‹ LE̕spagne chrétienneChapitre 3 sur 35 · VOLUMES PARUS · texte numérisé non relu

VOLUMES PARUS

Le Christianisme et FEmpire romain^ de Néron à Théodose, piiv M. Paui. Allard. Sixième édition.

Histoire des Dogmes: L La théologie anténicéenne, par M. J. TixERONT, doyen de la Faculté catholique de théologie de Lyon, Troisième édition.

Anciennes littératures chrétiennes : L La littérature grecque, par M«^ Pïekbb Batiffol, recteur de rinstitut catholique de Toulouse, Quatrième édition.

Anciennes littératures chrétiennes : IL La littérature syriaque, par M. R Dcval, professeur au Collège lie France. Deuxième édition.

L'Afrique chrétienne, par DoM H, Leclercq, bénédictin de Famborough, Deux volumes. Deuxième édition,

L'Espagne chrétienne, par DoM H. LeCLErcq, béné- .

die tin de Farnborough.

Le Christianisme dans TEmplre perse, par M. J.

Labouht, docteur en théologie et docteur es lettres.

L'Église byzantine de 527 k 847, par le R. P. J. Par- Gûii\E, assoinptioiHiiste, de la Mission de Constantinople.

Le grand schisme d'Occident, par M. Salëmbœr, professeur à la Faculté de théologie de Lille. Troisième édition.

L'Église romaine et les Origines de la Renaissance, par M, Jean Guiraud, professeur à la Faculté des lettres de F Université de Besançon. Ouvrage couronné par i* Académie française. Troisième édition. tbaque volume lo-12. PrU : 3 rr. 50.

tri'OGK/LPaiE riaaia-DiiiûT et c*«. — mksmil (ccaE)^

Bibliothèque de renseignement de l'histoire ecclésiastique

D'après le témoignage favorable des examii nous permettons l'impression.

Paris, le 29 août 1 G, LEFEBVRE Vie. gén.

m INTRODUCTIOX.

rhistoîre du priscillianisme. Ce serait s'illusionner que de se promettre une Espagne chrétienne assez différente de celle que nous connaissons. On pourra changer quelques dates, rectifier quelques itinéraires, compléter quelques épisodes > les rapprocher et les relier entre eux ; on n'ira pas^ croyons-nous, beaucoup au delà. Cette considération a conduit à écarter de ce petit volume Tappareil des citations, et des nombreuses références bibliographiques. Presque toutes les questions ayant reçu des solutions définitives, il s'ensuit que la discussion doit faire place à rexposition pure et simple. Dès lors, on n'a pas jugé devoir s'attarder à rappeler les divers moments par lesquels a passé chacun des problèmes historiques qu'on a rencontrés. Tandis qu'en étudiant 1' « Afrique chrétienne ^ w on avait accordé une large place aux preuves archéologiques, on ne les a plus distinguées ici avec le même soin. La raison de cette conduite différente se trouve dans rinsignifiance de Tarchéologio monumentale chrétienne en Espagne et dans le peu d'importance de l'épigraphie, quoique plus largement représentée, pour riiistoire générale du pays.

La pénurie de documents et de monuments q^eTon vient de signaler n'est pas toutefois ce qui donne à rhistoîre de TEspagne cliré tienne son caractère essentieL 11 faut chercher ailleurs.

Et, tout d'abord, on ne peut se retenir de constater que cette histoire n'est, dans son fond, que rhistoiro

1, VAfrtgue chrédmfn*, ^ vol., Parif, Lecoffre» 1901.

INTRODUCTION

Fautre ne peuvent prétendre au titre de poète et à celui de penseur. Marc-Aurèle, la seule tête pliilo' sophique, est vraiment plus romain qu'espagnol; il reste ainsi que dans les trois grandes catégories de l'Iiumanité intelligente, F Espagne n'est représentée que parmi les Iiommes d'action.

Ceux-ci ont un air de famille qui frappe à première vue, Trajan, Osius et Théodose, qui les représentent éminemment, sont ce qu'on pourrait appeler des génies exacts* Rien de spontané cïiez eux parce qnll n^y a rien d^ndécis. Leur vie entière se développe avec larégularité d'un théorème. Toutes leurs actions rentrent dans une unique formule. Ils ne sont pas sans passion, mais leur passion a été calculée à l'avance et ramenée à la quantité de vigueur pratique qu'elle produira. C'est la ran(;on de ce tour d'esprit, positif à Texcès, que Tincapacité foncière à F imagination poétique ' et au rêve pliilosoplilque que nous venons de constater. Ainsi tout se tient.

De là aussi la nature des documents historiques que ces générations nous ont transmis. Idaee, Orose, Isidore^ et les autres, on le montrera plus loin, con- «^oivent Fhîstoire des temps passés ei Fhîstoire contemporaine sous la forme dune Chronique, c'est-àdire d'un enregistrement impersonnel des faits parvenus à la connaissance du rédacteur. Celui-ci n'est pas beaucoup plus qu\m appareil récepteur; il faut regarder de très près pour constater qu'il fait usage du droit de clioisir ce qui lui convient, d'interpréter ce qu'il note ou, du moins, de le présenter d'une manière moins indifférente, moins objective, qu'on serait tenté de Ir croire.

K Prtidence « eu le lour d'esprit poétlqiis bien plus que riniaglnalloti.

INTIlOimCTlON.

récits fastidieux à force d'impartialilé et d'iiiexaclitude.

L'hisLoire n'est que rensemble des synthèses vivantes qu'a engendrées le mouvement de la vie générale. L'humanité est le facteur le plus jénergique de ce mouvement, pourquoi serait-elle déboutée du droit de Tapprécier? Et comment apprécier, si on est réduit à ne rien faire autre chose que de décrire? Ce qu'on nomme les leçons de Thistoire se trouve dans la ma* nière dont nous envisageons les événements, mais pour bien envisager les événements il s'agit moins d'en savoir le détail que d'en saisir la signiCcatîon totale. Si Tétude de Thistoire aune vertu d'amélioration pour ceux qui s'y adonnent, elle doit résider uniquement dans la sigoification historique des événements. Or c'est celte signification qui fait défaut dans Tancienne méthode des Chroniqueurs et des Annalistes. Chaque épisode est consigné isolément en dehors de la synthèse vivante à laquelle il appartient. C'est ce qu'on pourrait appeler, si le mot n'était trop vif, V immoralité de la conception linéaire de rhistoire, puisque cette conception aboutit à une notion de bien ou de mal absolu dans chaque acte, sans tenir compte des relations où il se trouve avec d'antres actes, antérieurs ou postérieurs, qui le provoquent, l'expliquent, le condamnent, le justifient ou le modifient.

N'allons pas croire que cette méthode rigoureusement objective en apparence soit la marque d'une parfaite indifférence. Ce serait confondre indilTérence avec intransigeance. L'esprit braqué sur un objet unique le grossit démesurément et bientôt le voit seul; dés lors il le juge mal puisqu'il cesse de le juger d*après son rang dans l'univers, 11 exalte à ou-

INTRODUCTION

la peine de lire les chroniques il sera difficile de croire que, pendant dix siècles, le vieux sang romain et indigène se soit transmis sans mélange parmi tant de chances contraires. Après le passage des Alains^ des Suèves, des Vandales, des Hérules, des Byzantinsi, des Franks, après deux siècles de domination visigotbique et sept siècles de domination musulmane, dans ce tumulte ininterrompu tantôt sur un point tantôt sur un autre, parmiles violences, les capitulations, les infiltrations, entin parmi les eiïetsde ce

daoB rarislofratie e&pagfiok^ l/itidîtc cépltalifrue — rapport <Je la longueur crânienne à la Inrgeur, et signe dlmportance capitale pfiurla race — est remàrquablenienl semblable â luinifime ilana la pêuiusule iliérique, et, deplos, il y est gémira lement Ims, la race doltcliocéptiale môdilerraiicenne, à laquelle appailcnaîeat les p^pulalions primitives ainsi que les ifiimjgratious ultérieures de Pliêiiiciens^ de Maures et de Juifs, y est donc restée pure. C'est la un Tait dont il faut tenir grand compte. 1 /Es pagne se trouve ainsi» avec TAngleterre, le pays le plus homogirie de FEurnfKî suus le rapport de la race. Tous les deux sont doïichtH f^pbales, mais l'un tie la race limuc du midi, l'autre de la race Idoude du nord. La ressemblance fondamentale êulraloe, en Espagne comme en Auglctcrre, une rt*marqua ble unité de caractère national sous les variétés les plus grande» de provinces. 11 n'y a Jamais eu d*cmigralion eo musse de bracliycéphales ou cr.'ines larges paf-dessus les Pyrénées» C*est seulement dans les provinces dominées transîtotrement par les famille» germaniques, Ruéves en Calicie, Golhs à Tolède, Vandales en Andalousie^ que la iargeur des têtes augmente un peu. (^e n'est pas le fall de la race germanique elle-même, mais, selon la remarque de iM. Otto-Am mon, des serfs hractjyeêpliales amenés de Gaules par les (;crinain^. M, rederico Olerix, professeur d'anatonne à lluiversiie de Madrid. a publié un admirable livre sur la Disfriàittuon gcfigrafun fief ifidh't' cefnlico vn Emptina (181*4) et montré que la population est {presque entièrement dolieliocéphaie brune. Les vlHes ont unîndiee à peu près égal à celui des campagnes quoiqu'en général plus lias encore. Partons ces iraits, l'Espagne ressemble â la Sicile et à 11talie du sud, mais nonâ l'Italie du centre et encore bien moins û celle du nord. Quant à la France, et le o'olfre avec TtispaBue aucune ressemblance de race, si Ton cicepie une faible partie de nus IMéditerranéens et de nos ivasques. On voltee qu'il faut penser de tous les lieux communs anti-scienlînques sur les races iatines. Ces diverses races n'ont rien île Uviin, sauf la culture, cl rien ne ressemble moi us à un Français qu^uii tialicn et un (i^spagnid, quleux*mÉmcsne seres» semblent pas eotre eun. •

WÊÊÊÊÊ/mm

XXII LNTRODUCTION.

fond du passé. Tout ce que nous sommes nous le lui devons. Comment échapperions-nous à Tanathème des générations futures si elles entendaient le nôtre contre celles qui s'en sont allées devant nous? Il n'y a pas de forme authentique du bien social. Comment pourrions-nous affictier l'étrange prétention de distribuer l'éloge ou le blâme au nom d'un axiome qui ne sera jamais formulé? Il faut donc se garder de rien approuver et de rien condamner sans réserve, il suffit de rendre justice à ce qui fut bon et de condamner ce qui fut mauvais, ou à ce qui nous semble tel, sans y mettre de passion, mais seulement une extrême bienveillance tempérée, si l'on le veut, d'ironie. Nous ne sommes pas sûrs que le progrès existe, ce que nous prenons pour le progrès est le désir que nous en avons, c'est-à-dire une chimère; rien ne prouve que nous soyons beaucoup meilleurs ni pires que les races qui ont passé, il est probable que nous leur ressemblons fort parce que nos instincts sont les leurs et que l'humanité parcourt sans cesse les mêmes phases d'espérance, de déception, d'illusions nouvelles et de nouveau découragement. S'il n'en était pas ainsi nous ne pourrions rien entendre du passé, de ses ardeurs, de ses émotions, de ses lassitudes, de ses joies, de ses passions et de ses douleurs. Mais nous possédons en notre fond de quoi sentir tout ce qu'il a senti et c'est ce qui fait la durable séduction de l'histoire parmi les hommes. A la distance de tant de siècles nous aimons ce que ces barbares ont aimé et nous aimons probablement de la même manière qu'ils aimaient. La vraie manière d'aimer le passé est là tout entière, dans la faculté de le revivre au dedans de nous.

Et ne devons-nous pas à ces vieux morts lointains le même respect indulgent et attendri que nous ac-

iwv INTRODUCTION.

une belle mer, de beaux rruits, de belles épouses, et

l'obtînt encore; — un bon gouvernement? — « Non, ce serait trop, dit le Créaleur, et l'Espagne serait alors un paradis terrestre, » Mais ce ne fut pas seulement de bons gouvernements qui furent refusés à TEspagne ; ce furent aussi, trop souvent, des hommes gouvernables. Ferdinand le Catholique s'en plaignait à t^uicliardini ambassadeur auprès de lui : « Nation très propre aux armes, disait-il, mais désordonnée, où les soldats sont meilleurs que les capitaines et où Ton s'entend mieux à combattre qu à commander et à gouverner. » Et Guichardin ajoute, dans sa Relazione di Spagna : « C'est peut-être parce que la discorde est dans le sang des Espagnols^ nation d*esprits inquiets, pauvres et tournés aux violences, w Le f)ortrait est à peu près exact pour toutes les époques de l'histoire d'Espagne.

Si rapides et si vagues que soient les indications fournies par les documents de la période romaine et de la période visigolliique, on peut néanmoins y relever les traits caractéristiques de l'Espagnol de ce temps. Sous leur forme impersonnelle les canons des conciles entr'ouvrent souvent un jour curieux et renferment les éléments d'une histoire naturelle de la nation. Les fautes dont Ténumé ration reparaît avec le plus d'insistance sont les résultats de Fimmoralité et de Tignorance. Les Hispano-Romains ont, en effet, le goût du plaisir des sens et Faversion pour letude. Ce sont les deux éléments invétérés de leur tempérament. Volupté et paresse sont les sources du plaisir et de Foppression. L'Espagnol ignore la résistance méthodique mais pacifique ; à la première menace, il se met en défense, sa manière d'allirmer son indépendance c'est la rébellion. L'État, qui le

XXVI INTRODUCTION

son honaeur il sacrifie sans s'en douter son indépendance, mais pourvu que ratlitude soit superbe et la réponse sonore il se tient satisfait de lui-même. Dix fois de suite il éclate, et la passion qu'il met en toutes choses est une passion de béLe déchaînée, furieuse, dépourvue dévastes horizons intellectuels et de réflexion. Cette manière de se jeter, tùto en avant, dans le plaisir ou sur le danger conduit à Tinsensibilité du cœur, on n'a phis qu'une sensibilité de tète qui est l'égoïsme farouche. Durs pour les animaux domestiques, durs pour les hommes, durs pour euxmêmes, c'est par rabsence de bonté sympathique et sociale que les Espagnols contrastent avec d'autres peuples. (!elte dureté est un des signes caraclcristi*quesdela race ibère et berbère, comme de la race sémitique, telle que nous la montrent surtout les Phéniciens. Les Espagnols, au temps de la conquête arabe, se croyaient bien différents des Maures; au point de vue ethnique, ils en étaient déjà très voisins. Ils m'ont pas reçu assez d'éléments celtiques et germaniques pour avoir la douceur dans le sang ; ils sont demeurés africains et ces Occidentaux sont aussi des Orientaux. Leur insensibilité, dont les Indiens conquis firent répreuve, alla souvent jusqu'à la cruauté froide et à la férocité. Les peintres eux-mêmes se plaisent à représenter les supplices. Prudence ne tarit plus dès qu'il parle gril, tenailles, pinces et chaudières ; dix siècles plus tard il partagerait son temps entre les courses de taureaux et les auto da fè, 11 faut plaindre ceux qui ont à gouverner de pareilles gens. La qualité des courages atteint presque le fanatisme, mais ce fanatisme qui, s'il était intelligent^ toucherait au stoïcisme, n'est qu'étroit et violent. Il est avide de se satisfaire dans l'action brutale. Les

INTRODUCTION. xxviï

canons des conciles parlent de dames qui battent leurs servantes jusqu'à la mort, d'év^^ques qui battent les prêtres et les clercs, de rois qiii battent les grands seigneurs, les règles monastiques permettent de battre moines et nonnes. Cela tient lieu d'arguments et Texcès devient tel qu'il faut périodiquement 1<^ condamner. Indomptable, l'Espagnol supporte tout sans broncber. « Douleur^ tu n'es qu'un nom. » Cette endurance n'est peut-être qu'un aspect de ces natures incultes et volontairement bornées. Tonte lutte, toute contrariété forme un calus dans les cervelles, on s'y heurte sans autre résultat que de le durcir un peu plus. La forme préférée de raclion sera la résistance passive, la retraite superbe au dedans de soij Tabsence d'élan et dlnitiative.

Ce perpétuel retour en soi-même, cet isolement volontaire n'a rien de commun avec la solitude qui est la forme de la pensée intérieure, L'Espagnol pense peu et rarement. Pour toute la période que nous étudions, sept siècles d'histoire, nous ne rencontrons pas de penseur. Le seul esprit un peu orU ginal est Priscillicn, qu'on a déprécié outre mesure, mais qui, malgré son originalité véritable, semble bien n'avoir pensé qu'en second. Or, s'il est malaisé de faire obéir des hommes qui comprennent tout, il est beaucoup plus malaisé de gouverner des hommes qui ne veulent rien entendre. Autant que la sensibi- .lié de TEspagnol, son isolement se ressent du manque d'un haut développement intelleclueL 11 croupit întérieurement, tandis qu'il prend des poses de conquérant. Moins par défiance que par instinct il n'en subit pas moins les regrettables conséquences de cet isolement. Le défaut de liaison naturelle qui se manifeste dans la conliguration de la péninsule a exercé

iiviii INTRODUCTION.

une influence snr le caractère et les destinées des populations* La communauté d'une longue série d'événements lus toriques, luîtes et souJTrances, aurait dû produire une fusion complète des divers groupes. Or on n'aperçoit rien de semblable. Le pays est naturellement morcelé. La Bétique poursuit ses destinées, tandis que la Galice poursuit les siennes de son côté et la Tarraconaîse les siennes. Mais ce serait trop dire encore que de limiter cet isolement au provincialisme ; le morcellement sépare les habitants d'une vallée de la vallée voisine. Ainsi, aucune action commune, et c'est ce qui explique le triomphe corn* plet de toutes les invasions qui ont pu atteindre la terre d'Espagne. Le fond indigène persiste, mais les conquérants se succèdent incessamment et se transmettent ou s'cu-raclient le pays, sans que l'indigène parvienne à le garder ou à le ressaisir, sauf dans quelques trous montagneux de la Galice. Aussi les maîtres étrangers s'aperçoivent de bonne heure 4pi'ils n'ont rien à redouter de Teffort d un peuple qui n'est qu'une agglomération d'individus. C'est, en effet, l'individualisme» au sens le plus pernicieux du mot, qui a livré TEspagne en proie à tous les maîtres qui Font possédée. Individualisme fait de vie uniquement ramassée en soi, inexpansive, défiante, impatiente du joug et de la discipline sociale, étrangère h la coopération et à Feffort en commun» en un mot à rabnégation et au sacrifice. Mais cet individualisme est en même temps la source inépuisable de Tétude approfondie du moi humain, A force de vivre en soi-même on se connaît trop pour ne pas se corriger de ce qui choque le plus, et on se connaît assez pour ne consentir à aucune diminution. Dans la re* traite hautaine du moi, l'Espagnol est ingouvernable;

SIX INTRODUCTION

discrédit légitime qui atteignait rinlerprélatîon qu'ils lui donnaient, interprétation inspirée souvent par leurs intérêts politiques ou par leurs opinions personnelles.

Nous n'aborderons pas ici la question toujours délicate des rapports et des droits respectifs de TEglise et de FEtat au sujet de laquelle il nous sulTira de rappeler comme très satisfaisante et très claire la doctrine récente de l'encyclique Immortale DeiK La «( coûcordc du sacerdoce et de l'empire » n'est nul* lement la fusion de Tun dans Fautre ayant trop souvent pour résultat Tabsorption — comme en Russie, en Allemagne, en Angleterre — de Tune par l'autre. La religion devient alors la chose de l'État parce qa'ellc est morte, ou peu s'en faut; tandis que, tant qu'elle est vivante, elle ne doit pas être confondue, mais associée avec TEtat; et cette grande distinction entre le spirituel et le temporel, qui a tant passionné les modernes, l'antiquité Ta parfaitement connue, avec la tendance du temporel à absorber le spirituel en lui ou à le toer quand il ne se laissait pas absorber.

Vers le début de Tère chrétienne, FEtat annexait successivement toutes les patries provinciales et inscrivait les religions municipales au catalogue du Panthéon romain. Tout ce que les vieux cultes avaient conservé de poésie s'évanouit au contact administratif. Si le christianisme ne s^était trouvé là pour accueillir les transfuges, rOccident, de dégoût, se fiit

\. Quidquid igiiur est inrebua humanvs quoquo modo sacro^n^ f/ttifi' quid ad mïutem animorum CHlfumre Dei perHnetf sive taie iUnd &ii natura itua^ stMerurAus talcintdtigatur propter causam adqitam refertur, itl e^i omni in potestate arbitrioque Ecclesiœ : cetera vero gure eiviiit et politicum genus compiectiturn rectum esicivili aucioritate sitbjecta, cum Jesm Chrintus jusserit^ quœ Csesaris sint,reddi Cœsari, qme Dci, Dto.

INTRODUCTION

sont de ce pays, ce qui est bien qiielque clioseï ensuite parce que ceux qu'elle enseigne sont de ce pays, eux aussi. Dès lors il est bien difficile — et à peu près impossible dans la pratiqutî — de maintenir les intérêts de la Religion hors de tout contact, de toute compromission, avec Igs intérêts de l'Etat. Insensiblement ou brusquement, mais en tout cas immanquablement on aboutit à la conception de Théoduse, à la religion d'Etat, Non seulement les Pères de Tolède ne s'en défendirent pas mais ils y tendirent sans trêve et sans merci, convaincus qu'ils étaient d'avoir le droit et la raison pour eux. Or, dans un pays où existe la religion d'Etat, toutes les autres croyances sont interdites ou simplement tolérées. Ce fut le cas en Espagne où la conception appliquée sans tous les ménagements désirables conduisit souvent à rintransigcance, k la persécution ouverte, aux violences, à l'hostilité à main armée entre citoyens. Mais c*est sous un autre aspect que la conception des évoques espagnols nous intéresse, l/obligalion quUls font à tous les citoyens de parler et de penser comme ils parlent et comme ils pensent eux-mêmes établit TEtat, avec lequel ils se solidarisent et qui se solidarise avec eux, en dispensateur authentique et exclusif de la vérité dont il se trouve aussi le possesseur unique. Et TEtat, possesseur et distributeur de la vérité, ce n'est pas seulement la conception du moyen âge, ce n'est nn^me pas la conception de Tliéudose, c'est la conception de la Cité antique ellemême qui n'admettait pas plusieurs fa«;ons de penser dans son enceinte et qui tint jusqu'au bout pour la religion d'Etat. Rien n'est suggestif comme ces rapprochements qui sont des faits, et les faits ne se suppriment pas. Cette survivance de la conception

INTRODUCTION. xx\m

païenne et son utilisalion par les conciles espa^ols sont digne d'attention. 11 est probable que les Pères espagnols n'y songeaient guère en l'adoptant et c'est ce qui ajonte encore à Tintérêt que leur dessein si fermement arrêté et poursuivi présente à l'iiistorien et au psychologue. On pourrait — et ce ne serait pasTaspectle moins instructif du sujet — mon trerles transitions et, pour ainsi parler, la généalogie de cette conception, mais ceci nous entraînerait beaucoup trop loin et imposerait des développements étrangers à noire sujet.

Cette simple remarque montre que le monde autiquc et ses idées ne périrent pas aussi complètement qu'on se rimagine à Tavènement du christianisme et que le moyen âge est moins original qu'on l'a pensé.

Ce qui ajoute a la surprise quand on étudie Tétrange situation qui résulte de la politique religieuse des conciles de Tolède, c'est de voir la candeur avec laquelle ils ont fait usage de la force pour servir une religion de paix et d'amour. L'épisode du priscilliunisme montre des passions sanguinaires se substituant au zèle charitable seul légitime. Elles peuvent s'expliquer jusqu'à un certain point par cette observation que, pendant les périodes romaine et visîgotliique, la religion espagnole est demeurée fermée à toute spéculation métaphysique et morale; Tinsigne pauvreté de sa littérature en fait foi. Elle a été toute ritualiste et polémique, c'est pourquoi elle a abouti très vite au fanatisme. Ce fanatisme d'un genre particulier procède de rattachement inflexible et aveugle aux dehors de la religion. Ce fanatisme, parce qu'il procède d'un sentiment énergique et sincère^ a un autre caractère, c'est son prosélytisme, le besoin de

XXTtiV

INTIlODUCTIOiV.

convertir à tout prix et quand même. Le roi Siscbut va si loin en ce sens qu'un concile sera obligé de revenir en arrière. Les Juifs sont les soulTre-douleurs perpétuels et, si peu sympathiques qu'ils puissent être, si coupables qu'ils soient dans plusieurs circonstances, on ne sait comment faire pour ne pas excuser cette race qu'on prend à tAclie de pousser aux derniers excès. Les évoques Idace et Jthace et leurs partisans sont les prédécesseurs directs de Morillo et de Deza. Le tempérament national se retrouve identique à dix siècles de distance, tour à tour chevaleresque et féroce. Nous racontons dans ce livre la lamentable histoire dupriscillianisme^ Malgré les documents récemment trouvés elle présente encore quelques lacunes. Rien ne permet d'espérer qu'on puisse les combler jamais, mais à défaut de ces documents on peut se figurer au moyen de querelles plus récentes l'attitude des adversaires. Sans doute, il se mêle à ces procédés de reconstitution quelques conjectures, mais quand même ces conjectures seraient fausses en quelques points, elles nous font comprendre, avec une suffisante exactitude, Teosemb!e. Un trait immuable, c'est l'habitude de piétiner l'adversaire renversé. Ariens, Lucifériens, Priscillianistes, Origénistes, ne sont pas traités autrement par les conciles que les hétérodoxes le seront par rinquîsition. Les uns et les autres doivent périr. Si on retrouve quelque jour les carnets qu'ont pu tenir Idace ou ses confrères, on lira sans doute des choses très curieuses et très peu charitables dans le genre

i. Dans ce cliapitre du Priscillianîsaie nous avons fait de larges eulrnlts d'un travail |>eu coûnu cl peu âieessilUe de M. Aimé Puecii. Poai-rrodencc et Pauî Oros^'nous avons tîmimiulê diiïérents passages auir Oluiles de M. Castoii Coisisiei". Le lecteur en hcTOt croyoùs-nous, bien aise.

2 L ESPAGNE CHUÉTIENWE.

forme littéraire les événements dont la série uonstîlue la vie essentielle de la (^itc uu de l'État, il substituait une clironologie des faits les plus divers, les plus étrangers les uns aux autres, sans souci de la forme mais avec la préoccupation avouée de choisir les événements en vue de démontrer le dessein providentiel de Dieu s'accomplissant dans le monde parle moyen d'un peuple clioi^ià cet effet. Que cette façon d'entendre riiistoire fût encore de l'hisloire^J on en peut douter. Eusèbe s'en avisa tout le premier. A un récit, quelque peu désordonné, qu'il composa sans se soucier de la formule nouvelle, il donna le nom d'Histoire ecclésiastique^ tandis qu'à la composition dans laquelle il appliquait résolument cette formule il ne se sentit que le courage de donner le nom de Chronique.

Le genre créé, il réussit. Les Espagnols furent de ceux qui s'y appliquèrent avec le plus de succès. Sous prétexte de « dessein providentiel » une i( Chronique >j devient le ramassis des choses les plus hétéroclites. Dans les casiers d'une chronologie dressée avec un sérieux imperturbable, tous les patriarches, depuis Adam, se succèdent avec la régularité d'un registre d'état civil. Évidemment à ces distances, les événements se font rares et on a recours à la Bible; mais à mesure que les temps se rapprochent on voit s'aligner des rois, des batailles, des éclipses, des traités de paix, des aurores boréales, des famines, des assassinats, des épidémies, des tremblements de terre dont la variété rendrait jalouse la nature elle-même. Entre une comète et une itiondation on rappelle i'évangélisation d'un apôtre, la charte de fondation d'une Église ou la cession d'un lopin de terre à un monastère. Quoi qu'en

4 LESPACNE CtfA ETIENNE.

pendant les années qui précédèrent lear établissement en Afrique. La Chronique impériale^ pour les années 379 à 455, n'ofTre au contraire qu'une médiocre importance.

Il n'en est pas de même d'un document capital pour rhistoire d'Espagne pendant les premiers temps de la domination germanique et en particulier pour rhistoire de la Galice sous le pouvoir des Suèves. La Chronique d'Idace (395-470)» évoque de Graves depuis 464, a mis à profit des sources perdues depuis, des récits contemporains et les connaissances personnelles de lauteur en un temps où il suffisait de vivre et tenir les yeux ouverts pour voir des choses assez extraordinaires.

Ensuite, nous rencontrons 1 ouvrage d'un prélat d'origine gothique, Jean de Biclar, premier chroni- (fueur de TEspagne visigothique, contemporain d'Isidore de Sé%411ei fondateur du monastère de Biclar en Catalogne, en 586, et éveque de Gérone, en 59L Son dessein, en composant une Chronique» était de poursuivre les ouvrages similaires d'Eusèbe, de Jérôme, de Prosper, de Victor de Tunnuna. Son travail comprend les années 567 à 590 et, malgré ce qu'on y rencontre d'utile, il ne peut rivaliser avec V Histoire des Goths d Isidore de Séville comprenant un laps de temps considérable, de 256 à 621. Ce n'est plus tout à fait la Chronique telle qu'on Fa entendue depuis Eusèbe, la rédaction présente quelque chose de plus personnel et l'exposition historique commence à perdre Tinflexible raideur du moule des précédents chroniqueurs. L'Histoire des Vandales et des Suèi^es est très inférieure à la précédente. En ce qui concerne les Vandales, ce n'estqu'un emprunt continuel à la Chronique d'idace et à quel-

réduit aux approximations ne peut tenir rigueur aux prédécesseurs inconnus des auteurs de V Art de i^érifier les dates, iVesi le même genre d'utilité qu'on peut retirer des listes des rois visigoths. accompagnées parfois de notices utiles, qui se rencontrent à la fm de quelques mannscrits du Code visigotli*

f^a dernière des chroniques visigotliiques, suivant Tordre chronologique, est la Chronicité de l'anonyme de Cordone, attribuée longtemps h Isidore de Béja. Outre le long laps de temps qu'elle renferme, de Cil à 754, elle présente une videur historique exceptionnelle ; nous en reparlerons plus longuement.

Une Chronique désignée communément comme Tœuvre du « Continuateur de Jean de Biclar )> poursuit rœuvre de cet auteur depuis la mort de Recarèdejusquen 721. Signalons encore la Chronique perdue de Maxime de Saragosse et la Chronique anonyme, dite d'Albelda, écrite par un religieux du monastère de ce nom en 833, continuée par Vigile en 976; puis encore la Chronique d'Alfonso III el MagnOj rédigée en H83* Ce sont des ouvrages peu considérables dans lesquels on rencontre quelques indications utiles sur le royaume visigotliique et dont on peut admettre, d'une manière générale, la véracité historique* La Chronique du moine de Silos est beaucoup plus tardive puisqu'elle nous reporte au début du xii^ siècle, celle de Lucas de Tuy : Chronicon mundi et le De rehus Hlspaniae de Rodrigue de Tolède sont des écrits d'un caractère manifeslement tendancieux dans lesquels on s'appliciue à introduire les textes d'Isidore, inexactement interprétés, ceux de l'anonyme de Corduue et ceux des îiistoriens arabes.

Pour la période de 612-754. nous possédons donc

lions d'une fantaisie désordonnée qui rappellent les falsificateurs hagiographiques contemporains, en Gaule et ailleurs. Une excejrtion s'impose en faveur de la chronique arabe intitulée : Recueil d'histoires. Akhhdr madjmoua. C'est une exposition rapide et assez véridique de Thistoire de la conquête, dont les traits principaux sont généralement d'accord avec ceux que renferme la Chronique de l'anonyme de Cordoue.

Les documents appartenant à la littérature mérovingienne et carolingienne, quoiqu'ils s'attachent plus naturellement aux événements internationaux, guerres, ambassades, traités de paix, alliances, mariages, qu'à ceux qui intéressent l'état intérieur de l'Kspagne, n'en offrent pas moins plusieurs traits utiles à r histoire. U Histoire des Francs de Grégoire de Tours, la Chronique de Marias d'Avencheset celle dite de Frédegaire contiennent des notices qu'on ne peut ignorer. La Chronique de Sulpice Sévère nous fera connaître toute Torigine de Thérésie pris-| cîîlianiste; celle de Tanonymc de Moissac renferme des dates précieuses pour la lixation du schéma chronologique des derniers temps du royaume visigothique. Enfin, Jornandès écrit un abrégé de Vlfis^ taire des Goûis de Cassiodoredans lequel il introduit quelques faits empruntés à la Chronique de Marcellin.

Parmi les historiens byzantins qui accordent quelque attention aux établissements germaniques en Gaule et en Espagne, on peut citer Olympiodore de Thèlîes, Zosime, Prisque de Fanion et Frocope de Césaréc qui consacra les livres 111* et IV® de son Histoire à la guerre des Vandales et les livres V° et VI" à la guerre des Golbs.

guère- Le plus important ^des recueils épîslolaires est celui de saint Braulionde Saragosse; quoique la plupart des lettres ne s'oct^uipent qur d'ascéUsnie, on trouve dans quelques pièces des données précieuses, par exemple dans la lettre adressée par Braulion avec d'autres dignitaires ecclésiastiques et civils au roi Chindaswinthe relativt^ment à raccession au trône de Recceswintlie, les lettres échangées entre Chindaswintlic et Braulion au sujet du siège épiscopal dt* Saragosse , celle enfin que Eugène de Tolède adressait à Braulion pour le consulter sur des points de discipline ecclésiastique.

11 faut en outre mentionner les lettres des papes aux princes ou aux grands personnages de la monarchie visigothique, * celles des rois visigoths aux papes appartenant pour la plupart au règne de Reccarède.

Parmi les Variae^ collection de formules et documents procédant de la chancellerie ostrogotliique, formées par Gassiodore, on rencontre des notices intéressantes au sujet de la guerre entre Alaric et Clovîsi et en particulier sur la part prise par Théodoric. Quelques autres documents de la même compilation sont utiles à l'étude des institutions.

L'établissement des Visigoths en Gaule n'amena pas la suppression du droit romain impérial, mais son adaptation à un droit spécial dont le détail nous entraînerait fort loin. Ce droit fut consigné dans un recueil de lois promulgué^ au commencement du vi^ siècle, par Alaric II, roi des Visigoths, pour régler la condition juridique des Gallo-Homains soumis à ses dispositions.

Les diplc)mes et formules sont rares en Espagne*

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