‹ Les yeux verts et les yeux bleusChapitre 9 sur 11 · LES · texte numérisé non relu

LES

DEUX LÉGIONNAIRES

PRÈS l'orage, un vent aigre courait par la rue, agitant des stores et ridant les ^^i^^^ flaques d'eau. A travers mes carreaux mouillés, j'aperçus deux messieurs qui venaient évidemment de s'aborder : l'un et l'autre officiers de la Légion d'honneur, d'aspects différents, mais d'une distinction égale, ils se se-

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couaient mutuellement la dextre, bouches closes^ regards dignes^ fronts sévères.

Celui-ci, maigre avec ses moustaches cirées, son tuyau de poêle incliné sur l'oreille, sa redingote cambrée et serrée à la taille, devait occuper quelque haut grade dans l'armée. Celui-là, un peu replet sous ses longs cheveux blancs, par sa blanche figure rasée, sa cravate blanche et son chapeau de satin, personnifiait l'honorable membre d'une Académie.

... Ils ne se lâchaient toujours point. Même ils se fortifièrent dans leurs attitudes respectives : l'officier supérieur, en appuyant la paume d'une main sur sa grosse canne de joncj le savant, en se calant sur le bec-de-corbin de son parapluie déployé... Et ils restèrent immobiles, muets, sous les gouttes d'eau qui s'échappaient encore d'un auvent.

Leur embarras, en se prolongeant, gagna mon cœur 5 et, sur l'honneur, je me sentais instinctivement gêné pour eux.

... Enfin le savant se décida à rompre le silence 5 ses lèvres s'agitèrent. Au souffle de mots que je n'entendis pas, la physionomie de l'officier supérieur se rembrunit; des rides mélanco-

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liques la sillonnèrent soudain. Et la réponse fut soigneusement méditée...

Puis les dents de l'officier supérieur parurent mâcher de brèves expressions.

Le savant fit un haut-le-corps 5 ses paupières, à plusieurs reprises, marchèrent comme des trappes sur le globe de ses yeux qui étincelèrent. Et, par un geste qui lui croisa les mains sur le ventre, il trahit un ébahissement incrédule, une pitié mélangée à l'effroi dans son for intérieur...

J'étais prodigieusement intéressé. Obéissant au besoin intime qu'on a de dramatiser la vie, j'admirai l'aveugle puissance du hasard qui avait mis ces deux antagonistes face à face, brusquement, dans un carrefour. Etait-ce même le hasard? Voilà aussi ce que je craignais de ne jamais savoir.

... Ils se livrèrent ensuite à un manège assez équivoque. L'officier supérieur souleva sa canne et la promena rigidement autour de sa bottine gauche, comme s'il tirait un plan. Ensuite il attendit.

A son tour, le savant traça, au moyen de son parapluie, un triangle sur son souHer droit qu'il

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contemplait ardemment, tête baissée, ainsi qu'un géomètre préoccupé d'un problème.

Cela fait, ils se dévisagèrent avec une anxiété réciproque, prunelles contre prunelles...

Je ne respirais plus.

... Tout à coup, le savant pointa son parapluie vers le pied de l'officier supérieur, et décrivit une ellipse au-dessus de cette extrémité d'autrui.

Des larmes perlèrent aux cils de l'autre, dont le vent agitait avec rage les basques de redingote. Par un geste fébrile, il sortit de sa poche un mouchoir, dans lequel il calfeutra son nez 5 et, sans interrompre l'échange des mystérieuses pratiques, il toucha, du bout de sa lourde canne, les orteils rangés du savant.

Ce dernier ôta son couvre-chef, passa les doigts dans ses cheveux et soupira péniblement.

Comment une situation pareille allait-elle se dénouer ?

... Les deux hommes se ressaisirent par la main, parlant très vite et à la fois, se retenant avec force, multipliant les petits saluts d'acquiescement.

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Lorsqu'ils se séparèrent, je constatai qu'ils boitaient, l'un aussi bas que l'autre.

Ces représentants de la Légion d'honneur étaient sans doute podagres; et j'avais dû assister à ce qu'ils avaient aimé à se dire de leurs pieds, de tous leurs pieds, rien que de leurs pieds.

IMPASSE UGENE

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