CHAPITRE XLVII
t^itnime estant ancré h la pointe de Tilaumera , il viol p»i CM fortnit Dons Irouuer qtnrtrc Laoleaas de rame , dans l'vne desquelles esloit vne Esponsée.
Atakt gaigné cette victoire de la façon que Hay dict cy-ileuant, pansé les bJe^ez, et pouriitfu à la gfirdt- des captifs, l'on fist iuuentaire de
DE E^RfTAND MENDEZ PINTO. 289
La marchandise qui estoit dans ces deux luncos^ et il fut trouué que la prise d'iceux pouuoit valoir quarante mille Taeis, lesquels furent incontinent mis sous la charge d'Antonio Borges qui estoit Facteur des prises. Les deux luncos estoient bons et grands, et encore qu'ils fussent tels, nous fusmes contraints d'en brusler vn à faute de gens de Chourme et de Marine pour le gouuerner, Ton trouua dans iceux dix-sept pièces ' d'artillerie de bronze, à sçauoir quatre fauconneaux, et treize autres petites pièces , et la pluspart cVicelles, ou presque toutes auoient les armes royales de Portugal, à cause que le Corsaire les auoit prises dans les trois Nauires où ilauOit tué les quarante Portugais. Le lendemain matin Antonio de Faria voulut essayer encore vue fois de r'entrer dans la riuiere. Mais il eut aduis par des pescheurs qu'il prist la nuict, qu'il se donnast bien de garde d'aller ancrer à la ville ; parce que dans icelle on sçauoit bien ce qui s'estoit passé entre luy et le Corsaire renégat, pour la mort duquel tout le peuple estoit en reuolte, et qu'ainsi encore qu'il leur baillast sa marchandise pour rien, ils ne la prendroient pas; pource que Chileu Gouuerneur de cette Prouince auoit faict accord auec luy, qu'il luy bailleroit le tiers de toutes les prises qu'il feroit, et qu'il luy donueroit port asseuré en son pays; et d'autant que sa TOM. I. 19
UQO VOTAGRS ADUANTUREUX
perte estoit grande parla mort de ce' Corsaire, il nous receuroit mal dans sa ville; et qu*en outre il y auoit à l'entrée du port par son comniaade* ment deux langades, radeaux fort grands remplis de bois sec , de barils de godroii , et de Esirdeaux dé poix pour, si tost que noas aurions ancré, les nous ietter pour nous brusier, sans y comprendre encore deux cent Paraos à rames « dans lesquels il y auoit quantité de tireut*s d'arcs, et autres gens de guerre. Cette nouuelle fist qu'Antonio de Faria par l'aduis de ceux qui s'y cognoisaoient le mieux, conclud de s'en aller plus auant en vn autre port nommé Mutipinan, esloigné de celuy-là de plus de quarante lieues vers l'Est y à cause qu'en iceluy il y auoit beaucoup de riches marchands , tant du pays , qu'estrangers, lesquels par troupes et compagnies, venoient des pays de Lauhos , Paf uaas , et Gueos, auec de grandes sommes d'argent. Ainsi nous fismes voile auec les trois luncos et la Lorcha, dans laquelle nous estions venus de Patane , costoyant la terre d'vn bord à l'autre à cause d'vn vent contraire , iusqu'à ce que nous arriiiasmes en vn lieu nommé Tilaumera où nous ancrasmes, d'autant que le courant de l'eau nous estoit contraire. Apres y auoir demeuré trois iours à l'ancre, fort ennuyez du temps auec vn vent par prouë, et vn manquement de viures, nostre
bonnefortune voulut que sur le soir il vintà nous quatre Lanteaas de rames semblables à des Fustes, dans Tviie desquelles estoit vue Espousée, qui alloit en vn village nommé Panduree. Or d'autant qu'ils estoient tous en ioye, il y auoit parmy eux vne si grande quantité de Tambours Impériaux qu'on ne pouuoit s'entr'ouïr à cause de leur bruit et tintamarre. Nous estions lors^en doute de ce que ce pouuoit estre^ et à quel sujet cette feste estoit voiiée , les vus pensoient que ce fussent des espions de l'armée du Capitaine de Tanauquir, qui se resiouyssant desia de nous pouuoir prendre, en rendoient des tesmoigna-» ges par le bruit qu'ils faisoient. Antonio de Fana laissa ses ancres en mer, et se prépara pour sou«^ tenir tout ce qui luy pourroit arriuer, et ayant desployé toutes ses bannières et flambes, auec démonstration d'allégresse, il attendit que ceux qui estoient dans les Lanteaas le vinssent ioindre, lesquels si tost qu'ils nous virent tous ensemble, auec la mesme démonstration d'allégresse qu'ils auoient, s'imaginant que c'estoit le nouueaumarié qui les attendoit pour les receuoir, ils vin* drent ioyeùsement droict à nous. Ainsi après nous estre saluez les vns les autres à la mode du pays, ils se retirèrent vers terre où ils ancrèrent. Et d'autant que nous ne pouuions entendre le secret de cette nouueauté, tous nos Capitaines
219^ VOYAGES ADUAffTUBEUX
conclurent que c'estoient des espions de Tarmée ennemie, qui sans nous attaquer attendoient d'autres vaisseaux qui deuoient arriuer en peu de temps. En ce soupçon nous passasmes le peu qui nous estoit resté du iour, et presque deux heures de nuict. Alors la nouuelle mariée qui estoit dans vne de ces Lanteaas^ voyant que son fiancé ne Tenuoyoit point visiter comme il estoit raisonnable, le voulut faire elle-mesme, pour luy monstrer l'amitié qu'elle luy portoit ; elle enuoya vne de ces Lauteaas auec vne lettre qu'elle bailla à vn sien oncle pour la porter à son seruiteur, laquelle contenoit ces paroles. <c Si le foible « sexe de femme me permettoit que du lieu où (t ie suis ie peusse aller voir ton visage, sans eu oc cela faire tache à mon honneur, asseure toy ce que pour m'en aller baiser tes pieds paresseux, « mon corps voleroit de mesme que l'Espreuier « affamé, au premier vol qu'il faict, lorsqu*on ce le lasche pour fondre sur le timide Héron. Mais « puisque ie suis partie de la maison de mon « père pour te venir chercher iusques icy, viens « t'en toy-*mesme du lieu où tu es dans ce vaisce seau, où ie ne suis desia plus, pource que ie c( ne puis pas voir moy-mesme , qu'en te vojanl. « Que si tu ne me viens voir en l'obscurité de c( cette nuict, la rendant claire pour moy, ie a crains que demain au matin quand tu y arriue*
DE FBRNANO MBIYDSZ PINTO. ^gi
ce ras y tu ue me treuues plus au noinbi*e des per»
« saunes viuantes. Mon oncle Licorpinau te dira
« plus particulièrement ce que mon cœur recolle
« en soy, tant ^ cause que ie n'ay plus de bouche
ce pour parler, que pource que mon ame ne me
ce permet d'estre plus long-temps orpheline de
<x ta veuë , comme ta stérile condition y consent.
« Cest pourquoy ie te prie de venir, ou de me
« donner la permission de t'aller treuuer, sans
<c rae desnier Pamour que ie mérite enuers toy »
« en recompense de celuy que ie l^ay tousiours
«c porté, de peur que Dieu par sa Justice, pour
« chastiment d'vne telle ingratitude, ne t'oste le
te beaucoup que tu as acquis de tes Aucestres au
« commencement de ma iennesse,en laquelle à
« présent par mariage tu me dois posséder ius»
«ques à la mort; que Dieu comme souuerain
« qu'il est, vueille par sa diuine bonté esloigner
« de toy autant d'années comme le Soleil et la
a Lune ont faict de tours au monde depuis le
« commencement de leur naissance. » Cette Lan-
teaa estant arriuée en laquelle estoit venu Tonde
de TEspousée auec sa lettre , Antonio de Faria
fist cacher tous les Portugais , sans faire paroistre
que les Chinois que nous auions pour Mariniers ,
afin qu'ils n'eussent crainte de nous aborder.
Elle s'approcha doncques en asseurance de nostre
lunco, et trois de ceux qui estoient dedans nous
ag4 VOYAGES AOUANTUREUX
▼indrent aborder, et eslans entrez demandèrent où estoit le fiancé ? Mais la response qui lear fiit &ite, fut de les prendre tous tels qu'ils estoioit . et de les ietter dans Tescotille. Or d'autant €fae la pluspart d'eux estoient yures, ceux qui estoient dans la Lanteaa n'entendirent nullement la rumeur, et si n'eurent pas le loisir de finr si promptement, que du haut de nostre poape V€m n'attachast vn cable à la pointe de feur mast, auec lequel ils furent arrestez de telle sorte* qu'il leur fut impossible de se desbarasser de nous, leur iettans alors quelques pots de poudre, ce qui les contraignit de se lancer dans la mer. Alors il sauta dedans cinq ou six de nos soldats et autant detbariuiers, lesquels s'en rendirent les maistres. En cette mesme Lanteaa il fut depuis nécessaire de retirer les misérables qui estoient sur l'eau , crians qu'ils se nojoient Ëstans retirez et mis en seureté, Antonio de Paria s'en alla treuuer les trois autres Lanteaas , qui estoient ancrés à yn quart de lieuê delà , et abordant la première dans laquelle estoit l'espoasée, il entra dedans sans qu'il y eust aucune résistance, d'autant qu'en icelle il n'y auoit point de gens de combat , sinon les mariniers qui y vogoicnt, et six ou sept hommes qui paroissoient gens d'honneur, tous parens de t'espousée qui la venoient accompagner, ensemble deux petits
DE FKIilfAND MXIYDEZ PINTO. IqS
garçons ses frères , fort blancs, et le surplus des gons estoient des femmes aagées , de celles qui en la Chine se louent poiir de l'argent, pour danser^ chanter, et jouer des instruments en semblables allégresses. Les deux autres Lanteaas ayant veu et reconneu ce mauiiais succez, laissèrent leur anchres en mer, et fuirent en diligence à voile et à rame, et auec si grande haste qu il seinbloit que le Diable fust en icellës. Mais celan'empescba pas que nous n'en prissions ^ vne ; de sorte que de quatre il nous en demeura trois. Cela fait nous retournasmes à bord de nostre lunco ; et à cause qu'il estoit desia minuit, Ton ne fist autre chose que recueillir la prise clans le Iimco, où tous ceux qui furent pris furent mis soubs le tillac, où ils demeurèrent iusqu'à ce qu'il fut iour, qu'Antonio de Farià vinst les voir, et reconnut que c'estoieut des gens fort tristes, et la pluspart vieilles femmes qui n'estoient propres à rien ; il les fist doncques toutes mettre en terre, retenant seulement Tespousée auec ses deux frères, à cause qu'ils estoient ieunes, blancs, et de bonne mine, auec encore vingt Mariniers, qui depuis nous furent fort vtiles pour la nauigation des luncos. Cette espousée, comme nous l'apprismes depuis, estoit fille da Anchary de Colem ( qui signifie Gouuerneur) et mariée auec vn ieune garçon , fils du Chifuu,
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Capitaine de Pandurée , qui lay auoil escrit qu'il s'en iroit l'attendre en ce lien auec trois ou quatre luncos de son père qui estoit fort riche, mais nous le trompasmes bien. Le lendemaio après midy estants partis de cet endroit-là, que noos nomniasmes le lieu Jk tEspousée^ arriua le noaueau marié , cherchant sa femme auec cinq voiles remplies de flammes et banderoles. Comme il passa près de nous , il nous saliia auecque force musique et démonstration d'allégresse, ne sçachant pas son malheur, ny que nous emmenions sa femme. Ainsi auec toutes ses bannières et tentes de soye, il tourna le Cap de Tilaumera, où nous auioDS le iour d'auparauant faict la prise, auquel lieu il anchra pour y attendre sa femme, comme il luy auoit escript, et nous suiuants nostre route à la voile, il plût à Dieu qu'en trois iours nous arriuasmes au port de Mutipinan, qui estoit le but où nous prétendions , à cause de la nouuelle qu'auoit Antonio de Faria, qu'il y pourroit vendre sa Marchandise.
*DE FERNAVD MBffDJSZ PINTO. 907