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Les yeux verts et yeux bleus

E commence par déclarer que je respecte, avec une égale piété, la justice française et la justice anglaise. Certes^ je les respecte, je les vénère, immensément ! Et je respecte et je vénère aussi" la justice de tous les pays. Comme preuve de mon sentiment, voulez-vous que je vous expose ce que je pensé des juges des cinq parties de la terre .^

Oui ! les dépositaires des lois sont des hommes exceptionnels, sous toutes les latitudes 5 ils ont le génie et la prudence, la chasteté et la sobriété. Leur raison est impeccable et désintéressée. Ils sont animés de la force et de la bonté de Dieu; mais ils ont, sur ce dernier, l'avantage qu'au moins on les voit se servir de ces divins attributs. Bref, dans la société universelle, c'est une main des juges qui contient tout le mal, et l'autre qui répand tout le bien.

A la suite d'une pareille profession de foi, comment ne serais-je pas accablé de confusion en avouant que je m'abstiendrais de relater les faits, dont sera composé le récit suivant, si le bénéfice de la prescription ne leur était pas acquis.?

Telle est pourtant l'absolue et cruelle vérité!

Dix ans se sont écoulés depuis que j'ai joué, dans une aventure assez bizarre, un certain rôle que je ne réussirai jamais à délimiter. A présent, à l'abri des plus graves inconvénients, j'estime qu'il est temps de retracer les détails de cette affaire, encore assez claire en mon esprit. Car mon souvenir va peu à peu s'effaçant ; de telle sorte que, parfois, je suis à me demander s'il

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me reste Tidée d'une réalité et non pas d'un *songe. Aujourd'hui même, j'admettrais volontiers que l'imagination m'ait fait joindre sa part au contingent des circonstances effectives. Mais quelle est cette part?... Je certifie que le lecteur sera plus capable que moi de la préciser, s'il veut bien prendre connaissance de la cause.

Avant d'aller plus loin, je dois aussi me prémunir contre une accusation de coupable inconv' séquence et de cynisme à laquelle je vais vrai- • semblablement m'exposer. Mais je supplie que l'on ait égard à l'âge de vingt ans que j'avais à l'époque delevénemeht, ainsi qu'à ma profession d'étudiant.

Je me hâte d'ajouter que maintenant, en une semblable occurrence, je me comporterais tout autrement, non seulement parce que l'expérience m'a instruit, mais encore parce que ma compréhension de la vie s'est beaucoup modifiée. ^

J'avais alors une extrême susceptibilité de

caractère, le besoin de m'immiscer partout, d'interroger, de diriger; en outre, un goût excessif pour le romanesque étrange et sombre. J'étais aussi beaucoup trop enclin à la mauvaise plaisanterie, à la mystification du prochain.

Depuis , je me suis à peu près corrigé du penchant qui me portait à tirer d'autrui la plupart de mes sensations ; et, par suite, j'ai échappé à Teffet extraordinaire, magnétique, que produisait sur moi le mystérieux langage des prunelles humaines. J'insiste sur cette particularité pour l'intelligence des faits : selon leurs natures différentes, les yeux, que croisaient les miens, me rendaient jadis chagrin ou gai, rêveur ou colère. De plus, je m'épuisais en efforts pour remonter vers la source des mille pensées que je voyais, pour ainsi dire, déboucher par les yeux, et se jeter, de là, dans l'océan du monde.

J'aurais regardé des yeux, comme dautres écoutent une musique compliquée et savante, pendant des heures entières, ému tour à tour par l'enthousiasme, le doute, l'impuissance de comprendre et la rage de ressaisir les expressions évanouies.

Jurant un court séjour à Londres, j'avais élu domicile au fond d'une impasse, près d'Oxford-Circus.

Le propriétaire de la petite maison habitait le rez-de-chaussée qui était très élevé de plafond. Par suite/ l'escalier qui menait à un étage unique se dressait beaucoup plus haut que la proportion ne l'aurait voulu, et aboutissait ridiculement près du toit.

Sur le palier, s'ouvraient deux logements d'aussi médiocre dimension. Un ménage, sans enfant, occupait celui de gauche ; et moi, celui

de droite. Chacun de ces appartements possédait trois fenêtres de façade sur Tinigasse 5 et de plus, sur une très petite cour, une quatrième fenêtre à l'usage d'une sorte d'office fort obscure. Le papier blanc des murs était passablement flétri et fendillé; les parquets étaient propres 3 les cheminées tiraient bien.

J'avais l'habitude de me coucher de bonne heure. Depuis une semaine que j'y demeurais, l'habitation me paraissait propice au sommeil. Mes voisins ne me laissaient même pas soupçonner leur existence. Quant à la jeune famille du propriétaire, ainsi que je l'ai expliqué, elle logeait trop au-dessous de moi pour qu'aucun bruit m'en arrivât.

. . . Un soir, je rentrais à la lueur d'une allumette, et je n'avais guère plus qu'une dizaine de marches à gravir, quand un tapage, modéré mais très expressif, m'arrêta.

Cela partait de la gauche de l'escalier : une sonorité mate, des coups appliqués sur la chair;. . . puis, des jurons français,... des grondements,.., des supplications...

Soudain une porte s'ouvrit et une grande femme s'échappa, pieds nus, en chemise. Une

chevelure épaisse et blonde, qui lui pendait jusqu'aux hanches, eut un éclair de miroitement. Mais aussitôt je dus jeter mon allumette, qui me brûlait les doigts, A ma vue, sans doute. Tordre s'était rétabli. On se tut. Et dès que j*eus refait de la lumière, il n y avait plus personne en ma présence.

J'écoutai en vain pendant plusieurs minutes.

Tout était clos et muet.

L'impression qu'engendra chez moi cet incident, assez banal en somme, fut surtout une envie violente et dépravée, je le reconnais, d'en rencontrer l'héroïne et de persécuter son regard de mon regard amusé. Mais ce vice n'eut aucune occasion de se satisfaire.

Déjà cette préoccupation m'était sortie de l'esprit, lorsqu'un nouvel événement l'y ramena plus vive et plus aiguë qu'à l'origine.

A quelque temps de là, j'étais tranquillement à lire dans mon lit, savourant la chaude jouissance de l'édredon et attendant que la pendule sonnât minuit pour fermer le volume... Tout à coup le vacarme d'une vaisselle qui se brise secoua ma molle béatitude. Cela s'était accompli si près de moi que je crus devoir me précipiter.

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d'un bond, dans mon office. Mais je pus immédiatement me convaincre que rien n'y était dérangé, grâce à la demi-clarté qui me parvint, à travers l'étroite cour, de ï office d'en face.

Ce dernier point concentra toute ma curiosité. Une table s'allongeait dans la largeur de la fenêtre. Là-dessus, trois bougies flambaient dans les branches d'un candélabre de cuivre. Au second plan, un homme de chétive taille, en robe de chambre, allait et venait. Sa figure, couleur de plomb, était complètement rasée. Par instants, il promenait ses mains maigres et nerveuses dans ses cheveux noirs, hérissés et touffus. Bientôt il s'éclipsa, et revint avec un gros cordon, sur lequel il tira éperdument, les bras écartés, comme pour en établir la solidité. Puis il arrondit les coudes, tordant son cordon, et rapprochant ses poignets, de manière à former ce que les marins appellent un nœud tour-mort. Il recommença ce manège plusieurs fois. Après quoi, il disparut encore; pour reparaître avec une boîte plate et carrée. Il en arracha fébrilement une douzaine de couteaux qu'il se mit à passer et à repasser sur une planchette recouverte de cuir. Au fur et à mesure qu'il avait achevé son travail

sur Tune des lames^ il en essayait aussitôt le tranchant contre son pouce ; et, sans douce mécontent de l'expérience, il s appliquait à en aiguiser une autre....

A un moment, sa main, jusque-là si active, devint immobile. Il leva la tête et regarda droit devant lui, en fronçant ses sourcils fortement arqués. Ses lèvres épaisses remuèrent, sans que j'entendisse aucun son ; mais ce fut un malaise pour moi de me trouver juste en face de ses yeux. Déjà, l'effet d'yeux qu'on ne connaît pas est pénible, lorsqu'ils vous fixent, même indifféremment, seul à seul, la nuit. Mais, par surcroît, les siens étaient d'un vert atroce, douceâtres et légèrement bordés de rouge ; de plus, l'intensité de son attention ne faisant qu'augmenter, je fus frappé du soupçon qu^l m'avait aperçu et que c'était moi qu'il observait ainsi. Évidemment ma supposition était insensée puisque je me tenais dans un lieu obscur, et que le foyer de la lumière, dont il se servait, était placé entre nous deux...

Certes, il n'aurait eu qu'à ouvrir sa croisée et à étendre un bras au dehors pour toucher ma vitre.

Je ne pus me défendre d'un frisson qui m'agita tout le corps. D'ailleurs, nous étions en plein mois de décembre, et il faisait un froid de neige. Malgré cela, je séjournai encore plus d'une heure là, contemplant Thomme qui s'était remis à Toeuvre... Enfin, il empoigna son candélabre, dont les flammes vacillaient au niveau des bobèches, et se retira lentement...

Machinalement je fis un pas comme pour le suivre, comme si le vide ne nous eût pas séparés...

Ma conscience me suggérait vaguement Fenvie de prendre une décision, de pénétrer les desseins de cet individu et de les contrecarrer au besoin... Mais la vaine recherche d'un moyen convenable qui permît d'agir efficacement me maintint, pour le reste de la nuit, dans le désordre intellectuel et rincer titude morale.

A huit heures du matin, je descendis chez le propriétaire, pour lui faire part de mes observations. Mon air ému l'incita à rire. Il m'engagea à être tranquille, tout à fait tranquille, attendu que j'avais pour voisins des compatriotes, de très honnêtes gens, payant exactement leur terme. Tous deux, au surplus, venaient de sortir au bras

1 un de laucre. Comme je lui demandais, sur eux, encore diverses références, il fit, avec ses épaules, un mouvement d'ignorance.

Tout ce qu'il savait de ses locataires, c'était qu'aucune visite ne se présentait jamais pour eux, et que le mari devait faire quelque chose, quelque part : « something.., som^where,,, »

ÎE N DAN T une nouvelle semaine, la conduite de mes voisins échappa à toutes mes investigations.

Je me surprenais constamment à ausculter les murs de mon intérieur ; ou bien, m'étant approché à pas de loup de ma porte, je l'ouvrais brusquement, et, d'un coup d'œil, j'inspectais la cage de lescalier. Le mystère du logis d'en face, toujours clos, surexcitait ma jeune imagination d'une façon démesurée.

Tandis que je me trouvais sous cette influence, j'eus la faiblesse de m'attarder dans une soirée

damis. C'était le 21 décembre 1875'. ^^ lendemain, je devais partir pour Cambridge. D'ailleurs, je n'ai que trop de raisons pour me rappeler cette date.

Quand je me rerirai, — devrais-je le cacher? — mon cerveau était pas mal obscurci par la vapeur des cigarettes et du vieux genièvre. Enfin, j'étais un peu hors de moi 5 et c'est la meilleure excuse que je puisse alléguer actuellement, et même le seul prétexte qu'à la rigueur j'aurais de mettre bien des choses sur le compte d'une illusion de mes sens.

Quoi qu'il en soit, dans la rue, le grand air me fit le plaisir d'une bouche amie qui m'eût soufflé sur le firontpour dissiper une migraine.

..• Tandis que je refermais la porte deïnon anrichambre, j'entendis un léger craquement qui ne provenait point de mon fait. Le coôur serré^ j'allumai hâtivement un bougeoir. Mais, cette fois, l'angoisse ni' empoigna à la gorge : une »/ jambe de pantalon jaune s'enfuyait dans ma chambre.

Raidissant toute mon énergie, sans crier, je m'armai d'un revolver de poche, et je m'élançai à la suite de l'apparition. . .

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Dans un coin de la cheminée, un petit homme, à peine vêtu, était accroupi, et tremblait. Je reconnus ses yeux verts, ses yeux inoubliables. . .

— Que faites-vous ici? m'écriai-je violemment. Dites ?. . . Que faites-vous ?• . .

Il grinça :

— N'avancez pas, ou je vous mords !

En guise de répartie, je dirigeai sur lui k gueule de mon revolver, et :

— Voulez-vous mexpliquer comment vous avez pénétré chez moi?... Dites!... Le voulezvous?...

Sa physionomie changea. L'expression de répouvante y remplaça celle de la rage.

— Grâce! supplia-t-il... Ne me faites point de mal... Un peu de patience... je vais vous montrer le seul petit dégât que j'aie commis... Oh ! n'ayez point d'inquiétude, mon cher Monsieur, vous serez honnêtement indemnisé...

Je me laissai mener dans mon office y dont la . croisée était béante, avec une vitre cassée. Visà-vis, dans son office ^ brillaient les bougies du candélabre à trois branches. Il me raconta par quel tour de force il avait sauté de sa fenêtre, et s'était accroché à l'appui de la mienne. Mais,

pour tourner mon espagnolette, il avait été réduit à enfoncer un carreau.

Dans mon trouble, cette phrase, la plus prudhommesque du monde, me vint aux lèvres :

— Qiie diable ! ce n'est pas une manière de s'introduirS chez les gens !

Lui, sans tarder, se confondit en frais de politesse :

— Vous avez joliment raison, mon cher Monsieur. Votre remarque est on ne peut plus judicieuse. Je vous prie bien sincèrement de me pardonner. Où pouvais-je avoir la tête lorsque j'ai accompli cette inconvenance ?

Le bris de la glace paraissait être, en ce moment, son unique souci; et il me réassura que je serais équitablement payé.

— Il s'agit bien de cela, repris-je avec colère (car mon sentiment de frayeur s'était dissipé). En vérité, voilà une affaire bien importante, effronté que vous êtes !.. . Vous étiez entré pour me voler, n'est-ce pas ?

Le petit homme pâlit. Il leva timidement ses yeux verts et douceâtres, et répliqua :

— Non, Monsieur ; non, je ne suis pas un voleur !

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— Alors que cherchiez-vous? Répondez immédiatement, ou j'appelle un policeman...

A cette menace, un frisson d'effroi remua fous ses membres 5 et se jetant à mes genoux, les embrassant :

— Pitié! pitié! mon bon Monsieur...

Je n éprouvais aucun attendrissement. Je réitérai ma question avec plus de dureté.

11 murmura, très bas :

— Je me sauvais de chez moi...

Par une gaminerie, assez déplacée et que je regrette, je chuchotai sur le même ton :

— Et pourquoi vous sauviez-vous de chez vous?

Alors des larmes abondantes lui jaillirent des yeux.

— Parce que... bégayait-il... parce que...

— Allons donc ! finissez-en !

Il se frappait la poitrine, s'égratignait le visage, s'arrachait des poignées de cheveux. Enfin, il gémit :

\y — Je viens de tuer ma femme ! . . .

J'eus un soubresaut... Quoi! cette grande femme, qui m'avait paru si belle sous ses cheveux dorés ! . . .

— Vous n'avez pas fait cela ?. . .

Il me contredit simplement, par un signe affirmatif de la tête.

J'étais ahuri.

Le misérable commença à se rouler sur le plancher, répétant :

— 11 le fallait!... Il le fallait!...

Une douleur aussi exubérante me devint suspecte. En somme, tout cela pouvait bien être de la comédie.

— Relevez-vous, lui ordonnai-je. Au lieu de perdre votre temps à grimacer, il vaudrait mieux porter secours à votre victime.

— Hélas ! hélas ! tout est perdu !...

En quelques secondes, je me consultai sur la conduite que j'avais à tenir... Le propriétaire était si flegmatique que je ne songeai pas à réclamer son assistance... L'urgent était d'agir.

— Conduisez-moi ! fîs-je... Je le veux.

Et je brandis mon revolver, de manière à interdire toute dénégation.

Prudemment, je contraignis l'individu à passer avant moi. A chaque pas, je devais le pousser rudement pour qu'il avançât.

Il était en pantoufles, habillé seulement d'une

chemise de jour et de son pantalon jaune. Moi, j'avais conservé mon pardessus et mon chapeau. Je tenais le flambeau d'une main, le revolver de l'autre. Et dans le contraste de ce double attirail, sans bruit, bouleversés par mille sentiments, nous traversâmes le silence de l'escalier, imposant comme s'il n'y eût plus eu que nous de vivants sur terre.

. . . Ses doigts frémissants, après bien des tentatives, introduisirent la clef dans la serrure ; mais ayant plusieurs fois, et sans résultat, ébranlé mollement le pêne, tout à coup il leva les bras en l'air, chancela et s'abattit à la renverse...

Il paraissait évanoui. En essayant de le soulever, je m'aperçus qu'il n'était point lourd. Alors je l'emportai chez moi ; et, après lavoir fouillé pour être sûr qu'il ne celait aucune arme, je l'attachai solidement au pied de mon lit, avec des courroies de malle.

Cela fait, je revins à la porte de son appartement.

A mon tour, au moment de manier la clef, je me sentis sans force. Une sueur froide me perla aux tempes... Et je m'arrêtai à méditer sur

lëpouvantable spectacle qui m attendait derrière la cloison...

Je m'accuse de cela comme d'une honteuse lâcheté. Mais je revis soudain l'image de plusieurs êtres qui avaient succombé à des morts violentes, et dont il m'avait étp impossible de supporter l'horreur... L'atroce convulsion de leurs traits avait ceci de terrible qu'il leur restait quelque chose de vivant^ quelque chose de cette existence qui ne s'était pas retirée librement, mais qui leur avait été arrachée. Or, rien d'autre n'effraie, chez les morts, que le reste de participation à la vie qu'on est tenté de leur attribuer. Si jamais vous avez eu peur des revenants, vous savez cela mieux que moi. Ce qu'on désigne par la « belle mort » est aussi la seule mort qui soit vraie. Les corps qu'elle a choisis jouissent, dans leur lit, ainsi que l'arbre couché dans la clairière, de la grande sérénité de la matière. . .

Oui, mais Vautre mort.^... celle qui était là... tout près... avec son débordement de rigoles rouges, d'éclaboussures et de flaques de sang ! . . . Et puis la plaie... les plaies saignantes, béantes!.. Oh ! c'était surtout la vue des plaies que j'appréhendais !.. .

Au fait, comment le meurtrier avait-il procédé ? Voilà que je regrettais subitement de ne le lui avoir pas demandé. Il y a tant de façons de tuer ! Si du moins il n'avait ni égorgé ni éventré sa femme ! . . .

Obéissant à l'inspiration, je retournai dans ma chambre. Mon prisonnier gisait toujours dans la posture ou je l'avais laissé. Je débouchai un flacon de vinaigre ; je lui bassinai le front et les narines. Bientôt il exhala un soupir. Un retour d'animation étincela dans ses yeux verts et douceâtres.

Alors^ lui tapotant sur l'épaule, je l'interrogeai délicatement. Ma voix se faisait affectueuse, presque câline.

— Hé?... l'ami ! Comment l'avez- vous tuée ?,.. Votre femme .î^... Hein.î^ Avec quoi.^^...

Oh ! s'il avait seulement pu m'apprendre qu'il l'avait tuée... proprement : étranglée, ou pendue, ou empoisonnée. Ou même assommée...

sur la nuque, sous l'épaisseur des cheveux.

Pouvez-vous admettre cela? J'aspirais après la réponse d'un de ces mots tragiques, comme après une parole de conciliation, de paix et de délivrance.

Mais la brute me considéra d'un air hébété, bredouilla quelques syllabes incompréhensibles. Sa tête retomba sur le parquet, et tout son être dans une sorte de léthargie. Je n'avais plus rien à en espérer.

Enfin le sentiment de mes devoirs d'humanité triompha de ma trop longue faiblesse. Je repartis avec vivacité, m'entraînant par des enjambées d'une dimension exagérée. Mais je franchis si brusquement le seuil de la deuxième antichambre que ma bougie fut soufflée.

Dans cette obscurité soudaine, je ne distinguai plus qu'une raie de lumière sous la porte de la pièce proche. Guidé par là, à tâtons, je trouvai un bouton... Lentement, lentement, j'entrebâillai le battant. J'aurais juré qu'une force, presque égale à la mienne, le retenait de l'autre côté 5 mais c'était uniquement dans mon propre poignet, sous un double effort de mes nerfs, que se produisaient ces tentatives contraires.

Je tendais les oreilles pour surprendre une plainte, un râle. Mais rien. Rien qu'un bruit de grosse horloge qui s'échappait de mon cœur. . .

Plusieurs minutes se passèrent avant que l'ouverture fût suffisante pour me permettre de m'in-

troduire. Du moins, pendant cet intervalle de temps, mon regard s'était coulé dans la chambre et avait pu en explorer une partie.

Sur une cheminée, veillait la triple flamme de l'autre candélabre de la paire à trois branches. Un peu en deçà, un siège bas et large était à moitié recouvert pat l'étalage d'un jupon et d'un petit pantalon blanc, épanoui et bordé dç dentelle. Pêle-mêle, des bas noirs, jetés avec des jarretières grises que bouclait une rosette de soie... Des bottines élégantes, de gros souliers étaient épars...

— Ah ! pensai-je, il y a eu lutte !...

Quand je pénétrai à mon tour, je me trouvai instantanément à trois pas du lit... Une femme immobile y était couchée sur le dos, son front noyé dans un flot de cheveux...

Aussitôt je m'approchai, les veines glacées, les jambes automatiques. J'avais envie et peur de crier. Mes mains, qui frémissaient par répulsion de frôler les draps, je les enfonçai dans mes poches, avec mon revolver, avec mon bougeoir éteint. Et, nez à nez, j'examinai cette femme...

Eh bien ! je fus vite édifié !

Une respiration chaude et régulière me caressa

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le visage. Une teinte rose courait sous les traits calmes et superbes dont je fis l'inspection . La quiétude, la santé, la beauté, tous ces états de perfection étaient Tapanage de cette créature endormie. C'était le sommeil, le plus enviable des sommeils, qui lui donnait cette immobilité et ce charme des paupières baissées...

On juge de ma stupéfaction !

Je voudrais signaler aussi ma satisfaction.

Mais le seul mérite que je prétende attribuer à ce récit est la sincérité. Or, je n'étais pas absolument satisfait.

Certes, j'étais ravi, pour cette magnifique personne, qu'aucun crime n'eût été consommé sur elle.

Mais moi, en ce qui me concernait, pouvais-je avoir déjà oublié les angoisses ridicules dont je frémissais encore à son sujet, tandis qu'elle reposait si heureusement, si ironiquement. --"

Fallait-il que je fusse niais pour m'être laissé berner de la sorte ! Bref, j'étais plutôt vexé. On appréciera encore mieux, grâce à ce futile détail, quel caractère de véritable enfant j'avais alors : par amour-propre, je tentai de me persuader que j'étais la proie d'un cauchemar ; et,

quoique je me sentisse très bien éveillé, je me mordis les poings avec fureur, comme pour me réveiller davantage.

A la fin de ce manège, je reportai la vue sur la fausse victime.

Voilà maintenant qu'elle avait cessé de dormir et qu'elle me regardait fixement.

En un éclair, j'eus conscience de tout ce que ma position, auprès d'elle, avait d'équivoque ; et redoutant, selon la vraisemblance, qu'elle n'appelât au secours, je m'empressai de reculer, en posant un doigt sur ma bouche, comme on fait pour implorer le silence.

Elle ne protesta point. Elle ne bougea point.

Je ne savais que dire pour justifier ma présence et je palpitais d émotion et d'énervement sous l'empire impatiemment supporté de ses grands yeux bleus.

Dans l'intérêt de ce qui va suivre, on me pardonnera d'insister sur l'essence de ces yeux. Ils étaient très clairs, très fermes, avec un reflet d'acier. Pour sûr, une énigme y résidait, comparable à nulle autre que j'eusse déjà cherchée, troublante à l'extrême, et rudement gardée. Je me souviens qu'à ce moment même, cédant à

mon particulier instinct, je m'efforçai d'inventer une interprétation immédiate ; et ce que je pus découvrir de mieux, en pareille hâte, fut cette bien insuffisante et bien vague définition ; des yeux sur la défensive ^ habitués à tout^ réduits à leur plus simple expression.

Il convenait pourtant que je m'expliquasse, sans tarder.

— Madame, fis-je, veuillez être indulgente pour ma démarche, qui ne peut manquer de vous paraître singulière. Mais une raison irrésistible et un sentiment, je vous jure, très louable m'ont amené ici.

Elle ne sourcilla même pas. Le mystère de ses yeux s'enveloppa d'une ombre plus épaisse.

En les abrégeant autant que possible, je lui racontai les incidents de mon entrevue avec son mari.

Elle écouta sans m'interrompre, sans rien contester, sans s'intéresser à quoi que ce fût. Mais ses yeux, d'un métal azuré, tranchant et froid, ne me lâchaient pas, bravant ma perspicacité, décourageant mon zèle serviable, irritant ma vanité.

Lorsque j'eus terminé, elle bâilla, haussa les

épaules 5 et, tirant hors de la couverture un de ses bras (un bras rond, blanc, admirable), elle débrouilla ses cheveux et frotta ses paupières.

— Quelle heure est-il ? murmura-t-elle.

Tant d'indifférence acheva de m'interlôquer.

De plus, en me dépêchant de consulter ma montre, j'eus Toccasion de constater que j étais en tenue de la rue 5 je songeai que j'étais coiffé de mon chapeau.

— 11 est une heure trois quarts, balbutiai-je en me découvrant. Encore une fois, madame, pardonnez à un galant homme qui n'a agi que pour. votre bien.

A reculons et complètement décontenancé, je regagnai la sortie.

Alors, durant un miUième de seconde, il me sembla que ses détestables yeux s'attendrissaient un peu ; et j'eus l'intuition que, si j'avais été un parfait libertin, j'aurais pu fournir une preuve de tact et d'expérience féminine en ne me retirant pas aussi vite ni aussi timidement.

Aujourd'hui, hélas ! je n'hésite pas à soutenir qu'il aurait mieux valu, pour chacun de nous, que cette supposition coupable et assez fa te eût été confirmée séance tenante.

Mais la fatale énigme y plus provocante que jamais, reparut de nouveau et accapara les deux prunelles qui, cette fois, me congédiaient incontestablement.

Je m'enfuis, exaspéré.

Une foule de doutes et de conceptions colères m'assaillirent, tandis que j'effectuais le court trajet qui me séparait de ma chambre. Un vrai chaos d'idées !

Avais-je affaire à un couple de fous ou de som- i nambules? Deux époux complaisants n avaientils pas comploté de me choisir pour complice d'une lucrative infamie ? Est-ce que je devenais fou moi-même? Ou bien, cette sinistre duperie, dont j'étais le jouet, avait-elle pour point de départ un bizarre prétexte de voleur surpris à Timproviste.

Outre mon excessif mécontentement, j'étais intrigué jusqu'à en éprouver du malaise. Sans la possession de mon captif, qui me consolait un peu, j'aurais certainement succombé à une attaque de nerfs. Celui-là, du moins, j'étais prêt à le torturer, s'il était rebelle aux aveux.

J'expose ainsi longuement, naïvement, impudemment l'état de mon âme. Par ce moyen je

veux obtenir que le lecteur soit bien informé de la surexcitation où les circonstances m'avaient jeté. Je ne saurais autrement atténuer ma faute.

... Quand je rejoignis mon étrange voisin, il avait repris toute sa connaissance. 11 s'était adossé contre mon lit, suivant la latitude que lui avait laissée son lien. Il grelottait, le front incliné vers la poitrine...

Au bruit de mes pas, il tressaillit et leva la tête.

Je feignis de ne pas remarquer la muette interrogation qu'exprima son visage.

Il fit alors un eflTort, et insinua :

— Il y a quelque espoir... n'est-ce pas?... Je vous en prie.^...

Mon regard hostile rencontra ses satanés yeux verts que l'affliction rendait encore plus douceâtres. Oui ! c'est cela qui me mit tout à fait hors de moi.

Mes oreilles étaient brûlantes et la rage me coupait la voix. J'allais éclater et peut-être frapper un homme attaché, lorsque l'idée d'une des plus abominables mystifications qu'on puisse rêver me restitua tout mon sang-froid. Ah ! mon gaillard ! tu aimais la plaisanterie .^^ On t'en servirait. Cela

ET LES YEUX BLEUS ^l

t'apprendrait à empêcher un étudiant sérieux de se coucher, après une soirée fatigante et à la veille dun voyage. ^

Comme il répétait lamentablement :

— Oh ! dites-moi ?. . . Au nom du ciel ! . . . Pourra-t-on la sauver ?. . .

— Non ! répliquai-je avec férocité.

A ce mot, si vous aviez été témoin de la douleur du petit homme, vous en garderiez, comme moi, un souvenir éternel. Elle avait ceci de grotesque que les mains, toujours liées, ne pouvaient seconder les larmes, selon l'usage, pour traduire convenablement toutes les péripéties de la peine morale.

Je réprimais, de mon mieux, une infernale propension à rire.

Dès qu'il eut recouvré un peu de raison, une affreuse curiosité laiguillonna.

— Elle est, fit-il, dans un état?... Dans un état... horrible ?...

J'esquissai un geste afirmatif.

— Oh ! mon Dieu ! gémit-il. Mon Dieu !...

Avez-vous compté beaucoup de.^... A-t-elle plusieurs blessures ?

Un agenda cloué au mur marquait, en gros

caractères, le quantième du mois. Ce fut lui qui me suggéra un chiffre de fantaisie :

— Vingt et une.

— Oh!... Oh !... Est-il possible que je laie frappée tant de fois.^.. Et sa figure?... sa chère figure adorée ?... Hein ?.. . je Tai respectée ! . . . Elle est intacte, n'est-il pas vrai?...

Avec un soin raffiné et cruel, je balançai le mérite de différentes réponses. J évoquai la radieuse image de la femme que je venais de quitter, et je goûtai tout ce qu il y aurait eu de délices vandales à mutiler ce chef-d'œuvre de chair. Évidemment il serait plus sage à présent de dissimuler ces monstrueuses aberrations; mais j'aime mieux les confesser dans l'ardeur de mon repentir.

Sans doute que les maléfices du vieux genièvre ensorcelaient mon cerveau : deux grands yeux bleus, très clairs, très fermes, avec un reflet d'acier, s'installèrent dans ma pensée. Leur mépris, leur secret agaçant m'obsédaient, me détraquaient.

Le sort en fut décidé. J'affirmai au mari qu'il n'avait rien épargné.

— Quoi ! bégaya-t-il. . .je l'ai aussi défigurée! . . . Et où ça ?.. . A quelle place ?. •

— Là! dis-je.

Et, par un esprit de représailles absurdes, par une espèce de jettatura, je posai mon index à la hauteur des yeux, entre les deux sourcils.

Il exhala une plainte étouffée. Oh ! à peine un vagissement de nouveau-né. Et il se mit à pleurer, mais à pleurer plus que jamais un être n'a pleuré.

Peu à peu ce spectacle me calma. D'ailleurs, j'étais très content de mon ingéniosité et du succès de ma farce. Quoi qu'il y eût au fond de toute cette aventure, du moins le mystifié ne pouvait plus être moi, à coup sûr.

En conséquence, je me disposais déjà à couronner mon triomphe par la clémence et à révéler la vérité. Mon premier soin fut de délier mon prisonnier.

Cette mesure l'alarma.

— Ainsi, soupira-t-il en séchant ses larmes, vous vous préparez à me mener à la justice?

L'effet de ma pitié naissante fut suspendu par ce revirement dans son attitude.

— Non ! . . . non ! . . . poursuivit-il misérablement^.,, vous n'aurez pas cette cruauté! Quel mal vous ai-je donc fait? Mon bon monsieur,,., mon cher monsieur I

Tout ce qu'on peut concevoir de supplications touchantes et de ruses puériles, d'accents sincères, et de lâches aveux, de bassesses et d'éloquences instinctives, le petit homme y eut recours. Il me parla de lui, de sa femme, de leur amour réciproque, de son égarement homicide, de ses remords... abondamment. Il en arriva même — et ce fut son suprême argument — à faire valoir qu'il était mon compatriote, et qu'un Français ne pouvait pas livrer un Français à la police anglaise.

Sur ces entrefaites, il découvrit probablement dans ma physionomie quelques symptômes de commisération; car, me saisissant les deux mains, et les serrant avec une effusion familière, il s écria :

— Autorisez-moi à vous entretenir, à cœur ouvert, comme un honnête homme auprès d'un honnête homme. Laissez-moi vous conter ma vie conjugale, la cause des choses... Quand vous saurez ce que je suis, mes mobiles et tout ce qu'il y a en moi, s'il vous reste une prévention, un seul sentiment de sévérité, eh bien! je me rendrai, spontanément, sous votre contrôle, au prochain poste... Sinon, je Vais résister... je

ET LES YEUX BLEUS ^f

VOUS préviens... Prenez garde que je de/ienne méchant ! . . . Choisissez ! . . .

Il roula ses yeux verts et douceâtres, avec un air de menace comique.

J'étais émerveillé de son excessive mobilité d'humeur qui lui infligeait si rapidement les aspects les plus opposés. Il n allait pas tarder à m'en donner mille autres preuves.

Bien entendu, j'acceptai la transaction.

Quoi de plus intéressant, de plus inviolablement caché à tous que ce qui pouvait m'être révélé dans cette situation sans précédent? Pendant que, à côté, la femme entrevue dormait son beau et hautain sommeil, ici, j allais pénétrer les recoins de son âme rebelle ; j'allais obtenir de son mari, dominé par moi, les plus intimes confidences, les trahisons les plus indiscrètes, enfin ce régal de divulgations étonnantes qu'un polisson pouvait espérer d'un halluciné s'exprimant sur le compte d'une morte.

Avec l'en train du vice éveillé, je fis flamber des bûches dans Tâtre. J'allumai une lampe ; et, m'asseyant à ma table, devant uri cahier de feuilles blanches, à égale portée de mon encrier et de mon revolver, j'attendis, la

plume à la main, comme un magistrat instructeur.

Actuellement, je viens de relire les notes sténographiques que je pris alors et que je vais transcrire. Encore une fois, cette histoire nest donc pas imaginaire. Elle est bien réelle. Trop réelle, hélas!

•ON hôte me demanda à boire; et, après s'être versé une large rasade d'eau-de-vie, très à son aise, souriant de notre accord, il prit un fauteuil et débuta d'un ton affermi et dégagé :

— Arrivez-vous de Paris?... Tant mieux!

Moi aussi. Je suis certain que vous m'avez rencontré plus de cent fois dans la rue... Je passais ma vie dehors... Et je m'apercevais très bien que tout le monde me regardait de la façon qu'on a lorsqu'on se dit, en même temps, à part soi : « Tiens, voilà une tête que je connais ! Qui ça

peut-il bien être?... » Vraiment, vous ne vous rappelez pas m'avoir jamais vu?^..

Je hochai négativement la tête.

— Cela me surprend beaucoup, reprit-il.

Enfin!... Une chose qui m'amusait surtout, c était de deviner pour quoi on pouvait bien me prendre. Vraisemblablement pour un officier.

Cette idée ne me déplaisait pas; et si à ce moment je distinguais un militaire, aussitôt je m*' appliquais à Fobserver pour en imiter la raideur martiale. Mais, au bout de quinze mètres, c'était une autre fantaisie... Par exemple, je ne pouvais réprimer un sourire de vanité en supposant qu on me croyait peut-être étranger. Alors, si une glace de magasin était à proximité, je m'arrêtais devant pour étudier ma mise et ma figure, en cherchant à décider le type européen dont je me rapprochais le plus... Mais, où j'éprouvais encore le plaisir le plus délicat, c'était à m'imaginer que les passants étaient bien capables de m'attribuer une profession subalterne . . Combien de fois avez-vous croisé, vers midi, des trottins de modistes, nu-tête, bras kiessus bras dessous, qui se mettent à causer tout haut de leurs petites affaires, ricanent et se

q^i-f ^NvuMii^ii ,-,

retournent vivement après vous avoir dépassé ?. . . Cela vous est advenu, n'est-ce pas, jeune homme?... Moi, en pareille circonstance, je me persuadais que ces pimbêches me prenaient pour une sorte degal, quelque chose entre l'employé \ de bureau et le commis de magasin. Non ! c'était trop drôle! le comble de la drôlerie.^ Vous me permettrez bien d'en rire franchement!... En homme qui sait ce qu'il vaut et qui sent ce qu'il est!...

Des éclats de gaieté lui échappèrent.

Je fis, sur mon siège, un léger mouvement pour ma commodité. Il en augura que j'avais voulu donner une marque d'ennui, et -m'accabla de questions jusqu'à ce que j'en eusse convenu.

Je ne lui cachai donc plus, malgré mon désir de ne pas troubler son inspiration, qu'il adoptait un chemin peu direct, à mon gré, pour parvenir à se justifier de son meurtre.

Ceci le bouleversa. Grâce à la complaisance qu'il apportait à parler de lui-même, son souvenir du prétendu drame avait été, pour ainsi dire, submergé sous sa prolixité. Son regard me couvrit d'humbles reproches 5 et il s'enferma dans une réserve abattue.

Je m'eflTorçai de lui remonter le moral.

— Non^ marmottait-il, je ne puis pas procéder autrement. . . Je m'expliquais avec vous comme je m'explique avec moi-même. Je me déclare innjocent parce que je me connais de fond en comble 3 en me faisant également connaître de vous, je devais vous amener à conclure comme moi... Parbleu! je ne projette pas de vous initier à ma carrière complète!... D'abord, je ne possède pas par cœur cette encyclopédie. . . Seulement je laisse échapper tout ce qui me passe à cette heure par lesprit... Et pour que ça me revienne précisément à cette heure, il faut bien que ça touche à la choscy sous quelque rapport que vous ne voyez pas, ni moi non plus, du reste, mais qui existe, à n'en pas douter.

Sur ce, je déclarai qu'il avait parfaitement raison, et que j'étais prêt à le suivre, avec docilité, dans toutes ses digressions.

— Bah! rabâchait-il découragé... Bah!...

c'est trop compliqué!...

Sans réplique de ma part, il eut k loisir de changer d'idée. Après cinq minutes qu'il employa à gesticuler, de telle sorte que j'envisageais suc-

cessivement ses résolutions contradicroires, il rompit le silence.

— J'aurais dû vous annoncer d'abord que je suis un sujet des plus distingués : un lauréat de tous les concours et de toutes les Académies. Quoi?... Vous ne vous en seriez pas douté .^.. Je glisserai sur les épisodes de mon enfance qui ne fut pourtant pas facile ni banale ; car je ne me suis jamais connu de père, et ma mère est morte sans avoir jamais parlé ni marché. C'est ainsi que j'ai l'honneur de vous le dire ! . . . Au séminaire où l'on m'avait recueilli, mes prodigieuses aptitudes sont restées légendaires. Personne n'a mieux approfondi, que votre serviteur, les canons et la liturgie. Voulez-vous que je vous récite la bulle Execrahilis de Pie II ou la dernière Encyclique de Grégoire XVI.^ Sachez, du moins, que l'ensemble de mes travaux m'avait fait surnommer « un nouveau Jean le Scolastique », et qu'à vingt ans jetais chargé du Cours de droit ecclésiastique I .,. Mais malgré cette faveur, je n'étais pas heureux. Je subissais inopinément des défaillances morales, des écœurements qui me jetaient en de longues tristesses...

Il déboutonna le col de sa chemise; et, se rapprochant du foyer :

— J étouffais, je g elais, dans le bien-être du cloître, dans la paix de ma cellule, dans l'amour de la^ience... Ce qui me sollicitait, ce qui m'attirait invinciblement, c'étaient le tumulte lointain, le fracas assourdi de l'existence extérieure. Ah! les phénomènes de la vie! je les aimais, je les recherchais jusque dans leurs manifestations les moins nobles, les plus infimes!... Vous ne parviendriez pas à vous représenter ce que la rencontre d'une fourmi ou d'une chenille m'inspirait d'observations et d'émotions. . . Tenez : le portier du séminaire avait un chien de garde. . . Il faut que je vous instruise de toute cette anecdote, car l'histoire de ma destinée en découle;! et vous y apprendrez que ma cervelle et mes aventures sont uniques en leur genre... Donc, ce chien, qui s'appelait Ravaud, m'était sympathique par sa singularité. Il vivait étique, seul de son espèce, se promenant toujours d'un pas incertain et préoccupé. C'était, comme moi, un type à part. Je me mis à l'étudier passionnément. Son maître, devant qui je m'apitoyais sur la maigreur de la pauvre bête, me répliqua que

« c était sa nature d'être maigre ». Probablement aussi, c'était sa nature de recevoir des coups de pied; car aucune friandise ne laurait déterminé à mettre, entre lui et les gens, moins d'une double enjambée. Et même il observait cette distance au long des murs, comme s'il leur eût attribué des jambes. . . Ha ! ha ! ha !.. .

Ici, mon interlocuteur fredonna, usant d'un son très bas : « Papa, les p tits bateaux... qui vont sur Feau,... ont-ils des jambes.^^... »

Puis reportant sur moi, tout à coup, ses yeux douceâtres et illuminés de rayons verts, il soupira très gravement :

— Ne vous impatientez pas... Rien de ce que j'expose là n'est oiseux... Or, les écrivains qui ont traité de l'esprit des bêtes leur ont prêté une sorte d'âme humaine, âme inférieure, bien entendu, mais de même essence que la nôtre, et douée de qualités analogues. Quoi de plus absurde.^ Les animaux doivent différer de nous autant par la disposition de leur âme que par la structure de leur corps. Les hommes ont des idées humaines; les chiens, par exemple, doivent avoir des idées chiennes... Mais quelles peuvent être ces idées? Comment concevoir, avec les

ressources de la raison humaine, des raisons qui n'ont rien d'humain? Voilà néanmoins ce que j'essayais de découvrir au milieu des faits et gestes de Ravaud. Mon premier soin fut de pénétrer dans sa familiarité. Je cherchai à prendre sur lui de l'influence, par mes bienfaits; je le comblai d'aliments soustraits à mon propre appétit. Il devint bientôt mon ami ; et je constatai que sa nature devenait aussi d'être gras... Cependant, malgré la tension de mes facultés, notre intimité constante ne me révélait rien encore... Alors je m'avisai de me persuader que j'étais chien, et de vouloir penser chien. Je réussis jusqu'à un certain point; c est-à-dire que je parvins à aboyer naturellement quand on me parlait. Malheureusement, reflet que je produisis par ces manières inusitées fut déplorable pour moi... Un jour il m'arrivade m'oublier pendant l'enseignement du droit ecclésiastique. Cet aboiement intempestif fit suspendre mon cours pour un mois.

Il s'interrompit, afin de reboire; et, me consultant de ses yeux douceâtres, dont la teinte s'éclaircissait jusqu'à la plus complète candeur :

— Je ne vous fatigue pas? Très bien!...

Après le scandale, on m'imposa une semaine

d*infirmerie; puis des marches quotidiennes en pleine campagne me furent ordonnées. . . Comme de juste, Ravaud était pour moi le compagnon tout indiqué. Au début, dès que nous avions franchi le seuil de rétablissement, nous étions aussi dépaysés fun que lautre. C'était, de nous deux, le premier sorti qui déterminait le choix de la direction à prendre. Or Ravaud, étant toujours le plus pressé , devint bientôt le maître de mes pas. Au surplus, mon plan d'études consistait à ne gêner aucun de ses instincts. Graduellement, il me rapprocha des endroits populeux, et il finit par me faire stationner, outre mesure, dans les carrefours où la société de ses pareils le retenait. Là, sa mélancolie, ses particularités s'effacèrent. Je fus frappé de la gaieté et de la liberté rapidement acquises par ses allures. J'enviai même sa transformation. C'était désormais un chien comme les autres, affairé, joyeux, ivre de santé, communicatif . . Je méditai la leçon, qui m'eût été très profitable, si Ravaud se fût borné à d'honnêtes petites débauches. Par malheur, il s'abandonna à de tels débordements d'obscénité, que la bourgeoisie du lieu en fut révoltée... Absorbé par

mes recherches sur la psychologie canine, je ne remarquai, dans ces manifestations passionnelles, qu un nouveau champ d'expériences. Mal m en prit. L'intérêt curieux, avec lequel je favorisais ouvertement les mauvaises mœurs de mon compagnon, fut incriminé. . . On avisa mon supérieur qui s'empressa de me séquestrer, puis, de me faire interroger en sa présence, par deux médecins. Je fus ensuite Tobjet d'un rapport circonstancié qui, après m'avoir été soumis, entraîna mon renvoi du séminaire... Devineriez-vous sous quel prétexte on me chassait ainsi?... Pour outrages à la pudeur publique, mon cher monsieur, pour outrages répétés!.,. Ha! ha! ha!... On ne pouvait pas mieux tomber : j'étais absolument vierge!... Est-ce que je me fais bien comprendre.^.. Vierge de corps et d'âme!...

Il répéta plusieurs fois ce mot et en attendit TefFet. Comme j'allumais paisiblement une cigarette, il me pria de lui en offrir une aussi, et continua :

-^ J'acceptai mon congé sans regret. J'étais instruit maintenant de la cause de mes hypocondries et de ce qui me manquait pour être heureux et dispos... Voilà où je voulais en arriver!

Il convenait de vous apprendre que cétait l'exemple d'un chien, d'un immonde chien, qui m'avait amené à me marier I Car, à l'heure du jugement dernier, le Seigneur n'aura pas à punir, parmi mes péchés en ce monde, celui d'avoir goûté les satisfactions de la chair en dehors du saint état de mariage... Je me rendis donc à Paris, où j'avais quelques parents éloignés. Après m'être avantageusement placé comme prof esseur de latin, je me consacrai à mon désir de prendre femme. Oui! mais les filles à épouser ne se rencontrent pas, comme les chiennes, à tous les coins de rues... Quoi qu'il en soit, je fis part de ma préoccupation aux gens de droite et aux gens de gauche... « — Avez-vous une personne.^... » Il suffisait de m'en proposer une; je ne m'inquiétais pas de la savoir brune ou blonde^ grande ou petite, grosse ou maigre... Croiriezvous que, malgré ma bonne volonté, il m'a fallu chercher durant d^ux mortelles années? Je ne cessais de me lancer dans des courses folles, arpentant fiévreusement les trottoirs, la peau en sueur^ toutes les fibres en révolte... Enfin, un beau jourj grâce à un vieux monsieur qui connaissait une vieille dame, je fus mis en rapport

avec une charmante fiancée, à laquelle son oncle constituait une dot de vingt mille francs. Illico y je demandai sa main... La jeune fille, c'était Marthe...; c'était la femme dont vous... la femme que je. . . Enfin, tonnerre du Ciel ! . . . celle qui est là !.. .

Il tendit l'index vers l'appartement voisin 3 et il resta longtemps dans cette position, le vert de son regard douceâtre agrandi par une subite horreur, comme s'il eût traversé la muraille.

Cet homme était un instrument admirable de sensation et de répercussion 3 du moins, momentanément. Je sentis qu'il ne dépendait que de moi de le remettre dans le ton exigé.

— Depuis combien de temps êtes-vous marié .'^ lui demandai-je nonchalamment, de même que si j'eusse perdu le souvenir de ce que je voulais lui faire oublier.

Il parut sortir d'un songe ; et, se retournant vers moi sans effort, il se mit à compter sur ses doigts.

— Cela fait presque huit mois... Oui! c'est bien cela. Le premier mai, date de la célébration.

Il frotta ses deux mains sur son front, se tou-

cha le nez, passa sa jambe droite sur sa jambe gauche; et, croisant les doigts sur la jointure du genou supérieur :

— Le 30 avril de cette année, il y avait exactement six semaines que je n'avais plus faim, ni soif, ni sommeil. J'étais passionnément amoureux de Marthe; ou plutôt j'avais, d'elle, un désir ardent, désordonné. . . L'éprouvais-je même bien pour Marthe personnellement?.,. Je ne veiixrien exagérer ni rien feindre... Tenez, mes principes, ma foi, mon entendement étaient dégringolés dans un tel désarroi, que si, le soir de mes noces', j'avais entendu, dans les ténèbres nuptiales, une voix de jeune fille inconnue qui m'eût dit :

« Mon amie Marthe est parrie ; vous ne la reverrez jamais, c'est moi qui la remplace jj, eh bien ! je vous le confesse, je me serais glissé vers la couche, avec autant d'exaltation, autant de délices que j'en ressentis en y rejoignant ma véritable épousée. Oui ! cela est hors de doute ! . . . Comprenez-vous mon sentiment.^...

Alors, il s'égara dans un rêve extatique. Je lui adressai la parole; je lui posai quelques questions en vain. 11 revivait et pensait loin de ma présence. Au point où nous en étions, ma curio-

fO LES YEUX VERTS

site était profondément piquée. De malsaine qu'elle était déjà^ elle se fit provoquante, mauvaise même. Car, me levant, j allai secouer le rêveur, par les épaules, avec une brutalité repréhensible, assurément.

Il fixa sur moi ses yeux verts dont le reflet douceâtre se voila sous une ombre de mécontentement. 11 grignota sa lèvre inférieure et secoua son épaisse et sombre crinière. Je me détournai avec un peu de honte. Il se rapprocha davantage encore de la cheminée, campant le dossier de sa chaise perpendiculairement à la lisière du foyer.

La chaleur du feu si proche, combinée sans doute avec celle du souvenir, fit monter à ses pommettes une rougeur extraordinaire... Puis ce vif coloris se dissipa lentement.

... — Le lendemain matin, reprit-il, je m'é-* veillai avant Marthe, dans la chambre conjugale. Je suis bien humilié d'avoir à en convenir : le premier regard de mes yeux engourdis fut, non pas pour elle, mais pour un grand rayon de lumière qui, poussé par la force du soleil printanier, tranchait nettement la ligne de rencontre molle des rideaux... Au risque de vous paraître chiche, je n'inventerai pas que ces rideaux

étaient, comme dans les romans, de lampas bleu ou de satin crême... Et la médiocre clarté qui s'évaporait le long des murs , n'était pas non plus recueillie par une tenture de peluche cramoisie. Non, loin de là!... Au chevet du lit qui n'avait point quatre colonnes de chêne sculpté ni un baldaquin de précieuses étoffes, la veilleuse mourait dans un petit récipient qui n'était point de Saxe ni du Japon, ni en argent massif ni en malachite ! . . . Et, malgré l'envie poétique que j'en aie, je n'insinuerai pas que le Rhin coulât ni que les vagues de la Méditerranée expirassent sous les fenêtres... Non! non! non!... Je suis, avant tout, un narrateur sincère 5 le murmure extérieur, qui bruissait contre les carreaux, montait d'une vieille petite rue du Paris central 5 et la pièce, où j'étais, ne possédait que la quantité de glaces et de dorures, la qualité de meubles et d'objets qu'un propriétaire et son locataire ont coutume d'agencer, dans un appartement de onze cents francs... Vous voyez, d'ici, combien cet intérieur était modeste?... Et dans un dérangement !... La pendule sur le parquet ;..• un brodequin sur la cheminée et l'autre sur un guéridon... En somme, je n'avais pas voulu

même laisser le temps d'emménager... Tout à coup, dès que j'eus assez secoué le sommeil pour reprendre la notion de la réalité, une puissante émotion s'empara de moi. A la première stupeur de ce qui venait de s'accomplir, un autre étonnement succéda. Quelque chose m'envahit entièrement, qui était à la fois doux et fort, onctueux et religieux. Cela n'avait d'autre rap^ port avec le sentiment que Marthe m'inspirait encore, le soir précédent, que... Voyons, comment dirai-je? Imaginez le rapport dun orgue de cathédrale avec la cathédrale elle-même... Ne riez pas!... L'idée n'est pas absurde, puisque je l'ai sentie vivre en moi. Jugez plutôt : les orgues célestes qui, la veille, grondaient dans la solitude de mon cœur, s'étaient nies. Mais une nouvelle âme circulait à travers mes veines, où ^ne lueur discrète me semblait régner. Oui! une âme nouvelle, attendrie, issue d'un respect sacerdotal, craintive et, pourtant, maîtresse du lieu, comme la foi chrétienne qui circule à travers le silence de ses temples... Je compris que c'était là ce qu'on appelle Tamourl... Et, ainsi que jadis mon zèle me retenait sur les mystères de TEvangilp^ j'approfondis pieusement le mys-

ET LES YEUX BLEUS f^

tère sacré du seul sacrifice qui sait incontestablement de volonté divine et d'ordre providentiel, puisqu'il a été institué en même temps que la création. Unaniment pratiqué par tous les peuples de la terre, il apporte, sur son autel adoré et sanglant, l'extase au prêtre qui l'ofFre ; et il ouvre à la victime spontanée l'accès d'une existence neuve et supérieure!... Pour me soustraire à l'attrait de ces méditations sans fond, l'envie impérieuse d'apercevoir le visage de Marthe me saisit opportunément... Elle dormait, la tête tournée vers la ruelle, dans le besoin de repos et le calme de ses vingt ans. Afin de me pencher vers elle, en m'accoudant sur mon oreiller j'écartai un peu le drap qui lui frôlait la bouche. Mais, avec cette sorte d'entêtement instinctif chez les êtres assoupis, elle ramena la couverture à elle, jusqu'à s'en couvrir le nez... Hein.^... comment trouvez-vous ça?... Moi, j'en fus assez vexé...

Une odeur de rqussr s'était, depuis quelques instants, répandue dans ma chambre. En ayant découvert la cause, je fis observer à mon hôte que le drap de son pantalon était en train de brûler très sérieusement. Il cuisait, sans s'en

f4 LES YEUX VERTS

/douter. Cependant, et comme par une concession, il daigna s'éloigner insensiblement du feu. — Ainsi, fit-il, depuis cinq minutes à peine j'étais amoureux de ma femme, et déjà cela me valait une contrariété.. . Que faire ? Évidemment attendre son réveil, en m'occupant à maugréer tout bas... Mais voilà que la pente naturelle de mes réflexions me conduisit à chercher le motif qui avait bien pu décider Marthe à m'épouser. Je n'attribuai nulle influence à Tamour, que ma récente expérience m'avait montré comme une fleur du lendemain, non de la veille. J'examinai une foule de raisons plus plausibles. Elles m'étaient suggérées, les unes par les autres, fes plus bizarres par les plus simples, les plus puériles par les plus astucieuses. Je m'égarais entre des considérations angéliques et des prétextes diaboliques. Quand une trouvaille me paraissait d'un mérite valable, je me répétais à demi-voix : «... Oui ! elle m'a épousé pour ceci ou pour cela,,.:» Puis je m'écoutais. Toujours le terme avait sonné faux... Ah ! quel labyrinthe d'inductions et de déductions !... Cela me ramenait au temps de mes études sur l'impudique chien Ravaud. Je me heurtai au même obstacle qu'alors.

ET LES YEUX BLEUS ff

Comment^ avec mes ressources A' homme y avec mes idées acquises, mes sensations d'homme^ aurais-je pu retrouver le fil de ses caprices, de sa sensibilité, de ses notions dt femme}... Vous aussi, mon cher monsieur, vous êtes peut-être de ces gens qui vous répondent : « Il faut connaître la femme... » Vous me rappelez le vieux professeur qui me recommandait de « penser en latin... » Que diable ! Je suis né homme comme je suis né dans la langue française ! Traiter un sujet féminin ce me sera toujours un travail... un travail de thème. Ah ça! est-ce que les femmes pensent autrement qu en femmes? Est-ce que perpétuellement la mienne ne s'est pas montrée aveugle devant ce qui était lumineux, pour moi, comme la lumière même?..: D'ailleurs, que savais-je de Marthe qui me renseignât sur ses mobiles?... Durant dix-neuf ans et dix mois, elle avait vécu, écouté, parlé et agi à son aise, sans que je soupçonnasse son existence ni ses relations, aucun de ses propos ni de ses actes... Donc, rien de son passé ne s'offrait à mon enquête... Du moins, depuis deux mois j'avais pu pénétrer ses tendances et ses desseins... Au fait, comment m'y étais-je appliqué?... Oh! d'une

façon bien simple! Mon seul souci avait été de me faire apprécier d'elle sous les jours et les couleurs qui me plaisaient le mieux. Je m étais consacré à rechercher les plus flatteurs souvenirs qui me concernassent ; puis, la forme et l'occasion de les émettre... Marthe m'avait écouté, la nuque appuyée sur le dossier d'un fauteuil, les dix doigts distraits par les glands qui terminaient les bras du siège. Elle écoutait..., elle écoutait!... Moi, je parlais..., je parlais! Quand j'eus tout dit, je fus bien forcé de m'arrêter. Elle me regarda d'un air encourageant, et elle attendit la suite !... Je n'avais pas un geste d'elle, pas un mot à me remémorer!... Pourtant, si. L'unique fois où son oncle et sa tante nous eussent laissés dans un court tête-à-tête, je lui avais arraché un aveu inoubliable. Comme, dans leur ardeur, toutes mes paroles aspiraient au moment prochain où nous serions vraiment seuls, dans une complète sécurité et en pleine possession de nos êtres :

— En serez-vous contente.^ avais-je articulé humblement.

— Oui ! m'avait-elle répondu avec fermeté.

Et, à cette seconde-là, ses yeux étaient venus

i|i.jppL L, irt-K-r» ;t^

à moi-comme ils ny revinrent jamais... Allons ! j'avais enfin relevé la bonne piste. Par Teftet de cette réminiscence, ma conviction fut formée : Marthe s'était mariée pour avoir un homme, par curiosité, par concupiscence de l'autre sexe. Toutes les jeunes filles en sont là, mon brave monsieur! Mais les garçons ordinaires, auxquels les usages et leurs goûts permettent d'échapper au tourment correspondant sans recourir au mariage, ne se préoccupent jamais de cela !... Personne n'avait, sans doute^ été frappé avant moi de cette évidence qui devait ravager un esprit inquiet comme le mien... Ainsi, ce que j'étais devenu pour Marthe, pour celle que j'aimais, un autre aurait pu aussi bien le devenir! C'était manifeste... Une jalousie furieuse s'empara de mes sens. De ce coup, l'illusion, que mon corps était une cathédrale, s'était vite envolée... C'était littéralement sur les charbons de l'enfer que je me sentais étendu. Je m'agitai dans le lit, comme un possédé. . . J'allais me porter à quelque extrémité... Mais à quoi bon chercher laquelle, puisque Marthe, ayant soulevé les paupières et gardant sa sculpturale immobilité, fixa sur moi ses yeux bleus, si limpides et si puissants que je

f8 LES YEUX VERTS

fus aussitôt faible, suppliant et dompté?... Ah ! \ que n a-t-elle toujours gardé ses yeux tout grands ^ ouverts ! . . .

Une sombre contraction de figure accompagna ce retour au sinistre sujet qui, depuis longtemps, semblait lui être devenu étranger. Mais il se hâta de chasser cet importun souvenir en atténuant la généralité de son dire :

— Du moins, déclara-t-il, lexpression du regard de Marthe, au moment du réveil, m'a toujours impressionné fortement, fasciné même, tant il contenait d'étrange supériorité et de yolonté__dominatrice ! • . .

Peu s'en fallût que je n'approuvasse maladroitement cette remarque inévitable, dont ma cervelle était encore chaude. Eût-il, d'ailleurs, attaché la moindre attention à cette inconséquence?

L'invraisemblable pénitent reprit, avec un rictus sardonique :

— Je vous ai déjà averti que je ne faisais pas de roman. Par conséquent, je ne me piquerai pas d'avoir employé le formulaire habituel pour souhaiter le bonjour à la mariée. Non, je ne m'écriai pas, en lui baisant les mains : « Marthe ! Est-ce bien vous qui êtes-là ? Oh ! jurez-le moi.

Marthe !» Je n'implorai même pas mon pardon pour tant d'audaces et d'effusions cruelles. Elle n'eut donc pas à me répondre : « Oh ! parle ! parle encore ! Que j'entende ta voix. Tu es mon idole, je suis ton esclave ! Tu es mon trésor, je suis ton trésor ! ... » Peuh ! . . . Appréciez - vous beaucoup ces façons-là }, . . En tout cas, ce qui est certain, c'est que je ne sus absolument pas que lui dire. Mais bien mieux : voilà que je me pris à vouloir que ce fût elle qui m'adressât la parole. . . A tort ou à raison, j'estimais que son devoir était d'agir ainsi. Et son mutisme, en se pjolongeant, me rejeta dans la plus exécrable humeur. . . Est-ce que vous me trouvez injuste .^.. Est-ce que vous n'auriez pas été comme moi?... Pourtant ce qui venait de se passer entre nous pouvait bien lui suggérer quelques bavardages et quelques confidences... Je souhaitais impatiemment une allusion, un reproche même, n'importe quoi!... Ah! ouiche ! elle ne parut pas 1/ seulement s'en douter... Elle reposait, sans un mouvement, comme au retour d'une excursion pénible, les membres meurtris, l'esprit je ne sais où, l'air content d'être arrivée.. .

A cet endroit, il s'arrêta, en essayant de faire

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claquer sa langue contre son palais ; et, familièrement :

— Dites-donc, j'ai une rude soif. N'avez-vous pas un autre flacon ?...

Pendant que je lui apportais du sucre et une carafe d'eau pure, il se leva; et, pour se dégourdir les jambes, il marcha vers la porte de ma chambre. Craignant qu'il ne m'échappât, avant d'avoir relaté ce qui m'intéressait le plus et ce dont son délayage d'anecdotes n'avait été que la préparation, je fis mine de lui barrer la retraite. II. devina mon soupçon ; et, pivotant sur les talons, sans protester, il regagna son siège.

— Attention ! fit-il... Mettons un peu d'ordre en tout ceci. Possédez-vous bien la situation ? Définissez-vous bien mon caractère?... Un fichu caractère, entre nous ! Mais, convenez-en : pas mal d'aspirations vers Tidéal ! De la vertu aussi! Et de l'intelligence ! De l'affectivité ! De la délicatesse ! .. Franchement, est-ce que je ne commence pas à vous être sympathique?..: Là!

vous voyez bien ! J'avais prédit ce revirement en ma faveur... Donc vous êtes parfaitement édifié sur mon compte. Vous voyez en moi un paroissien qui se comporte à sa guise, qui ne pense

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pas toujours comme le vulgaire, dont certaines pensées même sont d'une nature rare et, je le concède, peu utile. Mais, enfin, vous ne contesterez pas que je sois tenace dans mes projets et surtout logi^e dans mes raisonnements... Logique!... Logique!... Je tiens à bien établir, cette qualité. D'abord, parce que la logique est la principale faculté d'une conscience philosophique, et aussi parce qu'on me la refusée dans le rapport médical dont je vous ai déjà entretenu... Au fait, j'ai omis de vous en citer les termes. Là consultation des deux docteurs concluait à un état de délire partiel, caractérisé chez moi par des sensations fausses, des hallucinations et surtout un manque total de logique dans les idées... Ha I ha! ha!... A cela, j'ai à opposer dix-sept objections fondamentales!... Pas une de plus, pas une de moins : primo...

Je l'interrompis résolument. Cette digression, toute fertile qu'elle pût être en variétés psychologiques, nous eût fait gaspiller trop de temps. Ma pendule marquait quatre heures moins un quart. Or, j'étais décidé à me débarrasser de cet original avant le jour. Je devais aussi faire mes derniers préparatifs pour

prendre, à neuf heures, le train de Cambridge,

— Soir, murmura -t-il, ne nous égarons pas... Maintenant que vous êtes renseigné sur moi, sur Marthe et sur les conditions de notre mariage, tout va vous sembler d'une clarté et d'une logique irrésistibles.

Il aspira, au goulot même de la carafe, une longue gorgée, réclama un cigare; et, après s être complu devant les convulsions de plusieurs bouffées :

— Je n'ai rien d'important à vous apprendre, sur la première semaine de notre union. Nous parcourûmes la campagne des environs de Paris, cueillant des fleurs que nous nous soufflions dans le cou, avec des rires et des baisers... Et parfois nous nous arrêtions soudain à nous contempler, les yeux dans les yeux... A propos, je vous ai déjà dit que les siens étaient bleus ; mais vous n'avez peut-être pas discerné que les miens étaient verts?...

Je tressaillis d'instinct et aussi de colère,, comme s'il se fut moqué de moi ou qu'il me défiât. Mais son inoffensive sérénité me détrompa.

— Plus d'une fois, continua-t-il, je me révol-

tai intérieurement de ce que les couleurs de nos regards différassent autant. J'aurais voulu lui communiquer le reflet de mes yeux ou réciproquement. Mon sentiment était que la nature aurait dû établir cette loi entre mari et femme, ou sinon que les conjoints ne devaient pas voir les choses dans une teinte identique... Du reste, je le crois encore. Oui, j'ai la conviction que tout lui apparaissait en bleu, et, à moi, tout en vert. . . Cette incompatibilité nous réservait les suites les plus funestes ! . , .

Il jeta son cigare en le déclarant détestable et en exigea un nouveau. Puis :

— La meilleure preuve que j'aie à citer de notre bonheur d'alors, c'est notre imprudence, une après-midi, durant une promenade en barque. Nous risquâmes, tous les deux, de tomber à l'eau, rien que pour repêcher un hanneton emporté par le courant... Nous eussions voulu interdire qu'aucun être, même un hanneton, souffrît sur notre terre. Comme après cette équipée, je riais aux éclats, tandis qu'elle était à peine remise de sa frayeur très justifiée, Marthe m'accabla de questions : « Qu'as-tu donc ?

Qu'est-ce qui t'amuse à ce point ,^ — C'est de

penser, dis-je, que ï autre y celui que tu aurais pu épouser... Eh bien! il serait peut-être noyé à rheure qu'il est ! 53 Sans trop me comprendre, elle m'embrassa... Cependant, nous causions peu ensemble. Tout se passait au-dedans de nous. Nous n'exprimions pas, nous ressentions... Toutefois, je distinguais parfaitement des phrases qui erraient sur son visage et me parlaient. Souvent, mon regard fixé sur ses traits, sans qu'elle eût desserré les dents, je me surprenais à lui avoir demandé : « Quoi.^ — Moi, répondait-elle, je n'ai rien dit.,. 33 Mais je la harcelais. Alors elle me satisfaisait en concédant qu elle avait pensé à ceci ou à cela. Des insignifiances qu'elle avait déjà renoncé à proférer, avant ma question, et dont j'étais ravi, mon cher monsieur, ravi, ravi. Une fois, je me rappelle, ce fut une réflexion sur la dissemblance des petits paquets que portent, dans la rue, les messieurs et les dames. Elle trouvait les nôtres toujours laids, mal tenus, mal ficelés. Et cela me fut un prétexte pour la chicaner à n'en plus finir, mais très gentiment, sur l'orgueil de son sexe...

... J'étais séparé d'elle, un instant, j'avais le besoin subit de lui raconter mille sujets. C'était

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autant de spectacles à lui montrer^ d incidents à lui faire constater... Bon! voici que Marthe arrivait... Je n'avais plus rien à lui dire. Il me semblait que je m'étais transplanté en elle, et elle en moi... Ni passé ni avenir en ma tête...

Rien ne survivait en arrière, rien ne surgissait en avant. . . Le présent ! le présent 1 le présent I voilà lamour!...

Il eut une violente quinte de toux. La bordure rouge de ses yeux, sëlargissant et s'accentuant, forma avec ses pupilles vertes une alliance de couleurs, si odieuse, que je m'en détournai momentanément. "^

— Le premier nuage, soupira-t-il, qui traversa notre ciel, ne sortit pas de ma jalousie, quoique je fusse pourtant bien jaloux ; jaloux de tout} et même, de ce dont personne n'est jaloux : des passants qui la regardaient, des fournisseurs à qui elle parlait, des pifTerari, oui ! des chanteurs de cour qu elle écoutait par la fenêtre de la salle à manger... Jaloux des cinq sens de ma bien- aimée !... C'est comme ça que je suis... Je vous expliquais donc qu'une petite brouille avait éclaté entre nous... Pure affaire d'amour-propre de ma parti Et quelle cause. bizarre!... Mais,

entre amants, mariés ou non, pourriez-vous m'indiquer les rapports qui sont bizarres et ceux qui ne le sont pas?... Jugez les faits. Nous étions au théâtre. Marthe se préoccupait beaucoup trop, à mon gré, des toilettes, dans la salle, et sur la scène. Elle les appréciait et les détaillait, avec force mots techniques. Sans toujours comprendre, je lui prêtais une attention polie. Mais, à la longue, elle m agaça. Je résolus de l'arrêter par une raillerie qui résumât mon opinion sur les modes.

— Tes-tu jamais imaginée, dis-je, les élégances que les personnes chics auraient inventées, si le sort les eût douées de queues comme les singes. Sans doute, on n aurait pas caché ces ravissantes queues sous des jupes ni dans des pantalons. On en aurait tiré vanité. Comment diable se seraient-elles étalées ? Aurais-tu préféré qu'on les enroulât autour de la taille, en leur poudrant ou cosmétiquanc la houpette?... Ou bien qu'on les laissât pendre, avec des bracelets et un nœud de ruban au bout.^..

^ Marthe me considéra avec stupeur 3 et, comme je persistais à vouloir l'égayer de mon invention donc j'étais très fier ;

— Mon pauvre ami, murmura-t-elle, faut-il . que tu sois bête !

... Bête ! moi ! je crus avoir mal entendu !... Bête!... Personne jusque-là n avait osé lancer une pareille insinuation en ma présence. Je voulus lui faire répéter le mot. Oh 1 elle le répéta. Trois fois. Et cela lui donna un fou rire. Pas à moi...

\ ... Une injiire ! . . . Une in jure d elle ! . . . Retenez bien ceci, jeune homme : dès que votre lune de miel aura pris fin, chaque fois que votre femme ouvrira la bouche, captez délicatement, sous la paume de votre main, la parole prête à saitîr. Ce que vous supprimerez ainsi de bon n entrerait pas en balance avec ce que vous esquiverez de mauvais.

De ses ongles aigus, il gratta, jusqu'à Técorcher, la peau de sa face qui se congestionnait graduellement.

— Certes, reprit-il, certes mon mécontentement n aurait pas trop longtemps subsisté, si un secon d acc ident du même genre n'était pas encore venu le consolider. . . C'était, après dîner, le soir d'une chaude journée de pluie. Sous la dernière clarté du ciel, je faisais à Marthe là lecture

d'une modique gazette. Nous étions assis près de la croisée que fouettaient de grosses gouttes. . . Entre autres faits divers, il s'en présenta un plus anormal, et tel que ces maudits chroniqueurs en fabriquent souvent pour captiver leur clientèle. . . En outre, j'affirmerais presque que je l'avais déjà rencontré, l'année auparavant, vers la même époque. Il s'agissait d'un gamin de douze ans qui avait précipité sa petite sœur par un soupirail de cave « parce que, alléguait-il, ça l'en- « nuyait de toujours sentir cette mioche sur son <( dos quand il allait mendier. » A cette citation, Marthe ne sut que crier à l'impossible, et se récrier et s'indigner. Pour la calmer, je commençai par dire comme elle et par émettre des doutes autorisés sur l'authenticité de la nouvelle. Làdessus, voilà qu'elle change d'avis et qu'elle me reproche de prétendre être mieux renseigné que le journal ; je n'insiste point. Elle continue à déblatérer. Malheureusement, par goût de la contrpverse, je m'applique, — non pas à justifier, — mais à tenter d'expliquer la psychologie de ce , précoce assassin. Voilà maintenant qu'elle comprend que j'approuve le crime. . . J'ai beau recommencer ma démonstration ; j'ai beau m'ingénier

à Taméliorer. . . Elle ne veut pas démordre de son idée. Et, pour achever de me révolutionner, qu'est-ce qu elle me chante :

« Va, va, tu es un monstre ! »

C'est ainsi que sont les femmes, mon cher monsieur ! . . .

Il vida d'un trait la carafe que je retournai emplir à la fontaine. Il ne cessa pas de parler ; seulement, pendant mon court éloignement, il força la voix pour qu elle me parvînt toujours distinctement.

— Devant cette inconcevable attitude, je me tachai pour tout de bon. Je quittai notre chambre, en claquant la porte ; et je tombai, plutôt que je ne m'assis, sur la carpette du salon, les poings dans les yeux, furibond. Ma tête était en ébullition... Je pensais qu'une vie pareille était intolérable, qu'il fallait en finir, partir chacun de son côté, et patati et patata... En même temps, je mâchonnais les mots avec lesquels je la cinglerais, dès qu'elle viendrait me rechercher. Car, évidemment, elle allait venir; non pas en savouant absolument vaincue ; mais enfin elle allait avancer le bout de son nez, s'approcher d'un air gauche, tenter de se réconcilier... Ah bien!

oui ! Elle serait joliment reçue. J en avais pardessus ça !.. .

Il posa Tavant-bras sur sa chevelure hérissée, et le fit fonctionner comme une toise...

— Comme elle tardait à se montrer, je me mis à quatre pattes, et, me mouvant en silence, je collai l'oreille sur la jointure des deux battants... Rien!... Je me relevai; je me campai devant une glace. Là, je m'évertuai à parler tout liaut, très haut!... Ébouriffant mes cheveux, ébauchant des grimaces d affliction, je souhaitais que Marthe fût en situation de me voir, qu elle fut cachée je ne savais où, quelque part, de façon à pouvoir se rendre compte de ce que je souffrais... Et, pour labsente, je jouai une sorte de comédie sincère... Cette locution est drôle, n'est-ce pas.^... Plaît-il .^.. Navez-vous jamais éprouvé cela.>... Enfin, Marthe n arrivant toujours pas, mon irritation atteignit le comble. Je formulai ardemment des vœux pour qu elle ne vînt plus, afin d'être encore mieux en droit de lui en vouloir, de la détester... Alors, direz-vous, comment se termina cette scène .\.. Oh I bien simplement. Au bout de trois quarts d'heure, je rentrai dans la chambre, confus, palpitant et

soumis. Hélas! les ressorts de rhomme ne lut permettent pas de prolonger les bouderies aussi longtemps que ceux de la femme... Mais, cette nuic-là, nos épanchements tardifs eurent quelque chose de contraint et de conventionnel qui consomma la rupture de mon âme avec la sienne.

L'excitation du narrateur montait toujours,

grondant par sa voix, et devait bientôt atteindre

son plein. Des petits grains de sang, comme les

1 parasites rouges de certaines feuilles, tachèrent

1 la verdure de ses yeux douceâtres.

— Depuis cette époque, tout alla de mal en V pis. Je musais en tentatives pour me faire tantôt craindre et tantôt aimer... Une occasion se présenta pour moi de prouver que j'avais de l'autorité... J'avais invité à déjeuner un témoin de man mariage. C était mon plus ancien ami, mon seul ami, je puis même dire. Trois mois auparavant, il avait perdu sa femme, une personne bien jolie, bien séduisante. Chez eux, mon couvert avait été mis cent fois, cent cinquante fois peut-être, en deux ans. J'avais été reçu là, comme chez un proche parent, comme chez un frère... Nous n'étiqns pas plutôt installés à table que Marthe commence à poser un tas de ques-

tions sur la défunte. Cëtait assez maladjoit!... Mon ami répond d'un air sentimental, fournit mille détails touchants et gracieux. . . En un mot il fait revivre sa femme... Tout à coup, je la revois distinctement, quelques semaines après leurs noces... Elle était là, à la place de Marthe. Son mari était à ma place, et moi à la place occupée actuellement par mon ami. Elle me souriait comme Marthe sourit à cette heure, et je lui rendais son sourire de même que mon ami se comporte vis-à-vis de Marthe... Je relis alors, dans mon cerveau, ce qui sy passait, quand il servit du vin à sa femme, ainsi que j'en verse maintenant à Marthe... Oui, c'est bien cela, je rêvais la possession de sa jeune compagne, je la sentais se livrant à moi. J avais conscience que c'était impossible et que pourtant, par je ne sais quel miracle, ça allait se faire. . . Enfer et damnation 1... Je lance la bouteille sur le parquet, je me lève tout droit, je saisis mon ami par le collet et je lui hurle dans les oreilles :

« — As-tu bientôt fini .^ Est-ce que je n'ai pas surpris ton manège? Imbécile! Canaille! Hors d'ici!... »

... Il me considère, étonné, gêné... mais il ne

trouve rien à dire! Marthe, non plus... Ils échangent un signe. Mon ami s'en va... Après son départ, ma femme m'inflige les plus durs reproches, m'acc use d'être fou ! C'était toujours la-même chanspo-r hein?... La logique^mç faisait défaut ! Mais il me semble, au contraire, que, si je péchais dans la circonstance, c'était plutôt par excès que par manque... Non ! non ! c'était à se tordre !...

Il se tordit, en effet.

— La brouille et ensuite la froideur se prolongèrent entre nous. Je vivais dans un état perpétuel d*exaspération maladive. Je ne pouvais tenir en place. C'est aussi à la lettre, dans un autre sens : congé me fut successivement octroyé par toute une série de chefs d'institutions. Sans la petite dot de Marthe, je me demande comment nous aurions subsisté durant cette période. . . Sur ces entrefaites, après une explication violente, l'oncle de ma femme me taxa d'inconduite, de paresse et de dissipation. Oh! celui-là! que je le h ais ! Chaque fois que j'ai eu une querelle avec Marthe, la preuve m'a été procurée ^ que c'était le résultat d'une conversation entre \J elle et cet être abject!... Marthe l'admirait, le défendait en tout...

Dans ses yeux douceâtres^ les points sanglants s'étaient tellement multipliés qu'ils se réunirent et constituèrent un mince cercle rouge, entre deux cercles verts.

— C'était, sifflèrent ses lèvres serrées, le plus correct, le plus parfait des bourgeois. Ses relations étaient choisies parmi des gens sérieux, versés dans les affaires. Et d'une habileté en matière de comptabilité ! Je puis le déclarer : Marthe n a jamais négligé une occasion de me mortifier en rhonneur de ces philistins. Certes, le calcul n est pas mon fort. Lorsque je m'engageais dans une discussion économique, si une opération à effectuer de tète s'imposait soudain, je membrouillais. Et, quoique j'eusse raison dans ma théorie, théorie toujours supérieure it l'intelligence de ce médiocre auditoire, néanmoins je me faisais coller au pied du mur par un chiffre qu'on me décochait subitement ou qu'on m'obligeait à rectifier. Vous supposeriez sans doute que Marthe prenait fait et cause pour moi. Oh! là, là !.. . Elle s'empressait de me dire d'un ton ennuyé, publiquement : « Tais-toi donc^ tu sais bien que tu n'entends rien à ces machines-là ! . . . » Elle était honteuse de moi, monsieur, honteuse ! • . .

ET LES YEUX BLEUS 7f

Ses yeux ne formèrent plus que deux disques rougeSj hideux, sans prunelles...

— Oh ! quel martyre j ai subi dans ce milieu indigne ! Quelle atmosphère de viletés et d'inepties! Dès que l'entretien devenait général, j'éprouvais d'abord un énervement analogue à celui où m'aurait jeté un violoniste mystérieux qui, ayant saisi et tendu mes cheveux avec ses doigts enfiévrés par un art dominateur, eût joué, avec son archet, des airs muets sur ces filaments animés... Puis, je ressentais un immense accablement dans la région cardiaque, comme si une main surnaturelle m'eût fi-otté l'aorte avec une gomme élastique, pour en effacer la vie... Ensuite, il me semblait que je n'étais pas là où j'étais, et que j'avais cessé d'être moi. Pour revenir à la réalité, souvent j'avais des tentations presque irrésistibles de me mettre en chemise ou de tirer la nappe jusqu'à renverser le couvert... Rien que pour savoir si l'on dirait quelque chose .^ ec ce qu'on dirait?.,. Un soir, dans cet état de demi-inconscience, je fus frappé d'un propos vociféré à travers la table. C'était peut-être la vingtième fois que je l'entendais; et toujours prononcé par la même personne : un gros vieux,

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laid... Pourquoi, ce soir-là, en fus-je plus affecté qu'à l'ordinaire? Je ne saurais vous l'expliquer... Le gros vieux, je l'aperçois encore, avait soulevé son verre entre son regard et la lampe de la suspension, et il clignait de Toeil au scintillement d'un breuvage doré. Je n'ai rien oublié : ni son clignement d'yeux ni sa voix de fausset. Voici ce qu'il disait à l'oncle de Marche, en parlant de ma femme :

— Assurément, mon cher, on ne pourrait pas prétendre que Madame n'est pas votre nièce... avec lairde famille de Madame!...

... Oui, le gros vieux avait déjà répété cette phrase plus de vingt fois, au cours de dîners précédents. Je ne me rappelle même pas en avoir jamais recueilli d'autre idée. De cela je ne prenais pas habituellement ombrage. D'abord^ parce que cette affirmation était absurde, absurdissime; car une belle femme, telle que Marthe, ne ressemblait nullement à un vilain barbon comme son oncle. En outre, parce que je trouvais souverainement ridicule de supposer, selon le gros vieux, que des personnes s'amusassent à prétendre qu'une nièce ne fût pas une nièce.

Quoi de plus grotesque, en effet.^.. Mais la

fatalité m'avait-elle amené à une disposition d'esprit particulière? Avais-je commis trop de libations?. . Toujours est-il qu'un doute, auquel

^je n'étais pas encore sujet, me pénétra dans l'âme. .. Un soupçon affreux!... A quel propos le gros vieux tabachait-il toujours la même sottise? Pourquoi avait-il clignoté? Tout cela n'était pas naturel!... Connaissait-il donc un secret?... U devait avoir vent de quelque chose... Pendant le reste de la soirée, je fus taciturne, mais très convenable. Toutefois, je me rongeais les lèvres 3 je devinais, je délibérais... Je me remémorais des menus faits, des incohérences, des coïncidences. Jusqu'à notre retour, je n'adressai pas une syllabe à Marthe. Elle s'appliquait à me distraire, à me faire prendre le change en bavardant... Le tout, inutilement... Moi, j'étais sur une piste; je la suivais éperdument, parfois tenté de donner de la voix, comme un chien de chasse. Tenez, j'avais retrouvé mon ancienne

nJ âme de chien. J'étais un vrai chien, un chien enragé. Je me retenais pour ne pas aboyer... Et

I aussi des envies de me précipiter sur Marthe, en pleine rue! Pour la posséder ou la mordre? Je ne savais pas au juste... En arrivant à notre

domicile, j'avais mon plan. J'étais calme, sensé, conciliant et lucide, comme je le suis encore en ce moment...

Je frissonnai , pour l'avoir examiné sur cette invitadon. Sa mâchoire inférieure saillissait, béante ainsi qu'une gueule, affreuse, écumante...

Il répéta :

— J'avais tout mon calme, toute ma lucidité.

Je lui dis gravement, posément, comme ceci...

Il grinça des dencs et crispa ses doigts en manière de griffes.

« — Marthe I avoue-le immédiatement... » Je marchai vers elle. « — Je sais tout! ton oncle n'est pas ton oncle ! ... » Ah ! elle faisait des difficultés pour en convenir... Elle nia d'abord, 'pleurant, criant : a — Est-ce que tu perds la tête.^ Lâchemoi I Dieu ! que tu me fais mal î « Serrant bien ses poignets, je lui attirai les bras dans chacune de mes mains, derrière mon dos, comme des bras de brouette. Ensuite, appuyant avec force mon front sur son front, j'insistai :

— Veux-tu bien te confesser, malheureuse!

-^ Oh I que tu me fais mal!

— Alors, ne mens pas : tu n'es pas la nièce de ton oncle?

— Comme il te plaira ! soupira-t-elle.

— Bon! Alors qu'est-ce que tu es pour lui?... Je ressentais une jouissance atroce. Je souhaitais le pire, encore du pire, toujours du pire ! . . .

— C'est ton amant, hein?...

Pas de réponse!... Je cognai son front avec le mien. Pan!... Le bruit sec d'un maillet sur une boule d'ivoire...

— Tu as été sa maîtresse?

— Oui! fit-elle d'une voix expirante...

Elle avouait; ce n'était pas dommage.

— Bon ! il t'a mariée avec moi pour se débarrasser de toi?... Hein?

— Oui!...

— Il t'avait séduite depuis longtemps?

— Oui!...

— Chez lui ?

— Oui!...

Pan ! un nouveau coup de maillet.

— Ah ! n'essaye pas de me tromper, coquine î La présence de sa femme eût été, chez lui^ un obstacle. Il t'a débauchée, au dehors, dans quelque bouge? Quoi?

— Oui I dans un bouge. Je t'en supplie, lâche-moi, tu me brises ! . . .

— Patience! Il est venu plusieurs fois ici. Il ta reprise encore? N est-il pas vrai?... Chez

.moil... Veux-tu bien?...

— NonI non! non! misérable! tue-moi plutôt!...

Elle me cracha à la face, ^t je lui sautai à la gorge. Cette dénégation inattendue et ridicule m'avait définitivement jeté hors de mes gonds. Mais qu est-ce que ça lui faisait donc d'avouer cela dç plus ? Puisque je le désirais ! Puisque j'avais soif d'amertume et de fiel! Puisque ma douleur était incurable et que/ seule, une douleur nouvelle pouvait détruire la précédente!... Vous êtes-vous déjà brûlé? Mais brûlé sérieusement?...

En soufflant et haletant^ il retroussa la manche de sa chemise; et> me désignant une énorme cicatrice sur son bras nu :

— Un jour, en allumant ma pipe, une goutte de phosphore bouillante jaillit jusqu'à cet endroit. La brûlure fut si cruelle, que, saisissant avec les pincettes un charbon incandescent, je me l'appliquai sur la région atteinte... Voilà mon caractère ! Être logique avant tout, même à la façon de Gribouille... Que vous disais-je

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donc? Ah! j'y suis!... Vous avez vu que Imqualifiable hypocrisie de ma femme m'avait déterminé soudainement à letrangler. Que se passa-t-il au juste, durant cette seconde d'affolement? Je l'ignore. Mais, lorsque je revins à moi, j'étais étendu sur le plancher, à la renverse, et je regardais valser la rosace du plafond. Petit à petit, la vitesse de ce vertige diminua, et, dès qu'il se fut arrêté tout à fait, j'avais repris le complet usage de mes sens. Je fis un rapide examen de conscience. N'avais-je pas été trop vite et trop loin? Bientôt je m'abandonnai à cet état de trouble et d'égarement où vous m'avez trouvé ce soir à votre retour. J'étais peureux et désespéré. Mon épouvante d'apercevoir ma victime était telle que je n'osais détacher mes yeux de la rosace... Tout à coup, j'éclatai en sanglots, je criai: « — Marthe ! Marthe! Qu'ai-je fait? Tu étais ma vie ! Ce n'est pas possible que je t'aie tuée ! Marthe ! je t'adorais ! je t adore, Marthe!... »

Des larmes ruisselaient sur ses joues. Son regard resplendit.

— Non ! la trompette de la vallée de Josaphat ne mettra pas mon squelette debout, par une

impulsion plus subite, plus divine... Une voix me répondit... La musique des anges, mon cher monsieur. Dans l'alcôve, Marthe me souriait, m'appelait de ses lèvres vivantes. Oh! ses yeux ne gardaient pas une trace de colère ni de stupeur. Ils étaient fiers et tendres. Leur bleu souverain régnait tout alentour. Je bondis entre ses bras, je l'enveloppai, je l'envahis... Quelle épreuve ! Quel délire triomphal ! . . . Heure splendide ! . . . Apogée sans rivale ! . . . L'apothéose de notre amour, monsieur!... Pardonnez-moi l'évocation de ces circonstances si intimes; mais voici l'exact résumé de notre étreinte passionnée : une ardente plainte de douloureuse joie qui, exhalée de mon cœur, grondait au fond de sa bouche...

Dans la largeur de ses yeux que les pleurs, en y lavant la couleur du sang, avaient restaurés dans leur teinte verte et douceâtre, des rayures blanches comme la fine lisière des vagues couraient par instants et venaient mourir contre ses paupières mi-closes.

— Au matin, murmura-t-il, après l'avoir embrassée bien affectueusement, je lui dis : « —Je ne me rappelle plus rien de ce qui est survenu

hier entre nous. Toi, non plus! tais-toi! Tout est oublié, tout est supprimé. Je ne crois rien... Je ne sais rien. Toi non plus! L e passé est anéanti. Notre vie recommence, comme si nous ressuscitions. Tu es morte, cette nuit, et moi, je suis mort de ta mort. Maintenant, nous avons franchi le seuil d'un autre monde. Nous ne connaissons plus personne sur la terre... Nous ne reverrons aucun des tiens ni des miens. Est-ce convenu?... » Elle répliqua par un ^^ufqui n était point celui que j'espérais. C'était un oui des lèvres, passif, indéfinissable, décourageant. Dieu ''vous préserve, mon jeune ami, d'entendre ce Quijk. Après tout, c'est peut-être celui de toutes les femmes. Chaque fois que la mienne m'a dit ouiy j'ai eu le cœur serré 5 il ma semblé que nous ne nous étions pas compris. Je l'ai forcée à se répéter. Et jamais je n'ai eu l'esprit libre, je n'ai senti sur quel terrain je m'aventurais que lorsqu'elle m'avait répondu : non\...

Il s'attarda à prononcer des non et des oui^ avec des intonations féminines qu'il variait. Aux plis de son front, il était visible que ce fugace personnage remuait une litière de souvenirs et de pensées.

— En définitive, je n'insistai pas sur cette impression pénible. Jy mettais du mien...

J'allai commander des caisses; je m'entendis avec un brocanteur, je confectionnai les malles. Bref, dans le cours même de l'après-midi, tous les objets de notre appartement, qui n'étaient pas emballés, se trouvaient vendus et emportés. Alors je déclarai à Marthe que nous partirions, à huit heures du soir, pour Londres. Elle fit : « BiV/i/ »

\ comme elle avait fait : « Oui. »

... Il y a un mois, nous sommes arrivés ici.

Une agence m'avait déjà procuré des leçons de français, de grec et de latin... A la rigueur, cela aurait pu de nouveau marcher, tant bien que mal... Mais, allons donc!... Changez le

' pays, changez l'existence; vous ne changerez pas la femme! Faites tout ce que vous voudrez; il y a une chose que vous ne ferez pas : c'est que les yeux verts deviennent des yeux bleus ; ni les yeux bleus, des yeux verts... Nous n'étions pas seulement installés à Oxford Circus, que déjà l'esprit de Marthe s'était réchappé. Je ne la menais nulle part, nous ne recevions personne. Elle n'entendait que ce que je lui disais, elle ne voyait que ce que je lui montrais. Et pourtant

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aucune de mes façons de montrer et de dire ne la pénétrait. Je parlais, je m'agitais dans le désert. Oui ! lame de Marthe était comme une étendue de sable... Sable immobile dans notre chambre close. Mais si je la laissais s'approcher de la fenêtre ouverte, le vent de la rue aspiré par sa bouche et ses narines, insinué par ses petites oreilles, soulevait un simoun, dans son cerveau, entre ses tempes. Elle s'insurgeait, elle m'outrageait... Mais mon parti en était pris. Quand je restais au domicile, je ne la quittais pas des yeux. Si mes occupations m'appelaient en ville, je l'enfermais. Elle ne savait pas un mot d'anglais, ne possédait pas un penny. De quoi donc était-elle capable, à mon insu ou malgré moi!...

En proie à un brusque soupçon, il s'avança à ma rencontre, posa sur ma table ses deux poings fermés, et, fronçant les sourcils :

— A votre tour, monsieur mon voisin, ne barguignez pas. N'avez-vous pas communiqué un tant soit peu avec Marthe?... Ne riez pas!... Je vous jure que ce n'est pas l'instant de rire ! . . .

U était très menaçant. La gueule de chien

réapparaissait dans son menton, ainsi que le rouge sanglant dans ses orbites distendus.

Je posai vivement la main sur la crosse de mon revolver. Les frémissements de mes doigts firent miroiter le canon de mon arme sous les rayons de la lampe. Sa physionomie se radoucit, et il s'excusa de sa méfiante question.

— Enfin, reprit-il avec un geste d'épuisement, comme si j'avais eu besoin de ça par-dessus le marché, depuis plus de deux semaines, des voix ont entrepris de me harceler "nuit et jour, de me provoquer, de me menacer... En outre, je ne pouvais plus mettre le pied dehors sans être suivi. Partout où j'allais, je sentais quelqu'un à mes trousses. Tantôt un albinos, tantôt un nègre 5 souvent tous les deux à la fois. Je les observais du coin de Toeil. Si je me retournais prestement^ bernique! mes deux persécuteurs avaient décampé!... Vous conviendrez que ces procédés étaient assez suspects. Donc, je projetai de filer en Amérique. J étais épié, objecterez-vous ? Eh bien! n'ai-je pas le droit de voyager avec ma femme? Qu'est-ce que toutes les polices du globe avaient à y reprendre? Imaginez-vous que

Marthe aurait bronché ? Oh I que non ! Je Taurais tenue, bien tenue sous mon bras.

— Où va Monsieur? m'aurait-on demandé.

— Dans la lune. Monsieur le mouchard ?

— Et Madame ?

— Madame est ma femme, malotru que vous êtes! Elle m'accompagne de son plein gré. N'estce pas, chère amie ? »

... Et, à la façon dont son coude aurait senti la pression du mien, je vous jure qu elle n'aurait pas tergiversé. Par conséquent, tout s'arrangeait. Le malheur, c'est que Marthe m'a très mal accueilli, lorsque je lui ai annoncé ce nouveau déplacement. Nous avons eu plusieurs disputes, toujours de plus en plus âpres... Enfin, cette nuit...* Ah! pourquoi ricanait-elle avec un air si glacial et si méchant.^.. Je ne peux pas supporter qu'on me brave!...

C^est son horrible effronterie qui...

J'iDÉE et la parole lui avaient fait instantanément défaut. Dailleurs, jen savais assez pour reconstituer la suite et deviner le dénouement. Au moins, je n'eus pas l'inhumanité de prolonger l'interrogatoire de cet être lamentable, hébété par la fatigue et désormais moins bien renseigné que moi.

. Mais quelle décision adopter à son égard?

Devais-je ou non lui dénoncer l'abus impitoyable et indélicat que j'avais fait de sa crédulité?

Pour m'accorder le temps de la réflexion, je me dirigeai vers la croisée dont j'ouvris les persiennes.

Il était six heures et demie du matin. Une vague aurore s'ébauchait dans le brouillard.

. Je retournai vers mon individu ; je secouai sa torpeur, en l'invitant à déguerpir, avant l'éclosion du jour.

Cet avertissement exerça sur lui une action énergique.

— Vraiment, balbutia-t-il, vous ne voulez plus qu'on m'emprisonne? Quelqu'un m'a donc enfin compris!... Oh! merci... merci...

Je répliquai froidement :

—Vous allez vous réfugier, pour un moment, où vous voudrez 5 à l'autre bout de Londres, par exemple. Faites bien attention : jusqu'à midi, aujourd'hui, vous ne* devez pas reparaître ici. Passé ce délai, vous pourrez revenir. Si vous préférez attendre demain ou après-demain, vous avez le choix. En tous cas, je vous réponds d'arranger vos affaires de manière à ce que vous ayez une complète sécurité.

Pour qu'il acceptât cette combinaison, naïve, je comptais sur sa faiblesse. d'esprit, et aussi sur le grand air d'autorité que j'avais spécialement pris.

i Le succès dépassa mon attente.

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