QUELLE PRESTANCE DE GENTILHOMME
Après un petit salut de la tête, très sec, probablement pour ne pas détruire l'économie de son éblouissant plastron :
— Vous désirez, monsieur l'abbé?...
demanda le marquis d'une voix nasale et impertinente.
Franchement, il lui déplaisait, le gen-
tilhomme, à l'abbé Moulin. On l'avait fait attendre, il ne voulait pas se mettre en retard. Ma foi, il ne prit pas de gants pour s'expliquer avec le noble seigneur, et il lui conta promptement, brutalement même, sa petite affaire. « Renaudel... Votre ancien banquier... Tout le monde remboursé... Voici la traite... Un million, etc., etc.. Et mon reçu, s'il vous plaît, monsieur le marquis ? »
Bien qu'aj-ant rougi jusqu'aux oreilles, dès les premiers mots, M. de Capdecamp voulut montrer du sang-froid, opposer l'impassibilité du dandy à la rudesse plébéienne du prêtre. Il logea son lorgnon dans un de ses yeux pochés, examina la traite attentivement comme pour s'assurer qu'elle était régulière, la plia en quatre, la glissa dans le gousset de son gilet, signa le reçu sur un coin de table et le rendit à l'abbé, du bout des doigts.
Et le prêtre saluait déjà pour se retirer, quand, tout à coup, épuisé par l'effort et brisé par l'émotion, l'homme du monde s'affala, s'écroula dans un fauteuil; et, les coudes aux genoux, le front dans les mains, il murmura d'une voix douloureuse, sanglotante, navrée :
— Trop tard !... Trop tard !...
— Grand Dieu ! monsieur le marquis...
Qu'avez-vous ? s'écria le vicaire stupéfait.
Mais M. de Capdecamp se releva d'un bond, la face pourpre de colère, et faisant rageusement de grands pas dans la vaste pièce :
— Ah ! vraiment, dit-il avec une amère fureur, il restitue ce qu'il a pris, ce voleur I II indemnise ses victimes, cet escroc et ce faussaire !... Avec les intérêts!... Car, je m'en souviens, la somme qu'il m'a dérobée était loin d'être aussi
On rend l'argent
forte... Et vous vous attendiez sans doute, monsieur qui faites ses commissions, que je vais vous charger de présenter au sieur Renaudel tous mes compliments pour ce beau trait... Renoncez à cet espoir, je vous prie, et dites au contraire de ma part à ce drôle qu'on ne se réhabilite point si facilement, que — en ce qui me concerne — il n'a rien réparé du mal qu'il a fait, que je le considère toujours comme le dernier des misérables, et que je n'ai pour lui que mépris et que haine !
Il écumait ; et, marchant sur l'abbé qui recula vers la muraille :
)) Un million !... cria-t-il en regardant le prêtre dans les j^eux. Je me moque bien de son million !... J'en ai douze !... Les millions de mademoiselle ]\Iardock, c'est-à-dire de madame la marquise de Capdecamp, qui donne ce soir une fête délicieuse et de qui la toilette sera décrite demain dans vingt journaux... Et l'argent de ma femme, entendez-vous ?
c'est comme l'argent de Renaudel ; c'est de l'argent volé!... Un million!... Qu'est-ce qu'il veut que j'en fasse de son million ?... Est-ce que je peux racheter mon bonheur avec ?...
Ah! il n'était plus correct du tout,
»Ma franchise vous étonne, n'est-ce pas ?... Tant pis! J'ai cela sur le cœur depuis trop longtemps... Il faut que j'éclate!... Non, mais voyez-vous ce Renaudel, ce bas coquin, qui me rend mon argent et qui se croit quitte ?... C'est un peu fort... Pardieu! jusqu'au jour où il m'a dépouillé par son ignoble vol, je n'avais pas vécu comme un niais, c'est clair... Dissipation et débauche, ditesvous ? Nous appelons cela, nous, galanterie et générosité! Ce sont vices de bonne compagnie, peccadilles de gentilhomme ; et vous êtes là, vous autres
prêtres, pour nous en absoudre, une fois l'an... J'avais eu la main ouverte, comme un homme bien né que je suis, voilà tout... Justement, j'en avais assez de la vie de plaisir, je songeais à disparaître et à finir décemment. Il me restait quelques centaines de mille francs ; de quoi payer mes dernières dettes et me retirer, avec une pipe et un fusil de chasse, dans un petit domaine que j'ai encore chez moi, dans la Mayenne... J'allais le faire, je m'en étais donné ma parole... Tout à coup, ce Renaudel prend la fuite, et me voilà tout nu, avec vingt créanciers pendus à ma sonnette... Que faire ? A quarante-sept ans, on ne s'engage pas aux chasseurs d'Afrique... Travailler!
Fi donc !... Et puis, à quoi?... Et puis, est-ce que j'aurais pu ?... J'ai été lâche... J'ai cherché si je n'avais pas encore quelque chose à vendre, un gage à porter chez les Juifs... Et je l'ai trouvé tout de suite, cet objet de commerce, cette proie de l'usurier.
Alors, désignant de la main son blason de famille :
» Il me restait ça, continua M. de Capdecamp. Et j'ai eu les millions de la juive moyennant la couronne de marquis, la devise, les lions, les tours, les coquilles, et toute la boutique !... Et je suis le gendre de ce Mardock, qui a vendu des contremarques dans sa jeunesse, qui a tenu un tripot, de ce Mardock, qui, avec son fameux « Comptoir de l'Agriculture », a vidé les bas de laine des ouvriers et des paysans, qui a volé les pauvres, de ce Mardock, qui, si les lois et la justice n'étaient pas une farce, devrait être à Nouméa en compagnie de votre Renaudel et manger avec lui à la même gamelle de haricots!... Dites-lui bien cela, à votre monsieur à scrupules tardifs, dites-lui bien que c'est son œuvre... Et
qu'il ne hausse pas les épaules ; qu'il ne dise pas : « Ce pauvre marquis ! Il s'y fera, il en prendra son parti... » Voilà quatre ans que je suis marié, et j'ai toujours dans la bouche l'affreuse bile de ma honte... D'autres, beaucoup d'autres ont agi comme moi, sans doute, et dorment très tranquillement sur le même oreiller que la fille d'un voleur... Il y en a quelques-uns de cette espèce, ici, dans ce salon, derrière ce rideau, mêlés aux connaissances de ma femme, tas de parvenus et de rastaquouères... D'autres aussi qui n'ont pas vendu leur nom, qui sont irréprochables, sont tout de même venus, ce soir, du fond de leur noble « Faubourg », attirés par l'or, pour voir du luxe, par bassesse devant la fortune et ceux-là ont aussi perdu le droit de me mépriser, ou du moins de le dire trop haut... Que m'importe l'opinion de cette tourbe sur ma conduite ? Je ne pense plus qu'à l'opinion des gens d'honneur, hélas ! et je la connais.
Le marquis s'était assis de nouveau, et l'abbé le considérait, elTrayé de son accablement.
» Un million ! reprit le gentilhomme avec un accent ironique. On peut se payer un beau caprice, avec un million... Je sais, dans l'Yonne, un château historique qui va être mis en vente... Oh tout à fait le grand style... Mansard et Le Nôtre, s'il vous plaît... Madame de Capdecamp, qui a le goût magnifique, en aurait envie, et les enchères n'atteindront certainement pas huit cent mille francs... Il serait galant de ma part, n'est-ce pas ? d'offrir à la marquise ce cadeau royal... Mais elle est assez riche. Je n'ai que ce pauvre million. Il m'est permis de songer un peu à moi... Par malheur, il n'y a qu'une chose qui me ferait plaisir, et elle n'est pas à vendre.
Alors, levant de nouveau les yeux sur le vieux prêtre :
» Écoutez cela, monsieur l'abbé... J'ai servi, pendant la guerre de 1870, dans les zouaves de Charette, avec un de mes cousins, le baron Louis de Capdecamp, qui est mon aîné de quinze ans. Il appartient à une branche fort pauvre de notre famille... J'ai connu peu d'hommes aussi braves. Un courage gai... A Patay, quand nous nous sommes lancés pour la fameuse charge, il m'a regardé et m'a crié avec son rire à la Kléber : « Capdecamp, toujours en tête !... « Un instant après, il tombait, le bras droit fracassé. On l'amputa, et il a eu la médaille militaire, dont il ne porte pas le ruban, par esprit d'humilité ; car il est très pieux... Louis a aujourd'hui soixantecinq ans. Il vit de trois mille francs de rentes viagères, et il est trop fier pour que les siens osent lui proposer la moindre assistance. Il habite une petite chambre, au cinquième, rue Jacob, et, quoique estropié, fait lui-même son ménage et sa cuisine, afin de pouvoir encore donner, par-ci par-là, sa pièce de cent sous à des misères intéressantes, qu'il recherche... Si vous le rencontriez, toujours décemment vêtu, la manche vide de sa redingote repliée sous l'aisselle, quand il se rend à la messe de huit heures à Saint-Germain-des-Prés, vous diriez, devant ses yeux de lion et sa moustache blanche: « Voilà l'honneur qui passe ! »... Trois mois après mon mariage, à propos duquel il ne m'avait pas donné signe de vie, je rencontrai Louis sur la place de la Concorde et je m'avançai, la main tendue. Il s'arrêta, recula d'un pas, me lança un regard terrible, — mais plus triste encore que terrible, — enfonça dans sa poche sa main unique, et passa en détournant la tête... Eh bien, mon-
sieur l'abbé, ajouta le marquis dont la voix se chargeait de sanglots, la seule chose qui me ferait plaisir et que tous les millions (hi monde ne peuvent me rendre, c'est la poignée de main du cousin Louis,
Et le malheureux se cacha la tête dans ses mains.
Devant cette douleur, — car il ne s'agissait plus, maintenant, de tenue, de grand air et de chemise bien empesée, et l'altier marquis n'était plus qu'un pauvre homme qui pleurait à chaudes larmes, — l'abbé Moulin était profondément ému.
Mais que dire devant l'irréparable?
Cependant, au bout de quelques minutes, le gentilhomme se redressa, prit son mouchoir, s'essuya les yeux, et, se levant avec un efïort :
— Je viens de vous donner, dit-il, un bien ridicule spectacle. Excusez-moi, monsieur l'abbé... Je n'ai pas besoin non plus, je pense, de vous recommander la discrétion. C'est l'ordinaire vertu des prêtres... J'ai eu tort, d'ailleurs, de parler comme je l'ai fait de ce Renaudel. J'ai été trop sévère. Ce n'est pas sa faute, après tout si j'ai épousé mademoiselle INIardock... Seulement, il est bien heureux, lui, de pouvoir se nettoyer la conscience avec de l'argent...
Dites-lui, s'il vous plaît, que je ne lui en veux point et que je lui souhaite bonne chance... Auguste va vous indiquer le chemin.
Et le marquis tira nerveusement un cordon de sonnette.
En venant chez cet homme et en lui apportant ce million, l'abbé Moulin avait bien songé, l'on s'en doute, à recueillir, là aussi, quelque belle aumône pour ses pauvres. Mais il n'eut pas le courage de rien demander. Et puis, il lui
semblait que cet argent-là leur aurait porté mallieur.
Le dos au feu, devant la haute cheminée, debout sous son blason vendu le marquis de Capdecamp se tenait immobile, les yeux baissés, honteux de son accès de désespoir, de cette défaillance de son orgueil.
L'abbé le salua silencieusement et suivit le valet de chambre.