‹ LesageChapitre 2 sur 28 · L'HOMME ET L'AUTEUR · texte numérisé non relu

L'HOMME ET L'AUTEUR

Vers 1692, deux vrais amis vivaient au quartier latin. Us s'étaient rencontrés dans le collège des jésuites où ils étaient venus, l'un d'Auvergne, l'autre de Bretagne, terminer leurs études. Une même médiocrité de naissance et de ressources, les affinités réciproques de leurs races, et une commune nécessité de se faire jour avaient facilité entre nos deux provinciaux une intime amitié que devait cimenter de part et d'autre une honnêteté à l'épreuve du temps, des hommes et de la vanité littéraire.

Mais déjà l'Auvergnat était sur le chemin des honneurs et des profits. Il venait de briller dans la rhétorique du P. de Jouvency : il avait même eu

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rinsigne gloire de faire partie de cette élite d'élèves que M. Hersan honorait de ses conseils particuliers, et qu'il offrait en modèle aux rejetons des grandes familles. Il donnait des leçons payées et, quoiqu'il achevât à peine sa vingt et unième année, on lui faisait espérer la chaire de rhétorique du collège de Chartres. Le plus brillant avenir universitaire miroitait devant lui. Mais il en rêvait secrètement un autre. En dépit de l'air naïf que lui donnaient ses gros yeux et sa bouche béante d'ordinaire, il n'était rien moins qu'un sot. Sa pièce de vers latins sur la prise de Mons avait éclipsé toutes ses rivales, en attirant sur son auteur cette attention du P. de la Chaise, qui s'était refusée jadis aux suppliques en vers français du grand Corneille. La gloire littéraire l'appelait déjà à voix basse, mais du ton dont elle parle au cœur d*un lauréat. Il faisait ses confidences à son ami, son aîné de trois ans, dont il avait deviné la vocation littéraire. Il s'employait de son mieux à la lui révéler et c'est même son titre unique à notre attention, car le jeune bas-Breton auquel il soufflait l'ambition d'auteur s'appelait Alain-René Lesage.

Laissons donc partir Danchet pour sa rhétorique de Chartres, et abandonnons-le sans inquiétude à l'humeur tenace et grimpante qui caractérise ses compatriotes. Il rimera avec opportunité de jolis riens, de solennels opéras et d'honnêtes tragédies, plaidera et gagnera ses procès, entrera enfin aux Académies, et nous le retrouverons qui apposera sa

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griffe de censeur, en faisant palte de velours, au bas des romans et des pièces de son vieil ami, dont il aura fait un auteur, ce qui est son meilleur ouvrage.

Le futur et caustique père de Gil Blas sortait d'une famille de robins, comme Boileau. Claude Lesage, « notaire royal et greffier de la coui: royale de Rhuys » {slc]^ qui signe noble homme à son mariage, en tant que sieur du domaine de Kerbistoul, acquis par son père Jacques Lesage, et demoiselle Jeanne Brenugat, fille du procureur de la ville de Redon, qu'elle habita jusqu'en 1665, s'étant trouvés compère et commère à un baptême au pays de Sarzeau, le 13 janvier 1665, s'y étaient épousés le 20 septembre de la même année, et avaient apposé le 13 décembre 1668 leurs signatures au bas de l'acte de naissance de leur fils Allain-René Lesage. Puis ils avaient quitté ce monde, Jeanne le 11 septembre 1677, Claude le 24 décembre 1682. L'orphelin de quatorze ans avait été mis au collège de Vannes, que les jésuites dirigeaient avec succès depuis un demisiècle. Comme il dut se sentir perdu parmi ce millier d'élèves! Heureusement le principal, l'abbé Bochart, l'ayant distingué, lui accorda une affection qu'il méritait sans doute, mais qu'il n'eût évidemment pas trouvée parmi les membres de sa famille. Nous constatons en effet que ses deux oncles, son tuteur et son curateur, le pillaient à qui mieux mieux, suivant la règle, et que, les créanciers de maître Claude aidant, son patrimoine fondit entre leurs mains.

Expédié sur Paris pour y couronner par de vagues études de philosophie les classes faites au collèg-e de Vannes, Alain-René avait été mis ensuite au droit. Il allait même se parer du titre d'avocat vers l'époque où l'ami Danchet était investi à Chartres de celui de professeur, en attendant que, réalisant leur rêve d'éludia.nts, ils se retrouvassent l'un et l'autre à Paris et auteurs.

Si nous en croyons ces deux frères qui prirent sur leurs contemporains des notes précieuses mais parfois indiscrètes, Lesage se serait hâté de combler le vide que laissait dans son cœur le départ de Danchet. « Le printemps de M. Lesage, nous content les frères Parfaict, ne fut point marqué par des erreurs assez ordinaires à cette saison de l'âge : une femme de condition lui donna son cœur et lui fit part d'une fortune, qui, toute bornée qu'elle était, parut considérable, vis-à-vis celle de ce jeune auteur. » Hâtons-nous d'ajouter qu'ils donnent le fait comme antérieur à son mariage. Ce n'est d'ailleurs pas à son prestige littéraire qu'il devait cette bonne fortune, le jeune auteur n'ayant encore rien écrit. Mais il passait pour un beau garçon. Il était bien pris dans sa taille moyenne. La finesse de sa bouche et le bleu de ses yeux tempéraient, par un air de douceur et de retenue, l'impression de gravité que donnaient au reste de sa physionomie ses traits accentués, un masque un peu massif, et un regard aigu sous des sourcils épais et bien arqués comme ceux de Molière. Voilà une première excuse pour la

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ce femme de condition ». Et puis elle était peut-être une cliente et l'obligée du jeune avocat. Peut-être aussi n*y eut-il là tout simplement qu'une de ces banales aventures de précepteur bien tourné, comme nous en contera le Bachelier de Salamanque, et dont Danchet aurait été la cause première, en cédant à Lesage un de ses nombreux élèves. Reste le partage du cœur et de la bourse : mais qui ne sait avec quelle facilité presque inévitable, l'abandon de l'un entraînait vite, en ce temps-là, l'offre de l'autre? D'ailleurs on peut être sûr qu'il n'eut jamais recours pour vivre aux recettes du Chevalier à la mode^ celui qui passera pour avoir refusé soixante mille livres plutôt que de retirer son Turcaret de la comédie. Dira-t-on que ce fait n'est pas assez prouvé ? Il n'importe : on n'est le héros de ces légendes-là que quand on le mérite. Gardons-nous donc de faire ici à Lesage l'injure d'un rapprochement avec le protégé de Mme de Warens. En somme cet unique roman de sa vie fut mince et ne dura guère au delà d'un an, si même il exista jamais. Les frères Parfaict ajoutent en effet : « Nous ignorons les événements qui suivirent ce commerce amoureux; mais enfin la mort ou l'éloignement de cette dame terminèrent cette aventure. Cet amour passager fit place à une passion très vive — » Cette passion dura aussi longtemps que sa vie, et elle eut pour objet sa femme.

Le 28 septembre 1694, maître Lesage, avocat^ ayant obtenu dispense de publications de bans, menait à l'autel de Saint-Sulpice, avec toute la hâte

qu'on aime à se figurer, avec la simplicité et la grâce de la belle Antonia, modestement vêtue de serge comme elle, et ayant pour toute coiffure, aux plus beaux jours de fête, « ses cheveux seulement noués par derrière avec un bouquet de fleurs à la façon des Lacédémoniennes », c'est là, dans le cercle espiègle de ses quatre enfants, tantôt au fond du joli jardin fleuri, vu par Spence, dans le cabinet d'été où il écrivait Gil Blas pour la postérité, qu'il fut heureux, fier et fort, loin des fâcheux et des servitudes de tous les mondes, se consolant des besognes hâtives, mais alimentaires, par la joie intime de polir à loisir un immortel chef-d'œuvre. Voilà la | pure source de cette santé du corps et de l'esprit j dont témoignent ses contemporains et ses œuvres. Ajoutons-y le plaisir bourgeois sans doute, mais plus délicat alors qu'aujourd'hui, de s'arrêter parfois dans les cafés où l'emmenait Danchet.

11 s'y postait comme Molière, chez le barbier de Pézenas, n'en déplaise à Joubert qui, avec un dédain bien transcendant, a risqué ceci : « On peut dire des romans de Lesage qu'ils ont l'air d'avoir été écrits dans un café, par un joueur de dominos, en sortant de la comédie ». Au reste il ne dédaignait pas d'y parler à son écot. Ainsi, quand son fils aîné, l'acteur Montmesnil, auquel il a un jour pardonné son métier en faveur de son talent, est de service à la comédie, Lesage s'installe pour attendre sa sortie dans le café voisin, chez Procope, par exemple, ou bien il descend jusque chez la veuve Laurent, où Danchet

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pérore, comme Fabrice chez les marchands de liqueur de Madrid. A peu près sourd depuis la quarantaine — étant d'ailleurs le seul sourd qu'on ait vu gai, au dire de Voisenon, — quand les propos du cercle lui paraissent aller bon train et qu'il espère entendre des gens d'esprit, il s'arme de son cornet acoustique et donne la réplique à Danchet. Puis il s'anime et prend le dé de la conversation : quelle verve alors! les délicieuses saillies que lance sa belle voix et que souligne son fin sourire! On fait le grand rond autour de lui, on monte sur les chaises, sur les tables, et le bonhomme peut lire sur tous les visages cette expression de bienveillance admirative que le public prend auprès des grands hommes et qui est comme le sourire de la gloire. Le tableau était exquis et le crayon de Feillet nous l'a finement rendu. Mais vienne un fâcheux, quelque suppôt de Voltaire ou quelque doublure de J.-B. Rousseau, et aussitôt le cornet, le bienfaiteur^ comme il l'appelle, fera son office, en disparaissant discrètement dans la poche de l'habit, et en laissant Lesage seul avec lui-même. ^

C'est avec cette discrétion et cette bonhomie qu'il gouverna toute sa vie. Elle eut une régularité si naturelle qu'elle fut rythmée, pour ainsi dire, jusqu'au bout, par le jeu de ses organes. Dans son •extrême vieillesse, sa sensibilité et son esprit croissaient et déclinaient avec le cours du soleil, au rapport du comte de Tressan qui le vit à Boulogne, chez son deuxième fils le chanoine. Après dîner,

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quand les rayons du soleil entraient largement par une fenêtre du premier et unique étage de la maisonnette, Lesage retrouvait encore assez de verve pour « amuser extrêmement » Voisenon lui-même.

C'est là qu'il s'éteignit, un soir d'hiver, le 17 novembre 1747, entouré de sa femme, de sa fille et de son fils le chanoine. Montmesnil était mort quatre ans auparavant, au cours d'une partie de chasse, et c'est même à la suite de cet accident que Lesage s'était retiré chez son fils cadet. Le troisième, Pittenec, acteur lui aussi, courait les provinces avec des troupes de campagne. Gomme le chanoine n'était pas riche, ayant même eu besoin d'une pension, de la i Pompadour pour soutenir ses vieux parents et sa sœur, le gouverneur de Boulogne, qui se trouva être le comte de Tressan, le fécond arrangeur de « la Bibliothèque des romans », crut devoir faire à un tel confrère des funérailles dignes de sa gloire, mais qui eussent déplu à sa modestie. Le chanoine mourut en 1762, et l'acte de décès de sa sœur, « pensionnaire à l'hôpital de Boulogne », est du 21 septembre 1779. Dame Marie-Elisabeth Huyard, l^^dèle compagne de Lesage, l'avait rejoint au cimetière de Boulogne en 1752. Outre son fils le chanoine, était présent à son inhumation le fils de Pittenec, « M. Lesage clerc tonsuré », avec lequel s'éteindra la desceur dance directe du père de Gil Blas.

Lesage mourait pauvre, mais il s'était toujours gardé de la vie de bohème, et il avait rempli bourgeoisement, c'est-à-.dire scrupuleusement, ses devoirs

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de père et de chrétien, soignant l'éducation de ses enfants, fidèle à son foyer et à sa religion. Ses succès n'avaient jamais altéré sa bonhomie; mais nous avons vu qu'il avait eu à l'occasion toute la fierté de son talent, en face des insolences ou des séductions de la naissance et de la richesse. On lui a reproché à la légère d'avoir fait, un des premiers, de la profession d'auteur un métier pour vivre, mais par les sacrifices vraiment héroïques que lui coûtèrent son indépendance et sa dignité d'écrivain, il honora les lettres autant qu'il les illustra par ses talents. Puisse-t-il rester le modèle de tous les auteurs qui voudront fonder sur le travail de leur plume, tout ensemble et comme de juste, leur cuisine et leur gloire !

Il ne fut pas de l'Académie et il ne chercha pas à en être. Voici à ce sujet un passage du Mélange qui a l'accent d'une confidence personnelle :

Un de messieurs les Quarante exhortait un bon auteur de ses amis à briguer une place qui vaquait à rAcadémie française. « Pourquoi, lui disait-il, ne vous mettez-vous pas sur les rangs ? Je sais ce que mes confrères pensent de votre façon d'écrire, et je me fais fort de vous ouvrir la porte de l'Académie quand il vous plaira. Il n'est pas besoin que je vous dise que d'y être reçu, c'est le plus grand honneur auquel un homme de lettres puisse prétendre. — J'en conviens, répondit modestement l'auteur; et je vous avouerai de bonne foi que, ne me croyant pas digne d'une pareille place, je crois devoir prendre le parti d'y renoncer. Content de voir mes ouvrages en quelque estime dans le monde, je borne ma gloire à pouvoir conserver ma petite réputation. »

Cette défaite, trop modeste, n'était pas le véritable motif de l'abstention de Lesage. Ne serait-ce pas

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plutôt qu'il avait sur la conscience ses satires mordantes contre tout un groupe d'académiciens, plus ou moins diseurs de phébus, qui font les frais de l'Académie de Tolède et de la Crusca, dans le Diable boiteux^ ou de celle de Petapa dans le Bachelier^ contre Fontenelle, notamment, l'hôte le plus désigné et toujours vivant du salon de la marquise de Ghaves, et contre Voltaire qui était en passe de devenir un sujet académique, en dépit de Gros de Boze, et qui comptait déjà de puissants amis parmi « messieurs les Quarante » ? Au fond, l'auteur de Gll Blas se savait digne de l'Académie comme elle le croyait digne d'elle, et c'est ce qu'elle prouva encore mieux que par les avances de Danchet, le 25 août 1821, en mettant son éloge au concours. Le résultat en fut assez brillant pour que l'Académie, Lesage et le public y trouvassent leur compte.

Telle est la physionomie de notre auteur, d'après les vagues croquis du temps, et voilà dans quelle mesure, sans abuser des conjectures, nous pouvons suppléer au silence modeste de cet observateur des mœurs et des caractères qui, comme La Bruyère, n'a guère oublié dans sa galerie qu'un portrait, celui du peintre. Quant à pénétrer plus avant dans sa vie, il y faut renoncer et s'en consoler en songeant qu'elle fut sans doute assez heureuse pour n'avoir pas d'histoire. Sinon eût-il pu nous la cacher? Il a été pendant plus d'un demi-siècle « bourgeois de Paris », et son nom fut connu, célèbre même, dès le Diable Jboiteux, Or de tant d'années d'une existence que la

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