CHAPITRE LIV
Des autres trauaux que nous eusmes en ccste Isie , -et de quelle sorte nous fusmes sauuez miraculeusement.
EsTAiTT eschappez de ce misérable naufrage^ c'estoit pitié de voir comme quoy nous allions tous nuds dessus le riuage , souffrans par les bois yn si grand froid ^ et vne faim si cruelle , que
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plusieurs de nous parlants les vns aux autres, tomboient soudainement en terre tous morts de pure foiblesse , qui ne prouenoit pas tant d'yn dé&ut de viures, que de ce que les choses que nous mangions nous estoient préjudiciables, à cause qu'elles estoient toutes pourries; joinct qu'elles estoient si puantes et si ameres , que personne n'en pouuoit souffrir le goust dans sa bouche. Mais comme nostre Dieu est vn bien infiny y il n'y a lieu si escarté , ny si désert où se puisse cacher la misère des pedieurs , qu'il ne les y secoure auec des effects 'de sa miséricorde infinie , si esloignée de nostre imagination y que si nous nous représentions deuant les yeux la voye par où ils viennent , nous verrions clairement que ce sont œuures miraculeuses de ses diuines mains, plustost qu'efifects de nature, où beaucoup de fois nostre foible iugement se laisse tromper ; ce que ie dis à cause que ce mesme iour que l'on célèbre la feste de S. Michel , comme nous versions des larmes en abondance , n'esperans plus au secours humain , ainsi que nous le faisoit voir la foiblesse de nostre misère , et nostre peu de foy ; il passa inopinément volant par-dessus nous vn oiseau appelle Milan , ou autrement Huas j qui venoit de derrière vne pointe que l'Isle faisoit vers le costé du Sud, et battant l'air de ses aisles, laissa cheoir fortuitement
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vn poisson nommé Mugin , presque dVn pied de long. Ce poisson estant tombé près d'Antonio de Faria, cela le fist demeurer confus et irrésolu iusqu'à ce qu'il eust reconneu ce que c'estoit ; tellement qu'après Tauoir quelque temps regardé I il se mist à genoux , et pleurant amèrement^ tira du plus profond de son cœur ces paroles. Seigneur lesus-Christ, Erernel Fils de Dieu, ie te prie humblement par les douleurs de ta sacrée Passion, que tu ne nous accables point auec la mesfiance en laquelle la misère de nostre foiblesse nous a mis. Car ie crois , et tiens pour certain que le mesme secours que tu enuoyas à Daniel dans la fosse aux lyons, quand tu le fis visiter à ton Prophète Abacuc , tu nous le donneras à présent par ta saincte miséricorde y et non seulement icy, mais en tout autre lieu où le pécheur t'inuoquera auec vne ferme foy , et vne vraye espérance. C'est pourquoy^ mon Seigneur, mon Dieu, et mon Maistre, ie te prie, non pas pour Tamour de moy, mais de toymesme , et par l'intercession de ton sainct Ange , la feste duquel ta sainte Eglise célèbre aujourd'huy, que tu ne iettes tes yeux sur ce que nous méritons enuers toy, mais sur ce que tu as mente pour nous , afin qu'il te plaise nous accorder le remède que nous espérons de toy seul , et nous enuoyer par ta saincte miséricorde le moyen par
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lequel nous puissions nous osier dlcy y et nous mener en vn pays de Chrestiens , où perseuerant tousiours en ton sainct scruice y Aous tè soy<ms à iamais fidèles. Cela dit, il prist le Mugin <{aHl fist rostir sur de la braize , et le donna aux oialades qui en auoieot le plus de besoin. Puis r^;arda&t vers le côto de la pointe de Plsle , d'où le Milan estoil party, nous en vismes plusieurs autres. qui Yolans se haussoient et baissoient; <:e qui nous fist soupçonner qu'il y ipouuoit auoir là quelque proye y dont ces oiseaux se repaissent d'ordinaire. £t d'autant que nous estions tous d^ sireux de treuuer du secours , nous y allasmes en Procession, les yeux tous baignez de larmes. Alors arriuez que nous fusmes sur le baut de la butte) nous découurismes vne vallée fort basse, remplie d'arbres de diuers fruicts y et au milieu vne riuiere d'eau douce ; puis auant qu'y descendre le bon^heur voulut que nous vismes vn Cerf fraischement esgorgé, et vn Tygre qui commençoit de le manger. A roesme temps nous nous mismes à faire de grands cris après luy^ qu'il nous laissa le Cerf tel qu'il estoit, et s'en alla fuyant dans le bois.
Ayant découuert cela , nous le prismes pour vne bonne fortune y puis descendismes en bas vers cette riuiere 9 le long de laquelle nous nous retirasmes cette nuict , et y fismes vn grand festin ,
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tant de ce cerf, que de plusieurs mugiiis que nous y prismes, à cause qu'il y auoit grande quantité de Milans qui s'abaissoient sur Teau, et y prenoient beaucoup de ces poissons; tellement qu*eapouuantez par les cris que nous faisions ^ ila en laissoient cheoir souuent ; et ainsi nous continuasmes nostre pesche en cette riuiere^ iusques au Samedy suiuant , auquel enuiron le poinct du iour nous vismes vne voile qui venoit vers risle où nous estions ^ laquelle nous mist en doute si elle aborderoit le port ou non. Sur cette incertitude nous retournasmes au bord où nous auions faict naufrage, où après auoir esté demie heure de temps , nous reeonneusmes au vray que c'estoit vn Nauire. C'est pourquoy nous nous en retournasmes dans le bois , pour n*estre veus ny descouuerts de ceux du vaisseau, lequel estant arriué au port ^ nous conneusmes que c'estoit vne belle Lantea de rame , et que ceux qui estoient dedans attachèrent auec deux cables, de poupe et de proue, afin de se pouuoir seruir d*vne planche pour y entrer et sortir plus faci* lemeut. Estant tous débarquez en terre au nom* bre de trente personnes, tant du plus que du moins; ils firent incontinent leur provision d'eau et de bois, lauerent leur linge, et accommodèrent à manger. Quelques- vus aussi s'amusoient à lutter, et à d'autres passe-temps, bien esloignez
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de cette créance qu'en ce lieu il y deust auoir quelqu'vn qui leur peust estre nuisible. Antonio de Faria voyant qu'ils estoient tous sans appréhension , et sans ordre ^ et que dans le vaisseau il n'estoit resté personne qui nous peust résister : Messieurs «mes frères, nous dit-il , vous voyez le triste estât où nostre malheur nous a mis ; dequoy ie confesse que mes peschez sont la cause , que nostre Dieu est infiniment miséricordieux, i'ay tant d'espérance en luy, qu'il ne permettra pas que nous finissions misérablement, et combien que je sçache que je pourrois éuiter de vous représenter en mémoire combien il nous importe , et nous est nécessaire de prendre ce vaisseau , que nostre Dieu à présent miraculeusement nous a amené en ce lieu ; toutesfois ie vous le redis, afin qu'en Testât où vous estes , auec son sainct Nom en la bouche et au cœur, nous nous iettions tous ensemble dans iceluy , si diligemment , qu'avant que d'estre ouïs nous soyons dedans ; et l'ayant gaigné ie vous prie que nous ne pensions à autre chose , qu'à nous rendre maistre des armes que nous y trouuerons , afin que par leur moyen nous nous puis* sions bjen défendre , et demeurer possesseurs de ce dont après Dieu dépend nostre salut, et si tost que ie diray trois fois lesus, faictes ce que vous me verrez faire : à quoy nous tous respon-
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diftines que nous n'y manquerions aucunement ; de manière que nous estans tous préparez d'vne façon conuenable pour exécuter vn si bon dessein, Antonio de Fària fist le signal qu'il auoit dict, prenant incontinent sa course, et tous nous autres ensemble auecque luy, arriuans à la Lanteaa nous nous en rendismes incontinent les maistres , sans aucune contradiction ; puis laschant les deux cables auec lesquels elle estoit attachée, nous nous esloignasmes dans la mer environ la portée d'vne arbaleste; les Chinois ainsi surpris accoururent tous sur le bord de la mer au bruit qu'ils ouïrent, et voyant leur vaisseau pris^ demeurèrent si estonnez, que pas vn d'eux n'y pût apporter du remède. Car nous leur tirasmes auec vn demy berc de fer , qui estoit dans la Lanteaa, si bien qu'ils s'enfuirent tous dans le bois, où il est à croire qu'ils passèrent le reste du iour à pleurer le triste succès de leur mauuaise fortune, comme iusqu'alorsnousauions pleuré la nostre.