CHAPITRE V
CommeDt nous partismes du port d'Arquico, et de ce qui nous arriua par la rencontre que nous fismes de trois vaisseaux Turcs»
Apres que nous fusmes de retour au port d'ArquicOy où nous treuuasmes nos compagnons quicalfeutroient nos Fustes, et les equippoient de ce qui leur estoit nécessaire pour le voyage , nous leur aydasmes à trauailler par l'espace de neuf iours. A la fin toutes choses estant prestes nous fismes voile, et partismes de ce lieu le Mardy 6. Nouembre 15^7. Nous emmenasmes
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auec nauà Yasco Martin» de Seixas, porteur du présent, et de la lettre dont l'auoit chargé la Princesse, pour offrir de sa part l'vn et l'autre au Gouuerneur des Indes. Nous auions encore en nostre compagnie vn Euesque Abissin de nation, qui venoit en Portugal en intention de s'eti aller de là à sainct lacques de Galice, à Rome, à Venise, et de passer par après en lerusalem, qu'il desiroit voir principalement à cause de la saincteté du lieu ; vne heure deuant le iour nous quittasmes le port, et nauigeasmes le long de la coste auec le vent en poupe , iusques à ce qu'vn peu après midy noiis montasmes la pointe du cap de Goçam , et deuant qu'arriuer en Tisle^ des Ecueils, veismes trois vaisseaux sur le fer, qui nous sembloient estre Geluas ou Terrades , de l'autre costé, qui sont des noms des vaisseaux de ce paï$ là. D'abqrd nous leur donnasmes la chasse 9 et les gaignasmesà la voile ^t à la rame, pource que le vent s abaissant, la mer se calrnoit. De sorte quejious nous obstinasmes si fort à les poursuiure , qu'en moins de deux heures les ayants attaints de fort prés nous eusmes moyen de discerner toutes leurs r^mes : Ce qui nous fit voir au vray que c'estoient des Galiottes Turques. Lt^s ayant recognuës , nous prismes la fiiitte aussi tost, et tournasmes voile vers la terre, le plus à la haste que nou^ peusmes pour nous
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eschapper d'vn si grand danger qui nous mens» — » "çoit. Il ne tint pas à nous que nostre fuitte r fust aussi grande qu'il nous fust possible : Ma soit que les Turcs soupçonnassent nostre dessei ou qu'ils le reconnussent, tant y a qu'auec v grand bruit et des hurleraens k leur mode, emm moins d'vn quart d'heure ijs se meircnt tous à 1^^ voile contre nous, suiuant nostre route auec^ leurs voiles escartelées de plusieurs couleurs^ ensemble leurs banderoles de soye. Et d'autantqu'ils auoient le vent fauorable , ils s'en vindrent fondre sur nous , ayant gaigné le dessus du vent^ tellement que nous ayant approchez à la portée rd'vn bien petit fauconneau, ils tirèrent contre nous toute leur artillerie, auec laquelle ils tuèrent neuf de nos hommes, et eu blessèrent 26. ce qui fut cause que nos Fustes en demeurèrent toutes rompues, et qu'vne bonne partie de nostre équipage fust ietié dans la mer. Cependant au fort de nostre mal-heur, les Turcs ne perdirent point de temps, et nous sceurent ioindre de si près, que de leur pouppe ils nous blessoient aisément auec le fer de leurs lances. Or pource qu'il estoit encore resté dans nos Fustes quarante deux bons soldats, qui pour n'auoir esté blessez , pouuoient encore vaillamment combattre, ceux-cy reconnaissans que de leur valeur et de la force de leurs bras dépendoit la conser-
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uation de leur vie, délibérèrent de se deffendre. Auec cette resolution ils attaquèrent courageusement le Capitaine de ces trois Galiottes, dans rvne desquelles estoitSolymanDragut, General de cette flotte. Leur abord fut si furieux, qu'ils l'assaillirent de pouppe à prouë, et y meirent à mort vingt-sept lannissaires. Toutesfois comme elle fût secourue des deux autres Galiottes qui estoient demeurées vn peu en arrière, elles firent sauter en mesme temps dans celle que nous auions si rudement abordée quarante Turcs de secours, qui nous affoiblirent fort , et nous firent perdre courage , car nous en fusmes si mal traittez, que de cinquante quatre que nous estions en tout, il n'en resta plus qu'vnze de vifs, encore en mourut-il deux le lendemain, que les Turcs firent coupper par quartiers, qu'ils pendirent au bout de leurs vergues , pour marque de leur victoire, et ainsi ils les portèrent iusques à la ville de Mocaa, de laquelle estoit Gouuerneur le beau-pere de ce mesme Solyman Dragut qui nous auoit pris. Cetuy-cy assisté de tous les habitans, attendoit son Gendre sur l'emboucheure du port, pour le receuoir, et luy donner le bon accueil de la victoire qu'il venoit de gai-^ gncr sur nous. En sa compagnie il auoit vn sien Cacis, lequel estoit Mauiana, principale dignité Sacerdotale; et d'autant que peu de iours aupa^^
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rauant il auoit esté en pèlerinage à la Mecque ^ dans le Temple du Prophète Mahomet » il esloit tenu de tout le peuple pour un sainct homme. Cet imposteur s*eii alloit par la Ville sur vn Char de Triomphe, entourà d'vne tapisserie de soye. Du haut de ce Char il faisoit plusieurs ceremo* nieS) et donnoit de grandes bénédictions au peuple y qu'il exhortoit à rendre toutes sortes de louanges à leur Prophète, pour la victoire que Solyman Dragut auoit gaigné contre nous autres. Si tost que nous fusmes arriuex en ce lieu , l'on nous y fit mettre pied à terre à neuf qui estions restes en vie y et qu'on auoit liez dVne grosse chaisne* Auecque nous estoit TEuesque Abissin, si couuert de playes , qu'il en mourut le lendemain, et nous fist connoistre en cette der^ niere fin , qu'il partoit du monde auec vne re^ pentance de vray Chrestien , ce qui nous encou<ragea et consola grandement. Cependant tous les habitans qui s'estoient assembles à Tentour de nous, sçachant que nous estions les Chrestiens que l'on emmenoit captifs , transportez d'vn excès de colère, nous donnèrent vne si grande quan* tité de soufflets, qu'il faut que i'aduouë, que pour moy ic ne pensois pas de ro'eschapper ia* mais en vie de leurs mains. A quoy les incitoit principalement la meschanceté du Cacis, <}ui leur faisoit accroire qu'ils gaignoient pleniere
Indulgence enuers Maiioroet, à nous frapper, et nous roal-traitter de ceste sorte ; Ainsi tous en^ chaisnez que nous estions, et persécutez des vns et des autres , nous fusmes menez en triomphe par toute la Ville, où Ton n'oyoit que cris et acclamations, où s'entre-mesloient plusieurs sortes de Musiques, tant d'instruments, que de voix. Auecque cela, il n'y auoit femme, pour retirée qu'elle fust, qui n'accourût à ce bruit pour nous voir, et nous faire quelque outrage : car depuis les moindres enfans iusques aux hommes les plus aagez; tous ceux qui nous regardoient passer} nous iettoient du haut des fenestres , et des balcons , des pots pleins d'vrine , et d'autres ordures , pour plus grand blasiue et mespris du noni Ghrestien. A quoy ils se portoient à l'enuy les vns des autres , à cause que leur maudit Prestre continuoit tousiours à leur prescher, qu'ils gaignoient les pardons à nous mal-traiter. Tellement que pas vn d'eux ne vouloit paroistre nonchalant à s'acquérir du mérite, et faire vne pénitence qui leur coustoit si peu, employans pour cet effet tout le iour en pareilles Stations. Ay ans esté tourmentez de cette sorte iusques au soir, à la fin après qu'on nous eust bien pourmenés ainsi garottez que nous estions , nous fusmes conduits en vne obscure basse-fos(^e. Là nousdemeurasmes dix-sept iours exposez à toutes sortes d'angoisses^
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et sans y auoir pour tous viures pendant ce temps-là , qu'vn peu de farine d'auoine par iour, qui nous estoit distribuée le matin pour tout le reste de la iournée. Quelquesfois aussi l'on nous donnoit cette mesme portion en pois cruds, seulement trempez dans l'eau, que nous mangions ainsi , sans prendre autre nourriture.