Les vrais mystères de Paris
La calèche de Salvador roulait rapide le long delà grande avenue des Champs-Elysées, et pour seulement la suivre de loin , le cocher d'un cabriolet de régie était forcé de fouetter vigoureusement le cheval , assez bon cependant, attelé à son véhicule , ce que du reste il faisait sans peine, désireux qu'il était de gagner la récompense promise par celui qif il conduisait.
Il est presque inutile de dire que ce cabriolet
6 CHAPITRE LXlï.
de régie avait été loué par Beppo qui avait voulu acquérir la certitude que les renseignements qu'il venait de se procurer étaient exacts.
Salvador, étendu sur les coussins moelleux de sa calèche , fumait un cigare dont la fumée se perdait dans l'air en flocons bleuâtres.
— Mon édifice tremble sur sa base , se disaitil ; il serait peut-être sage de mettre, entre moi et ceux qui veulent absolument s'occuper de mes affaires , un espace difficile à franchir. »
La calèche s'arrêta devant une élégante maison de l'allée des Veuves : Beppo , bien certain alors que le cocher du marquis de Pourrières ne l'avait pas trompé , donna Tordre au sien de le conduire à la préfecture de police.
Toute la maison habitée par Silvia ( c'était chez elle que s'était fait conduire Salvador, qui voulait oublier quelques instants la vive inquiétude à laquelle avait donné naissance ce qui venait de se passer chez le juge d'instruction) élait sens dessus dessous ; le concierge avait abandonné son logement, les autres domestiques couraient çà et là comme des gens privés de sens.
f Ah! monsieur, dit une camériste à Salvador lorsqu'elle le vit entrer dans l'antichambre, quel affreux malheur ! madame la marquise...
— Qu'est-il donc arrivé à madame la marquise ? s'écria Salvador.
— Entrez , monsieur le marquis, répondit la camérisle , madame sera bien aise de vous voir; elle a déjà envoyé deux fois chez vous. »
La camérisle précéda Salvador qui entra dans la chambre de Silvia.
La marquise de Roselly était étendue sur une chaise longue; ses vêtements étaient en désordre; ses cheveux , ses sourcils et ses cils avaient été brûlés : le feu avait tracé sur son visage, sur son cou , sur ses bras des sillons profends et sanglants. Lorsque Salvador entra , un chirurgien était occupé à poser des bandelettes sur ses nombreuses plaies.
« J'ai du courage, monsieur, lui disait Silvia d'une voix rude et saccadée ; j'ai du courage , vous dis-jel répondez- moi donc avec sincérité : je resterai , n'est-il pas vrai , horriblement défigurée ?
— Je n'ai que l'espoir de vous empêcher de perdre la vue , répondit le chirurgien ; les traces du cruel événement dont vous avez été la victime doivent rester gravées sur votre visage.
— Malédiction! s'écria Silvia qui se leva de sa chaise malgré les efforts du chirurgien , et
s'approcha d'une glace. Malédiction! plus de cheveux, plus de sourcils, le visage couvert d'abominables cicatrices; ah ! je suis horrible.
— Qu'est-il donc arrivé ? dit Salvador au chirurgien.
— Un de ces événements malheureusement trop communs , répondit celui-ci ; madame la marquise, qui venait de cacheter une lettre, avait laissé près d'elle la bougie dont elle venait de se servir; les fenêtres étaient ouvertes , le vent fait voltiger près de la flamme une des pattes du bonnet de tulle dont elle était coiffée, elle s'enflamme , le feu se propage , madame la marquise perd la tête, vous devinez le reste. Elle aurait probablement perdu la vie si ses gens, attirés par ses cris, n'étaient pas venus à son secours. »
Silvia , qui dans son trouble n'avait pas remarqué Salvador , s'était rejetée dans sa chaise longue : elle demeura ^quelques instants immobile , et ne sortit de cette espèce de torpeur que pour demander si le marquis de Pourrières était enfin arrivé.
f Je suis ici , madame la marquise , lui dit Salvador.
— Que ne le disiez-vous ? s'écria Silvia d'une voix altérée et qui annonçait qu'une violente
colère grondait dans son sein. Relirez-vous tous, laissez-moi seule avec monsieur , dit-elle après quelques instants de silence. »
Les domestiques et le chirurgien s'empressèrent d'obéir à cet ordre. Le chirurgien sortit de Tapparlement en haussant les épaules; cette femme qui ne trouvait dans son cœur, au moment où elle venait d'êlre la victime d'un effroyable malheur , que des malédictions , ne lui inspirait pas la moindre pitié.
c Eh bien ! dit Silvia lorsqu'elle se trouva seule avec Salvador.
— C'est un bien grand malheur que celui qui vient de vous arriver; mais soyez-en sûre, il ne changera rien aux sentiments que vous m'avez inspirés.
— Je ne vous crois pas , vous ne voudrez pas traîner partout avec vous une femme horriblement défigurée : vous ne m'aimiez que parce que j'étais belle.
— La douleur vous rend injuste , ma chère Silvia , mais je crois que le moment est mal choisi pour nous quereller : des affaires pressantes m'appellent chez moi , je reviendrai près de vous lorsque vous serez un peu plus calme.
— Vous voudriez déjà être bien loin de moi ,
40 CHAPITRE LXÏI.
n'est-ce pas? Allez , monsieur le marquis , allez , je ne veux pas vous retenir plus longtemps ; lorsque j'aurai besoin de vous voir, je saurai bien vous faire venir.
— Écoutez-moi , Silvia , je suis las, à la fin, de ne vous voir ouvrir la bouche que pour entendre des menaces...
— Que je réaliserai , soyez-en sûr, si vous me donnez le droit de me plaindre de vous ; je n'ai plus rien à perdre maintenant.
— Je vous le répète , le moment est mal choisi pour nous quereller ; je vous laisse donc : demain , dans quelques jours , vous souffrirez un peu moins, je l'espère , et il est probable que vous serez plus raisonnable ; si vous désirez me voir, vous pouvez me faire demander. »
Salvador n'attendit pas la réponse de Silvia pour sortir de chez elle.
c Voilà, se dit-il lorsqu'il fut installé dans sa calèche, un concours de fâcheuses circonstances, et ce drôle qui vient , à ce qu'il prétend , de me rendre un important service. Qu'est-ce encore que cela? »
La calèche élait arrivée à la hauteur de l'arc de triomphe de l'Étoile : Salvador donna à son cocher l'ordre de s'arrêter.
FUITE. Il
« Descendez de votre siège, lui dit-il, et venez me donner l'explication de ce que vous m'avez dit dans la cour du palais de justice: surtoutsoyez bref. >
Le cocher s'empressa d'obéir, il s'approcha d'une portière et raconta à son maître ce qui s'était passé entre lui et Beppo.
i C'est bien, répondit Salvador après l'avoir écoulé avec beaucoup d'attention , vous avez bien fait de promettre à ce drôle qu'on lui payerait son œil plus même qu'il ne valait. Je n'aurais pas cru , se dit-il lorsque le cocher fut remonté sur son siège, que cet homme se serait contenté d'un peu d'argent ; il faut croire qu'il ne nous a pas reconnus. »
Après quelques tours dans la grande allée des Champs-Elysées, Salvador rentra chez lui.
< Madame la marquise vient d'arriver de la campagne, lui dit son valet de chambre qui était venu l'aider à descendre de voilure, et elle prie monsieur de vouloir bien prendre la peine de passer chez elle.
— Ma chère épouse arrive bien mal à propos, » se dit Salvador.
Et préoccupé de tout ce qui venait de lui arriver il mit dans sa poche, sans la lire , une
lettre que son valet de chambre venait de lui remettre.
il passa de suite dans l'appartement de Lucie.
« Je n'espérais pas, lui dit-il, le bonheur qui m'arrive aujourd'hui. Vous avez donc bien voulu, madame, vous rappeler que votre époux devait éprouver le désir de vous revoir ? »
Le reproche indirect que ces paroles paraissaient renfermer étonna singulièrement la pauvre Lucie.
« Je ne vous comprends pas , répondit-elle : je suis, il est vrai, restée assez longtemps près de mon amie, mais ce n'a été que parce que je voulais vous laisser la liberté de terminer les affaires qui vous retiennent encore à Paris ; si j'avais prévu que vous éprouviez le désir de m'avoir près de vous , depuis longtemps déjà je serais revenue.
— Pardonnez-moi, madame, je suis tellement contrarié que je suis peut-être injuste.
— Oh ! oui, bien injuste ; demeurer près d'un mois sans m'écrire ! j'étais inquiète ; je pouvais croire qu'il vous était arrivé quelque chose ; mais vous venez de me dire que vous étiez vivement contrarié; qu'est-ce encore?
— Oh ! rien, ou du moins peu de chose : quel-
FUITE. iS
qucs affaires que je ne puis arranger aussi vile que je le voudrais, de sorte que nous ne pourrons partir pour Pourrières que dans quelque temps.
— Il faut bien soulTrir ce que Ton ne peut empêcher ; du reste , le retard dont vous vous plaignez n'en est pas un dans ce moment ; je ne pourrais, en l'état où je suis, supporter les fatigues d'un long voyage, car celui que je viens de faire m'a pour ainsi dire brisée.
— C'est vrai , mon Dieu , vous êtes pâle , vos traits sont fatigués , et moi qui vous retiens ! reposez-vous , ma chère Lucie, demain , je l'espère, vous serez beaucoup mieux, et alors je vous dirai quel a été l'emploi de mon temps pendant votre longue absence.
— Je suis fatiguée, il est vrai, mais je ne suis pas malade; je suis, je vous l'assure, très-en état de vous écouter.
— Non, non ; j'ai à vous parler de chiffres, de mille choses arides qui en ce moment vous rompraient la tête ; demain... Je vais vous envoyer vos femmes. »
Salvador, bien aise de remettre au lendemain une explication à laquelle il n'était pas préparc , s'empressa de sortir de l'apparlcment de sa femme.
« Il est bon, se disait Lucie qui, le voyant marcher sur la pointe de ses pieds afin de ne pas faire de bruit , était singulièrement touchée de celle extrême prévenance ; il est bon ! »
Pauvre créature abusée !
Lorsqu'il fut dans son appartement, Salvador se rappela la lettre qui lui avait été remise par son valet de chambre lorsqu'il était descendu de voiture ; il la prit dans sa poche ; alors seulement il remarqua la forme insolite de son enveloppe , la grossièreté du papier sur lequel elle était écrite et la mauvaise orthographe de sa suscription.
« Je ne reçois pas souvent de pareilles missives, dit-il après l'avoir décachetée ; est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle que celle-ci va m'apprendre? >
Voici ce que contenait cette lettre :
« Mon cher Rupin,
« Le dabe (i) Juste, à qui je coque (2) cette babillarde (5), me fait la promesse qu'il te la fera tenir.
c Tu m'as tant fait affurer d'auber (4) et tu
(1) Père— (2) Donne.—(ï*) Lettre— (4) Gagner de l'argent.
ei m;. *o
t'es toujours si choueltement (■) conduit envers mézigue (2), que je ne veux pas négliger l'occasion de te rendre un important service.
1 Tu as sans doute appris que par une chouette sorgue (3) la rousse (4) est aboulée (5) à la taule (e), et que comme un macaron (7) avait mangé le morceau sur nouzailles (s) et bonni(\)) le truc (10) de la planque (h), tous les fanandels (12) avaient été servis (13). Grâce à l'obligeance d'un vieux fagot (14) qui s'élait fait raille (15) pour morfiller (\q) et auquel j'ai collé dix mille balles (17) dans Varguemine (ts), j'ai pu me cavaler (19) , et, à c'te plombe (20) , je suis si bien planquée (21) , que je ne crains ni cognes (22), ni griviers (23), ni railles (24), ni quart-d'œil (25), ni gerbiers (20).
c Je voudrais bien que tous les chouettes zigues (27) qui m'ont fait affurerdu pèze (2s) puis-
(1) Bien, — (2) Moi. — (3) Belle nuit. — (4) Police. — (5) Venue. — (6) Maison. — (7) Traître. — (8) Nous avait dénoncés.— (9) Fait connaître. — (10) Secret. — (11) Cachette. — (12) Camarades. — (13) Arrêtés. — (14)Forçat. — (15) Mouchard. — (16) Manger.— (17) Donné dix mille francs. •— (18) Main. — (19) Sauver. — (20) A cette heure. — (21) Cachée. — (22, Gendarmes. — (23) Soldats. — (24) Mouchards. — (25) Commissaire de police. — (2G) Juge*. — (27) Bons enfants. — 28) Gagner de l'argent.
10 CHAPITRE LXIf.
sent en dire autant; malheureusement il n'en est pas ainsi, et j'ai bien le taffelas (i) d'entendre dire bientôt que tous ceux qui rigolent (2) encore à Pantin (3) viennent d'être fourrés dans Vtas de fièvres (.4), car il est probable que ceux qui viennent d'être servis (5) vont 8e mettre à table (e) et manger sur V orgue de leurs fanandels (1). Les pègres (s) à cY heure n'ont plus de probité.
« C'est pourtant toi, mon pauvre Rupin, qui es la cause de tout ça.
« Voici comment :
€ Tu n'as pas oublié cïescarpe (9) qui , après avoir voulu buter (10) une largue (a) sur le pont au Change, se jeta à la lance (12) pour échapper à la poursuite de Yabadis (13) et que tu fis <?nquiller (ia) chez mézigue (15) au moment où il allait être paumé (16) ; eh bien ! mon garçon t c'est à ce gueux- là que nous devons tous nos malheurs. Il y a quelque temps qu'il vint me trouver, il me conta un las de boniments (n) ;
[i\ Peur. — (2) S'amusent. — (3) Paris. — (4) Prison
(5) Arrêtés. — (6) Faire des révélations. — (7) Dénoncer leurs camarades. — (8) Voleurs. — (9) Assassin. — (10) Tuer. — (11) Femme. — (12) Eau. — (13) Foule. — (14) Entrer. — (15) Moi. —(16) Pris. — (17) Contes.
il me dit qu'il venait de travailler (1) en cambrouze (a) avec des ouvriers (s) qui venaient de tomber malades (4) ; qu'il était parvenu à se cavaler (5) et qu'il voulait goupiner (e>) à Pantin (-) : il fit si bien que je lui accordai toute ma confiance ; je le présentai aux amis, enfin je le traitai comme s'il avait été mon môme (h).
« Eh bien ! sainte daronne du mec des mecs (o), c'était un raille (10).
« C'est un fanandel (it) de Fan fan la Grenouille, Poil- aux Lèvres y un vieux pègre (12) qui est de la boutique (13), qui m'a appris tout cela ; il a même ajouté que l'on disait à la cicogne (u) que Beppo (c'est le nom du macaron) (1 5) avait juré qu'il ne se résiderait que lorsqu'il serait parvenu à mettre entre les mains des gerbiers (ig) le grand Richard , le Provençal et loi.
c Tu feras, mon garçon, de l'avis que je viens de te donner, l'usage que tu voudras; si tu es aussi bien caché que je le suis, tu peux rester à Pantin (17) ; mais s'il n'en est pas ainsi, je te
(1) Voler. — (2) Campagne. — (3) Voleurs. — (4) D'être arrciés. — (5) Sauver. — (G) Voler. — (7) Paris. — (8) Enfant, — (9) Mère de Dieu. — (10) Mouchard. — (11) Camarade. — (12) Voleur. — (13) Police. — (14) Préfecture de police. (1-5) Traître. — (16) Juges. — (17) Paris.
conseille de filer au plus vile, car il paraît que ce Beppo, tout rousse (ï) qu'il est , est un solide luron , et que c'est plutôt parce qu'il t'en veut que pour gagner de l'argent qu'il s'est mis h faire servir (2) les amis.
« Adieu, mon cher Rupin, tu n'entendras probablement plus parler de moi, car je vis toute seule comme un vieux loup , et pour mieux cacher mon jeu, je me suis faite dévote, je vais même à confesse. C'est drôle, n'est-ce pas? Eli bien! lu ne me croiras pas, et pourtant c'est vrai, mon confesseur est un si brave homme, il parle si bien de toutes les loffïludes (3) de la religion, que j'ai quelquefois l'envie de prendre au sérieux tout ce qu'il me dit , et de lui faire une vraie confession , afin d'obtenir une bonne absolution. Du reste, j'ai rehgracié (4) : je n'ai pas envie de finir mes jours au collège (5), ce qui pourrait bien m'arriver si je me laissais prendre.
« Ah! si j'avais tant seulement auprès de moi ma pauvre petite INichon !
« Adieu encore une fois, mon cher Rupin! Rappelle-toi quelquefois
« Colette Comtois y dite Sans-Refus. »
(1) Mouchard. — (2) Arrêter. — (3) Relises. — (4) Je suis devenue honnête. — (S) En prison.
frUlTE. 19
î Vieille folle ! se dit Salvador après avoir achevé la lecture de cette lettre qu'il déchira en mille petits morceaux qui furent jetés au vent ; vieille folle 1 si je savais où te trouver , je te porterais l'adresse de là fille , car je serais à l'heure qu'il est bien aise d'être débarrassé d'elle. >
La lettre qu'il venait de recevoir fit faire à Salvador des réflexions sérieuses et dont nos lecteurs ont déjà sans doute prévu le résultat.
« Si le marquis de Pourrières ne quitte pas aujourd'hui son hôtel , se disait -il , il est probable que demain matin il sera arrêté , puis on le confrontera avec tous ceux qui sont déjà en prison , et de ces confrontations , et de mille autres circonstances qu'il est impossible de prévoir, il est à peu près certain qu'il résultera la preuve que le susdit marquis est tout simplement un pègrede la haute (i). Mais , supposons un instant que j'échappe à ce premier danger, l'affaire du jeune Fortuné n'est-elle pas grosse d'une foule d'orages? Je ne puis décidément tenir tête aux dangers qui me menacent : il ne me reste qu'un seul parti à prendre , celui de fuir pendant qu'il en est temps encore et de laisser s'arranger comme
(!) Voleur du grand genre.
ils l'entendront les gens qui vont rester derrière moi...
« Mais Silvia! Elle est bien laide maintenant... puis-je me charger d'une femme dont le visage, couvert d'horribles plaies , attirerait sur moi tous les regards? oh non ! Je vais l'avertir de se tenir sur ses gardes , c'est tout ce que je puis faire pour elle. »
Salvador écrivit ces quelques mots qu'il fit de suite porter à la marquise de Roselly.
« Ma chère Silvia ,
€ Un grand danger me menace. Je suis forcé de fuir, lâchez d'en faire autant; nous nous retrouverons probablement plus tard. Adieu.
« A. de P. V
« Oh! destin, voilà de tes coups! quitter un si bel hôtel, de si bonnes terres, de si magnifiques chevaux, c'est dur, mais qu'y faire?... La France , après tout , n'est pas le seul pays dans lequel il soit possible de vivre et de se procurer tout ce que je vais perdre , lorsque comme moi on possède tout ce qu'il faut pour réussir dans
le monde, les dehors d'un homme distingué, de l'audace et une conscience peu scrupuleuse ! »
Salvador était un de ces hommes qui , dès qu'ils ont pris une détermination , l'exécutent: qualité précieuse et qui n'est malheureusement possédée que par un très-petit nombre d'individus ; il sonna ; son valet de chambre répondit de suite à cet appel.
i Vous allez de suite , dit-il , conduire Cerbère à mon pavillon de Choisy-le-Roi ; ne le fatiguez pas surtout; je veux que demain à la nais sance du jour il soit en état de se mettre en route. >
Salvador , après avoir successivement donné à tous ceux de ses domestiques , dont la présence pouvait le gêner, des ordres qui devaient les tenir éloignés de l'hôtel pendant plus de temps qu'il ne lui en (allait pour l'exécution de ses projets, prit dans sa garde-robe un portemanteau de voyage, qui avait appartenu à Roman, dans lequel il pût faire entrer toute l'argenterie de la maison et tous ses bijoux : ce soin pris, il passa chez sa femme.
Lucie, que le petit voyage qu'elle venait de faire avait extrêmement fatiguée, s'était mise au lit dès que Salvador était sorti de son appartement. Elie dormait profondément. Les derniers
rayons dû soleil , amortis par les rideaux de soie pourpre qui garnissaient les fenêtres de sa chambre à coucher , tombaient d'aplomb sur son joli visage , qu'il fallait chercher au milieu d'un flot de dentelles, ravissant tableau auquel Salvador ne daigna seulement pas accorder un regard , pressé qu'il était d'accomplir le dessein qui l'avait amené chez Lucie.
Il traversa la chambre à coucher en marchant sur la pointe de ses pieds , et entra dans la petite pièce décorée et meublée comme celle qui existait naguère à l'hôtel de Neuville , et qui servait à Lucie de boudoir et de cabinet de travail.
Il s'arrêta devant un petit meuble dans lequel sa malheureuse femme avait l'habitude de renfermer ce qu'elle possédait de plus précieux: il était fermé* mais ce léger obstacle n'arrêta pas Salvador , qui avait eu le soin de se munir d'un petit trousseau de fausses clefs.
Le petit meuble fut ouvert; il renfermait tous les bijoux de Lucie, une parure de rubis et d'opales , présent de madame de Villerbanne , une autre de perles, offerte par M. de Neuville peu de temps avant son départ pour l'Algérie , un collier d'assez beaux diamants qui avait appartenu à sa mère, quelques belles émeraudes , un
saphir monté en broche , deux beaux camées antiques formant bracelet, une petite montre, chef-d'œuvre inappréciable de Bréguet , entourée de pierres précieuses de diverses couleurs.
Tous ces bijoux éiaienl renfermés dans plusieurs petites boîtes de maroquin; Salvador les mit pêle-mêle dans les diverses poches de son habit, puis il remit avec soin chaque boîte à sa place et referma le meuble.
Lucie venait de s'éveiller lorsqu'il sortit de la pièce dans laquelle il venait de commettre ce vol, le plus infâme peut-être de tous ceux qu'il avait commis jusqu'à ce jour.
« Comment ! dit-elle à son mari, vous étiez dans ma chambre?
— Je voulais vous demander si vous vous trouviez un peu mieux; mais lorsque je suis entré , vous dormiez d'un si bon cœur que je n'ai pas eu le courage de vous éveiller; je suis alors entré dans votre boudoir , où je suis resté à lire jusqu'à présent. *
Lucie était bien loin de prévoir que son mari, au moment où il lui prodiguait les témoignages de la plus vive tendresse, se disposait à l'abandonner et qu'il venait de commettre un crime dont elle était la victime; elle crut donc devoir le
remercier de sa sollicitude, el comme il était déjà tard et qu'elle voulait se lever pour dîner, elle le pria de la laisser seule un instant.
« Je suis désolé de ne pouvoir vous tenir compagnie, lui répondit Salvador ; mais , ne sachant pas que j'aurais aujourd'hui le bonheur de vous posséder, j'ai pris un engagement auquel je ne puis manquer.
— A ce soir , en ce cas , » dit Lucie en présentant sa main à son mari.
Salvador prit la main delà femme qu'il venait de dépouiller et la serra affectueusement entre les siennes.
« A ce soir , dit-il à Lucie, à ce soir, i
Laure , on le voit , se conformant à la détermination qn'ellc avait prise de concert avec son mari, n'avait pas appris à son amie ce qu'elle savait sur le compte de Salvador.
Celui-ci , dès qu'il fut sorti de l'appartement de sa femme , envoya un domestique chercher une voiture de place , dans laquelle il fil porter son portemanteau. Il quitta cette voiture, rue Sainl-Dominique-d'Rnfer , à la porte de l'usurier Juste, auquel il vendit tout ce qu'il avait apporté avec lui.
Le vieil arabe , sachant que son client était
forcé de s'expatrier, 8e montra un peu plus raisonnable qu'il ne Tétait ordinairement ; il voulut bien se contenter d'un bénéfice probable de vingtcinq pour cent. 11 remit donc à Salvador une somme de trente mille francs en billets de banque ; cette somme , avec ce qu'il possédait déjà d'argent comptant, formait un total d'environ cinquante mille francs.
11 faisait tout à fait nuit lorsque Salvador sortit de la maison de l'usurier : un cabriolet de place, qu'il prit près de la grille du Luxembourg, le conduisit à l'embarcadère du chemin de fer de Paris à Orléans.
Quelques minutes après, il arrivait à Cboisyle-Koi , et s'enfermait dans le pavillon des Gardes ; il envoya à l'auberge le domestique qui avait amené le cheval , en lui donnant ordre de l'y attendre jusqu'au lendemain midi ; il voulait qu'il ne retournât à Paris que lorsque lui-même aurait depuis longtemps déjà quitté Choisy-le- Roi.
Salvador, dans la prévision d'un malheur possible, faisait déposer entre ses mains, par ses domestiques , les divers papiers dont ils étaient porteurs ; il passa une partie de la nuit à préparer pour son usage tous ceux qui lui étaient
nécessaires; il lava un passe-port, un acte de naissance , un certificat de libération ; il remplit ensuite ces actes d'indications applicables à sa personne ; nous devons ajouter que ces diverses opérations furent faites avec un tel soin et une si merveilleuse adresse , que les pièces falsifiées auraient supporté victorieusement l'examen de l'œil le plus exercé.
A la naissance du jour , il renferma dans son portemanteau ce qu'il trouva au pavillon de linge et d'habits ; il sella son cheval et glissa dans ses fontes une paire d'excellents pistolets ; il avait coupé sa barbe , ses moustaches et ses favoris , et s'était couvert d'habillements beaucoup plus simples que ceux qu'il portait la veille.
lise mit en route.
« Le marquis de Fourrières n'existe plus , se dit-il lorsqu'il eut laissé derrière lui le pavillon qu'il venait de quitter ; le diable protégera sans doute Louis Rousseau , commis voyageur de la maison Biot et compagnie, de Marseille ; il doit bien cela à un de ses futurs hôtes. >
XLIIÏ
Il fait nuit, le ciel est sombre, un brouillard épais enveloppe l'atmosphère , une pluie fine et pénétrante tombe depuis plusieurs heures : le vent déjà froid se fraye un passage à travers les rameaux presque dépouillés des grands arbres du bois de Bougeaux.
Dans un fourré de ce bois, voisin de la grande route, sont rassemblés quatre individus de mauvaise mine : ils sont assis ou couchés sur un amas de feuilles sèches, et parfaitement à l'abri de la
28 CHAPITRE XLlIï.
pluie; car les branches des arbres qui composent le fourré, entrelacées les unes dans les autres, forment au- dessus de leurs têtes une sorte de toit qu'ils ont rendu impénétrable, en étalant dessus plusieurs de ces limousines dont se servent les rouliers et les marchands colporteurs.
Nous engagerons ceux de nos lecteurs qui désireraient connaître la physionomie et le costume de ces quatre individus, à relire le premier chapiire du cinquième volume de cet ouvrage. Ces individus sont, en effet, les habitants mâles de la Maison des Voleurs: leur conversation que, par suite de cet heureux privilège que possèdent tous les romanciers (nous ne voulons pas faire une exception , même en faveur de M. Emile Marco de Saint-Hilaire , qui raconte si bien à ses lecteurs ce que Napoléon disait lorsqu'il était tout seul), nous pouvons écouter sans courir le moindre risque, nous apprendra une foule de choses qu'il est nécessaire que nous sachions.
« Il commence à hlrevert (1), dit Jean-Louis, le fils de Biaise le Petit-Christ dit Sans-Pitié.
— C'est vrai, tout de même, répondit le jeune homme imberbe qui portait un costume de gar-
(I) Froid.
çon meunier lorsque nous le rencontrâmes pour la première fois dans la Maison des Voleurs; si vous le voulez, nous allons nous la donner (i). Nous serions mieux, je crois, devant un chouette rifle (a) que dans ce sabri (3) où il fait plus noir que dans la taule du raboin (4).
— Va comme il est dit, ajouta en se levant le grand bas Normand.
— Voilà comme vous êtes tous, tas de propres à rien ! s'écria l'affreux chaudronnier ambulant, vous n'avez point tant seulement la patience d'attendre un brin, il vous faut de la besogne toute mâchée, n'est-ce pas?
— Si encore on avait l'espoir de faire queuque chose, répondit le meunier, on attendrait sans renauder (5).
— Nous ne rencontrerons pas seulement un ferlampier (g) sur la trime (7), reprit le bas Normand, il fait un temps à ne pas mettre un cogne (s) dehors. »
Jean -Louis, dont 1 observation intempestive avait provoqué toutes ces observations, s'était étendu sur le tas de feuilles sèches qui lui ser-
(l) Parlir. — (2) Bon feu. — (3) Bois, — (4) La maison du diable. — (5) Se plaindre. — (6) Misérable. — (7) Route. - - (8) Gendarme.
vioo(.o. — r. x«. 3
30 CHAPITRE XLlIl.
vait de siège et avait pi is le parti de s'endormir. « Faites comme Jean-Louis, dit le chaudronnier, pioncez ( 1) si vous vous ennuyez; mais puisque le mec (2) nous a donné Tordre de l'attendre ici, nous devons lui obéir.
— Eh ben! on lui obéira, v'ià lout , nous verrons ce que ça nous rapportera , répondit le bas Normand.
— Peut-être plus que vous ne pensez , mes enfants, » dit, en entrant dans le fourré qui servait de retraite aux quatre bandits, un homme dont les vêtements ruisselants d'eau et le visage coloré annonçaient qu'il venait de faire une longue course.
C'était Biaise le Petit-Christ dit Sans-Pitié.
€ Il va passer tout à l'heure par ici , conlinua-t-ii, un pilier de paquelin (5), qui Irimarde à gaye (4), qu'il ne faut pas manquer. J'étais avec lui à la dînée au lapis (5) de la Grange-la-Prévôté, lorsque les cognes (h) sont venus lui demander ses escraches (7) , et j'ai remarqué que son jiloyant (s) était plein de lailbins iï allègue (9).
(1) Dormez. — (2} Maître. — (3) Commis voyageur. — (4) Voyage à cheval. — (5) A l'auberge. — (G) Gendarmes. — (7) Papiers de sûreté. — (0) Portefeuille. — (9) Billets de banque.
J'ai pris les devants pendant qu'il faisait ferrer son gré (1), il ne peut larder.
— Eh ben ! s'écria d'un air triomphant le chaudronnier, si le chopin (2) est chouette (5), à qui le devrez-vous ?
— A toi, parbleu! répondit Jean-Louis qui mettait de nouvelles capsules à des pistolets qu'il venait de sortir de sa poche.
— Pourvu que le pilier de paquelin ne nous fasse pas faux bond ! ajouta le meunier.
■ — Il n'y a pas de danger, reprit Biaise le Petit-Christ , il veut absolument arriver ce soir a Melun, et pour se rendre dans celte ville il n'y a pas d'autre chemin que celui-ci.
— Bravo ! mec (4) , bravo ! s'écria le bas Normand, faisons-lui son affaire et renquillons à la taule, je cane la pégrenne (5) et j'ai hâte de me trouver devant un chouette rifle (fi).
— Hélas ! mes pauvres enfants , répondit Biaise le Petit-Christ d'un air profondément affligé , lorsque nous aurons maquillé (7) celle affaire et partagé le chopin (s) , il faudra que nous nous séparions peut-être pour un bon bout
(1) Cheval.— (2) Vol.— (3) Bon.— (4) Maître— (5) Rentrons à la maison, je meurs de faim. — (6) Un bon feu. — (7) Fait. — (8) Vol.
32 CHAPITRE XLIIÎ.
de temps; le condé (1) de Nanterre et un quart-* tïœil (*i) , suivis d'un Irèpe (s) de cuisiniers (4), sont aboulés (5) ce matois (e) à la taule (7) ; ma pauvre largue (h) , Pacifique et la Vierge- Noire , ont été servies (9) et conduites dans le castuc de Versigot (m) : Ton a établi une souricière (11) au lapis (12) du Bienvenu; avez-vous envie d'aller vous fourrer dedans?
— Non , parbleu ! dirent à la fois les quatre bandits.
— En v'ià un de malheur ! ajouta Jean-Louis; si la daronne (15) et les frangines (u) allaient se mettre à table (10)!
(1) Le maire. — (2) Commissaire de police. — (3) D'une foule. — (4) Agents de police. — (5) Venus. — (6) Malin. — (7) Maison. — (8) Femme. — (9j Arrêtées. — (10) La prison de Versailles. — (11) Lorsqu'elle suppose qu'une maison sert de retraite à des malfaiteurs, ou qu'elle appartient à un receleur, la police y établit plusieurs agents qui sont chargés d'arrêter tous ceux des individus qui s'y présentent dont les allures suspectes peuvent justifier cette mesure; c'est ce qu'on appelle établir une souricière. Cette ruse, que tous les voleurs connaissent , réussit cependant presque toujours ; il ne vient que rarement à celui qui va visiter un ami ou vendre à un receleur l'objet , quel qu'il soit, qu'il vient de voler , la pensée de prendre préalablement quelques renseignements dans les environs ; les malfaiteurs sont , grâce à Dieu , les gens les plus imprévoyants qu'il soit possible d'imaginer. — (12) A l'auberge. — (13) Mère. — (14) Sœurs. — (15) Faire des révélations.
— Il n'y a pas de danger, ma largue m'a trop à la bonne (1), et mes gozelines («) ont été trop bien élevées , pour qu'une pareille infamie soit à redouter : du reste nous ne sommes pas encore si malades (3) que nous ne puissions en revenir ; on n'aura rien trouvé à la taule (a) qui soit de nature à nous compromettre, et pour peu que des parrains (5) ne viennent pas leur coquer un redoublement de fièvre (e) , ma largue (i)et mes gozelines se tireront de ce mauvais pas.
— En ce cas elles sont de la fêle (s), dit Jean- Louis; il n'y aura pas de parrains (?>) , puisque nous avons pris la louable habitude de refroidir (10) tous ceux que nous grinchissons (m).
— Il ne faut jurer de rien; je crois que nous avons été donnés (12) par le chêne (\?>) qui s'est esgaré (u) de cbez nouzailles (15) avec mes frusquins (iô), et qui nous a laissé le pot (n) et
(1) M'aime trop. — (2) Filles. — (3) Compromis. — (4) Maison. — (5) Témoins, -r- (G) Donner de nouvelles forces à l'accusation qui pèse sur elles. — (7) Femme. — (8j Hors de péril. Ainsi que nous l'avons déjà dit, les divers mots qui composent le jargon argotique empruntent souvent un sens aux mots de la langue usuelle qui les précèdent ou qui les suivent — (9, Témoins. — (10) Tuer. — (U) Volons. — (12) Dénoncés. — (13, Homme. — (14) Sauvé. — (13) Nous. — (16) Habits. — (17) Cabriolet.
3 4 CHAP1TRK XLIÏI.
le gaye (i), dont nous avons eu tant de peine à nous débarrasser. »
Biaise le Petit-Christ ne se trompait pas; c'était, en effet, à Servigny qu'était due l'arrestation de la femme et des deux filles de ce scélérat. Peu de temps après l'entretien qu'il avait eu avec l'abbé Reuzet , il avait adressé à ïa police une relation détaillée de tout ce qui lui était arrivé dans l'auberge du Bienvenu, qu'il terminait en disant que, bien qu'il ne la signât pas, on ne devait pas moins la prendre en considération , attendu qu'il n'omettait cette formalité que parce qu'il était sur le point de faire un voyage qu'il ne pouvait remettre; que, du reste, une perquisition dans cette auberge amènerait probablement la découverte du cheval et du cabriolet qu'il avait été forcé d'y abandonner (il en donnait une description exacte et minutieuse), ce qui prouverait qu'il n'alléguait que des faits vrais, dette dénonciation provoqua une première descente de la police à l'auberge du Bienvenu ; mais comme, ainsi qu'on l'a vu , le premier soin de Biaise le Petit-Christ, lorsqu'il s'était aperçu que celui qu'il prenait pour un agent de police
(1) Cheval.
élait parvenu à se sauver, avait élé celui de faire disparaître le cheval et !e cabriolet , on n'avait pas trouvé clans cette auberge , signalée comme un repaire de malfaiteurs, un seul objet qui fût de nature à compromettre ses habitants qui jouissaient d'ailleurs d'une si bonne réputation que Ton n'avait pas osé les arrêter, n'ayant après tout contre eux qu'une dénonciation anonyme qui pouvait êire attribuée à la haine cachée d'un ennemi.
Un fait cependant enlevait à celte conjecture la plus grande partie de ses probabilités : les habitants de l'auberge du Bienvenu pouvaient, il est vrai, avoir un ou plusieurs ennemis (qui n'en a pas?), mais ces ennemis devaient, comme eux, appartenir aux classes populaires, et la dénonciation qui les concernait était écrite avec tant de soin et en de si bons termes, elle était accompagnée de considérations d'un ordre si élevé , qu'elle était évidemment l'œuvre d'une personne ayant reçu une brillante éducation ; de là à conclure que celte personne appartenait à la meilleure compagnie , il n'y avait pas loin , c'est ce que l'on fit; et, pour ménager à la fois tous les intérêts, il fut décidé que l'auberge du Bienvenu serait surveillée avec le plus grand soin , et que
56 CHAPITRE XLIH.
Ton n'agirait que si quelques faits nouveaux survenaient.
Celle détermination était sage; malheureusement un accident qui ne pouvait être prévu empécha d'abord les bons résultats qu'elle devait produire.
On ne trouve, en France, que très-peu d'honnêlcs gens qui se résolvent à servir la police (c'est pourtant , suivant nous, une belle mission lorsqu'elle est consciencieusement exécutée, que celle qui consiste à mettre dans l'impossibilité de nuire à leurs concitoyens les hommes qui bravent ouvertement les lois primordiales qui régissent toutes les sociétés civilisées) ; elle est donc forcée d'accorder sa confiance à des gens pour la plupart très-peu scrupuleux (il est bien entendu que nous ne parlons ici que des individus qui occupent les derniers degrés de l'échelle); ces gens-là servent bien tant qu'ils y trouvent leur compte , mais comme, grâce aux sots préjugés auxquels nous obéissons tous sans nous en douter, leur métier ne leur rapporte ni considération ni grand profit, ils ne lui sont pas attachés, et lorsque l'occasion de faire ce qu'ils nomment une bonne affaire se présente, ils ne la laissent pas s'échapper; aussi des transactions semblables
à celle survenue entre Fnnfan la Grenouille et la mère Sans-Befus sont beaucoup moins rares qu'on ne le suppose : on a donc presque toujours tort lorsque Ton accuse la police d'impérilie ou de négligence ; il serait beaucoup plus juste peut-être de dire qu'elle a été trompée par les agents auxquels elle avait accordé sa confiance.
Biaise le Petit-Christ traversait le village de Nanterre pour se rendre chez lui , lorsqu'il fut abordé par un individu , porteur d'une de ces physionomies caractéristiques qui indiquent de suite à l'œil de l'observateur la profession de celui auquel elles appartiennent.
« Vous ne me remettez pas? dit cet individu au Petit-Christ.
— Si fait, parbleu ! répondit Biaise , qui venait de reconnaître un des hommes avec lesquels il avait travaillé lorsqu'il ne s'occupait encore que de contrebande, qu'es-tu donc venu chercher par ici ?
— Vous.
— Moi?
— Vous même. Écoutez, père Biaise, collez (t )-
(l) Donnez.
58 CHAPITRE XLIIf.
moi cinquante balles (i), et je vous coque (2) une médecine flambante (3).
— Coque la médecine , et si elle est si chouelle (4), eh bien! on verra.
— Pas d'ça, Lisette, casquez (5) d'abord. Je vous connais, vous êles marlou (0), mais je suis passé singe (*?).*
Le Petit-Christ tira de dessous sa blouse un sac de peau attaché à son cou par une forte lanière , dans lequel il prit dix pièces de cinq francs, qu'il remit à l'homme qui venait de l'aborder,
< Je suis de la cuisine (s), s lui dit cet homme après avoir empoché les cinquante francs ; et sans doute pour donner plus de poids à ses paroles, il tira de sa poche une carte coupée triangulairement et sur laquelle était imprimé un œil entouré de rayons.
« Est-ce cela que tu voulais réapprendre? je le savais.
— C'est possible ; mais ce que vous ne savez pas, c'est que je ne suis ici , avec plusieurs de mes camarades , qu'afin de voir tout ce qui se
(1) Francs. — (2) Donne. — (3) Un bon conseil, un avis salutaire. — (4) Bonne.— (S) Payez.— (G) Malin. — (7) Trèsmalin. — (8) De la police.
pérîpéth:. 39
passera aujourd'hui et les jours suivants dans une certaine auberge, à renseigne du Bienvenu, dans laquelle, à ce qu'on dit là-bas, vous maquillez (1) un tas dHrucs (s) assez drôles.
— Il y a de si méchantes gens , mon pauvre vieux.
— Que vous soyez ou non calomnié , je m'en bals l'œil; vous eles averti , je suis payé, le reste vous regarde. Adieu, père Biaise.
— Adieu, mon garçon. »
Le Petit-Christ (it son profit de l'avis qu'il venait de recevoir; aussi, pendant un laps de temps assez long, l'auberge du Bienvenu fut, de toules celles du pays, la plus sûre et la mieux tenue. On a deviné que Biaise, moyennant quelques écus, achetait chaque jour à son ancien camarade la communication des rapports qui le concernaient, et que, lorsque la surveillance cessa, il fut de suite averti.
Il recommença alors ses abominables pratiques.
Servigny, bien certain que, grâce à la relation adressée par lui à la police, les assassins avaient été mis dans l'impossibilité de nuire, ne s'occupa plus de cette affaire. Ce ne fut que peu de jours
(1) Faites. — (2j D'affaires équivoques.
40 CHAPITRE XLÏII.
avant les événements que nous venons de rapporter, que, passant par hasard en calèche devant la Maison des Voleurs, il reconnut, assises devant la porte principale, la mère et ses deux filles, Pacifique et la Vierge-Noire.
« Ou ma lettre n'a pas été reçue, ou on n'en a pas fait de cas parce qu'elle était anonyme, et peut-être que ces scélérats, encouragés par l'impunité, sacrifient tous les jours à leur cupidité de nouvelles victimes; il faut absolument qu'un pareil état de choses cesse , et cesse à l'instant même. >
Il alla trouver l'abbé Reuzet , afin de lui demander conseil.
« Je ne serai tranquille, lui dit-il, que lorsque ces scélérats auront été mis dans l'impossibilité de sacrifier de nouvelles victimes; il me semble que je suis le complice de tous les crimes qu'ils commettent ; cela est si vrai que, si vous ne pouvez m'indiquer un autre moyen, je suis bien déterminé, quoi qu'il puisse m'arriver, à me présenter moi-même à la police qui alors sera bien forcée d'agir. »
Le prêtre, qui avait attentivement écouté Servigny , lui serra la main , et se leva du siège sur lequel il était assis,
Î>ÉR1PÉTIË. 4 1
i J'ai trouvé un moyen, dit-il, un excellent moyen ; je suis même étonné de ne pas y avoir pensé plus tôt. >
Il ne voulut pas en dire davantage à Servigny, qu'il quitta de suite, pour se rendre à la préfecture de police.
L'abbé Reuzet était un de ces dignes prêtres comme il en existe encore un nombre beaucoup plus considérable qu'on ne le croit généralement, dont la réputation est basée sur une vie si pure, sur une si grande quantité de nobles actions, que les plus incrédules les croient, lorsqu'ils veulent bien se donner la peine d'affirmer un fait quel qu'il soit.
Dame Police n'est pas très- crédule de sa nature, et vraiment cela est fort heureux pour elle, on lui raconte bénévolement tant et de si singulières histoires ; cependant dès que l'abbé Reuzet lui eut donné l'assurance que la dénonciation qu'elle avait dû recevoir peu de temps auparavant (dénonciation dont l'auteur, forçat évadé, ne pouvait se faire connaître) ne contenait que des faits vrais, elle ouvrit les yeux et les oreilles, et il fut résolu que l'auberge du Bienvenu serait de nouveau mise à l'index.
Il s'agissait d'être enfin fixé sur la valeur mo-
èl CHAPITRE XLIII.
raie des habitants mâles et femelles de l'auberge du Bienvenu, de savoir d'où ils venaient, ce qu'ils faisaient, de remarquer tout ce qui se passait chez eux et de veiller, s'il y avait lieu , sur la vie des voyageurs qu'ils hébergeraient. Cette mission assez difficile fui confiée à un homme adroit et résolu, aux yeux duquel on fil luire l'espoir d'obtenir une très-belle récompense: c'était le meilleur moyen de l'engager à ne rien négliger de ce qui pouvait assurer la réussite de son entreprise. Cet homme, qui avait blanchi sous le harnais, ressemblait assez à ce brave rat dont parle quelque partie bon la Fontaine : nous ne savons s'il avait perdu quelque chose à la bataille, mais nous pouvons assurer qu'il avait en réserve plus d'un tour dans son bissac. 11 choisit quelques auxiliaires vertueux, puis il se procura un costume demi-bourgeois, demi-paysan, et à la tombée de la nuit il entra à l'auberge du Bienvenu , et après avoir déposé sur une table le bâton de cornouiller orné d'une lanière de cuir dont il était armé et une sacoche qui rendit un son métallique, qui fit tressaillir tous les nerfs auditifs de la femme et des deux iilles de Biaise le Petit-Christ, il demanda si on pouvait disposer en sa faveur d'un bon souper et surtout d'un bon lit : Mme Biaise,
toujours affable et prévenante, lui répondit, ainsi du reste qu'il s'y attendait, que tout ce que renfermait la maison était à ses ordres.
c Vous me rendez un important service, ma chère dame, répondit l'agent de police; je craignais d'être forcé d'aller jusqu'à Nanterre , ce qui m'aurait infiniment contrarié, car j'ai fait aujourd'hui une assez longue roule , et je vous avoue que je suis très-fatigué.
— Il y a de plus belles auberges que la noire dans le pays, répondit Mme Biaise, mais il n'y en a pas de plus propres et où les voyageurs soient plus en sûreté et mieux traités.
— Je n'en doute pas, madame; aussi, je vous prierai de vouloir bien me serrer cette sacoche qui renferme deux mille francs que j'ai apportés avec moi pour payer partie du prix d'une petite propriété dont je viens de faire l'acquisition ici près. >
Mme Biaise prit la sacoche et la renferma dans le bas d'une armoire dont elle offrit la clef au voyageur.
i Gardez cette clef, madame, répondit-il, elle est aussi bien entre vos mains que dans les miennes. »
Après ce petit incident , le voyageur ayant
manifesté l'intention de se retirer quelques instants dans la chambre qui lui était destinée, Mme Biaise, qui s'occupait des préparatifs du souper, donna Tordre à Tune de ses filles de l'y conduire; celle-ci, après l'avoir installé et lui avoir dit que Ton viendrait le prévenir lorsque le souper serait prêt, descendit l'échelle de meunier qui, de la salle commune de l'auberge du Bienvenu, conduisait aux chambres destinées aux voyageurs, et vint rejoindre sa mère et sa sœur.
« Je crois , leur dit-elle, que nous tenons le bon, \eflacul ( ) est plein de bille (-2) .-deux mille balles (5), ça ne se trouve pas tous les luisants (4) sous les arpions (5) d'un gaye (ô), n'est-ce pas ?
— Malheureusement, répondit la mère, mais il faudra les rendre, ces deux mille balles.
— Les rendre î ajouta Pacifique, eh ! pourquoi ça, s'il vous plaît ?
— Tu as donc oublié que le dabe (7), qui est allé balader (s) sur la trime (9) avec les fanandels (10), ne renquillera (n) pas cette sorgue (12), et qu'en décarant (13) il nous a recommandé la
(1) La sacoche. — (2) Argent — (3) Francs. — (4) Jours.
— (S) Pieds. — (6) Cheval. — (7) Père. — (8) Se promener.
— (9) Route. — (10) Camarades. — (11) Rentrera.— (12) ISuil.
— (13) Partant.
tHÊfelPÉTlB. 45
plus grande prudence ; et puis d'ailleurs ce niert (1) parait avoir de Yaloul (a), et c'est tout au plus si à nous trois nous pourrions lui faire son affaire.
— Laissez donc , dit la Vierge-Noire , nous le ferons picler (3) à la refaite de sorgue (4) , et lorsqu'il pioncera chenumenl (5), nous en ferons ce que nous voudrons.
— C'est possible , répondit la mère , mais la falourde engourdie (e) ?
— Eh bien, nous la garderons à la taule (7) jusqu'à l'arrivée du dabe (s). Hein ! il serait un peu content, ce pauvre birbe («), si à son retour nous pouvions lui coller les deux mille balles dans Varguemine (10).
— Certes, ajouta Pacifique, d'autant plus que nous avons perdu pas mal de temps , et que depuis que nous nous sommes remis à escarper les mézières (1 1), il ne nous en est pas tombé sous la poigne (12) un aussi chouette (13) que celui-ci.
(1) Homme. — > (2) Da courage. — (3) Boire. — (4) Souper.
— (15) Dormira bien. — (6) Le cadavre. — (7) A la maison.
— (8) Père. — (9) Vieux. — (10) Lui mettre les deux mille francs dans la main. — (11) Assassiner : mezière est un terme de mépris appliqué par les voleurs et les assassins à tous ceux qui n'cxeicent pas leur profession. — (12} Sous la main, à notre disposition. — (13) Bon.
vinocç.— t. xi. 4
— Voyons, daronne (i), laissez-vous tenter, dit la Vierge-Noire d'une voix câline, l'occasion est bonne , et puis , voyez-vous , il ne faut pas jeter à ses paturons (a) le bien que le mec des mecs (3) nous envoie.
— Il faut bien faire ce que vous voulez, mes momignardes (\) , répondit Mme Biaise; allons, c'est dit, on rebâtira (5) le sinve (6) ; il faut espérer que la daronne du grand Aure (7) nous protégera; mais la refaite (s) est prête, il faut mettre la carante (9) et aller dire au panlre (10) de descendre. >
Tandis que la conversation que nous venons de rapporter avait eu lieu dans la salle à manger entre Mme Biaise et ses filles, l'agent de police renfermé dans sa chambre n'avait pas perdu son temps ; il avait d'abord examiné avec soin les deux issues par lesquelles des assassins pouvaient s'introduire dans la pièce qu'il occupait, la porte et les deux fenêtres ; la porte , garnie de deux forts verrous, pouvait être fermée en dedans ; les
(1) Mère. — (2) Pieds. — (3) Dieu. —(4) Mes filles, mes enfants.— (5) Assassinera. — (6) Niais. — (7) La sainte Vierge , la mère de Dieu.— (}>) Le souper. — r9) La table. — ^10) Le niais, l'imbécile.
fenêtres, assez élevées au-dessus du sol, étaient toutes les deux garnies de forts barreaux.
« Jusqu'à présent, je ne vois ici rien de bien suspect, s'était— il dit après cet examen préalable: le voyageur enfermé dans celle chambre peut se croire , avec raison , parfaitement en sûreté ; ils n'entrent pas cependant par la serrure, ce n'est que dans l'Évangile que l'on voit des chameaux passer par le trou d'une aiguille. »
Celte judicieuse réflexion engagea l'agent à poursuivre le cours de ses recherches; il prit un pistolet dans une des poches de son pantalon, et il se servit de la crosse pour sonder les murailles.
Il eut bientôt découvert le secret du dossier mobile du lit, alors tout lui fut expliqué.
i Eh ! eh ! se dit-il, mais ceci me paraît fort ingénieux , et surtout irès-philanlhropique ; le voyageur, à l'aide de ce procédé, doit passer, sans trop souffrir, du sommeil à la mort: l'industrie fait vraiment tous les jours de nouveaux progrès, i
L'agent avait à peine achevé son examen et replacé chaque chose à sa place, que la Vierge- Noire vint le prévenir que le souper élait prêt.
c Je vais alors y faire honneur , répondit-il , si surtout vous voulez bien me faire le plaisir de le partager avec moi. »
48 CHAPITKE XLUI.
L'agent trouva dans la salle à manger une table couverte d'une nappe bien blanche, sur laquelle on avait déjà déposé un plat dont le fumet annonçait un ragoût délicieux.
i C'est irès-charilable , se dit encore l'agent, ces braves gens ne veulent pas que Ton commence le grand voyage avant d'être parfaitement lesté. Mais ne nous laissons pas amollir par les délices de Capoue, et surtout prions celte digne femme et ses deux aimables filles de m'aider à expédier ce souper, dont je ne prendrai ma part que si elles veulent bien le partager avec moi ; il faut être prudent. >
L'invitation de l'agent fut acceptée avec empressement, de sorte qu'il but et mangea sans éprouver la crainte qu'un soporifique se trouvât mêlé aux mets qu'il allait savourer.
Pendant le souper, les aimables hôtesses de Trotignon (ainsi se nommait l'agent de police) lui versaient du vin à plein verre: il vit de suite quel était le but qu'elles voulaient atteindre, mais comme il se savait capable de boire le contenu d'un tonneau sans en être plus ému, il n'eut pas besoin de se tenir sur ses gardes; seulement, après avoir fait honneur à quelques petits verres d'excellente eau-de-vie , il crut devoir simuler
une sorte de demi-ivresse ; enfin, il joua si bien son rôle, que les trois femmes, lorsqu'il quitta la table, regardaient l'affaire comme aux trois quarts faite.
Après le souper, il alluma une pipe qu'il alla fumer sur le pas de la porte : des gens qu'il connaissait bien se promenaient de long en large sur la roule; il leur fit quelques signes auxquels ils répondirent d'une manière satisfaisante : bien certain alors qu'il serait secouru au moment du danger, l'agent rentra à l'auberge du Bienvenu, et manifesta le désir d'aller se coucher, désir qu'on s'empressa de le mettre à même de satisfaire.
Dès qu'il fut dans sa chambre , il fit avec ses draps et une des couvertures un mannequin qu'il mit dans le lit à la place qu'il devait occuper ; puis il ôta sa redingote et son gilet qu'il posa avec soin sur une chaise, de manière à ce qu'ils fussent vus des assassins s'il leur prenait la fantaisie de regarder par le trou de la serrure , et conservant seulement son pantalon et sa chaussure, et chaque main armée d'un pistolet, il se plaça dans la ruelle du lit, et attendit, les yeux fixés sur le panneau mobile destiné à retomber sur lui.
Mme Biaise, Pacifique et la Vierge-Noire, lorsqu'elles supposèrent que le voyageur était profondément endormi, vinrent se placer derrière le dossier mobile du lit dans lequel elles croyaient qu'il était couché depuis longtemps; des ronflements aussi relentissants que les sons d'une contre-basse leur apprirent bientôt que leurs prévisions ne les avaient pas trompées.
< II pionce (1), dit la Vierge-Noire, il est temps, v
Pacifique lâcha le ressort retenant le dossier mobile qui s'abaissa rapidement sur le lit.
« 11 est à nous, s'écria la Vierge-Noire.
— Pas encore, escarpes («)! » s'écria l'agent qui, ne pouvant supposer qu'il était assailli seulement par les trois femmes, déchargea un de ses pistolets sur le groupe, que l'obscurité ne lui permettait que d'entrevoir.
La balle atteignit Pacifique, et lui brisa le bras droit ; la malheureuse tomba dans le corridor en poussant des cris épouvantables.
Au même instant des clameurs se rirent entendre du dehors , la porte extérieure céda sous les efforts redoublés de plusieurs hommes qui envahirent la maison.
(I) Il dort.— (2) Assassins.
PÉRIPÉTIE. 5t
< Ce sont des friquets(i) ! s'écria Mme Biaise lorsque le lieu de la scène fut éclairé par une torche qu'un des agents venait d'allumer , nous sommes servies (2).
— Vous l'avez dit , mes mignonnes, répondit ragent, mais où sont donc les mâles? continual-il, étonné de ne trouver que les trois femmes devant lui.
— Vous ne les tenez pas encore, mauvais rai7les (3), » répondit Pacifique, qu'un des agents avait relevée et placée sur une chaise.
Les trois femmes furent liées avec soin, et les agents commencèrent dans toute la maison une perquisition qui n'amena aucun résultat , par la raison toute simple que Biaise le Petit-Christ et ses quatre compagnons étaient en ce moment en campagne.
A la naissance du jour, le commissaire de police de Nanterre , qui avait été prévenu la veille , arriva à l'auberge du Bienvenu , et fit conduire Mme Biaise et ses deux filles dans les prisons de Versailles.
La nouvelle de cette arrestation se répandit avec la rapidité de l'éclair: Biaise le Petit -Christ
(i) Agents de police. — (2) Arrêtées. — (3) Mouchards.
5'2 CI1ANTIŒ XLI1I.
Tapprit à son lour pendant qu'il se trouvait à l'auberge dans laquelle il avait rencontré le voyageur qu'il se disposait à attaquer, au moment où nous avons interrompu notre récit pour raconter à nos lecteurs les faits qui précèdent ; mais comme il ne connaissait pas les circonstances qui avaient accompagné la capture de sa femme et de ses deux filles , il pouvait croire que ses résultats ne seraient pas aussi fâcheux pour elles qu'ils devaient l'être.
Retournons maintenant près de lui et de ses compagnons.
Les assassins, malgré la pluie qui n'a pas cessé de tomber, ont quitté le fourré dans lequel ils étaient à l'abri, et se sont mis en embuscade sur la lisière de la route qui est bordée de grands arbres, derrière lesquels ils se tiennent cachés. La nuit est noire et le vent souffle avec violence.
« Quel temps! quel fichu temps! dit à voix basse le Chaudronnier, le pilier de paquelin(\) ne viendra pas.
— Il viendra , j'en suis sûr, répondit Biaise le Petit-Christ , puisque je vous dis que lorsque
(1) Commis voyageur.
j'ai quitté le lapis (i) il allaitachever sa refaite de sorgue (2), et qu'il venait de donner Tordre de seller son gaye (3) ; mais silence , j'entends , je crois , quelque chose. »
En effet, après avoir prêté l'oreille quelques minutes, les assassins entendirent distinctement, dans le lointain, le bruit des pas d'un cheval.
t C'est lui î dit Biaise le Petit-Christ , c'est lui , du maigre (4). j
Quelques instants après , un voyageur passait devant les bandits; il était enveloppé dans un large manteau à manches , qui couvrait la croupe de son cheval ; mais il l'avait disposé de telle manière que tous ses mouvements étaient libres.
Biaise le Petit-Christ , qui n'avait pas oublié qu'il devait donner l'exemple à ses hommes, s'élança le premier à la tête du cheval ; il fut iûimédialement suivi de tous les autres.
« Ta bourse ou ta peau , dit-il au voyageur.
— Mes amis, répondit celui-ci, si mes compagnons n'étaient pas restés en arrière, je vous aurais probablement fait la même demande; ainsi rien à faire avec moi, je suis un garçon.
(1) L'auberge. — (2) Son souper, — (3) Cheval. — (4) Silence.
— Garçon ou non , exécute-loi de bonne grâce ; tu as de For, il nous le faut.
— Rengraciez alors (t) , mauvais escarpes de grand trime (->) ; ma filoche (5) vous passera devant le naze (4).
— Ah ! lu dévides le jars (5) pour nous faire croire que tu es un pègre (e) ; ça aurait peut-être pris autrefois , reprit Biaise , mais aujourd'hui , pas moyen ; les plus rupins (7) , depuis qu'on a imprimé des dictionnaires d'argot , entravent bigorne (h) comme nouzailles (9). Allons, allons, la filoche (10) et le ployant (11). »
Le voyageur avait pu prendre un pistolet dans ses fontes ; il le dirigea sur Biaise le Petit-Christ, qui tenait toujours son cheval par le mors ; mais un mouvement de l'animal en changea la direction et la balle alla frapper le Chaudronnier qui tomba sur le sol.
« Ah ! c'est comme cela ! s'écria Biaise le Petit-Christ, à mort, alors; Jean-Louis, dit-il à voix basse à son fils qui se trouvait près de lui , fauche les guibes du gaye (12). *
(1) Cessez. — (2) Assassins de grand chemin. — (3) Bourse. - (4) Nez — (5) Tu parles l'argot.— (6) Voleur.— (7) Riches. — (8) Parlent l'argot.— (9) Nous.— (10) Bourse.— (Il) Portefeuille.— (12) Coupe les jarrets du cheval.
Le voyageur, qui avait déjà essuyé plusieurs coups de feu doul il n'avait pas été atteint , s'était armé d'un second pistolet ; mais le cheval , tenu par le mors, ne cessait pas de caracoler, de sorte qu'il n'était pas maître de diriger ses coups ; cependant, comme il voulait absolument se débarrasser de son plus dangereux ennemi, il se pencha sur le cou de sa monture et déchargea son pistolet: Biaise le Petit-Christ fit un brusque mouvement de côté, mais la balle l'ayant atteint au bras, il fut forcé de lâcher prise; au même instant le cheval tomba et entraîna son maître dans sa chute.
Jean-Louis, pour obéir aux ordres de son père, s'était glissé derrière le noble animal et , saisissant un moment favorable , il lui avait , à l'aide d'un couteau serpette, coupé deux des jarrets.
Le voyageur, désarmé et presque étouffé sous le poids de son cheval , ne pouvait faire un seul mouvement. Le Meunier s'approcha et lui déchargea ses deux pistolets dans la poitrine, tandis que Biaise, qui n'était que très-légèrement blessé , prenait dans ses poches son portefeuille et tout l'argent qu'elles contenaient.
« Il y a gras (t) , mes enfants , dit-il , il y a
(1) Il y a beaucoup.
gras; allons , en trime (t), nous faderons (î) au plus prochain lapis (3).
— Et le Chaudronnier , est-ce que nous allons le laisser là? » fil observer le bas Normand.
Biaise le Petit-Christ s'approcha du Chaudronnier étendu sur la roule à côté du voyageur. « 11 est mort, dit-il en le poussant du pied.
— Mais non , répondit le Meunier , qui à son tour s'était approché du misérable et avait posé une de ses mains sur sa poitrine , son palpitant fait encore tic-lac (a).
— Il doit être mort , » ajouta Biaise.
Et il déchargea un de ses pistolets , dont il n'avait pas trouvé l'occasion de faire usage , dans la tête du malheureux Chaudronnier.
« Ah! dabe (5)! s'écria Jean -Louis, tandis que les deux autres assassins se regardaient d'un air consterné , ne sachant trop ce qu'ils devaient penser de ce qui venait de se passer.
— Loffes (6) , leur dit Biaise le Petit-Christ , s'il n'était pas mort , il n'en valait guère mieux ; pouvions-nous nous charger de lui et fallait-il le laisser sur la trime (7) ? Ne savez-vous donc
(1) En route. — (2) Nous partagerons. — (3) Auberge. — —(4) Son cœui bat encore. — (îf) Père. — (6) Imbéciles. — (7) Route.
pas qu'il n'y a personne de plus bavard qu'un chêne affranchi (t) qui voit la carline (a) en face?
— C'est vrai tout d'même , dit le bas Nor ] m and , j'approuve le mec (->).
— Je le crois bien , répondit Biaise le Petit- Christ , je le crois parbleu bien , et puis noire fade (4) à chacun se trouve augmenté d'un cinquième.
— Tiens , tiens, tiens , ajouta le Meunier, je n'avais pas pensé à cela.
— Allons , mômes (5) , assez jaspiné (a) ; en trime (7). >
Les quatre assassins se couvrirent des limousines qu'ils avaient laissées dans le fourré, et s'enfoncèrent dans la partie la plus épaisse du bois , laissant sur la route le cadavre du voyageur et celui de leur compagnon.
Quelques heures après, des gendarmes qui faisaient patrouille passèrent sur la route où les faits que nous venons de raconter s'étaient accomplis ; le jour commençait à poindre ; ils remarquèrent les deux cadavres , descendirent de cheval et s'en approchèrent.
(1) Homme du métier. —(2) La mort.— (3) Chef.— (4) Part. —(5) Enfants. — (6) Parlé. — (7) En roule.
Le Chaudronnier était mort , mais le voyageur respirait encore.
L'aspect des lieux, les costumes si différents des deux hommes étendus devant eux, les nombreuses traces de pas imprimées sur le sol, la nature de la blessure du cheval , apprirent aux gendarmes ce qui venait de se passer ; ils devinèrent sans peine que l'homme qui respirait encore était un malheureux voyageur qui avait été attaqué par des malfaiteurs, et qui avait succombé après s'être vigoureusement défendu et avoir mis hors de combat un de ses adversaires; ils le relevèrent avec soin et le portèrent jusqu'à la première maison qu'ils trouvèrent sur la route : arrivés là , ils se firent donner une charrette , et le voyageur , étendu sur quelques bottes de foin et couvert de plusieurs manteaux, fut transporté à leur résidence. Le cadavre du Chaudronnier avait été placé en travers sur le derrière delà voiture , afin qu'il ne frappât point les yeux du voyageur , si par hasard ce dernier reprenait ses sens avant d'être arrivé à destination.
L'entrée de ce lugubre cortège à Melun mit cette petite ville en révolution : tous les habitants devant lesquels il fut obligé de passer pour se
rendre à la caserne de la gendarmerie, interrogeaient les gendarmes qui furent obligés de répéter au moins cent fois le même récit : la cour de la caserne était envahie par la foule des curieux lorsque la charrette y entra , et ce ne fut qu'à grand'peine que les gendarmes (qui en province sont beaucoup plus polis et infiniment moins sévères que leurs confrères du département de la Seine , nous ne parlons pas de MM. les gardes municipaux ) parvinrent enfin à ménager un espace libre autour de la charrette: le substitut du procureur du roi et le commissaire de police, avertis par la clameur publique , étaient déjà à la caserne , accompagnés d'un médecin. Ce dernier donna Tordre de transporter le blessé dans une des chambres de la caserne, où il avait préparé tout ce qu'il fallait pour panser ses blessures. « Sainte mère de Dieu ! s'écria un vieillard à cheveux blancs lorsque les gendarmes qui portaient le voyageur passèrent devant lui , sainte mère de Dieu , c'est-y bien possible !
— Qu'y a-t-il donc, père Coquardon, dit une jeune fille, est-ce que vous connaissez ce malheureux voyageur?
— Certainement que je le connais. Ah! quel affreux malheur ! un si brave homme !
— Mais qui est-ce donc ?
— Un riche seigneur de Paris, qui vient souvent, pendant Tété, passer quelques jours dans notre pays.
— Vous savez son nom, dit le commissaire de police, qui avait entendu une bonne partie des exclamations arrachées par la surprise au bon père Coquardon.
— Oui , mon procureur, répondit le brave homme, c'est M. le marquis de Pourrières.»
Le commissaire de police invita le père Coquardon à entrer dans la pièce où Ton avait transporté le blessé ; le bonhomme ne se fit pas répéter cet ordre, charmé qu'il était d'apprendre de première main à la suite de quel événement M. le marquis de Pourrières se trouvait dans un aussi déplorable état.
Dès que Ton eut appris que le blessé était un homme riche et de qualité, le substitut donna des ordres en conséquence ; aussi Salvador fut il transporté dans la plus belle chambre de la caserne , celle du maréchal des logis , et couché dans un lit que Ton eut soin de garnir des matelas les plus mollets et des draps les plus fins qu'il fut possible de se procurer.
Les blessures de Salvador étaient beaucoup
moins dangereuses que leur aspect ne permettait de le supposer; par un heureux hasard, les balles , au lieu de traverser la poitrine , avaient glissé le long des côtes , de sorte que les chairs seulement se trouvaient attaquées : son long évanouissement, provoqué seulement par l'énorme quantité de sang qu'il avait perdue , devait donc cesser dès que les soins nécessaires lui seraient prodigués ; c'est ce qui arriva.
Lorsqu'il reprit ses sens et qu'il se vit entouré de plusieurs personnes , parmi lesquelles il y en avait quelques-unes velues de l'uniforme de la gendarmerie royale, il éprouva, il n'est pas difficile de le concevoir, une sensation fort pénible : mais il se remit bientôt, et après avoir demandé à boire, il attendit patiemment, pour y répondre, les questions que l'on n'allait pas manquer de lui adresser.
Le médecin s'était empressé de satisfaire le besoin qu'il avait exprimé, et le commissaire de police, reconnaissable à son écharpe tricolore, lui avait soulevé la tête afin de l'aider : ces soins rassurèrent un peu Salvador.
« Allons, se dit-il, tout n'est point désespéré ; je me tirerai, je crois , de ce mauvais pas. i>
Le substitut lui ayant demandé s'il se sentait
assez de force pour répondre à quelques questions, il fit un signe affirmatif ; on lui apprit alors comment il avait été ramassé sur la grande route et apporté dans le lieu où il se trouvait, et on lui demanda le récit de ce qui s'était préalablement passé.
Salvador n'avait pas de raisons pour raconter les faits autrement qu'ils s'étaient passés ; il fit donc un récit exact et circonstancié de ce qui venait de lui arriver. Lorsqu'il eut achevé, le substitut le pria de vouloir bien signer sa déclaration , ce qu'il fit sans difficulté.
« Louis Rousseau ! s'écria le substitut slupéfait d'étonnement.
— Oui, monsieur, répondit Salvador, il n'y a rien là , je crois, de fort extraordinaire. Louis Rousseau , commis voyageur de la maison Biot et compagnie, de Marseille.
— C'est singulier, dit le substitut; approchez, brave homme, continua-t-ilen s'adressanlau père Coquardon qui était resté à l'entrée de la pièce avec les autres spectateurs de cette scène, approchez. »
Le père Coquardon s'empressa d'obéir à cette invitation.
« Vous connaissez monsieur ? lui dit le substitut.
— Si je le connais, mon procureur! répondit Coquardon, un brave seigneur du bon Dieu, aussi riche que le roi (ici le père Coquardon , fidèle à son habitude de profond respect pour la royauté, ôta le bonnet de laine qui couvrait ses cheveux blancs) , mais qui fait le meilleur usage de ses richesses ; certainement que je le connais, et je suis bien marri, soyez-en sûr, de le voir dans cet état.
— Je ne connais pas cet homme, dit Salvador qui, effectivement, n'avait jamais remarqué le père Coquardon.
— C'est bien possible, M. le marquis , vous autres grands seigneurs , vous n'avez pas le temps de faire attention à des petites gens comme nous autres ; mais ça n'empêche pas que j'soye prêt à dire à ces messieurs que vous êtes ben le plus humain et le plus charitable de tous les gros de Choisy-le-Roy.
— Dites-nous le nom de monsieur, s'écria le substitut que les circonlocutions du père Coquardon commençaient à ennuyer, cela vaudra beaucoup mieux.
— Eh ! pardine, j'vous l'ons déjà dit , c'est M. le marquis de Pourrières , répondit le bonhomme.
— C'est singulier, répondit le substitut.
— Très-singulier, en effet , ajouta le commissaire de police.
— il y a là-dessous un mystère qu'il serait peut-être bon de pénétrer, dit à voix basse le médecin.
— Je me suis fourré dans une impasse , se dit Salvador qui avait entendu les quelques paroles échangées entre les deux fonctionnaires publics et le docteur, comment en sortir?... Que le diable emporte ce vieux bélître !... *
Il se retourna dans son lit , et lorsque le substitut revint près de lui pour l'interroger encore, il lui dit qu'il ne se sentait pas assez de forces pour lui répondre , et qu'il le priait de vouloir bien donner des ordres afin qu'il restât seul quelques heures.
i Demain , ajouta-t-il , je vous expliquerai ce qui vous paraît extraordinaire. »
Il voulait se procurer le temps de réfléchir.
Le substitut ne crut pas devoir refuser de satisfaire le désir exprimé par le blessé , que rien , du reste , n'accusait encore positivement ; et puis , M. le marquis de Pourrières était un de ces hommes qu'il ne fallait pas s'exposer à
mécontenter, à moins que ce ne fût a bon escient.
Il se relira donc suivi de tous ceux qui étaient entrés avec lui dans l'appartement.