‹ Les vrais richesChapitre 3 sur 51 · partie du genre humain depuis près de · texte numérisé non relu

partie du genre humain depuis près de

dix-neuf cents ans, rien

n'est plus touchant que

cette fête de Noël et que

cette allégresse générale

pour célébrer la naissance

d'un petit enfant.

Par ces brumeuses journées d'hiver, il est doux de s'acagnarder au logis; et, dans son modeste appartement au troisième étage d'une maison de la rue de Clichy, l'abbé Moulin, le vieux vicaire de la Trinité, s'était à peu près endormi, les pieds au feu, en lisant son bréviaire.

C'était un excellent homme, cet abbé Moulin, mais fort simple, et qui, comme on dit vulgairement, n'avait pas inventé les pains à cacheter.

Entre parenthèses, cette locution ne vaut rien. Les pains à cacheter, aujourd'hui tombés en désuétude, et que, seules, nos administrations, routinières et fidèles aux usages, s'obstinent à employer, constituent un médiocre bienfait pour l'humanité, et leur invention ne peut être considérée comme un coup de génie.

Quoi qu'il en soit, l'abbé MouUn ne les avait pas inventés et n'avait même rien inventé du tout. Avec sa foi de charbon-

nier et ses bonnes grosses vertus, ce vieux prêtre était une exception dans le clergé de Paris, en général si avisé et connaissant si bien la pratique du monde. L'abbé Moulin avait longtemps exercé son ministère dans la banlieue, dans les paroisses populaires, près des pauvres, et, là, il avait donné les preuves d'une naïve et délicieuse charité. Son patrimoine — plusieurs milliers de francs de rente, s'il vous plaît — y avait passé jusqu'au dernier sol.

Il avait même fait quelques dettes, dont il s'acquittait difficilement. Qui l'en blâmerait ? Emprunter pour donner, devenir un peu insolvable pour soulager la misère, c'est du socialisme, après tout, et du meilleur.

En haut lieu, on souriait du bonhomme, mais on l'estimait beaucoup tout de même ; et, quand il fut absolument à sec, on eut pitié de lui et on le nomma vicaire dans cette riche paroisse de la Trinité, où, du moins, on était sûr qu'il ne mourrait pas de faim, vu le grand nombre de dîners en ville. Il se laissa faire, courut présenter ses humbles remerciements à l'Archevêché, eut son couvert mis une fois par semaine chez un agent de change et un commissaire-priseur dont les femmes étaient pieuses, ainsi que chez une ancienne chanteuse d'opérette, retirée du théâtre pour cause d'embonpoint éléphantiasique et réfugiée dans la dévotion.

Mais l'abbé n'était pas gastronome, et, dans le fond de son cœur, il regrettait ses derniers paroissiens, ses chiffonniers de la Butte-aux-Cailles, qu'il allait visiter, naguère, à la nuit tombante, ayant sous son bras, comme une cuisinière, un panier rempli de sucre, de café, de bas de laine, de gilets, de tricots, de médicaments et d'autres douceurs. Tous les matins, à son réveil, il regardait avec attendrisse-

ment, sur le mur de sa chambre à coucher, au-dessus de son prie-Dieu, un souvenir qui venait de ses chers chiiïonniers, un crucifix tout en coquilles de moules.

Ce prêtre plébéien ne tarda pas à être jugé — est-il besoin de le dire ? — par son curé, superbe ecclésiastique de cinquante-huit ans, très décoratif, auxfaçons de prélat et de grand seigneur, célèbre pour sa ressemblance frappante avec le feu roi Charles X. L'abbé Moulin, orateur lourd et filandreux, fut tout de suite éloigné de la chaire, et les corvées pénibles l'accablèrent : catéchismes, convois funèbres, messes matinales ou très tardives. Comme pénitentes, il eut sur-lechamp le rebut des autres confessionnaux, les folles et les bavardes découragées par ses confrères, et il trouva l'occasion d'exercer sa patience évangélique en écoutant les confidences des bonnes qui se plaignaient de leurs maîtresses et des patronnes qui disaient du mal de leurs domestiques. Mais il était un de ces chrétiens candides qui acceptent toutes les disgrâces et les offrent humblement à Dieu.

Attention, là ! Je vais, je me lance, je parle en bons termes d'un vicaire, d'un ensoutané, et peut-être serai-je lu par des francs-maçons, des mangeurs de prêtres, qui vont encore me traiter de calotin.

Faisons-leur vite une concession et accordons-leur que l'abbé Moulin n'était qu'un faible d'esprit, puisqu'il croyait, dur comme fer, à l'Immaculée Conception et à l'infaillibilité du Pape.

Ce qui est immaculé et ce qui est infaillible, c'est le suffrage universel. Voilà qui est convenu.

Tout en oubliant son bréviaire ouvert sous la lampe et en somnolant au coin du feu, la soutane un peu relevée, les pieds posés sur la barre de la cheminée, l'abbé

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