COMITE GENERAL
Les Voyageurs de Commerce ont reçu de V Action française l'honneur d'un numéro de son enquête de Comment servir, à la suite des professions libérales, des instituteurs, des artistes et des agriculteurs. Hélas ! ils ne dirigent rien, n'enseignent pas et ne produisent ni un chef-d'œuvre, ni un savant, ni un épi : ils se déclassent dans la funeste engeance des intermédiaires, si maltraitée en économie politique.
Et pourtant, c'est comme intermédiaire que le Voyageur mérite de la société, non comme intermédiaire entre le fabricant et le débitant de drap ou de peinture, mais entre les réserves de vie nationale et le consommateur d'idées, le menu peuple de chez nous, les compagnons de voyage ou d'hôtel, livrés en proie aux mauvais hâbleurs ou aux pourvoyeurs d'anglicisation. Car avec leurs boîtes d'échantillons et leurs livi^es de commande, les Voyageurs de Commerce, qu'on a déjà décorés du titre de Chevaliers errants, emportent sur la route un modeste bagage d'apostolat, quelques poignées de vérité à répandre, quelques points d'enquête à vérifier, le désir convaincu de relever leur profession par leur dignité personnelle, et la résolution de gêner, sinon de pourfendre les mécréants et de défendre à la manière antique le faible et la femme, en l'occurrence, le français officiel et la foi attaquée.
Sans doute, il serait trop généreux de croire que tous et chacun des commis-voyageurs s'emploient avec la même
fougue à être semeurs d'idées ou d'énergie : leur Association catholique ne date que de 1914, elle ne compte encore que les huit cercles de Montréal, Québec, Sainte-Marie de Beauce, Saint-Hyacinthe, Ottawa, Hull, Sherbrooke et les Trois- Rivières, et ses six cents membres actifs n'ont pas encore eu le temps de s'aguerrir à. souhait. Par ailleurs, les œuvres mises au crédit des Voyageurs de Commerce ne leur sont pas particulières; d'autres qu'eux voyagent, certes, par affaires ou par plaisir, qui en profitent pour s'instruire, instruire et servir; mais comme ils ne courent pas le pays par métier, c'est aux voyageurs entre les voyageurs, aux Voyageurs avec un grand V, qu'on a bien voulu confier l'honneur de dire à la veille des excursions d'été, ce que peut être l'apostolat du voyage.
On reconnaît assez généralement aux commis-voyageurs une verve intarissable, un fonds d'histoires amusantes, un esprit pratique, le talent, presque le génie de la persuasion, un front à ne reculer devant rien ni personne, et diverses autres qualités qui gazent leurs défauts et rendent leur commerce agréable. C'est- tout cela qu'ils font servir à la Cause, dans une action plus ou moins intense, parfois imperceptible parce qu'elle est passagère, ordinairement efficace parce qu'elle est répétée. Pour caractériser dans une comparaison guerrière leur lutte pacifique, les batailles rangées ne sont pas leur fait ; ils laissent conquérir les colons, les industriels et les intellectuels; eux préparent ou parachèvent, ils tirent les premiers coups et les derniers, ils sabrent les avant-postes et nettoient les suprêmes îlots de résistance. Dans la lutte pour l'existence nationale, ils ne sont ni l'état-major, ni l'aviation, ni l'artillerie, ni l'infanterie obscure et puissante de nos paroisses rurales; ils sont d'humbles sans-grades, agents de liaison, observateurs, francs-tireurs au hasard
des rencontres, et le plus souvent cavalerie légère qui vole et prodigue l'escarmouche — à la housarde !
Un sociologue, Ollé-Laprune peut-être, indique en deux mots un programme très pratique pour ceux qui désirent travailler à l'amélioration sociale : c'est de « ne pas s'user à des plans d'universelle réforme, et de mettre la main à l'œuvre là où l'on est, dans sa sphère, dans son coin, dans son village ». Or, les Voyageurs sont partout, ils vont dans tous les coins, ils traversent tous les villages : s'ils se décident de mettre la main à l'œuvre, leur action peut rayonner loin. Ce n'est pas à eux qu'on reprochera de se ronger la cervelle à tirer des plans et à creuser des phrases; ils sont les plus pratiques des hommes, pas théoriciens pour un sou; ils ne calculent que par addition et multiphcation. Leurs études sont finies depuis longtemps, et si quelques-uns lisent encore pour se tenir et tenir les autres au courant des œuvres et des choses, ce n'est pourtant pas chez eux qu'on ira chercher les rats de bibliothèque. Leur modeste lot d'idées n'est pas une vague brume qui s'effiloche entre le monde antique et le monde moderne, mais une poignée de clous qui piquent bien et qui tiennent. Ils ne regardent en arrière que pour mieux courir de l'avant : quatre ou cinq bons gros principes adaptables à toutes les situations règlent leur conduite; quelques armes légères et fines brandies par une volonté décidée, la crânerie de gens qui font le bien par sport, c'est tout le secret des Voyageurs de Commerce.
En guise de préparation aux œuvres, ils ont les Retraites fermées, l'école du cœur, où se forge le caractère. Jules Ferry disait que « quand on a du caractère, on l'a toujours
mauvais ». Par bonheur, les retraites sont là pour le redresser, ou même pour en donner. De cette récollection annuelle de trois jours, que même les purs athées d'Europe recommandent au nom de la psychologie pour restaurer l'emprise de l'esprit sur la matière, les Voyageurs sortent avec des convictions remises à neuf, dans une âme qui n'est pas de trempe à se laisser avilir. Or, comme dans la nature humaine les sentiments élevés fraternisent dans les profondeurs de l'être, et que chez nous plus qu'ailleurs la foi se fond avec le patriotisme, la franchise, le courage et les autres qualités supérieures, ils puisent dans ce rehaussement d'âme un élan vers le mieux, un zèle à le réaliser dans tous les domaines et à bloquer tout ce qui peut diminuer la patrie en l'éloignant de Dieu. « Langue et foi )), « Dieu et Patrie », c'est la devise de tous nos cercles. La liberté et la gloire ne sont-elles pas comme le royaume des cieux, qui souffre violence et que les violents emportent ? . . .
Le Voyageur de Commerce se guérit lui-même avant d'être médecin; s'il avait de mauvaises habitudes, il se range, et désormais, à la satisfaction admirative du patron et de tout le monde, c'est moralement qu'il a ses élégances. Son heureuse faconde servira ses désirs de prosélytisme; son affiliation aux cercles lui vaudra d'abord un fier appuimoral, puis une source d'instruction provenant de la mise en commun de renseignements et d'observations de toutes sortes. Une bibliothèque choisie pour lui faciliter ses lectures; des causeries de confrères ou d'invités le mettent au courant des questions brûlantes 6u simplement importantes; il tire de là sa provision d'arguments clairs et faciles qu'il pourra monnayer en voyage, servir chauds dans les discussions, ou lancer le premier, avant que de mauvais semeurs n'aient déformé l'opinion. Les récits d'exploits des camarades à panache renouvellent l'ardeur, et le lundi
matin, quand on s'éparpille dans toutes les directions, nombreux sont les braves qui emportent dans leurs valises autre chose que du matériel, bien résolus à faire des affaires un apostolat et- de l'apostolat une affaire. Dans tout Français, ici comme en France, il y a du Cyrano !
En quoi consiste au juste cet apostolat du voyage ? Si l'on excepte quelques retentissantes campagnes en faveur du français et la propagande tangible des imprimés (35,000 livres et tracts, 20,000 almanachs de la Langue française et de l'Action catholique, et 130,000 images du Sacré-Cœur à afficher contre le blasphème), si l'on excepte leurs organisations de retraites, de conférences et le mouvement qu'ils inaugurent en faveur de lâColdnisaticm et du Rapatriement, l'action des Voyageurs est assez difficile à spécifier: elle est variée comme les personnes qu'ils rencontrent, les discours qu'ils entendent, les situations où ils se trouvent. Selon le mot de Bazin, (( on a trois ou quatre fois dans sa vie l'occasion d'être brave, et tous les jours celle de n'être pas lâche ». Ne serait-ce pas déjà prêcher que d'offrir partout le spectacle d'un gentilhomme d'une tenue morale sans reproche? Mais on ne se contente pas des rôles muets : la parole a été donnée à l'homme pour exprimer sa pensée, surtout quand il en a une bonne et que le voisin n'en a pas, comme il arrive souvent dans ces conversations de route et d'hôtel, où s'épanouissent les hâbleurs, banqueroutiers, marchands de bluff, coqs de village, chicaniers, mangeurs de curés, tous ceux-là, distingués ou brutalement sots, fumant le cigare ou la pipe culottée, qui ont besoin pour se voir et se faire voir en beau de ravilir les autres, surtout les nôtres. La
Bruyère a brossé leurs ancêtres, il y a deux siècles; s'il voyait donc les rejetons, que notre libre démocratie n'a fait qu'enjoliver ! Citons quand même : «Parler et offenser, pour de certaines gens, est précisément la même chose. Ils sont piquants et amers; leur style est mêlé de fiel et d'absinthe : la raillerie, l'injure, l'insulte leur découlent des lèvres comme leur salive. Il leur serait utile d'être nés muets ...»
On s'applique du moins à les rendre muets : ce qu'il y a de plaisir à rembarrer ces poseurs qui tablent sur la timidité des bons, cet élément de défaite; qui roucoulent à tort et à travers devant une basse-cour peu belliqueuse, qui sourit et n'en peut mais. Un mot bien choisi ou une réplique bien menée rivera son clou à ce bourreur de crânes ; un simple coup d'épingle crèvera ces blagues qui se croient des lumières, et le beau diseur ne tardera pas à expliquer autrement ce qu'il voulait dire, ou à prendre l'air d'un homme qui voudrait bien s'en aller.
Il est étonnant ce qu'il circule d'idées croches chez notre heureux peuple. Devant toutes sortes d'affirmations saugrenues lancées par des champions de fumoir, qui sauvent le pays, bien assis sur leur tribune, par tous ces rienfaiteurs de la race qui n'ont jamais rien bâti, et n'en sont que plus braves à critiquer, les bonasses auditeurs approuvent, dépassent et flottent comme des bouchons à tous les courants de la conversation. Et l'on décidera que les Canadiens d'Ontario devraient bien profiter du règlement XVII pour que leurs enfants sachent l'anglais à la perfection; que toutes les religions se valent parce que des protestants sont plus messieurs que certains catholiques; que les Unions ouvrières nationales sont des folies, mais qup l'Internationale apportera le salut; que la France est un pays fini, mais que les États, par exemple ! . . . que les
cultivateurs devraient vendre leurs terres aux Polonais et aux Italiens et venir vivre de leurs rentes en ville; qu'il faudrait prendre les Anglais par la douceur, ne pas les irriter pour rien, leur parler anglais, et patati, et patata, et <îontre la religion, donc î Le malheur, c'est que les troisquarts du temps, il ne se trouve personne pour foncer sur <îes mauvais apôtres, pour goûter la fière volupté d'utiliser -«a verve à fouetter ces singes qui montrent la lanterne magique. Les Voyageurs de Commerce ne recherchent pas la lutte, mais ils ne font pas figure de déserteurs. Ce qu'ils s'en sont payé de bonnes aux jours héroïques des débats sur l'instruction obligatoire ! Nos cercles avaient étudié la question ; ils distribuaient des tracts sur les droits des parents et pratiquaient le vieil axiome de guerre français de toujours marcher au canon. Ils ont eu de jolies rigolades ! Encore aujourd'hui, dans certaines régions plus "visitées, des individus regardent, avant de déblatérer, s'il n'y aurait pas quelque bouton-insigne des Voyageurs de Commerce, dans les environs . . .
J'ai signalé plus haut la diffusion de cent trente mille iimages du Sacré-Cœur portant l'inscription : A^e blasphémez pas. La campagne contre le blasphème ne devrait pas «être laissée au clergé seul, mais s'organiser dans toutes les '«lasses du peuple, comme naguère celle de la Tempérance et aujourd'hui celle de la Colonisation. Nous sommes 'en train de devenir un peuple de sacreurs. V Action française (juin 1919) louait le geste d'un prêtre qui avait fait crier :à la foule devant le Saint-Sacrement exposé: « Seigneur, ibénissez la langue française ». Est-ce que la multitude de mes blasphèmes, injurieux à Dieu directement, n'attire pas
des malédictions et ne retarde pas le triomphe de notre Cause ? Jeanne d'Arc commença par réformer ses soudards, parce que, disait-elle, « ce sont les péchés qui font perdre les batailles », et elle prit les moyens les plus délicats pour corriger le vaillant La Hire de ses jurons, qui n'étaient d'ailleurs que des mots doux, à côté des horreurs de nos employés de moulins et de nos spectateurs des joutes de sport.
Il faut absolument nous guérir de cette ignoble habitude, que les enfants contractent à entendre leur père, qui n'existe pas chez les moins religieux des Français et qui a jeté une ombre au tableau glorieux de nos soldats outremer. On ne rencontre pas seulement des invétérés qui jurent comme ils respirent, sans s'en apercevoir; nous avons des blasphémateurs authentiques, malfaisants, rageurs, qui scandalisent et terrorisent, et que personne n'ose museler comme des chiens dangereux. Tel contremaître en macadamisage a terrifié, l'année dernière, toute une bonne population rurale, et nul n'a réclamé du gouvernement son exécution. Il doit revenir cette année: on en gémit d'avance, on courbe l'échiné, on ne sait pas agir. Il y a des peines inscrites dans la loi contre de tels crimes : il faudrait faire des exemples, plaider quelques cas-types un peu partout, et faire retrancher de la société par voie judiciaire les monstres incapables de parler convenablement. Que l'opinion publique se dresse contre le blasphème comme contre l'ivrognerie; que les patrons le chassent de l'usine et les honnêtes gens de leur entourage. Déjà les Voyageurs de Commerce ont essayé avec succès diverses méthodes, depuis la leçon entre quatre — z'yeux jusqu'à l'affichage, pour les distraits, de cartes du Sacré-Cœur sur les murs d'usines, d'hôtels, de magasins, de chantiers, de mou-
lins, etc. Et vraiment, ils ont constaté des mieux remarquables, chez notre bon peuple, qui jure sans y penser. Tel Voyageur en articles pour forgerons entend sacrer les flâneurs du village, qui ont rendez-vous à la forge. Il sort de ses échantillons une image, qu'il cloue bien à la vue : (( Vous êtes tous des Canadiens, vous autres? des catholiques ? Vous avez des enfants ? Regardez bien cette image, et quand Pun de vous jurera, montrez-la-lui du doigt, ça sujffira ! » Six mois après, le forgeron montrait au Voyageur l'image, toujours éloquente, et en demandait une provision pour d'autres endroits publics : (( Vous m'avez quasiment guéri : ça me gêne, devant le Sacré-Cœur; et, vous savez, il y a un grand mieux dans le village »...
Tel autre, sur la route de La Tuque, va s'asseoir avec des bûcherons qui jurent à tous les cinq ou six mots. Il s'insiiiue, les fait jaser de leurs affaires, de leurs familles, et leur demande s'ils sacrent comme cela devant leur mère ou leurs enfants? Ces bons gaillards répondent qu'il n'y a pas de danger, mais qu'au dehors, ils hurlent avec les loups : ça part tout seul. — « Tenez, clouez cette carte dans votre camp, ça vous y fera penser )). Ils en demandent d'eux-mêmes une douzaine pour les cabanes voisines, et descendent de bonne humeur, décidés à se corriger et à aider les autres.
Un tel a guéri tout un atelier de trente hommes à faire payer un sou d'amende par juron; et ils sont fiers : « Il y a un mois, je payais trente sous par jour, et aujourd'hui je m'en tire avec deux sous. »
Tel autre descend du train et demande un cocher qui ne blasphème pas. Maintenant on le reconnaît et chacun crie en l'apercevant : « Moi, monsieur, je ne sacre pas ! »
De grâce tous, au nom de la bonne éducation française, par respect pour notre langue et pour notre foi, guérissons notre peuple de ce vice épouvantable, cent fois pire que les
anglicismes et les bouches molles, et balayons de chez nous
cette atrocité que Dieu réprouve et qui fait perdre les
batailles. ^
Respectons notre langue et faisons-la respecter. C'est probablement dans la conquête du français officiel que les Voyageurs ont le plus heureusement travaillé. Outre les enquêtes, vœux ou protestations, c'est par l'action directe que leurs services ont eu le plus d'effet.
h' Action française sl publié naguère certains communiqués de luttes et de victoires. La besogne se continue plus rapide, car, aujourd'hui, à peu près tout le monde s'en mêle. Nous avons subi trop longtemps un traitement de Ruthènes, dont nous ne voulons pas dans l'Ontario, et que nous endurions ici, au cœur de la Nouvelle-France, où les visiteurs pénétraient sans s'apercevoir qu'ils fussent sortis des provinces anglaises ou des États-Unis. Aujourd'hui ce n'est pas parfait, mais le mieux est sensible : les employés sont presque tous bilingues sur les chemins de fer nationaux de Cochrane à Campbellton et même à Moncton, puis de Québec aux frontières sud et sud-est, car toutes les lignes ont été faites, et même le Maine Central, qui court quarant^e milles dans Compton, publie des horaires français.
Il a fallu parfois employer les grands moyens, faire fâcher, puis faire sauter nombre de conducteurs et de vendeurs de billets : plusieurs unilingues refusent maintenant des positions dans Québec et obtiennent la faveur d'aller vivre sous un ciel meilleur. Les anecdotes épiques fourmillent. Un conducteur fait le matamore devant un Voyageur qui n'entend pas le Tickets, phase. La galerie s'amuse énormément. Le Voyageur, froid comme glace, griffonne sur son calepin. La scène change : — « Vous n'avez pas l'intention de me dénoncer ? — « Oui, je l'ai ! Et vous allez voir lequel est le serviteur de l'autre, ici !
— « Ne faites pas cela; je vous prie de m'excuser; ma femme est canadienne-française, j'ai huit enfants. . .
— « Vous leur enseignerez le français, à vos enfants ! Je vous pardonne, mais vous avez insulté toute une race, faites vos excuses à tout le monde, ici. » Et, casquette à la main, honteux comme un renard qu'une poule aurait pris, le pauvre diable s'exécute : Gentle^nen, (( / heg your pardon. ))
Tel autre Voyageur, élevé dans un centre tropontarien, parle encore difficilement le français; mais son cœur vaut mieux que sa langue. Un jour, en descendant de Saint- Jérôme, il se suggestionne à froid, veut gagner sa victoire, tient tête au conducteur et se voit arrêter au Mile-End. Un bon Canadien de détective lui demande pourquoi il ne veut pas donner son billet ?
— « Je veux absolument le donner, ce billet, mais on ne me l'a pas demandé. Le conducteur a fait le tour des Anglais, pas des Canadiens ! ... » Le ^brave sergent de ville sourit et relâche son homme, qui, lui, ne lâche pas son affaire et obtient en haut lieu une circulaire prescrivant le français sur tout le réseau québécois du Pacifique-Canadien.
Il y avait « quelque part en Nouvelle-France )), un kaiser à mettre à la raison : les Canadiens devaient se quêter des interprètes ou faire des contorsions de langue pour acheter leur billet. On défie un Voyageur, qui avait déjà obtenu la mise à pied du chef de gare de , d'obtenir quelque chose de ce tyranneau. La station est bondée : notre homme avise deu^ amis de Québec : « Je vais passer le premier, vous allez voir comment faire ...» Il demande, insiste, tient bon et contraint l'employé à recourir à un M. Lavoie, intelligent bilingue, qui pour cette raison n'était que manœuvre aux bagages : « Lévoy, corne hère ! » Lavoie arrive, saisit le chn d'œil des Voyageurs, expKque ingénument et retourne à ses ballots. Le deuxième se
présente, puis le troisième, et la scène se renouvelle à la grande confusion du vendeur de billets, qui a dans son bureau deux visiteurs officiels, et au grand amusement de la galerie, qui rigole et applaudit sans se gêner.
Sur le bateau qui conduisait au congrès de Chicoutimi, en juin 1919, quelques Voyageurs s'unjrent aux jeunes de TA.C.J.C. pour faire des représentations à la Canada Stea7nship Lines, qui n'a su répondre autrement qu'en modifiant les noms du St-Irénée et du Saguenay, je crois, en ceux de Cape Trinity et de Cape Diamond, noms inouis dans la géographie. Comme le mot d'ordre vient de Toronto, il s'agit d'organiser les offensives !. . . ^
Dans les hôtels on a marché à la conquête des menus bilingues. Il est presque honteux d'avouer que même chez nos compatriotes cela ne s'est pas fait tout seul. Il a fallu les menaces et même leur exécution pour réduire certains entêtés : « Monsieur, j'ai derrière moi sept cents Voj^ageurs qui payent bien : vous n'en verrez plus un seul digérer ici vos menus anglais ». Deux semaines plus tard, une lettre d'excuse apportait le menu désiré. En fait de journaux, on ne trouve souvent dans les salles d'attente et les salons de coiffeurs que là Police Gazette, des feuilles anglaises et nos gros quotidiens jaunes, phonographes reproducteurs des gazettes de New- York, qui nous préparent l'esprit aux magazines, au cinéma et à toute l'intoxication américaine.
— « Monsieur, vous nous servez bien à table, mais l'homme ne vit pas seulement de -pain ! Je voudrais un journal qui a du bon sens : avez-vous Le Devoir f L'Action catholique? Le Droit? Pensez-vous que je vais lire vos gazettes de pendaisons ? . . .
1 Au moment où ce tract va sous presse, on nous affirme, de la Canada Steamship, qu'il y a maintenant, sur ses bateaux, des menus bilingues. Dont acte. L'A.F.
— Le Devoir ne fait pas de faveur aux hôtels, et vous êtes seul à le demander.
— Qu'est-ce que vous chantez ? Tenez-vous un hôtel au rabais? Je vous abonne tout de suite, et plein prix. Vous allez voir si on va le lire »...
• Vous êtes le seul à le demander . . . Voilà la raison de notre faiblesse dans toutes nos réclamations; voilà qui explique comment, après cent soixante ans de vie au milieu de nous, les Anglais ne se donnent pas la peine de nous demander notre argent dans notre langue. Car, en fin de compte, est-ce le vendeur ou le client qui doit se mettre à la portée de Tautre ? Le pire ennemi du français, c'est le Canadien qui se met en quatre pour parler anglais; c'est le lâcheur, le lâche qui ne veut pas faire sa part de résistance ou de conquête; c'est le déserteur qui a horreur du sang, surtout du sien.
Les mois de vacances multipHeront bientôt les voyages ; les expériences, les réclamations, les protestations devront pleuvoir en grêle, de partout, tout le temps et partout. Certains groupes d'écoliers ont déjà montré comment peut tenir la jeune garde. Que tous y aillent de leur écot. Il ne s'agit pas d'être toujours désagréable et de se promener la verge à la main. Les procédés sévères, exaspérés, ne sont pas les moyens uniques ni usuels des Voyageurs de Commerce : ils sont de trop bonne race française pour cela. C'est plutôt par l'entregent, le gai compagnonnage et ce classique esprit de conversation que nous héritons du grand siècle qu'on peut acquérir des sympathies, redresser des idées, rendre moins sûrs d'eux-mêmes les fanatiques à préjugés. Sans se contraindre et sans ennuyer, il est possible de parler non-seulement pour parler, mais pour dire des choses, instruire et faire vouloir. Pas n'est besoin d'être une encyclopédie de connaissances utiles et unitiles.
il suffit d'être droit, d'avoir quelques idées fécondes et de la résolution. Les oreilles sont au plus offrant, au plus décidé parleur. Les mauvais apôtres ont tort de parler mal, mais cent fois raison de parler : le peuple n'écoute que celui qui parle, c'est du La Palisse. « On doit couper la main à ceux qui, ayant la vérité dans cette main, la ferment)),, disait quelqu'un, rééditant ainsi la comparaison évangélique de « la lumière cachée sous le boisseau )). Que nos mains à tous soient des mains qui sèment; et si le hasard des affaires, des vacances, de la vie nous promène à tous les coins de la province ou du pays, que nos mains sèment partout, inlassables et généreuses, afin qu'il germe et fleurisse de tous côtés des œuvres et des hommes.
J.-A. Bernier
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