SCENE VI
ELISABETH, LESTOCQ, enveloppé
d’un manteau.
Elisabeth. Venez.... c’est maintenant qu’il faut me rendre compte de toutes les trahisons dont vous et Lestocq vous êtes rendus coupables envers moi.
lestocq , jetant ion manteau. Moi , coupable!...
Elisabeth. Dieu, Lestocq >
lestocq , souriant. Coupable de vous aimer, de vous servir, de se dévouer pour vous. Si ce sont là les crimes dont Votre Altesse m’accuse.. .j’ai, grâce au ciel, beaucoup de complices.
élisabetu. Je vous accuse de vous être joué de ma confiance et des sentimens qui m’étaient les plus chers, de m’avoir dit que Dimitri m aimait.
lestocq. Je le soutiens !
Elisabeth. El vous me trompez encore.
Vous savez aussi bien que moi qu’il aime Eudozie, qu’il en est aimé.
lestocq , à part. Grand Dieu !...
Élisabeth. Que cette nuit même il en a reçu un rendez-vous, et tont-à-l’heurc, j’ai trouvé ici madame Golofkin qui, inquiète et tremblante, m’a tout confié... Ah! vous ne comptiez pas sur un tel aveu , et confondu maintenant, vous ne savez que répondre.
lestocq , froidement. Cela ne m embarrasse pas un moment.
Élisabeth. Quoi , vous me soutiendrez qu’elle n’attendait pas ici même Dimitri.
lestocq. C’est possible!... mais en tous cas, elle l’aurait attendu long-tems... car il était bien décidé à ne pa9 venir.
Élisabeth. Que dites-vons ?
lestocq. Qu’il est aimé de madame Go— lofkin , c’est vrai. Ce n’est pas sa faute , tout le monde l'aime... ce jeune homme , il ne peut pas empêcher cela. Mais tous les sentimens qu'on éprouve pour lui, il n'est pas obligé de les partager... dans ce moment surtout où il a bien autre chose en tête, et surtout dans le cœur... Oui, madame , oui , je vous le répète , c’est vous seule qu’il aime , et quand il a reçu tantôt ce message de M” e Golofk n... j’étais là, près de lui... et il s’est écrié : c’est impossible '... je n’irai pas... ça a été son premier mot. Pois, en galant homme et se rappelant les procédés , les égards tjue l’on doit à une femme... même qu on n’aime pas , il m’a dit : Docteur , allez-y à ma place... Faites-lui entendre raison...
calmez son désespoir... mais diles-lui la
vérité dites-lui que j’aime ailleurs.
Oui, madame... et il le prouve en ce moment... les armes à la main , en combattant pour vous.
Élisabeth. Grand Dieu!
lestocq. Il est à la tête des conjurés, il expose sa vie ponr défendre celle qui l’aeense et qui doute de son amour.
Élisabeth. Ah ! je n’en doute plus!... et c’est moi qui suis bien malheureuse , bien
coupable , c’est moi qui l'ai trahi , qui vous ai trahis tous...
lestocq. Que dîtes-vous?
Elisabeth. N’écoutant que ma colère ,
ma jalousie, que voulez -vous peu
m’importait le complot... son amour était tout pour moi. Je ne voyais que lui , et me croyant trahie , ne rêvant que la vengeance, je viens d’écrire .. de tout révéler à (îoiofkin.
lestocq. Malédiction !...
Élisabeth. Vos projets sur Munich...
Osterman... et jeluiai même recommandé d’éloigner le prince Ivan de ce palais.
L estoc, 3 , se frappant la tête. Voir tout renverser an moment do succès!... jeter à ses pieds une couronne... ettoutcela par amour !
Élisabeth. Lestocq!... Lestoeq... pardonnez-moi ?
LESTOCQ, froidement. Que voulez-vous , madame. 1 ’ tout est fini... tout est perdu... Il faut savoir mourir... et je tâcherai de m’en tirer le moins mal possible. O France!... ômon pays!... jè ne te verrai plus, pourquoi aussi t’avoir abandonnée? ( Après un instantde réflexion.) Pourquoi?... pour faire fortune... ou me faire tuer...
fch bien! de quoi ai-je à me plaindre?...
m’y voilà... je suis arrivé au but.
Élisabeth. Ah ! que ne puis-je mourir pour réparer ma faute ?
lestocq, vivement et lui prenant la main.
Dites-vous vrai?
Élisabeth. Oui, pour sauver vos jours, ceux de Dimitri et de nos amis... je donnerais les miens.
lestocq, avec fierté. C’est bien!... voilà la première fois d’aujourd’hui que vous parlez en impératrice , eh bien ! Elisabeth...
Elisabeth, avec résolution. Il faut mourir!
lestocq. Non, mais régner!... courez vous réfugier an milieu du régiment de Novogorod. ... vous n’avez pas d’autre asile en ce moment , et qui sait l’efTet que produira sur eux , sur la multitude , une femme jeune et belle... la fille de Pierrele-Grand qui vient leur demander la couronne ? Ou je m’y connais mai , ou il a souvent fallu moins que cela pour exciter
l’enthousiasme , qu’ils résistent , qu’i
g*ge
u ils i
e du succès. Enfin maintiennent, qu’ils amassent la révolte... c’est tont ce que je demande, moi, pendant ce tems...
Élisabeth. Que voulez-vous tenter ?
lestocq. Une résolution dernière . . .
désespérée. Puisque ma tête est livrée ,
LESTOCQ
larme. Allons
il iaudra qu’ils vieanent la prendre, car je ne la leur porterai pas, et je la défendrai le plus long-tems possible. Partez... madame... nous ne nous reverrons plus maintenant que sur le trdne, ou comme je vous le disais hier soir...
Élisabeth , vivement. Non... ne dites pas cela ! ( Prête a partir et d'un air suppliant. y Lestocq... Lestocq... quoi qu’il arrive, dites que vous me pardonnez... et erabrassez-moi !
(bile se jette dans ses bras.) se dégageant et essuyant une
allons il ne s’agit pas
de s’attendrir... partez... sortez de ce palais pendant qu’on vous le permet encore.
(Elisabeth sort)