‹ Letellier de Saint-Just et son temps [microforme]Chapitre 7 sur 31 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

Retraite du ministère Cartier-Macdonaïd. — Ministère McDonald- Sicotte.—Ministère McDonald-Dorion.—M. Letellier, ministre de l’agriculture.—Sa réélection dans Grandville. — Défection de M. Sicotte—Défaite du ministère.—Ministère Taché-Macdonald.—Coalition.- Projet de Confédération.

La majorité bas-canadienne qui avait soutenu jusqu’alors comme nous venons de le dire, le ministère Cartier-Macdonald, l’abandonna en 1862, sur un projet de milice qui entraînait trop de dépenses pour les ressources du pays. Le ministère donna sa démission en mai, et le parti qui avait gouverné sous le nom de conservateur depuis 1854 dut abandonner le pouvoir.

Malgré ses infractions graves aux usages reconnus du régime constitutionnel, malgré ses largesses immenses prodiguées à la compagnie du Grand-Tronc et à la compagnie transatlantique des Allan, dont M. Cartier, ministre, était l'avocat et l’aviseur, et dont il tirait double mouture, à savoir en salaire et en gratification politique ; malgré la dilapidation des deniers publics dans les grands travaux exécutés par l'administration, et

maluré d’autres griefs qu'on lui a reprochés, ce parti s'était maintenu, quoique avec une minorité, dans le Haut-Canada, et conservait encore une majorité considérable dans le Bas-Canada.

Deux causes principales avaient contribué au succès de ce parti; d’abord l'appui moral et civil du clergé de cette dernière province, et puis un système électoral qui prêtait à des abus nombreux, dont le pouvoir profitait pour grossir le nombre de ses adhérents, au moyen d’une foule de manœuvres frauduleuses. L’astuce que ce parti mettait à conserver des formes légales, reconnues par l'expérience comme insuffisantes pour réprimer les fraudes électorales, lui permettait de violer perfidement l’esprit de la Constitution, en empêchant la manifestation pleine et entière du sentiment populaire. *

Les deux principaux chefs des conservateurs, M. J.- A. Macdonald et M. Cartier, entraient donc dans l’opposition avec des forces redoutables. Leur réputation comme hommes publics était un peu entamée, mais on leur pardonnait assez généralement, à cause de leur désintéressement personnel et de leur capacité reconnue, On savait que ni l’un ni l’autre ne s'étaient enrichis par Je pouvoir. Toutefois on pourrait se demander aujourd'hui si le clergé serait prêt à les citer tous deux

* Les amendemens faits à la loi électoral: en 1855 et en 1858 étment insuffisants, Les conservateurs ne voulurent pas adopter le vrai remède, Ce fut en vain que M. Sicotte proposa, en 1860, de déférer aux tribuaux l'épuration des mandats,

comme modèles À suivre, soit dans la vie privée soit dans la vie publique, malgré qu’il les ait recommandés pendant si longtemps. |

Quoi qu’il en soit, les ministères qu’ils avaient dirigés avaient rendu des services réels et durables, par des réformes importantes, surtout pour le Bas-Canada, telles que l’abolition finale des droits féodaux, la codification des lois, et la décentralisation judiciaire. :

D'un autre côté, la dette du Grand-Trone, qui s'élève à plus de #26 000 000 dus au Canada, et surtout les motifs et les suites démoralisatrices des prodigalités faites à cette puissante compaguie (autrement dit, à donnant donnant), les sommes engouffrées à Ottawa dans la construction des édifices publics, pour se retrouver ensuite dans des mains privées et subventionner des fonde d'élection, seront toujours mis à la charge des conservateurs de cette époque, comme autant de taches dans notre histoire jarlementaire. Sur ce dernier point, nous avons le témoignage de conservateurs dignes de foi, tels que MM. Loranger, Chapais et Simard, qui ont qualifié de pillage éhonté et gigantesque les dépenses faites à Ottawa.

Ala chute du ministère Can tier-Macdonald, les libéraux furent appelés au pouvoir, et Lord Monk chargea M. John Sanfield MeDonald de former un ministère. Celui-ci le composa, et s’adjoignit MM. Dorion et Siçotte. Mais M. Dorion se retira peu après, ne voulant

pas assumer la responsabilité de la construction du chemin de fer Intercolonial, à cause de l’état précaire des finances à la suite de la grande crise commerciale commencée en 1857.

En prenant l’administration des affaires, le nouveau ministère rencontrait à son début des obstacles difficiles à surmonter, Les élections générales de 1861 avaient été favorables aux conservateurs, et l'attitude hostile de George Brown vis-à-vis les Bas-Canadiens, n'avait pas peu contribué à faire éliminer de la Chambre des libéraux marquants du Bas-Canada. Pour mettre ses mesures en œuvre, le nouveau ministère ne pouvait compter que sur une majorité indécise et flottante qui ne lui apportait pas la force nécessaire, et qui devait l’abandonner à la session suivante.

Ce fut M. Letellier qui fut chargé, à l'ouverture de la session, de la répouse au discours du Trône dans le Conseil Législatif.

Il accomplit avec assez de succès cette tâche banale et ingrate, si l’on en juge par les applaudissements de ses collègues, et par l'appréciation de la presse. Ses antécédents lui assuraient un rang prééminent dans son parti, et sa valeur réelle se faisait déjà sentir, “ Démocrate modéré et possédant des talents brillants,” * il ne tarda guère à prendre la position de chef au Conseil Législatif, et à être appelé à entrer dans le mi-

* J'urcotte, Le Canada sous ! Union, p. 184.

nistère suivant, reconstitué” par M. Sandfield MeDonald. La défaite de ce dernier, le 8 mai 1863, avait cté amenée sur une motion directe de non-confiance proposée par M. J.-A. Macdonald,

Le ministère connu sous le nom de McDonald- Sicotte, mérite une mention honorable au sujet d’une question brûlante alors ; c’est le seul souvenir vraiment durable qu’il ait laissé. Il avait fait, des écoles séparées du Haut-Canada, un article de son programme. Cette mesure, toute juste qu’elle fût en théorie, était difficile à réaliser, à l'encontre d’une population en très grande majorité protestante, et d'autant plus hostile aux catholiques de cette province que ceux-ci voulaient leur imposer cette loi malgré eux, par le secours de la majorité de leurs co-religionnaires du Bas-Canada.

Les ministères précédents n'avaient pas osé toucher à la loi des écoles de 1855, dont les effets étaient illusoires, et ils avaient toujours évité de s’en occuper pour ne pas froisser sur ce point le sentiment de la masse protestante. Il était évident que la députation du Haut-Canada ne consentirait pas à adopter les vues

du ministère. Il était également prévu que le ministère, en réussissant à faire passer cette mesure, amènerait nécessairement sa démission, en suivant le système de la double majorité qu’il invoquait, Les ministres libéraux parvinrent néanmoins à faire passer la loi . des écoles séparées ; mais, sur le vote, les cleur grits

abandonnèrent leurs alliés du Bas-Canada, et laissèrent M. Sandfield McDonald avec une minorité considérable dans le Haut-Canada. Celui-ci balanca pendant quelque temps, pour savoir s’il devait résigner, puis résolut hardiment de garder ie pouvoir. Le chef de l'opposition, M. John A. Macdonald, lui avait donné l’exemple de gouverner malgré nne minorité dans sa province, et ne pouvait guère l’en blâtmner, De plus le ministère croyait pouvoir compter sur la reconnaissance des Bas-Canadiens, pour lesquels il s'était sacrifié, afin d'assurer à leurs frères catholiques du Haut-Canada le triomphe d'une loi depuis longtemps désirée, C’est cette loi qui est encore aujourd’hui en vigueur, et qui fonctionne à là satisfaction générale.

Cependant les conservateurs du Bas-Canada n’en tinrent pas compte à M. Sanfield McDonald, et quelques-uns allèrent même jusqu’à lui reprocher, dans la session suivante, d’avoir abandonné le principe de la double majorité. L’historien Turcotte à emboîté le pas derrière eux. Au lieu de reconnaître le service s gnalé rendu à ses co-religionnaires, et d'approuver le seul moyen qu’il y avait de le leur procurer, il accuse M, Sandfield McDonald d’avoir manqué de dignité en cette occasion, en refusant de résigner.

Il est vrai qu’il abandonnaït un principe qu'il avait reconnu ; mais ceux qui avaient voté la mesure ou qui en bénéficiaient n'auraient pas dû être les premiers à le

blâmer. Pourtant cette mesure réglait finalement une question épineuse, et cela au détriment des libéraux,

Une autre cause, plus dommageable encore, allait amener la chute du ministère. Les divisions dans les rangs des libéraux étaient profondes. MM. Brown et Sicotte étaient en guerre déclarée. au sujet des écoles séparées et de la représentation proportionnelle. M. Dorion différait de ses amis sur le tarif et le systême de la milice. MM. Mcbonald et Sicotte allaient bientôt se séparer ennemis et rivaux, Au dehors, la malheureuse affaire des Aylwards avait soulevé le mécontentement des Irlandais, et l’état précaire des finances n'avait rien de rassurant pour le peuple.

Dans ces conjonctures difficiles, M. Sandfeld Mc- Donald reconstitua son ministère avec l’intention d’en appeler au peuple par une dissolution,

L'administration MecDonald-Dorion, formée le 16 mai 1863, se trouva composée des membres suivants, tous libéraux de franche école :

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