre et pensif.
Ainsi, parmi de noirs décombres.
Dans ce siècle le genre humain
Passe et voit des figures sombres Qui se penchent sur son chemin.
Nous rêveurs, sous un toit qui croule, Fatigués, nous nous abritons. Et nous regardons cette foule Se plonger dans l'ombre à tâtons.
Et nous cherchons, souci morose !
Hélas ! à deviner pour tous Le problème que nous propose Toute cette ombre autour de nous.
Tandis que, la tête inclinée.
Nous nous perdons en tristes vœux, Le souffle de la destinée Frissonne à travers nos cheveux.
Nous entendons, race asservie, Ce souffle passant dans la nuit Du livre obscur de notre vie Tourner les pages avec bruit !
Que faire ? — A ce vent de la tombe, Joignez les mains, baissez les yeux.
Et tâchez qu'une lueur tombe Sur le livre mystérieux.
— D'où viendra la lueur, ô Père ? — Dieu dit : — De vous, en vérité.
Allumez, pour qu'il vous éclaire, Votre cœur par quelque côté.
CJERULEUM MARE 271
Quand le cœur brûle, on peut sans crainte Lire ce qu'écrit le Seigneur.
Vertu, sous cette clarté sainte, Est le même mot que bonheur.
Il faut aimer ! l'ombre en vain couvre L'œil de notre esprit, quel qu'il soit. Croyez, et la paupière s'ouvre !
Aimez, et la prunelle voit !
Du haut des cieux qu'emplit leur flamme. Les trop lointaines vérités Ne peuvent au livre de l'âme Jeter que de vagues clartés.
La nuit, nul regard ne sait Jire Aux seuls feux des astres vermeils ; Mais l'amour près de nous vient luire.
Une lampe aide les soleils.
Pour que, dans l'ombre où Dieu nous mène. Nous puissions lire à tous moments.
L'amour joint sa lumière humaine Aux célestes rayonnements !
Aimez donc ! car tout le proclame.
Car l'esprit seul éclairç peu.
Et souvent le cœur d'une femme Est l'explication de Dieu !
Ainsi je rêve, ainsi je songe, Tandis qu'aux yeux des matelots La nuit sombre à chaque instant plonge Des groupes d'astres dans les flots 1
Moi, que Dieu tient sous son empire.
J'admire, humble et religieux.
Et par tous les pores j'aspire Ce spectacle prodigieux !
Entre l'onde, des vents bercée.
Et le ciel, gouffre éblouissant, Toujours, pour l'œil de la pensée, Quelque chose monte ou descend.
Goutte d'eau pure ou jet de flamme.
Ce verbe intime et non écrit Vient se condenser dans mon âme Ou resplendir dans mon esprit.
Et l'idée à mon cœur sans voile, A travers la vague ou l'éther.
Du fond des cieux arrive étoile.
Ou perle du fond de la mer !
25 mars 1839.