CHAPITRE V
De la côte, peuples et rivière de Norembegue, et de tout ce qui s'est passé durant les découvertes de celle-ci.
Après le départ des vaisseaux, le sieur de Mons m'envoya à la découverte le long de la côte de Norembegue, et je partis de Ste-Croix le 2 de septembre avec 12 matelots et 2 sauvages. Ce jour-là nous trouvâmes les vaisseaux où était le sieur de Poitrincourt qui étaient ancrés à l'embouchure de la rivière Ste-Croix, à cause du mauvais temps duquel lieu nous partîmes le 5, Continuant notre route nous fîmes ce jour-là 25 lieues et nous passâmes proche d'une île qui contient environ 4 ou 5 lieues de long, près de laquelle nous pensâmes perdre notre barque sur un petit rocher qui fit une ouverture à notre barque près de la quille, de cette île jusqu'au nord à la terre ferme il n'y a pas cent pas de large (Monts-déserts). Elle est fort haute, coupée par endroits, qui paraissent, étant en mer, comme 7 ou 8 îriontagnes rangées les unes proches des autres. Je l'ai nommée l'île des Monts-déserts.
Le lendemain 6 du mois, nous fîmes 2 lieues et aperçûmes une fumée dedans une anse et vîmes deux canots conduits par des sauvages, qui vinrent nous reconnaître, j'envoyai les deux nôtres dans un canot pour les assurer de notre amitié. La crainte qu'ils avaient de nous les fit retourner. Le lendemain matin ils revinrent, je leur fis donner du biscuit et quelques bagatelles. Ces sauvages étaient venus à la chasse aux castors. Ayant fait alliance avec eux, ils nous guidèrent en leur rivière de Pcimtegouët (Pentagouet), où ils nous dirent que leur capitaine Bessabez en était le chef.
Or, les sauvages furent avertir Bessabez, leur chef, et d'autres sauvages, qui allèrent en une autre petite rivière avertir aussi le leur, nommé Cabahis et l'avertir de notre arrivée.
Le 16 du mois il vint à nous quelque 30 sauvages et le dit Bessabez avec 6 canots. Aussitôt que les sauvages qui étaient à terre le virent arriver ils se mirent tous à chanter, danser et sauter, jusqu'à ce qu'il eut mis pied à terre; puis s'assirent tous en rond. Cabahis, l'autre chef, arriva peu après avec 20 ou 30 de ses compagnons et se réjouirent fort de nous voir, c'était le première fois qu'ils voyaient des chrétiens.
Je fus à terre avec quelques-uns de mes compagnons et 2 de nos sauvages qui servaient de trucheman et je donnai ordre à ceux de notre barque d'approcher près des sauvages ,et tenir leurs armes prêtes pour faire leur devoir. Bessabez nous fit asseoir et commença à pétuner avec ses compagnons. Ils nous firent présent de gibier.
Je dis à notre trucheman de faire entendre à Bessabez, Cabahis et leurs compagnons que le sieur de Mous m'avait envoyé par devers eux pour les voir, les tenir en amitié, et les mettre d'accord avec les Souriquois, leurs ennemis, et qu'il désirait habiter leur terre et leur montrer à la cultiver, afin qu'ils ne traînassent plus une vie si misérable. Ce dont ils furent très contents, disant qu'il ne pouvait leur arriver plus grand bien que notre amitié. Après la harangue, je leur fis quelques présents et nous nous séparâmes. Tout le reste de ce jour et la nuit, ils ne firent que danser, chanter et faire bonne chère, attendant le jour auquel nous traitâmes quelques castors; et après, chacun s'en retourna, Bessabez avec ses compagnons de son côté et nous du nôtre, fort satisfaits d'avoir eu connaissance de ces peuples.
Le 17 du mois, je pris la hauteur et partîmes pour aller à une autre rivière appelée Quinibequy, distante de ce lieu de 35 lieues, et près de 20 de Bédabedec. Cette nation de sauvages de Quinibequy s'appelle Etchemins.
Le 18 du mois, nous passâmes près d'une petite rivière où était Cabahis, qui vint avec nous dans notre barque environ 12 lieues. Et lui ayant demandé d'où venait la rivière de Norembegue, il me dit qu'elle passe le saut et que, faisant quelque chemin en icelle, on entrait en un lac par où ils vont en la rivière de Ste-Croix, d'où ils vont quelque peu par terre, puis entre dans la rivière des Etchemins, et qu'il y a encore une autre petite rivière qui vient se décharger à une lieue de Québec, qui est sur le grand fleuve St-Laurent.
Le 20 du mois, nous passâmes les montagnes de Bédabedec, où nous mouillâmes l'ancre. Nos sauvages nous quittèrent ne voulant venir à Quinebequy parce que les sauvages du lieu sont leurs grands ennemis. Nous fîmes environ 8 lieues jusqu'à une île distante de Quinibequy 10 lieues.
Considérant le peu de vivres que nous avions, nous résolûmes de retourner à notre habitation, attendant l'année suivante où nous espérions y revenir. Nous rebroussâmes donc chemin le 23 septembre et arrivâmes en notre habitation le 2 octobre suivant. Je crois que ce lieu est aussi mal agréable en hiver que celui de notre habitation, dont nous fûmes bien déçus.