MARTYRS ROMAINS DU TROKIËME SIÈCLE
C'était le sixième jour des ides de mai de Tan 258, sous le pontificat du pape Etienne et le règne des divins empereurs Valérien et Galien. Dans unte petite maison blanche, de forme carrée, bâtie au pied du mont Hymette et cachée dans un bouquet d'oliviers, comme un nid de colombe sous une touffe de lentisques, deux femmes étaient assises près d'une fenêtre ouverte qui, d'un côté, laissait voir au loin les murs d'Athènes, dominés majestueusement par le Parthénon, dont les colonnes se doraient aux rayons du soleil couchant; et de l'autre, les flots agités de la mer Egée, sur laquelle glissaient, semblables aux ailes blanches d'une mouette, les voiles triangulaires des barques de pêcheurs, regagnant le Pirée avant la nuit, qui s'annonçait orageuse. En effet, de gros nuages noirs, signe infaillible de tempête, étaient lourdement suspendus au-dessus de l'île d'Egine et du temple de Jupiter Panhellénien. Ces deux femmes, d'un âge différent, ne portaient pas le costume voluptueux des dames grecques dans leur gynécée ; elles n'avaient ni ceinture brodée, ni collier de perles, ni bracelets d'or. Leur mise était simple, pour ne pas dire grossière; mais, loin <te nuire à leur beauté, cette simplicité ne faisait qu'en re hausser l'éclat. La plus âgée, qui pouvait compter quarante ans, avait un de ces beaux visages réguliers qu'animent deux grands yeux noirs et qui sont le type de la fierté athénienne, tempérée
toutefois par cette ineffable expresçion de douceur que sait donner Thumilité à la figure d'une femme chrétienne. Elle se nommait Marthe. La plus jeune, appelée Valérie, était sa fille. Vingt fois seulement, depuis sa naissance, le printemps avait renouvelé le verdoyant tapis de fleurettes odorantes et ffherbeé aromatiques qui tapissent les flancs du mont Hymette ; vingt fois seulement les nombreux essaims d'abeilles qui butinent le suc parfumé du thym, dont cette montagne est couverte (1), avaient donné le miel délicieux de leurs ruches. La fraîche et gracieuse figure de Valérie respirait la modestie des vierges du Christ ; aucun atour, aucun ornement mondain ne gâtait l'imposante sévérité de son costume, qui se composait d'une robe de lin, aux larges plis, qu'on simple cordon rattachait autour de sa taille élancqe, et d'un voile qui, jeté sans prétention sur sa tête, retenait captifs de longs cheveux noirs dont quelques boucles, échappées de leur, blanche prison, venaient capricieusement flotter, sur ses épaules, au gré iuzephyrus. Ses pieds nus se trouvaient à , leur aise dans de* sandales antiques, tandis qye ses doigts blancs filaient, comme ceux de sa mère, une laine dpstinée à tissqr des.vetemepts pour les pauvres. De temps en temps les yeux <des deux femmes se tournaient vers Athènes ; puis se repqrtaient du ,côté de la mer, qui devenait de plus en plus houleuse et dont les vagues commençaient à déferler, avec un sourd mugisseipent, sur le rivage. Alors uji soupir mutilé s'échappait à demi de leur poitrine ; une larme, presque aussitôt dévorçe, gprmait sousle^r.paupièjre,; ,et il était facile de devine?,, à la, contraction de leur? lèvres,, que la mère et la fille craignaient ,de s'aypuer, uç pressentiment funeste, conçu secrètement par ch^ciipe d'ejles^ Roirçpaflt, enfin lç silence:
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({) Àt fessae multa referunt se npcte minores ,,,,.!
Crura thymo plenae : pkscuntûr et arbûsta pàssîm', Et glaacas salices, oasiatnque, croeuroqtrë robeûtem, : '"- * " Et pinguem tiliam, et ferrugineos hyacinthos.
(Virgile, Géorg., liv. IV, v. 180, etc.)
— - Bonne mère, dit enfin Valérie» la nuit sera mauvaise : nous n'aurions pas dû les laisser partir 1 , ce soir, pour Ejjinë.
-—.Adrias voulait absolument conduire sa femme et se» enfants au temple de son Jupiter, murmura Marthe. Hélas! quelle protection peut-il attendre d'une idole de bronze, d'un dieu qu a des oreilles et qui n'entend pas; qui a des yeux et qui ne voi pas, qui a une bouche et qui ne parle pas ? Que ne lui est-il donné de connaître et d'aimer, comme nous, le Seigneur Jésus 1
— Il est à plaindre, soupira la jeune fille ; mais sa femme l'est encore plus, puisque c'est elle qui empêche la lumière évangélique de dissiper les ténèbres de son esprit, puisque c'est elle qui empoche la douce rosée de la grâce de pénétrer dans son cœur. Pauvre Pauline, que son aveuglement me fait de peine ! J'avais tant espéré qu'elle ne retournerait pas à Rorrte sans que l'eau du saint baptême eût coulé sur son front ! L'évéque d'Athènes avait presque converti Adrias, l'autre jour ; c'dfet elle qui s'est opposée à son entrée dans l'Eglise. D'où lui peut donc venir sa haine contre les chrétiens, puisque, comme moi, elle a été élevée au milieu d'eux ?
— Quand dite quitta la Grèce pour aller habiter Rome, répondit Marthe, cette haine n'était point dans son cœur, il n'y avait que de l'indifférence. Ne te rappelles-tu pas, ma fille, qu'elle s'agenouillait même quelquefois avec nous, le visage tourné vers l'orient, pour réciter l'oraison du Seigneur?
— Qh! je me souviens bien du temps où vous nous conduisiez par la> main, jusqu'à ce cimetière de martyrs qui s'ouvre au fond d'un ,bois d'oliviers, arrosé par le Cephisus, dit Valérie. Vous entriez seule dans la crypte, et vous me laissiez sous la garde de Pauline, plus grande que moi. Nous profitions dé ces moments de liberté pour courir après les oiseaux, 1& papillons et les fleurs; pour rire et folâtrer à notre aise. Elle était alors d'une humeur si gaie, d'un caractère si heureux !
— Plût à Dieu que sa mère me l'eût léguée au berceau, plu-
tôt que de me la laisser à l'âge de dix ans ! Ma sœur avait épousé un prêlre de C y bêle, fort attaché au culte impur de son idole; et Pauline, sans le savoir, a hérité de sa haine contre les chrétiens.
— Si le Seigneur Jésus voulait toucher son âme, soupira la jeune fille, en levant ses beaux yeux vers le ciel, je ne l'en aimerais pas davantage, parce qu'il possède déjà tout l'amour dont mon cœur est capable; mais, par un vœu solennel, je lui consacrerais ma virginité.
— Que Dieu t'entende, mon enfant, ajouta Marthe, en arrêtant avec tendresse sur sa fille, des yeux humides de pleurs, que Dieu t'entende et qu'au prix de ton généreux sacrifice il sauve Fâme de Pauline, de cette fille adoptive, pour la conversion de laquelle j'ai déjà tant répandu de larmes et de prières sur le tombeau des saints martyrs 1 Quand je songe qu'elle est l'ennemie de Dieu et que, si la mort la surprenait en ce moment, les portes du ciel ne s'ouvriraient peut-être pas pour elle ; quand je réfléchis au triste état de son époux, qu'une complaisance coupable retient plongé dans les ténèbres du paganisme; quand je pense à la destinée malheureuse de ses deux jeunes enfants, frêles et innocentes créatures dont la bouche ignore le doux nom de Jésus, victimes que l'on engraisse pour le démon, oh! alors, vois-tu, Valérie, mon cœur se fend, se brise de douleur ; je voudrais pouvoir donner mille fois ma vie pour les sauver tous de la mort éternelle!
— J'ai souvent eu les mêmes idées que tous, bonne* mère, repartit Valérie, et bien des fois j'ai offert à Dieu, pour eux, jusqu'à la dernière goutte de mon sang. Mais, tout n'est pas perdu; l'abîme de la miséricorde divine est incommensurable, la bonté du Seigneur n'a point de bornes; et je vous confesserai même, 6 ma mère, qu'un doux espoir est entré, depuis peu, dans mon sein. Puisse-t-il n'être jamais frustré 1
— Tu as fait un rêve? demanda Marthe.
— Oui, répondit la jeune fille, en déposant à terre sa que-
nouille et son fuseau, chargés de laine, et en se levant avec la légèreté de la gazelle ; tenez, douce mère, laissez là votre ouvrage, levez-vous et venez vous appuyer un instant sur cette fenêtre, je vous conterai cela.
Marthe obéit; et Valérie, passant amoureusement son bras autour du cou de sa mère, lui dit :
— m J'ai rêvé, la nuit dernière, que je voyais mon cousin « Hippolyte qui nous a quittées, l'an passé, pour aller habiter « Rome ; il était tout rayonnant de joiQ, et tenait quatre palmes * en sa main droite : — Hippolyte, lui dis-je, pour qui sont <t destinées ces palmes? — Pour Adrias, pour Pauline et pour « leurs deux enfants, me répondit-il, car ils ont cru en Dieu, Peau ce sainte les a régénérés et ils ont confessé courageusement le nom « de Jésus-Christ devant le préfet de Rome. Puis il disparut; « et, quand ce matin j'ouvris les yeux, je vis quatre colombes « qui, argentant leurs ailes dans un rayon de soleil, prenaient « un rapide essor vers les cieux. »
— Ils seront martyrs, si ton rêve se réalise, s'écria Marthe. Quel bonheur pour eux, ma fille ! Souvent ce sont les derniers arrivés dans la vigne du Seigneur qui reçoivent, les premiers, le denier promis. Heureux enfants, sans être jalouse, j'envie déjà leur sort !
A peine achevait-elle ces mots, qu'un nuage, d'une forme pyramidale, s'abaissa dans le golfe entre l'île d'Egine et celle de Salamine. Un brouillard d'où jaillissait un éclat extraordinaire environnait la base de ce nuage qui, en moins d'une minute, commença à se resserrer petit à petit sur lui-même, et à s'élever de nouveau par gradation vers le ciel (1). Aussitôt le soleil disparut comme une roue sanglante à l'horizon en feu; des éclairs pâles et livides se succédèrent presque sans interruption; le tonnerre, roulant d'une manière effrayante, commença à éclater avec un
(1) Ce phénomène, commun dans les mers d'Orient, s'appelle trombe de *ner.
horrible fracas, et l'eau se mit à tomber par torrents, comme si Ton eût ouvert les cataractes du ciel.
— Il est impossible qu'ils se soient embarqués pour Egine, arec les pronostics d'un temps semblable, dit Marthe,' en fermant la fenêtre ; quel nautonier d'ailleurs eût voulu les conduire? Il y a tout à croire qu'ils sont restés à Athènes, et qu'ils nous reviendront dès que le gros de l'orage sera passé. En tout cas, Valérie, nous prolongerons notre veille pour les attendre.
— Et en veillant nous prierons pour eux , ajouta la jeune fille.
Ayant allumé une lampe d'argile, les deux femmes reprirent leurs fuseaux et, élevant leur cœur vers Dieu, elles continuèrent silencieusement leur ouvrage.
Deux heures s'étaient à peine écoulées, que les aboiements prolongés du chien qui gardait le logis avertirent les serviteurs de l'approche de quelques hôtes. Marthe et Valérie s'élancèrent sur le seuil de l'habitation et, à la lueur des flambeaux, ils reconnurent Ad ri as, Pauline et leurs enfants qui revenaient, montés sur un char.
— Vous voilà donc de retour, mes amis , s'écrièrent à la fois les deux chrétiennes; tant mieux, car nous étions fort inquiètes ! Entrez, vous êtes les bienvenus !
— Neptune est courroucé, dit Pauline, il nous a empêchés d'aller sacrifiera Jupiter; mais ce n'est qu'un retard de quelques jours.
— Ce sacrifice ne pressait pas tant, murmura Marthe, d'autant plus que votre dieu est sourd, muet et aveugle.
Puis élevant un peu plus la voix :
— Vous avez besoin de prendre de la nourriture et du repos, entrez vite, mes amis, ajouta-t-elle ; vos habits sont mouillés, un bon feu les séchera.
Et s'emparant, avec Valérie, des deux enfants, elle précéda au logis les époux mécontents des fureurs de Neptune.
Adrias pouvait avoir trente ans. C'était un homme dans la fleur et la force de l'âge ; ' il avait dans le regard et dans la dé- • marche quelque chose de la majestueuse fiierté d'Âlcibiade, mais cette fierté était tempérée chez lui'pàr une grande douceur de caractère, qui contrastait singulièrement avec les façons hautaines et le vouloir absolu de Pauline. Celle-ci atteignait sa vingt-huitième année et, quoique plus jeune et d'une taille plus avantageuse, elle était loin néanmoins d'égaler Marthe en grâce, en fraîcheur, et je dirai même, en beauté. Labrusquerie de ses mouvements trouvait un écho sur les muscles de son visage impérieux, et bistré par le soleil d'Orient autant que par l'extra vasement d'une bile toujours agitée par l'impatience ou l'inquiétude. Pourtant sa figure était régulière, et ses grands yeux noirs avaient un éclat* vif qui les rendait beaux, surtout dans les moments où la colère empourprait ses joues. Quant aux enfants, c'étaient deux charmantes, deux mignonnes créatures, qui tenaient plutôt de leur père que de leur mère, et qui, pour la douceur, la complaisance et la docilité eussent pu être comparés à des anges, si l'eau baptismale les eût, dès leur naissance, lavés de la tache originelle. Aussi était-ce là un des plus amers chagrins de Marthe et de sa fille, qui ne pouvaient caresser ces aimables enfants sans songer que leur âme était privée de la robe d'innocence, indispensable pour entrer dans le royaume des cieux. L'aînée était une fille et avait déjà douze ans; le second, qui était un garçon, n'en comptait que neuf environ.
— Ma tante, dit Pauline, quand la famille fut réunie devant Pâtre où pétillait une grande flamme dévorant des sarments secs, demain, si les étoiles qui couronnent le taureau (1) se couchent belles et brillantes derrière le sommet du Parnès ou du Brilessus, nous tenterons de nouveau le pieux voyage d'Egine ; car je tiens
(1) Ces étoiles, appelées vergiliœ, sont les Pléiades; elles annonçaient chez les anciens le temps de la navigation.
beaucoup à consacrer mes enfants à Jupiter Panhellénien, avant de retourner à Rome, et notre départ pour la capitale du monde ne doit plus beaucoup tarder.
— Ma fille, vous ferez comme yous l'entendrez, répondit
Marthe avec douceur ; mais selon moi ce voyage à Pile d'Egine est bien inutile, pour ne pas dire sacrilège. Quel bien voulez-vous que Jupiter fasse à ces pauvres enfants, à ces deux chères petites créatures, déjà assez malheureuses d'être involontairement les ennemies du grand Dieu qui a fait le ciel et la terre, du souverain Seigneur de toutes choses, et dont le Fils unique, Jésus, notre doux Sauveur, est mort ignominieusement sur la croix pour nous racheter.
Et, ce disant, elle attirait sur son sein les deux jolies têtes rosées de ses petits-neveux.
— C'est vrai, ajouta Adrias, je ne vois pas quelle utilité il y a d'affronter le moindre danger pour aller brûler une ou deux poignées d'encens sur un trépied qui fume devant une statue de bronze.
— Taisez-vous, Adrias! s'écria Pauline impatientée, vous ne savez ce que vous dites. Jupiter est le maître des dieux de l'Olympe; et si vous parlez mal de lui, craignez que sa foudre ne vous écrase!
— Il y a longtemps que je ne crois plus à la divinité des habitants de POlympe, reprit en souriant l'Athénien ; c'est en fréquentant l'école des philosophes de l'Université que j'ai appris à rire de ces dieux usés que Rome et le reste du monde n'adorent plus que du bout des lèvres et seulement pour la forme, car nul homme instruit ne s'amuse plus à ajouter foi aux fables absurdes qui ont abusé de la crédulité de nos pères.
— Et les divins Césars que vous servez les adorent-ils du bout des lèvres et seulement pour la forme? objecta ironiquement Pauline, dont la colère vermillonnait déjà les joues.
— Si les Césars avaient porté, comme votre frère Hippolyte et
comme moi, la barbe, le tribonium (1), la besace, les sandales et le bâton dans les jardins et le pœcile d'Athènes, ils n'ensanglanteraient pas Rome et les provinces de l'empire par leurs cruels édils de persécution contre les chrétiens.
— Bon ! voilà maintenant le langage d'Hippolyte ! fit la nièce de Marthe, en haussant les épaules. Eh! pourquoi n'embrassez* vous pas, comme lui, la foi du Christ ?
— Pourquoi ? répéta Àdrias. Parce que je tiens à conserver mes biens et ma tête ; parce que je ne veux pas vous laisser veuve, avec deux jeunes enfants, ma chère Pauline. Hippolyte n'est pas marié, lui, il peut faire ce qu'il veut.
— Allez, allez, vous n'avez pas plus de jugement l'un que l'autre, dit avec aigreur l'amie de Jupiter; vous vous ferez chrétien, si bon vous semble ; mais quant à moi, mais quant à mes enfants, jamais! jamais !
Durant cette altercation religieuse entre les deux époux, Marthe et sa fille avaient prudemment gardé le silence. En revanche les lèvres brûlantes de la grand' tante n'avaient cessé de causer avec les fronts charmants de sa petite-nièce et de son petit-neveu. Pour Valérie, elle s'était contentée d'encourager du regard son cousin, qu'elle savait être chrétien au fond du cœur, mais dont elle déplorait la faiblesse de caractère.
— Pour trancher la question, dit Marthe, en se levant, nous allons prendre de la nourriture, ces enfants ont faim; puis nous irons tous imposer jusqu'à la nouvelle aurore : la nuit porte conseil.
Quelques jours après, une foule de peuple oisif stationnait à l'entrée du Pirée et regardait un vaisseau à trois rangs de rames qui appareillait pour Ostie. Parmi les passagers qui se disposaient à monter sur la galère romaine, on distinguait les hôtes de la
(i) Le tribonium était le manteau obligatoire de tous les philosophes athéniens; il changeait de couleur selon les sectes: sa forme était toujours ia même.
petite maison blanche du mont Hymette. Adrias, Pauline et leurs enfants étaient accompagnés de Marthe et de Valérie, qui avaient voulu les conduire jusqu'au vaisseau. Les promesses de souvenir s'échangeaient de part et d'autre, les mains se serraient affectueû- Sèment, les yeux roulaient des larmes jaillies du cœur. Adrias et . Pauline ne songeaient plus au voyage d'Egine, que l'adresse de Marthe était parvenue à faire manquer ; toutes leurs pensées, en ce moment suprême, étaient pour cette belle Grèce où ils' étaient ne's et à laquelle ils allaient peut-être dire un dernier adieu. Oh! comme ils eussent été heureux de pouvoir y rester ! Mais la place élevée qu' Adrias occupait dans la magistrature romaine l'obligeait, sans plus tarder, à repartir pour la ville des Césars, et sa famille devait le suivre.
— Mon cher Adrias, lui dit Marthe, au moment où il allait s'embarquer, la vie n'est qu un voyage ; nous avons été créés pour le ciel. Eh bien, songez donc que vous avez une âme à sauver; ne tenez pas tant aux biens périssables de ce monde, ayez le courage d'être chrétien ; et Dieu vous rendra, là-haut, au centuple ce que vous aurez sacrifié, ici-bas, pour son amour.
— Songez à vos enfants, Adrias, ajouta Valérie sur le même ton ; pauvres petits, ils ont aussi une âme créée à l'image de Dieu, une âme qu'il faut arracher des mains des démons.
— Priez, priez votre Dieu qu'il me donne la force d'imiter Hippolyte, murmura l'Athénien ému jusqu'aux larmes; mais n'oubliez pas votre amie, souvenez- vous de Pauline.
— Oh ! je ne l'oublierai pas! s'écria la jeune fille, en se jetant une dernière fois dans les bras de sa cousine et de la douce compagne de son enfance. Adieu, chère Pauline, adieu! Nous irons, l'an prochain, ma mère et moi, vous rendre votre visite à Rome. En attendant, l'écho du mont Hymette nous redira souvent votre nom bien-aimé.
■ — Quel malheur que nos croyances soient si en désaccord ! soupira Pauline. Quelle fatalité que Jupiter ne soit pas pour nous
un dieu commun ! Pourquoi des âmes aussi belles que les vôtres ' ont-elles été imbues de la folie chrétienne ! C'est un mystère, que je prie le divin Phœbus-Apollon de vouloir bien m'expliquer. Mais le père des dieux est puissant, je lui sacrifierai deux génisses blanches, dès mon retour à Rome, et il aura pitié de votre extravagance involontaire/ il foudroiera les impies qui vous ont trompées. Adieu, ma tante; adieu, Valérie,' adieu! ' — Adieu ! adieu ! sanglotèrent les deux femmes» en trempant, par un dernier baiser» leurs lèvres dans les grosses larmes qui ruisselaient le long des joues brûlantes et vermeilles des enfants d'Adrias.
La voix du pilote s'était fait entendre, tous les passagers étaient à bord; les matelots actifs et robustes levèrent l'ancre et s'emparèrent des rames. Puis, bientôt; fendant en cadence les flots calmes et brillants, le navire tourna sur lui-mêtae et sortit du Pirée, aux acclamations de toute la foule.
- Marthe et Valérie le suivirent des yeux, jusqu'à ce qu'il se fut perdu dans les brumes lointaines de l'horizon; alors, reprenant tristement le cbemin de leur habitation déserte, elles adressèrent silencieusement à Dieu, du fond de leur coeur, une fervente prière pour l'heureux voyage de ceux dont elles désiraient tant la conversion.
Dégoûté du monde et de ses vains plaisirs, Hippolyte, qui avait reçu de ses ancêtres le titre de civis romanus, coulait une vie solitaire au milieu des souterrains de la nouvelle Rome que les chrétiens creusaient, chaque jour, sous la Rbme païenne, dont ils minaient ainsi sourdement les remparts (1). Frère de Pauline et ami d'enfance d'Adrias, il avait passé sa jeunesse dans le Lycée et l'Université d'Athènes, où, à force de fréquenter les
(1) Valerio et Acilio consulibus, Hippolytus, civis romanus, christianus vitam solitariam agebat in cryptis. (Baronius, Ânn. Ecoles., t. II, p. 535.)
sophistes qui y abondaient à cette époque, il avait fini par comprendre tout le vide et toute l'absurdité des fables grossières du paganisme. Gomme son cœur était grand et qu'au milieu de l'effrayante corruption qui dissolvait alors la société romaine, amollie par les richesses et énervée par la débauche, il ne trouvait rien qui fût digne de l'occuper et de le remplir, il se tourna naturellement vers le christianisme dont les dogmes et la morale extraordinaires renfermaient un germe de vie, destiné à régénérer le vieux monde caduc qui s'était lui-même cousu d'avance dans son propre linceul. Son esprit droit avait de suite compris ce mode sublime du renouvellement de la société par la charité mutuelle, de la réhabilitation de l'humanité par la foi, l'espérance et l'amour. Ce fut donc avec joie qu'il échangea le Iribonium du philosophe pour le manteau du solitaire chrétien, et que, laissant de côté les folies sophistiques qui desséchaient l'àme , il embrassa avec ardeur la sainte démence de la croix qui, rajeunis,-, sant son cœur, lui fit goûter les ineffables voluptés d'un amour inconnu et mystérieux, lui fit sentir la douce chaleur d'une flamme qui, descendant du ciel, tendait sans cesse à y remonter. L'Evangile devint bientôt son étude favorite; il s'en nourrit avec avidité, car son âipe affamée ne pouvait se rassasier de la parole divine. Instruit des traditions apostoliques par le pape Etienne qui l'avait baptisé et avec lequel il entretenait les rapports fréquents d'une sainte amitié, Hippolyte voyait accourir vers lui un grand nombre de gentils, désireux d'apprendre de sa bouche les secrets de la doctrine évangélique. Le pieux et savant ermite leur expliquait les choses de Dieu avec tant de clarté, d'éloquence et de conviction, que la plupart, confessant le nom de Jésus-Christ, demandaient à recevoir le baptême. Alors Hippolyte, les conduisant aux pieds de l'évêque de Rome, priait celui-ci de vouloir bien les admettre dans l'Eglise de Dieu, dont il était le premier pasteur (1).
(i) Ad quem , ob aposlolicam erùditionem , quamplures confluebant
Adrias Tenait rarement voir son beau-frère, à cause de Pauline qui était fâchée contre lui ; mais il lui envoyait souvent ses enfants, qui lui apportaient toujours quelques vivres dans une corbeille. H ippol y te profitait de cette occasion pour leur parler de Jésus-Christ, et leur cœur pur recevait docilement les précieux germes de la foi. D'ailleurs, le temps qu'ils avaient passé en Grèce, auprès de Marthe et de Valérie, n'avait pas été perdu : les deux chrétiennes avaient labouré silencieusement, et réchauffé de leurs baisers cette terre vierge dans laquelle l'homme de Dieu jetait les semences fécondes de la vie éternelle.
Cependant des espions avaient rapporté à Mummius, préfet de Rome (1), qu'un nombreux concours de citoyens romains se faisait fréquemment dans un arénaire de la voie Appienne, situé à dix minutes environ des murailles de la ville ; et que là un certain H ippol y te leur enseignait la foi chrétienne et les initiait à ses mystères. Le préfet en avertit Valérien, qui, livré au culte infâme de la magie, s'occupait, au fond de son palais, à immoler au démon des victimes humaines, et à chercher l'avenir dans les entrailles fumantes des enfants égorgés par ses mains impériales (2). Irrité à cette nouvelle, le cruel tyran, qui à l'instigation d'un mage égyptien avait déjà signé un édit de persécution contre les chrétiens, ordonne que, dans quelques jours, au moment où les fidèles s'y attendront le moins, on environne la crypte où se tenaient ces réunions prohibées, et qu'on livre au glaive du bourreau tous ceux qui y seront trouvés.
Adrias, que ses fonctions avaient appelé, ce jour-là, auprès de
Genlilium, qui, dantes nomen Christo, baptizabantur. Veniebat fréquenter idem Hippolytus ad pedes Stephani episcopi, ducens secum conversos chrislianos, ut baptizarenlur. (Baron., Ânn., t. II, p. 535.)
(4) Clinique id crebrius fieret, delatores ad Mummium, urbis praefectum, deferuM : is detulit Valeriano imperatori. [Ibidem.)
(2) Adeo est depravatus, ut ad magiam humanas YÎclimas immolaret, visceraque scrutarelur infantium. {Ibid., p. 534 )
l'empereur, envoie de suite ses enfants à l'arénaire, pour avertir leur oncle des ordres sanglants que vient de donner le féroce César. Hippolyte, aussitôt, fait part de ce message an saint pape Etienne, qui, sans perdre un instant, convoque la multitude des chrétiens, et commence à les exhorter au courage, à la patience et au zèle de Dieu (1). Le vénérable pontife, entre, autres choses, leur dit ces mots :
— « Mes fils bien-aimés, écoutez-moi qui ne suis qu'un pauvre a pécheur. Tandis que nous en avons encore le temps, faisons « du bien aux autres et à nous-mêmes. Je vous avertis d'abord « que chacun de nous doit porter sa croix et suivre courageusea ment Notre- Seigneur Jésus-Christ qui a daigné nous dire : — a Si le grain de blé ne meurt pas après qu'on Ta jeté en terre, a il reste seul; mais quand il est mort, il porte beaucoup de a fruit. Celui qui aime sa vie la perdra, et celui qui l'aura perce due pour moi la retrouvera dans l'éternité (2). — Je vous a prie donc tous d'être remplis de sollicitude» non-seulement « pour vous, mais encore pour les vôtres. Ainsi, parmi vous, si a quelqu'un a un ami ou un parent encore païen, qu'il se hâte « de me l'amener afin que je le baptise, d .
Alors Hippolyte, se jetant aux pieds du bienheureux Etienne, lui dit :
— ce Bon père, j'ai un neveu et une nièce que j'ai déjà nourris « du pain de la parole, mais ils n'ont pas encore été régénérés « dans les eaux du baptême. Le garçon a dix ans et la jeune fille « en a treize. Leur mère, nommée Pauline, est idolâtre, ainsi « que leur père qui s'appelle Adrias. Celui-ci me les envoie quelce quefois; ils sont même venus ce matin (3). »
(1) Id cum rescisset Hippolytus, retulit S. Slephano episcopo. Tune beatus Stephanus, collecta multitudine chrislianorum, cœpit monitionibus sanclis et eruditionibus Scripturarum omnes imbuere. (Baron., Ânn. y t. IF, p. 534.)
(2) S. Jean, ch. xii, v. 24 et 25.
(3) Tune Hippolytus misit se ad pedes beati Stephani episcopi, dicens:
Etienne lui conseilla de les retenir près de lui lorsqu'il les lui enverrait de nouveau, afin que, les parents venant eux-mêmes pour les chercher, il eût l'occasion de les exhorter tous ensemble (1).
Deux jours après, Adrias, inquiet du sort de son beau-frère, renvoya ses enfants à la crypte pour savoir de ses nouvelles, et lui porter en même temps quelque nourriture (2).
Chemin faisant, le petit garçon disait à sa sœur qui, étant la plus grande, portait sur sa tête la corbeille d'osier où Adrias avait, à Ho su de sa femme, mis des gâteaux et des fruits :
— Douce sœur, pourquoi donc notre mère n'aime-t-elle pas notre oncle Hippolyte? Pourtant il est si bon ! Il parle si bien des anges qui volent, là- haut, dans le ciel bleu !
— Notre mère ne l'aime pas, répondit la jeune fille, parce qu'il est chrétien.
— Raison de plus pour le chérir davantage, répéta l'enfant, parce que les chrétiens sont si bons, si doux, si aimables! Tiens, ie rappelles-tu notre tante Marthe et notre cousine Valérie, que nous avons été voir, Tan dernier, à Athènes ? Comme elles nous aimaient! comme elles nous caressaient ! Elles sont chrétiennes, celles-là ! Moi, quand je serai grand, je veux être chrétien comme mon oncle Hippolyte.
— Et moi, plus tard, je serai chrétienne, comme ma cousine Valérie.
Paler bone, rogo te, habeo nepotem meum, et germanam ejus, adhuc genliles,. quos. .enutriyi ; est au te m hic parvulus annorum plus minus decem, puella aulem annorum tredecim : horum mater Paulina dicta, et ipsa gentilis; pater itidem nomine Adrias, qui aliquando praedictos ad me raUtit.:(Baronuis, Ânn.,1. II, p. 535.)
(4) Beatus Stephanus ei suasit ut, ctfm îterum mftteret, eos retineret : ut ea occasione etiam parentes veniant , . quos simul hortetirr. {Ibidem.)
(2) Transacto biduo, praedicti pueri venerunt ad Hippolytum, cibaria quœdam ferenles. {Ibidem.)
— Moi, j'aimerai tant mon père* que je le forcerai, par ma tendresse, à se faire aussi chrétien.
— Moi, je serai si sage, si docile* si caressante, que j'amènerai ma mère, par ma patience et ma douceur, à la connaissance du vrai Dieu.
— Quel bonheur de recevoir le baptême !
— Quelle grâce de mourir après l'avoir reçu !
— Tu n'as donc point pour de la mort ? objecta l'enfant.
• — Est-ce que les chrétiens craignent la hache d'un bourreau ?
— C'est vrai, ils la méprisent, dit mon oncle ; mais toi, tu n'es pas encore chrétienne !
— Hélas ! non, soupira la jeune fille,
— 11 me vient ude idée, poursuivit le petit garçon.
— Laquelle ?
— Si nous conjurions aujourd'hui Hippolyte de nous présenter à l'évêque de Rome, ce bon vieillard dont il nous a tant parlé !
— Eh bien î
— Eh bien , nous nous jetterions à ses pieds, nous embrasserions ses genoux et nous lui dirions : — Père saint, nous voulons être les enfants de Dieu ; baptisez-nous !
— Tu as raison, petit . frère, il faut faire cela ; d'autant plus, que Ton parle d'une nouvelle persécution prête à éclater, et qui sait si nous n'aurions pas le bonheur d'être martyrs?
— Etre martyr ! répéta le fils d' Adrias, en levant les yeux au ciel ; être martyr ! aller là-haut, régner avec les anges, quelle joie!
— Verser son sang pour Jésus- Christ qui est mort pour nous, quelle gloire !
— Si nous nous faisons chrétiens aujourd'hui, que dira notre mère, elle qui les déteste tant?
— C'est vrai, que dira-t-elle?
— Elle se fâchera contre nous ; mais notre père nous défendra, car il aime Jésus-Christ au fond de son cœur.
OT DE SAINTE PAtJLINB. 401
— Et puis» si nous sommes martyrs, notre sang n'obtiendrat-il pas sa conversion ?
Tout en parlant de la sorte, ces généreux enfants étaient parvenus à quelques pas de l'entrée de la crypte, cachée au milieu d'une vigne. Avant d'y pénétrer, ils s'assirent un instant sur le bord de la route, pour essuyer la sueur dont une marche précipitée avait inondé leur gracieux visage.
On était alors au commencement des calendes de novembre (1) ; c'était environ le milieu des plus beaux jours de l'automne. Le ciel si transparent et si bleu de l'Italie resplendissait des feux du soleil de midi ; un vent doux agitait mollement les branches des cyprès et des chênes verts qui, de distance en distance, étalaient leurs frais bouquets autour des tombeaux élevés sur les bords de la voie consulaire ; les fleurs, dressant fermement leur calice sur des tiges encore pleines de sève , livraient leurs parfums à la brise qui les dispersait follement de tout côté ; les papillons, aux ailes diaprées, poursuivaient étourdimentdans l'air ces senteurs invisibles ; l'insecte bruissait sous les hautes touffes d'herbe ; l'abeille bourdonnait ; l'oiseau gazouillait ; la source murmurait ; la nature entière chantait au Créateur son hymne du jour. Au milieu de ce grand concert de la nature s'élevait, du fond du cœur des enfants d'Adrias, une voix pure et harmonieuse qui célébrait le Dieu des martyrs et qui montait au ciel sur l'aile des anges.
— Ma sœur, veux-tu que je te dise si je serai martyr ? s'écria soudain l'enfant, en cueillant une marguerite sauvage que lèvent caressait à ses pieds.
— Si nous serons, reprit la jeune fille.
Et, imitant son frère, elle se mit à effeuiller aussi la corolle d'une fleurette. A chaque pétale blanc qui, s'échappant de
(1) Le premier jour des calendes de novembre correspond au 16 octobre.
leurs doigts délicats, volait sur le gazon, les enfants répétaient alternativement : Je serai martyr l je ne serai pas martyr t Le nombre impair des pétales amena un heureux résultat ; et, à ce jeu des bergers, les petits-neveux de Marthe, l'Athénienne,gagnèrent l'espoir d'une palme.
Aimables enfants, votre belle âme a déjà revêtu cette robe d'innocence que vous ambitionnez tant, car vous êtes chrétiens far le désir ; mais patientez encore quelques jours , et vous recevrez le double baptême de l'eau et du sang I Vous serez trois fois chrétiens!
La jeune fille, aidée de son frère, allait replacer sa corbeille snr sa tête pour s'acheminer jusqu'à* l'entrée du souterrain, quand un fossoyeur, qui connaissait ces enfants pour les avoir vus plusieurs fois avec leur oncle Hippolyte, s' emparant de son fardeau, lui dit :
— Venez, ma fille, je porterai moi-même votre corbeille jusqu'aux pieds de votre oncle ; je sais qu'il vous attend avec impatience. .
— Il nous aime tant ! répondirent les deux enfants. Mais nous l'aimons bien aussi, quoique nous n'ayons pas encore Je bonheur d'être baptisés.
— Vous croyez donc qu'il faut être chrétien pour aimer tendrement ? objecta en souriant le fossoyeur.
— Oui , répondit le petit garçon.
Hippolyte se trouvait sur le seuil de la catacombe. Dès qu'il aperçut les enfants , il courut à eux , les serra dans ses bras et les emmena au fond de l'arénaire, où il les retint , selon le conseil que lui avait donné le pape Etienne. Celui-ci, averti par le prêtre Eusèbe , ne tarda pas à se rendre près d'eux. Il baisa la jeune fille au front , et, prenant le garçon sur ses genoux, il le couvrît de caresses (1).
(I) Quos ille retinuit, et id nuatiavit beato Stephaoo episcopo, qui
— Père saint , puisque vous êtes si bon , dit naïvement le fils d'Adrias, en passant ses mains roses sur la barbe argentée de l'auguste vieillard , je vous demanderai une grande laveur, pour ma sœur et pour moi.
— Que désirez-vous, mes chers enfants î dit Etienne, qui igno* rait complètement leur désir.
— Le baptême, répondit le petit garçon ; car nous voulons devenir les enfants de Dieu, afin d'obtenir la couronne du martyre et la conversion de nos parents.
Etienne, étonné d'un semblable -langage , se tourna du côté d'Hippolyte, qui lui dit :
— Père saint, ce désir est l'œuvre de la gMce divine. Ces deux enfants sont chrétiens de cœur depuis longtemps, et je crois qu'ils sont dignes de la faveur qu'ils sollicitent.
— Enfants , louez le Seigneur, s'écria le pontife , bénissez son nom ; car il a fait en vous de gsandes choses !
Cependant la nuit commençait déjà à étendre ses voiles obscurs sur les murailles et les palais de la ville des Césars. C'était l'heure où chaque mère réunit autour d'elle ses enfants, pour leur donner le frugal repas du soir, avant de les conduire à leur paisible couche, couverts de ses plus doux baisers. L'épouse d'Adrias, pâle et hors d'elle-même , parcourait toutes les rues voisines de sa demeure, demandant à tous ceux qu'elle rencontrait s'ils n'avaient pas vu deux enfants égarés sans doute: une toute jeune fille et un petit garçon , ses enfants , enfin , qui l'avaient quittée le matin , et qui depuis n'étaient plus rentrés au logis. Personne ne les avait aperçus ; et la pauvre mère, à chaque
Terriens amplexatus est parvulos, demulcens eos. (BaroniusJ, Ann. % t. II, p. 535.)
réponse négative, éprouvait un de ces brisements de cœur qui donneraient la mort sur-le-champ, si une mère pouvait mourir de douleur. Pauline, après avoir interrogé toutes les rues , tous les carrefours, toutes les maisons du voisinage , revint obez elle dans un état d'exaspération et de désespoir facile à concevoir. En franchissant le seuil de son habitation, elle se trouva en présence d'Adrias, qui revenait du Forum , où les devoirs de sa charge l'avaient retenu une partie du jour.
Nos enfants, as-tu vu nos enfants? lui demandart-elle avec
une voix étouffée par Tangoisôe.
Us ne sont pas encore rentrés î dit le magistrat.
— Non , répondit Pauline. Tu sais donc où ils sont ?
— Je sais où ils ont été, ce matin ; c'est moi qui leur ai permis
de sortir.
N'aurais-je pas dû connaître le motif de oitte absence î II y
adéjàlongtemps qu'ils sortent ainsi furtivement, le matin, et qu'ils ne reviennent que vers le milieu du jour. Une mère doit savoir où vont ses enfants. Adrias, vous leur apprenez à se défier de moi ; c'est affreux ! c'est horrible !
Pauline, calmez -vous: la douleur et fe colère vous
égarent.
— Mais où sont-ils, ces enfants? Où leur avez-vous permis
d'aller à l'insu de leur mère ?
— Je les ai envoyés porter quelques aliments à votre frère
Hippolyte.
— Quoi ! vous leur permettez , malgré ma défense expresse , devoir un homme que je déteste; un homme qui ne -peut et ne doit leur dire que du mal de moi ; un homme qui me ravit leur cœur ; un homme qui me fait passer à leurs yeux pour une
* femme injuste ; un homme enfin qui est le plus grand ennemi de nos dieux , et qui finira par les attirer à l'exécrable croyance des chrétiens, dont il est l'un des plus ardents propagateurs ! Ah ! je vous reconnais bien là, père sans entrailles, époux sans cœur !
. — Hippoly te vous est odieux , je n'en disconviens pas , dît froidement Adrias ; mais il est aussi le compagnon , l'ami de ma jeunesse , Fonde de nos enfants t et je ne vois pas pourquoi cep innocentes créatures épouseraient vos haines injustes. Ne sontils pas trop jeunes pour songer au cfiristianfeme ? Après tout, c'est peut-être un bonheur pour eux que d'en recevoir à présent les douces et salutaires impressions !
— Je vous le répète, s'écria Pauline au paroxysme de la fureur, Jupiter vous a privé du jugement ; vous agissez en père aveugle, en père dénaturé!... Hippolyte a perdu mes enfants que vous lui avez lâchement livrés ,. malheureuse mère que je suis, épouse plus malheureuse encore d'avoir un mari sans intelligence!...
— Socrate n'avait pas une femme plus querelleuse , plus méchante que vous, reprit Adrias, qui sentait s'évanouir sa patience ; tout cela finira mal, Pauline.
— Ce n'est pas le temps des menaces , niais bien celui de savoir ce que sont devenus ces pauvres petits, que vous n'aijoez point. Où demeure-t-il votre Hippolyte , que je coure lui reprendre sa proie ? Oh I que je le hais , le monstre ! l'infâme !
— De grâce , madame , faites tiéve à vos emportements déplacés, et souvenez-vous qir Hippoly te , après tout, est votre frère et mon ami.
— Il n'est plus mon frère, celui qui a renié les dieux de ses pères ; il ne doit plus être votre ami, celui qui me ravit l'amour de mes enfants !
— La haine et la colère vous font voir les choses tout autre qu'elles ne sont. Calmez -vous, mon amie: vos enfants ne vous ont point été ravis ! Venez avec moi : nous les aurons retrouvés avant un quart d'heure.
Adrias offrit alors son bras à Pauline, qui le prit avec dépit, et se dirigea silencieusement vers la porte Capena, qui mit les deux
406 HISTOIRE DE SAINT ADftIAS
époux sur la voie Appienne. Au bout de dix minutes, ils s'arrêtèrent devant une vigne. Comme l'obscurité de la nuit rendait plus difficile le sentier qui conduisait à la crypte habitée par Hippolyte, le magistrat romain passa devant et recommanda à son épouse de le suivre pas à pas. Celle-ci, que l'indignation agitait d'une manière fébrile, obéit machinalement et arriva bientôt sur le seuil de la catacombe. Un chrétien, caché dans l'ombre, faisait sentinelle. Au brait de leurs pas, il quitte son postejet s'avance pour reconnaître les nouveaux arrivés, à la lueur d'une petite lampe d'argile qu'il tenait à la main.
— Nous voulons voir Hippolyte, lui dit Adrias. — - Vous le connaissez ? demanda le chrétien.
— C'est mon frère, répondit l'époux de Pauline.
— Suivez-moi, murmura le concierge de la crypte.
Les deux époux s'enfoncèrent alors dans les noires galeries du funèbre souterrain. La fraîcheur autant que l'obscurité de ces lieux étranges ne tarda pas à rasseoir les esprits exaltés de l'amie de Jupiter. Pauline n'était jamais descendue dans un cimetière chrétien. Ces longues rangées de tombeaux, superposés les uns aux autres ; ces sombres carrefours de la cité des morts ; ces rues étroites qui fuyaient en zigzag de tout côté, qui se croisaient, se coupaient en tous sens ; cette lueur blafarde et incertaine de la lampe qui éclairait sa marche à travers ce dédale inconnu; l'écho prolongé du bruit de ses pas sous les voûtes du mystérieux labyrinthe; les caractères symboliques gravés sur les pierres oblongues des loculi;\es masses d'ombres épaisses qui se dressaient au-dessus et autour d'elle : tout cela l'effrayait au point de lui faire regretter d'avoir suivi Adrias, sans avoir exigé de lui des détails sur l'endroit où il là conduisait. Celui-ci d'ailleurs, inquiet de ses enfants, n'avait pas songé à l'avertir de la sainte horreur des lieux où il espérait les retrouver.
Cependant le chrétien qui leur servait de guide était parvenu sur le seuil du cubiculum où se trouvait Hippolyte, en
oonqpagnfe du pape Etienne, du prêtre Eusèbe, du diacre Marcel et des deux enfants.
— Voici votre frère, entres, dit-il ; quand vous voudrez sortir, je vous reconduirai à rentrée du souterrain.
Pauline, en apercevant ses enfants» sentit se rallumer toute sa fureur, un instant calmée. Et, comme une lionne qui retrouve ses petits qu'un imprudent chasseur lui avait ravis :
— Les voilà ! s'écria-t-elle, en se précipitant sur eux et en les enchaînant fortement de ses deux bras ; les voilà enfin, mes enfants que Ton m'avait dérobés 1 Oh ! maintenant je ne les relâcherai plus ! Qu'on vienne à présent me les prendre ! Mais pourquoi m'avez- vous quittée? ajouta-t-elie, en s'adressant à la jeune fille et à son frère, muets de crainte ; pourquoi êtes-vous venus ici, sans ma permission? Pourquoi m'avez-vous désobéi ? Ce n'est pas bien ; Jupiter aurait pu vous punir et vous priver pour toujours des caresses de votre mère ! Allons, quittons de suite ces horribles lieux et retournons à Rome; venez, j'oublierai tout.
— Mère, nous voulons être chrétiens, et nous ne sortirons pas d'ici sans avoir été baptisés, dirent les deux enfants.
— Chrétiens! chrétiens! vociféra Pauline stupéfaite, vous voulez être chrétiens ! Vous ne sortirez pas d'ici 1 Oh ! c'est ce que nous allons voir!
Puis se tournant vers son mari :
— L'entendez-vous, Adrias, ajouta-t-elle avec l'accent d'une inexprimable fureur, ils veulent être chrétiens! Et c'est vous qui les avez envoyés ici, dans cet affreux repaire d'où ils ne veulent plus sortir ! Oui, voilà la manière dont vous avez formé le cœur de vos enfants à l'amour des dieux qu'ont adorés leurs pères ; voilà comment vous leur avez enseigné à respecter les volontés sacrées de leur mère; voilà où ont abouti toutes ces menées clandestines qui n'avaient d'autre but que de me soustraire l'amitié de ces chères et innocentes créatures que mes flancs ont portées et que
mon sein a nourries ! Ah 1 barbare que tous êtes, je tous i#nie pour mon époux !
— Ma fille, le chagrin tous égaçe, lui dit alors Etienne; et ce chagrin est injuste. Vos enfants ont bien fait de Tenir trouver ici leur oncle Hippolyte,qui leur a donné une TÎe mille fois plus précieuse que celle qu'ils tiennent de leur père et de vous, je veux dire la vie de Pâme, la vie du cœur, la vie éternelle. Plongée dans les ténèbres de l'idolâtrie, tous ignorez le bonheur ineffable qui se trouve dans le service du vrai Dieu ; mais cette ignorance fatale ne tous donne pas le droit de priver vos enfants de la nourriture céleste que tous dédaignez sans la connaître. Sachez, ma fille, que tous vos prétendus dieux de l'Olympe n'existent pas, ou plutôt qu'ils sont des démons entre les mains desquels il vous serait, un jour, affreux^ de tomber. Le Dieu qui tous a créée à son image ne vous a mise sur la terre que pour apprendre à le connaître, à le servir et à l'aimer. Votre âme ne vous appartient pas plus que celles de vos enfants ; c'est le Seigneur Jésus qui en est le maître, puisqu'il les a rachetées au prix de son sang. Craignez donc de tous opposer à sa volonté divine, en lui refusant des cœurs qu'il réclame. Hélas ! ma fille, il sera horrible, épouvantable, le jour de la Tengeance céleste! Prenez garde de deTenir Tolontairement la malheureuse victime des fureurs éternelles! Vous ne savez pas ce que sont les feux de l'enfer, ces feux ardents, ces flammes dévorantes que les larmes d'un repentir tardif ne peuvent plus éteindre ! Puissiez- vous les ignorer au jour suprême qui verra s'éclipser le soleil et s'ébranler les vertus du ciel, au grand jour du jugement dernier ! Mais si notre Dieu est implacable dans ses justes colères, il est aussi magnifique dans ses récompenses. La gloire dont il couronne ses plus et ses serviteurs ne saurait se comparer à la splendeur qui environne le trône des rois de la terre.
Nulle bouche humaine ne saurait dire les délices sans nombre et les chastes voluptés de la maison du Seigneur. Là-haut, plus de
ET Dft SAINTE PAULINE. 409
travaux, plus de douleurs, plus de larmes; c'est le plaisir sans dégoût, c'est la joie sans tristesse, c'est le bonheur sans fin ! Adrias, ô Pauline, époux qui possédez de si aimables, de si courageux enfants, quittez, quittez le culte sacrilège des idoles, et venez augmenter le nombre des adorateurs du Christ ! Imitez votre frère Hippolyte qui a tout abandonné pour servir généreusement la cause du vrai Dieu (t).
— Je m'estime trop heureux d'avoir été appelé à la connaissance de l'Evangile, interrompit Hippolyte, pour ne pas chercher à propager, par tous les moyens possibles, son admirable lumière. Adrias sait bien que je crois fermement, que j'espère avec confiance et que j'aime ardemment. Quant à ma sœur Pauline, l'injustice de sa haine contre moi et contre tous les chrétiens, mes frères, ne diminue en rien la tendre affection que je lui porte. Je voudrais répandre mon sang, jusqu'à la dernière goutte, pour sauver son âme de la mort éternelle.
— Je sais quel cas une épouse vertueuse, et une mère jalouse de l'amour de ses enfants doit faire de votre hypocrite affection, s'écria Pauline. C'est vous, méchant, c'est vous, perfide, qui, par vos conseils insensés, avez, depuis longtemps, cherché à semer la discorde entre moi et mon mari; qui, par vos dangereuses caresses, avez essayé de me soustraire le cœur de mes enfants. Allezl que Jupiter vous confonde, et qu'il vous livre à toutes les horreurs d'un remords cuisant et éternel!
— J'ai trop prié, j'ai trop répandu de larmes, pour que Dieu ne vous convertisse pas, ma sœur, repartit tranquillement Hippolyte. Vos enfants lui appartiennent déjà, et votre époux ne saurait plus longtemps retarder le jour de sa régénération spirituelle.
— Comment voulez-vous que je me fasse chrétien, dit Adrias,
(t) Accurrerunt parentes, solliciti pro filiis : quos allocutus estStephanus de horrore futuri ac tremendi judicii, et de gloria beatorum, hortans pluribuseos idola relinquere; id ipsum etiam fecitHippolytus. (Baron., Ann. y t, II, p. 535.)
puisque je ne me sens pas le courage de me laisser dépouiller dé mes biens, et de donner ma tête au bourreau (1)?
— Et cela ne tarderait pas, ajouta Pauline avec aigreur, car les. divins Césars ne se lassent pas de poursuivre ni de frapper les impies (2). Suivez, Adrias, suivez, mon ami, les conseils pervers de votre Hippolytei Hâlez-vous de foire confisquer le patrimoine qui doit revenir à vos enfants; aiguisez vous-même la hache qui doit les rendre orphelins ! En attendant, je vais aller mettre leurs jeunes tètes à l'abri du glaive des bourreaux ; j'irai les cacher bien loin, bien loin d'ici, pour qu'on ne puisse plus me les ravir !
A ces mots, Pauline, saisissant par la main ses deux enfants, qui, effrayés de la colère dont elle était transportée, n'osèrent pas lui résister, s'élança, comme une folle, hors du cubiculum, et prit au hasard le chemin ténébreux qui devait la reconduire à la surface du sol. Adrias la suivit avec le chrétien qui les avait introduits dans la catacombe, ne laissant qu'un bien faible espoir au pontife et à son beau-frère.
■ Quand il s'agit de gagner une âme à Dieu, un bon pasteur ne
doit reculer devant aucune difficulté. Etienne, après le départ
d' Adrias, de Pauline et de ses deux enfants, se mit en prière avec
Hippolyte et, durant tout le reste de la nuit, il demanda à Dieu
avec larmes le salut de cette mère idolâtre que sa grâce trouvait
si rebelle. Soit qu'une vision céleste lui eût révélé l'avenir, soit
qu'il crût que les paroles qu'il avait prononcées, la veille, devant
Pauline avaient dû amener quelque changement dans son esprit,
(i) Quibus Adrias pater, se spoliari bonis, et caedi gladio (quae omnia parata erant iis qui se cbristianos dicerent) tiœere se ait. (Baron., Ann. f 1. 11, p. 535.)
(2) Idipsuminculcavitsoror Hippolyti Paulina, invehens in Hippolytum, qui haec suaderet. Erat soror Hippolyti Paulina religionem christianorum abhorrens. (Ibidem.)
ET<DE SAINTE PAULINE; -Hi
il appela de suite le savent prêtre Eusèbe et le diacre Marcel, et les envoya vers Adrias et Pauline (1), afin de les prier de revenir à Parénaire où était Hippoly te.
Lies deux messagers du pontife se rendirent donc, en toute hâte, au palais d' Adrias. En les voyant, Pauline jeta un cri d'effroi et saisit fortement le bras de ses enfants qui, en ce moment, se trouvaient près d'elle, comme si elle eût craint qu'on n'usât de violence pour les lui enlever. Adrias reçut froidement, mais avec politesse les envoyés d'Etienne qui s'acquittèrent en peu de mots du message qui leur avait été confié. Le magistrat répondit que, pour lui, il se rendrait volontiers à l'invitation du chef des chrétiens, mais qu'il ne pouvait contraindre son épouse à l'accompagner de nouveau à la crypte. Pauline commença par dire qu'elle n'y retournerait jamais ; puis, sentant peu à peu cette résolution, dictée par la haine, s'évanouir devant la curiosité, excitée par les paroles mystérieuses d'Eusèbe et de Marcel, elle finit par consentir à s'y rendre, à la condition que ces enfants resteraient au logis, sous la garde sévère de leur nourrice et d'un serviteur dévoué. Adrias donna des ordres pour qu'on ne les laissât point sortir , de la journée, et suivit, avec sa capricieuse épouse, les deux légats d'Etienne. C'était le premier pas de Pauline vers le Dieu des chrétiens qu'elle abhorrait tant, et qui, néanmoins, devait, avant deux jours, devenir son Dieu !
Qui peut, ô Seigneur, scruter les sentiers de votre grâce ? Qui peut sonder les profonds abîmes de votre infinie miséricorde?....
Quand ils furent tous les quatre parvenus au fond de la catacombe, Eusèbe, se tournant vers les deux époux, leur dit d'une voix grave, solennelle et pleine d'autorité, qui transperça leur cœur comme un glaive :
— Le Christ Jésus vous attend, afin que vous entriez avec lui
(1) Tune beatus Stephanus, vocans ad se virum doctissimum Eusebium presbyterum, et Marcellum diaconum, misit eos ad Adriam et Paulinam, quos inarenarium vocavit,ubieral Hippoly lus. (Baron, Ann. y t. II, p. 535.)
dans le royaume descieux (1). Il veut que vous deveniez ses serviteurs, ses amis. Il vous a préparé des couronnes immortelles qui, avant peu, ceindront votre front rayonnant de gloire.
— Que me fait la gloire chimérique de votre Dieu, qu'une poignée de Juifs a ignominieusement crucifié, comme ua vil esclave? objecta Pauline. La gloire de ce monde lui est mille fois préférable, puisqu'elle est plus sûre. Croyez-vous que je sois assez folle pour regarder comme une gloire la honte et les opprobres du supplice? Non, non, j'aime plus l'amitié du César et celle de Jupiter que les faveurs invisibles et les récompenses imaginaires de votre Christ (2).
— La gloire du monde passe comme la fleur de l'herbe des champs, répondit Eusèbe : un jour, quelques heures suffisent pour en ternir l'éclat, pour la flétrir et remporter. Mais la splendeur divine dont le Seigneur environne ses élus, et que vous ne pourrez obtenir que par la foi, accompagnée du baptême (3), celle-là ne s'obscurcit pas, elle demeure éternellement. Voyea, Pauline, tous les nombreux tombeaux entassés dan* cette crypte; regardez toute cette moisson sanglante de martyrs, toutes ces gerbes de froment céleste que les mains de nos pères et les nôtres ont rangées dans ces obscurs greniers de la mort: eh bien, c'est la foi qui a peuplé d'hommes robustes, de femmes courageuses, de vierges intrépides, de vieillards et d'enfants héroïques tous ces loculi qui nous entourent ; c'est la foi qui leur a donné la force de vaincre le monde, et qui les a rendus dignes de mériter cette gloire éclatante et seule durable, que vous méprisez
(1) Quos advenientes hisce verbis compellat Eusebius : Expectat vos Cbristus, ut cum ipso introeatis in regnum cœlorum. (Baron, Jnn., JL. II, p. 535.)
(2) Conlradicente autem Paulina et objiciente gloriam hujus mundi. (Ibidem.)
(3) Pluribus insinuavit illis gloriam regni cœlestis, quam non essent assecuturi nisi per fidem, in qua etiam baptizarentur. {Ibidem.)
ET Ofc SÀlKTE PAULINE. 413
sans la connaître. Oh ! si vous pouviez entrevoir un faible rayon de l'auréole sacrée qui resplendit à présent autour de leur auguste front! S'il vous était permis de contempler, un seul instant, l'éblouissante clarté dont notre Dieu les a environnés dans les deux, vous changeriez de langage, ma sœur ; vous diriez : Je sais chrétienne! vous vous écrieriez, dans les saints transports du ravissement et des chastes désirs : Qui me donnera, comme aux amis et aux épouses du Christ, les ailes de la colombe, afin que je prenne aussi mon vol vers les palais du Seigneur, et que je m'y repose éternellement !...
— Ce que vous dites est beau, murmura la sœur d'Hippolyte, visiblement ébranlée; mais qui me donnera la certitude que vos paroles éloquentes ne sont pas le fruit d'un brillant rêve?
— Des millions d'hommes et de femmes, de tout âge et de toute condition, ne se laisseraient pas égorger pour une gloire idéale, pour une espérance mensongère, repartit Eusèbe. Le christianisme n'est point une belle utopie, c'est une évidente réalité. Il y a dans notre foi un principe de vie, une sève abondante qui la fécondent et qui multiplient, chaque jour, le nombre des enfants de Dieu. Oui, sachez-le, Pauline, le sang des martyrs engendre de nouveaux martyrs ; et c'est cette vitalité même de la mort qui, chez les chrétiens, est l'une des preuves les plus frappantes delà divinité de leur religion. Ouvrez donc enfin les yeux à la lumière, ô ma sœur, et ne refusez pas plus longtemps d'obéir à la voix du Dieu miséricordieux et magnifique qui vous appelle.
— 11 me faut le temps de la réflexion, répondit Pauline. L'affaire est sérieuse ; on ne change pas ainsi de religion en un jour. Nous reviendrons demain (1).
Et les deux époux se retirèrent, l'âme bouleversée et le cœur à moitié changé.
(4) Paulina autem in sequentem dieta responsum distulit. (Baron, Ann. t. H, p. $35.)
— Nous y croyons, répondirent* ensemble Adrias, Pauline et leurs deux enfants.
— Croyez-vous en Jésus-Christ, son Fils, Notre-Seigneur, qui est mort sur la croix pour nous racheter des peines de l'enfer?
— Nous y croyons.
— Croyez-vous à l'Esprit-Saint qui procède du Père et 'du Fils, et dont la grâce sanctifie les Ames?
— Nous y croyons.
— Croyez-vous à la rémission de tous les péchés?
— Nous y croyons.
— Croyez-vous à la résurrection de la chair?
— Nous y croyons.
— Voulez-vous être baptisés?
— Nous le voulons (1).
— Que Dieu vous entende et qu'il daigne vous admettre au nombre de ses élus, ajouta le pontife. Si vous l'aimez de tout votre cœur, il vous donnera le courage d'affronter, pour l'amour de son nom, le fer des bourreaux, et vous couronnera de la gloire de ses saints dans le ciel.
— Amen, amen ! répondirent d'une seule voix les catéchumènes et les assistants.
Etienne, avant de quitter son siège, prescrivit à Adrias et à Pauline d'observer le jeûne jusqu'au soir ; puis il termina cette première cérémonie, en disant :
— Seigneur Dieu, créateur du ciel et delà terre, je tous conjure, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ que vous avez envoyé dans ce monde, de dissiper entièrement les ténèbres dont la malice du serpent infernal avait enveloppé les âmes de ces pau-
(1) — Credis, ait, in Deum Patrem omnipotentem? Respondit : Credo.
— Et in Jesum Christum Dominum nostrum? Respondit: Credo.
— In remissionem omnium peccatoram? Respondit : Credo.
— Carnis resurreclionem? Respondit : Credo, Domine.
(Baron., Ann. Ecoles., vêtus baptizandi ritus, t. II, p. 538.)
Très idolâtras, qui reviennent à tous, et de les confirmer dans leurs généreuses résolutions.
Sans perdre de temps, l'évêque se mit à le» catéchiser tous, jusqu'au soir; et lorsqu'il les crut suffisamment instruits, il les conduisit sur les bords d'une source qui jaillissait au fond de la crypte. Là, puisant de Peau, avec un vase destiné à cet usage, il la répandit, en forme de croix, sur leur tête, disant à chacun d'eux :
— Je te baptise, au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.
Quand le baptême fut terminé, il revêtit les néophytes de la robe blanche; appela le petit garçon Néon et la jeune fille Marie; offrit pour eux tous le sacrifice ; les admit au banquet eucharistique, et se retira (1).
— mon frère, dit Pauline devenue chrétienne, en se jetant dans les bras d'Hippolyte, et en inondant ses épaules de ses larmes, ô mon frère, pardonnez-moi! J'ai été bien injuste à votre égard, car c'est à vos prières que je dois le bonheur inconnu et la douce joie qui remplissent à présent mon âme ! Gomment ai-je pu tant vous haïr, vous qui avez appris à mes enfants à connaître le vrai Dieu, vous qui leur avez montré, malgré moi, le chemin du .ciel 1 Ah ! que puis-je faire désormais pour expier cette haine coupable, pour recouvrer à vos yeux et à ceux de toute l'Eglise mes droits de sœur? Croyez-le, Hippolyte, ma tendresse vous rendra avec usure tout ce qu'elle vous avait soustrait. Pour faire oublier le scandale quç j'ai donné aux saints de Dieu, je deviendrai leur très-humble servante. Je vivrai près de vous, dans la retraite et la pénitence; vous soutiendrez et ranimerez mon courage par vos exemples et vos conseils ; vous achèverez votre œuvre, ô mon frère; vous m'accompagnerez, s'il le faut, jusque
(l)Facta auteminterrogatione, indixit eis jejunium, et catechizavit omnes. et baptizavit eos in nomine Trinitatis : et, posito signaculo Chrisii, vocavit puerum Neonem, puellam Mariam : et obtulit pro eis sacrificium, et participât! sunt omnes; et discessit beatus Stephanus. (Baronius, Ann. y t. II, p. 536.)
«fg HISTOIRE DE SAINT ÀDRIÀS.
bous la hache du bourreau, jusqu'aux pertes du ciel où bonis entrerons ensemble, avec Ad ri as dont j'ai rendu parfois la vie é. amère, arec nos enfants qui sont plutôt les vôtres, puisque vous les avez engendrés. à la grâce!
Adrias, Néon et Marie mêlèrent leurs embrassements à ceux de Pauline ; et ce dut être un spectacle bien «attendrissant pour les chrétiens, bien doux pour les anges, que-cette réconciliation opérée dans la sainte obscurité d'une crypte, sur le tombeau des martyrs !
— Pauline, ma sœur bien-aimée, disait Hjppolyte, Adrias, mon frère chéri, Néon et Marie, mes bons petits amis, je ne suis qu'un pauvre <pé*heur, bien indigne .de la grande faveur que Dieu me fait aujourd'hui. Bénissons le Seigneur Jésus.qui a réuni ceux que Satan avait séparés. Lie passé est oublié ; nous avons maintenant toute une éternité pour nous aimer 1 11 ne manque à notre .bonheur mvttuel que la présence de Marthe «et de Valérie.
— Ah ! .je vais leur écrire que je suis à présent leur sœur en Jésus-Christ, s'écria Pauline ; je vais leur laine savoir les grandes choses que Dieu a opérées aujourd'hui dans nos âmes! Gomme elles seront contentes d'apprendre «que l'épouse d' Adrias est enfin devenue chrétienne !
— Elles viendront bientôt à Rome, dit Adrias, et nous vivrons tons ensemble, dans la paix et la charité du Christ, dans l'amour et le service des pauvres auxquels je vais distribuer tous nies biens ; car je ne tiens plus aux richesses de la terre, depuis que je possède un cœur nouveau, depuis qu'un Dieu hahiieen moi !
— Pour nous, répétaient Néon et Marie, en couvrant alternativement de baisers les mains .de leur pèr&, de leur mère et de leur oncle; pour nous, nous serons bien sages, bien -obéissants, bien pieux, afin de mériter plus tôt la couronne du martyre!
— Charmants enfants, vous ne tarderez pas à cueillir celte palme tant désirée!
A partir de ce jour, les nouveaux chrétiens commencèrent à habiter avec Hippolyte, le prêtre Eusèbe et le diacre Marcel, dans
JET DE SONIA tPAtiLUtë. 41*
:1e Hfténae arénaire, «et à distribuer awx pauvres tous les biens •qu'ils possédaient dans la -ville (1).
Cependant le bruit de cette éclatante conversiez ne tarda pas à se répandre dans Rome et à 'parvenir aux oreilles de l'empereur Valérien. Déjà» d'après les -ordres «dn farouche persécuteur, une eohorée prétorienne avait essayé, mais en vain, de surprendre les chrétiens réunis, durant la mit, dans le cimetière de la voie Appienne où se tenait Hippolyte. Les satellites du César s'étaient foarvoyés dans les ténèbres; «t les 'fidèles, avertis à temps, avaient pu se disperser, avant leur arrivée sur le seuil de la crypte au fond de laquelle, d'ailleurs, pas mi d'eux n'avait osé descendre» L'insuccès de cette entreprise nocturne avait encore envenimé davantage la haine de Valérien contre les disciples du Christ. Il ordonna aussitôt de rechercher Adrias et sa farnïïle, promettant la moitié de leurs biens à ceux qui lui amèneraient les nouveaux convertis (2).
Alors Maxime, l'un des officiers du palais, se servit du stratagème suivant, afin de pouvoir les découvrir. Il feignit d'être chrétien et dans l'indigence; et, s'étant couvert des baillons delà misère , il se rendit sur le mont Cœlius, auprès de TAreaCarbojriana, où il demeura, peur demander l 7 ai*mône. Or Adrias étant -venu à passer avec les compagnons qui l'aidaient à distribuer ses hiens aux pauvres, Maxime, voulant savoir s'il n'était pas celui qu'il cherchait, lui dit :
— Au nom du Christ en qui je -crois* je vous prie d'avoir pitié ^de ma misère.
Touché de compassion, Adrias lui ordonna de le suivre. Mais comme il allait entrer dans la maison de ceux qu'il vou-
(1) Tune iidem recenter bâptizati cœpere habilare in eodem arenario cum Hippolyto, Eusebio presbytero, et Marcello diacono : bona autem quae in urbe habebant erogavere pauperibus. (Baron., Ann., t. II, p. 536).
(2) Cumque jam res vulgaretur, delataque esset ad Valerianum impe*ratorem, statim jussit illos inquiri, spondens eis qui eos invenirent dimidium bonorum ipsorum. [Ibidem.)
lait trahir, Maxime, tout à coup saisi du démon, s'écria :
— Hommes de Dieu, je suis votre dénonciateur, je suis un traître ! Je vois au-dessus de ma tête un feu ardent dont les flammes m'environnent: priez pour moi, car ce feu me dévore (i).
Aux cris affreux du démoniaque qui se roule à terre dans des convulsions horribles, Adrias et ses compagnons s'agenouillent, le visage tourné vers l'orient, et demandent à Dieu, avec larmes, la délivrance de ce malheureux. Le ciel écouta leur prière, car Maxime fut bientôt guéri. Lorsqu'ils l'aidèrent à se relever, il se mit à crier :
— Périssent les adorateurs des dieux ! je demande le baptême. Ils le conduisirent au bienheureux Etienne, qui, après l'avoir instruit, le baptisa. Et, devenu chrétien, Maxime voulut habiter près du pontife, durant quelques jours (2).
Quelque temps après, Maxime fut mandé au palais impérial • et ne s'y étant point rendu, on annonça à Valérien qu'il s'était fait chrétien. Celui-ci entra dans une grande fureur, et envoya d'autres gens à sa maison, avec ordre de le lui amener (3). Maxime fut trouvé priant, la face prosternée contre terre ; on le saisit et on le conduisit à Valérien.
(1) Tune Maximus Gommentariensis hac usus est arle, ut eos invenire posset. Finxit se christianura esse, ac stipe egentem : et veniens in Cœlium montera ad Aream Carbonianam , mansit ibi mendicans. Gum aulem transiens cum sociis Adrias eleemosynas erogaret, Maximus volens experiri an ille esset quem quaereret, ait : — Per Christum, quem credo, rogo ut faciatis misericordiam super, egestatem meam. Tune Adrias, miserais illius, jussit se illum sequi. At du m intraret domum, Maximus corripitura dœmone, et clamavit : Viri Dei, ego divulgator sum vestri; video super me ignem densissimum; orate pro me, quia crucior igné. Mox illis orantibus cum iacrymis, et sternentibus se, Maximus curalus est. (Baron., Jnn., t. II, p. 536.)
(2) Cumque elevarent eum de terra, clamare cœpit : — Pereant deorum cultures! ego baptisraum peto. Duxerunt eum ad beatum Stephanum, qui illum erudiens, demum baptizavit ; faclusque christianus habitare voluit una cum Stephano episcopo aliquot diebus. (Ibidem.)
(3) Post multos autem dies, requisitus Maximus Gommentariensis, et
En le voyant, le César s'écria :
— L'amour de l'argent t'a donc aveuglé au point de me tromper par tes fausses promesses?
— Jusqu'à présent j'ai été aveugle, répondit Maxime, mais aujourd'hui mes yeux se sont ouverts et je vois.
— Que vois-tu? lui demanda Valérien.
— Je vois la radieuse lumière de la foi de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
L'empereur, ne contenant plus sa colère, ordonna de le précipiter dans le Tibre. Son corps fut recueilli par Eusèbe et enseveli dans le cimetière de Callixte, sur la voie Appienne, le treizième jour des calendes de février (1).
Après cette exécution, Valérien, sans perdre un seul instant, mit soixante-dix soldats à la recherche d'Eusèbe, d'Hippolyte, d'Adrias, de Pauline et de ses enfants. Ils furent enfin saisis et conduits, chargés de chaînes au Forum de Trajan (2).
Le diacrç Marcel avait été oublié; il courut vers l'empereur et se mit à lui reprocher d'avoir arrêté et enchaîné, comme de vils criminels, les amis de la vérité.
Alors le juge Secundianus, qui se trouvait près, du César, lui dit :
— Celui-ci est chrétien comme les autres. Il faut également l'emprisonner.
non in vent us, nunciatur Valeriano ipsum faclum esse christianum : qui, missis aliis in domum ejus, invenerunt eum prostratum orantem ; teneutesque duxerunt ad Vaierianum. Cui ille : — Sic, inquit, coecatus es pecuniis, ut promissionibus tuis me falleres? At Maximus : — Hactenus, inquit, cœcus fui; modo illuminatus video. — Quo lu mine? inquit ille. Respondit Maximus : — In fide Domini nostri Jesu Christi. (Baron., ^(nn. t. II, p. 536.)
(i) Tune iratus Valerianus jussit eum praecipitari per pontem. Postea autem corpus inventum Eusebius sepelivit in cœmeterio Callisti, yia Appia, decimo tertio kalendas februarias. (Ibidem.)
(2) Post haec Valerianus, magna adhibita diligentia, misit sepluaginta milites : qui inventos Eusebium, Adriam, Hippolytura, Paulinam et filios, tentosque adduxerunt ad Forum Trajanum. (Ibidem.)
422 HISTOIRE DE SAINT JJffUâS
Le diacre Marcel fut donc arrêté et réuni aux autres confesseurs (1).
Maintenant que les victimes sont a» complet, les juges et les bourreaux vont commencer leur barbare et sanglant office.
Réjouissez-vous, glorieux témoins* du Christ, car les anges du Seigneur vous ont déjà préparé les palmes du martyre ; ils tous attendent avec de brillantes couronnes, près des portes- de la Jérusalem céleste où ils vont vous introduire, au milieu des chant» de F allégresse et du triomphe 1
Secundianus est assis sur son tribunal; on introduit le prêtre Eusèbe; le juge l'interroge en ces termes (2) :
— N'es-tu pas celui qui trouble la ville? Déclare ton nom, Eusèbe répond : »
— Je m'appelle Eusèbe. Je suis prêtre.
Alors le juge ordonne de le mettre à part et d'introduire Adrias.
Quand celui-ci fut entré, Secundianus lui dit :
— Quel est ton nom ?
L'époux de Pauline répondit :
— Je me nomme Adrias; tu me demandes ce que tu connais bien.
Le juge lui dit :
(i) Marcdlus vera diaconus occurretw erxprobravit Valeriano, quoè aimer veritatis ab illo jussi sint terrer i. Tune Second tanus regatus dixit : — Hic €st ebristianus, sicut et isti. (Baron., Atxn., t. Il, p. 536.)
(2) Introoaissos priroum Eusebios presbyler interrogavit eam judex: — Ta es qui conturbas urbem?Tamen déclara nomen tuum. Tum ipse: — Eusebius dicor et presbyter. Tune judex prsecepit eum segregari, et intromitti Adriam : qui ingressus, rogalus'de nomine sno, dixit : — Adrias..* Tune judex, ex qno, inquit, jure ttbt abundantia divitiaram et pecuniarum affluentia, ut seducas populuœ? Respondil Adrias: —In nomine Domini mei Jesu Chrisli, de Ubore parenlum meorvn. (Ibidem.)
et de sainte faulrib: «j
— De quel droit possèdes-tu tant de richesses, et pourquoi te sers-tu de ta fortune pour séduire le peuple?
Adrias répondit :
— C'est le travail de mes parents qui m'a mis en possession de-tens ces biens, et je les distribue au nom de moi* Seigneur Jésus-Christ. Le juge dit :
— Si tes parents t'ont laissé un si bel héritage, |u dois* en bien user, et non Femployer à corrompre les autres.
Adrias dit :
— Je te consacre à mon utilité personnelle et à celle de mes enfants; je m'en sers noblement, sans en rie» détourne* a» profit de l'avarice.
Le juge» dît:*
— As*- tu? dès fils ou une épouse?
Adrias répondît :
— Us ont été chargés de chaînes en même temps que moi.. Le juge dit :
— Qu'on les introduise (t) I
Pauline est introduite devant Secundianus,avecsesenfaots>Nâ)n
et Marie. Hippofyte et le diacre Marcel les suivent. Le juge dit :
— C'est là ton épouse, ce sont là tes enfante? Adrias répondît r
— Ce sont eux.
Le juge dit :
— Les deux autres, qui' sont-ils?
Adrias dit :
— L'un est le bienheureux Marcel, diacre; l'autre est mon frère, un grand serviteur de Dieu.
(i) Judex diift : — Ergo si pareutumr tibi hsereditates relietee sant, ta îpsis utere ; et non ad subrersionem aliorura uti debes» Adrias dixit: — Ad meam et filiorum meerum utititatena eipendo, intègre et sine fraude utor. Jadei dixit : — Habes filios Tel eonjugem? Respoodtt : — Hi sunt attendit caleoati. Judex ait : — Introducantur. (Baron,, Ann., t. II, p. 33&)
Alors le juge, se tournant vers eux, dit :
— Répondez fous-mêmes ; comment tous appelea-vous? Marcel répondit :
— Je m'appelle Marcel, diacre.
Le juge dit à Hippoly te :
— Toi aussi, dis ton nom.
Hippolyte dit :
— Je me nomme Hippolyte, le serviteur des serviteurs du Christ (1).
Alors le juge ordonna que Ton fît sortir Pauline et ses enfants et qu'on les mît à part.
Puis, s'adressant à Adrias, il dit :
— Divulgue l'endroit où sont cachés tes trésors; et sacrifie avec ceux qui t'accompagnent, si tu veux vivre ; autrement vous rendrez bientôt le dernier soupir, vous perdrez la vie.
Hippolyte répondit :
— Nous avons trouvé la vérité, en fermant l'oreille aux vains conseils de la prudence humaine.
Le juge dit :
— Pourquoi vous êtes- vous rendus sourds à la voix de la sagesse?
Hippolyte répondit :
— Afin d'abandonner le culte insensé des idoles et de trouver le Seigneur du ciel, delà terre et de la mer, Jésus-Christ, Fils de Dieu,dans lequel nous croyons.
Alors le juge ordonna de les conduire tous dans la prison pu-
(I) Inlroducta est intra vélum Paulina cum filiis Neone et Maria. Sequebantur eos Marcellus diaconus et Hippolytus. Judex dixit : — Ista est codjux tua, et hi filii lui? Respondit Adrias : — Hi sunt. Judex dixit : — Hi duo qui sunt? — Iste beatus Marcellus diaconus, hic autem frater meus, servus Ghristi singularis. Tune judex ad illos conversus dixit: — Dicite ex ore vestrd quo nomine vocamini. Respondit Marcellus : — Dicor Marcellus diaconus. Judex dixit ad Hippolylum : — Die tu nomen tuum. Hippolytus dixit: — Hippolytus, servorum servus Ghristi. ( Baron., Ann,^ t. Il, p. 536.)
blique, mais de ne pas les séparer. On les renferma dans le cachot de Mamertinus (1).
Trois jours après, Secundianus, s'étant adjoint le j uge Probus, fit dresser son tribunal au milieu de la place publique, et ordonna aux bourreaux d'y apporter tous leurs divers genres d'instruments de torture. Adrias fut introduit le premier. On le questionna de nouveau sur ses trésors; ne pouvant découvrir où ils étaient, le juge fit allumer un trépied devant la statue de Pallas, et ordonna d'amener tous les prisonniers, afin qu'ils offrissent de l'encens à la déesse. Mais ceux-ci, au lieu de sacrifier, crachèrent sur l'idole, . en se moquant du juge. Secundianus alors les fit dépouiller de leurs vêtements et étendre nus sur des chevalets, où les bourreaux se mirent en devoir de leur rompre les os à coups de bâtons (2).
Au milieu de leurs atroces souffrances, les saints martyrs chantaient les louanges de Dieu. Pauline se distinguait, entre eux tous, par la sérénité de son visage et la force d'âme qu'elle déployait dans les tortures. Ses enfants étaient étendus près d'elle et imitaient son courage héroïque.
— Vous voilà donc parvenus au but de vos désirs, leur disaitelle ; soyez forts, mes enfants ; l'épreuve est passagère et la récompense éternelle ! Priez le Christ, il vous aidera à vaincre !
(1) Tune judex jussit Paulinam et filios segregari, et dixit ad Adriam : — Divulga thesauros ;' et cum iis quibus intromissus es, sacrificate, et vivite; alias citius exbalabilis animam, amittendo vilam vestrara. Respondit Hippolytus : — Nos amisimus vana consilia, et invenimus veritatem. Dixit judex : — Quae consensio fuit amissionis? Respondit : — Ut projiceremus vanaidola, et inveniremus Dorainumcœli, terre, et maris abyssi, Christum Filium Dei, quem credimus. Tune jussit judex omnes in cuslodia publica poni, et non separari : ductique sunt in custodiam Mamertini. (Baron., Afin., t. II, p. 537.)
(2) Post triduum, adhibito in consilium Secundiano et Probo, sibi tribunal parari fecit, ibique omnia gênera tormentorum afferri. El inlroduclo Adria, iterum quœstio habita est de pecuniis. Et non inventis, ara jussa est incendi ante Palladem : jussitque eos thus offerre. Qui omnes expuentes, judicem deridebant. Tune jussi spoliari, nudi extensi, fuslibus cœdebanlur. (Ibidem.)
426 HISTOIRE* Dft SAINT ADRIAS
Irrités de sa constance et. de sa joie, les bourreaux; la.foappfiaœal si fort, qu'elle expira sous leurs coups (1). — Heureuse mère, dit Marie, c est elle qui est partie la première !
— Elle est allée nous ouvrir la porte des cleux, soupira Néon ; elle fait ce que j'aurais voulu foire.
— Nous irons bientôt la rejoindre, dit. Hippolyte;, ayons tous bon courage, mes amis - r nos couronnes sont prêtes, nous n'avons plus qu'à étendre la main pour les saisir.
Le juge, voyant que Pauline était morte, condamna. Eusèbe et Marcel à être décapités. On les conduisit à la Petra SfftletaLa, située dans le voisinage: de l'amphithéâtre, et Lia y ouïrent la tête tranchée, le treizième jour des calendes de novembre. Leurs corps furent abandonnés à la déni des chiens. Celui de, Pauline fut jieté sur la voie publique. Un diacre, nommé Hippolyte, recueillit, pendant la nuit, ces saintes reliques et les- ensevelit sur la. voie Âppienne, à un mille de Rome, dan& Farénaire où ils avaient coutume de se réunie pour prier (2).
Secundianus ensuite fit venir, dans sa maison, Adrias, ses en*» fajxis et Hippolyte, et leur demanda, encore avec instance ce qu'ils avaient fait de leur argent.
Ceux-ci répondirent :
— Ce que nous possédions, nous l'avons donné aux pauvres : nos trésors sont nos âmes, que nous ne voulons- point, perdre» Fais ce qui t'est commandé.
Alors, Secundianus ordonna à ses licteurs de torturer les enfaots> qui s'étendirent eux-mêmes et avec joie sur le chevalet.
(i) Tune beata Paulina, cùm acriùs caederetur, reddidit Deo spiritam- (Baron, Ann., t, H, p. 537.)
(2) Hoc videns judex, sentenliam capilis dixit in Eusebiura et Marcdloni : qui ducti sunt ad Pelram Sceleratam, juxtà amphithea4rutn r ibidem décolla ti sunt, decimo tertio kalendas novembres. Gorpofa illorum relute sunt canibus; corpus Paulinae foras jactatum est : quae cuncta alius Hippo*lytus, diaconus, collegitet sepelivit viàAppiâ, miiliario ab urbe, inarenariO' ubi fréquenter conveniebant. (Ibidem.)
Adrîas» voyant, leur courage, leur dît avec une voix, émue plt»-* tôt par la tendresse que parla crainte :
— Soyez constants*, mes chers enfante,, et persévérez jusqu'à la fin dans la confession de Jésus- Ckrist. Souvenez-vous que votre mère est au ciel, et que nous devons aller l'y rejoindre!
Tandis qu'on les frappait cruellement et que les ongles de fer mettaient leur chair sanglante en lambeaux, les deux innocentes créatures souriaient et disaient :
— Christ Seigneur, aidez-nous (i ).
Quand le juge les vit sur le point d'expirer, il. les fit détacher et ordonna à se» bourreaux de tourmenter Àdrias et Hippoly te à leur place. On leur brûla le» côtés avec des lampes ardentes. Hippolyte disait à Secundianus :
— Fais ce que tu dois faire; achève ton ouvrage. Le juge leur dit:
— Sacrifiez,, donnez votre consentement en disant : Nous sacrifions !
Mais les bienheureux martyrs* répondaient :
— Tes tortures sont des mets délicieux; tes chevalets sont des lits de roses !
Comme ils avaient épuisé* la rage du tyran, Secundianus dit :
— Qu'on les ôte da chevalel et qu'on les conduise à la Petra Scélérat a, sur laquelle les deux enfants seront tués en préseneede leur père.
Les bourreaux obéirent. Néon et Marie furent menés à la pierre de l'infamie et égorgés, comme deux tendres agneaux, sous les! yeux d' Adrias qui ne versa pas une larme. Pourquoi eût-il pleuré?
(i) Seetmdiamis post haec wseepit Âdriam et filios suos in dotnura suam eum Hippoly to, soUkite perquirens de pecunia. Responderunt illi : — Quoi babuimus* in panperes expendiœus : thesauri noslri animœ nostrs siint, qoas perdere nutiaitenus» volumus : foc quod tibi prœceptum est. Tune: Secundianus fecit torque» filios. Ad quos pater iaquit : — Constantes estote, filii. Qui dum cœderentur, dicebant tantum : — Christe, adjiwa nml (Baron., Ânn> r t. Il, p. 533.)
Tout ce qu'il aimait le plus sur la terre venait de le précéder au ciel ! Les corps des deux jeunes et intrépides martyrs furent recueillis furtivement par les fidèles, et ensevelis, le sixième jour des calendes de novembre» dans l'arénaire de la voie Appienne, qui, pour ainsi dire, avait été leur berceau (1).
Secundianus raconta à Valérien tout ce qui s'était passé, et, huit jours après, il fit de nouveau dresser son tribunal dans le cirque de Flaminius. On lui amena Hippolyte et Adrias, chargés de chaînes et précédés d'un héraut qui criait :
— Voici les sacrilèges, voici les sacrilèges qui troublent la ville! Et lorsqu'ils furent introduits en sa présence, le juge les interrogea de nouveau sur leur argent, disant :
— Livrez l'argent dont vous vous servez pour séduire le peuple. Adrias répondit :
— Nous prêchons le Christ, qui a daigné nous délivrer de l'erreur ; nous ne tuons pas les hommes, mais nous donnons la vie à leurs âmes.
Secundianus, voyant qu'il ne gagnaitrien, ordonna qu'on leur frappât très-longtemps les mâchoires à coups de verges plombées, tandis qu'un héraut leur dirait à haute voix :
— Sacrifiez aux dieux ; brûlez de l'encens en leur honneur ! Car Secundianus avait fait apporter là un trépied et de l'encens (2).
(i) Post haec praecepit subjici tormentis Adriam et Hippolytum : eosque lampadibus praecepit inuri lateribus. Hippolytus dicebat : — Fac quod facis. Secundianus dixit : — Sacrificate, consensum prœbete, dicentes : Facimus. Ille dicebat : — Ecce épuise sine corruptione. Cumque multa passi esseot, dixit Secundianus : — Cito leventur e terra, et ducantur ad Petram Sceleratam Néon filius et Maria soror, et necentur in conspeclu parentis. Quo ducti, gladio caesi sunt, jactalaque ibi sunt corpora eorum. Quae collecta a fidelibus, sepulia postea sunt in arenario eodem ubi consueverant convenire, via Appia, milliario ab urbe, sexto calendas novembris. (Baron., Ann. y t. II, p. 539.)
(2) Secundianus autem cum omnia renunciasset Valeriano, post dies
Hippolyte, la bouche toute pleine de sang, criait :
— Misérable, achève ton œuvre ; dépéche-toi !
Alors le juge , ayant commandé aux bourreaux de frapper moins fort leurs victimes, dit aux martyrs :
— Il est temps de songer à vous-mêmes; voici que j'ai pitié de votre folie.
Us répondirent :
— Nous sommes prêts à supporter tous les tourments ; mais nous ne ferons jamais ce que tu nous commandes, et nous n'obéirons pas davantage au César.
Secundianus rapporta la chose à Valérien, qui ordonna de les achever aussitôt, en présence du peuple (1).
Le juge alors les fit conduire près du pont d'Antonin, et ordonna de recommencer à les frapper avec des verges plombées, jusqu'à ce qu'ils eussent rendu le dernier soupir. Ce fut au milieu des atroces douleurs de cette cruelle flagellation que 1 ame des bienheureux martyrs émigra vers le Seigneur.
Leurs corps, abandonnés près de l'île Lycaonia, furent, à la faveur des ténèbres, enlevés par le diacre Hippolyte, qui, le v
octo jussit t>arari sibi tribunal in circo Flaminio, atque adduci ad se Hippolytum et Adriam vinctos catenis, et voce prseconis clamari : — Isti sunt sacrilegi; isti sunt sacrilegi, qui evertunt urbem! Et cum inlroducti fuissent, judex de pecuniis rursus habuit questionem, dicens : — Date pecunias, per quas vulgus ducebatis in errorem. Respondit Adrias : — Nos Christum praedicamus, qui nos de errore dignatus est liberare, non ut horaines occidamus, sed vivificemus. Cum videret Secundianus se nihil proficere, jussit maxillas eorum plumbatis diutissirae caedi, ac sub voce prseconis dici : — Sacrificate diis, thura incendentes. Tripodem enim cum thure illuc fecerat Secundianus portari. (Baron., Ann., t. II, p. 537.)
(1) Hippolytus cruentatus clamabat : — Fac, miser, quod facis, noli cessare. Tune Secundianus caedentibus parci jussit, dixitque ad eos : — Jam consulitevobis ipsis : ecce parco stultitiae vestrae. Responderunt illi : — Nos paraii su mus omnia tormenta sustinere; et quod tu vel princeps jubet facturi non sumus. Relulit Secundianus ad Yalerianum : qui eos jussit consurai cilius in conspectu populi. {Ibidem.)
430 HISTOIRE Dfi SAINT ADRIAS
des ides de décembre, les inhuma à côté de ceux fles'sairits Eusèbe et Marcel, dans la crypte où reposaient déjà Pauline et ses enfante (i).
Neuf mois après le glorieux martyre d'Hippolyte, d'Àdrias, de Pauline et de leurs courageux enfants, deux humbles voyageuses entraient à Rome par la porte Triqemirm, la même qui ayait livré passage aux trois Horaces se rendant au combat. Ces deux femmes, malgré la sévère simplicité de leur costume et la douce anodesiie de leurs regards, laissaient néanmoins deviner, par le port majestueux de leur personne autant que par les traits distingués de leur visage, la noblesse et l'antiquité de leur race. Il y avait entre elles une assez grande différence fkge pour que Tune parât être la mère de l'autre. Elles ne parlaient point la langue latine, leur idiome était celui de PAttique. En effet, elles arrivaient d'Athènes et avaient débarqué à Ostie, avec quelques serviteurs qui devaient les rejoindre à Rome, ou un gîte hospitalier les attendait sous le toit de l'amitié.
— Nous sommes enfin arrivées, bonne mère, dit la plus jeune à sa compagne en franchissant le seuil de la capitale dp monde; bénissons Dieu, car notre voyage a^té heureux!
— Il s'agit maintenant de trouver la maison qu'habitent nos parents, murmura la plus âgée; Rome est grande, nous en ignorons les rues nombreuses ; et ce n'est pas chose facile que de trouver un palais au milieu de cette immense cité, vingt fois plus grande qu'Athènes, surtout lorsqu'on parle une langue étrangère.
(1) Tune Secundianus praecepit eos addnci ad pontem Antonini, et plumbatis cœdi diutissime usque ad consummationem eorum : cmnque diutius cœderentur, émiseront ôpiritum. Etrelicta sunt corpora eodem loco, juita insulam Lycaoniam. Noctu venit Bippolytus, diaconns Romanae Ecclesiae, atque subLata eorpora, via Appia, milliario ab irrbe, in arenario juxta corpora sanctorum sepelivit, quinto idus decembris. (Baronius, Ann., t. II, p. 537.)
Vt TJE SimCïE (PAULINE. 431
— C'estvravftouoe mère; mais beaucoup de Romaine compren« nerit le grec Tenez , voici (quelqu'un qui s'avance de notte côté* " et qui me semble êtrexm homme lettré; interrogeons- k.
— 11 «est chrétien, ma fille, ajouta la mère 4 vois le divin poisson, brodé ^or le pan de son manteau ! Je sots toute heureuse de cette bonne rencontre.
Abordant aussitôt F inconnu awc une entière confiance :
— Salât , mon frère , lui dirent en grec les deux étrangères ; que la paix de .Jésus-Christ soit avec tous 1
— Et avec votre esprit ! répondit le Romain dans la même langue.
— Nous sommes Athéniennes , reprirent les voyageuses , et nous venons à Rome , où nous avons des parents ; mais nous ignorons les rues de celte vaste ville.
— Comment se nomment vas parents ? demanda le chrétien.
— Ceux chez lesquels nous allons sont païens, peut-être ne les connaissez-vous pas:; néanmoins, nous en possédons un autre qui a embrassé la foi du Christ, depuis plusieurs années, et qui est l'ami de l'évêqne Etienne. Il s'appelle Hippolyte.
— Hippolyte 1 répéta le Romain étonné.; Je porte ce nom, et je
suis le diacre du pontife dont vous parlez.
— Vous n'êtes pourtant pas mon neveu, dit Marthe.
— Ni mon cousin , dit Valérie.
— il y avait un autre Hippolyte qui habitait dans un arénaire de la voie Appienne, poursuivit le diacre ; il était en effet l'ami de notre saint pape Etienne; mais il a été martyrisé, il y a environ neuf mois, avec ie prêtre Eusèbe, le diacre Marcel, le seigneur Adrias, la -matrone Pauline, son épouse, et f leurs deux enfants, Néon et Marie ; c'est moi qui leur ai donné à tous la sépulture.
— Que dites-vous ! s'écrièrent les deux femmes, en levant les yeux et les mains vers le ciel. Quoi ! Adrias et Pauline auraient eu le bonheur de remporter la palme du martyre ! Quoi! ils seraient déjà partis pour le ciel avec leurs enfants ! Oh ! soyez béni,
Dieu de toute consolation, soyez béni à jamais! Vous avez racheté et sauvé ces âmes qui nous étaient si chères ; maintenant vos deux humbles servantes peuvent mourir en paix!
i Et les deux femmes, versant des larmes de joie, dirent au diacre :
— Nous n'avons pas besoin de pénétrer plus avant dans Rome ; conduisez-nous , mon frère , conduisez-nous au lieu où vous les avez enterrés ; nous y passerons le reste de nos jours dans les veilles et la prière.
Le diacre Hippolyte conduisit ces pieuses femmes à l'arénaire de la voie Appienne , où reposait la famille de martyrs égorgée par le cruel Secundianus. Elles y demeurèrent treize ans, priant nuit et jour sur le tombeau de ceux qu'elles avaient tant aimés. Ce fut dans cette crypte obscure que la mort vint les trouver; elles rendirent en paix leur âme à Dieu , et leur corps obtint un bisomum près de celui qui renfermait les dépouilles sacrées d'Adrias et de Pauline (1).
Touchant exemple de l'amitié chrétienne , qui laisse bien loin derrière lui rattachement d'Agrippine pour Germanicus, et celui d'Artémise et d'Arria pour leurs époux !
Pour aimer véritablement , il faut être chrétien, il faut être catholique!
(1) Post menses novem Romain venit femina Martha nominc, Graeca génère, una cum filia Yaleria, ambae chrislianse, Ad ris et Paulin® consanguineae : cumque eos qu aérèrent, nec invenirent, audientes eos martyrio coronatos esse, gavisae sunt vehementer. Et inquirentes de corporibus illorum, cùm invenissent, ibidem diebus ac noclibus vigilantes, in oralionibus permanserunt usque ad annos tredecim, reddentes in pace spiritum Deo. Sepultse ibidem sunt, quarto idus decembris, in honorem Christi Jesu Domini nostri qui vivit et régnât in saecula sœculorum. Amen. (Baron., Ânn., 1. 11, p. 537.)
An 41. — SAINT PIERRE vient à Rome ; il y gouverne l'Église durant 25 ans, 2 mois, 7 jours. — II est martyrisé le 29 juin 66. — Sous son pontificat, la célébration du dimanche est instituée ; — les biens sont mis en eommun par les fidèles, ce qui dure peu; — on établit les agapes ou festins de charité , qui se célébraient ordinairement dans l'assemblée des fidèles ; — on administre le baptême par immersion ; — le nom de chrétiens est pris d'abord par les fidèles d'Antioche, et ensuite par le reste de l'Église; — on célèbre les fêtes des mystères, telles que Noël, Pâques, l'Ascension, la Pentecôte ; — le chant est mis en usage dans l'Église. — Deux ans avant la mort de saint Pierre éclate la première persécution des païens contre les disciples de Jésus-Christ (64). Ce fut Néron qui en signa l'édit.
An 66. — SAINT LIN créé coadjuteur, le 1 1 juin 55, devient pape le 29 juin 66; il gouverne 1 an, 2 mois, 24 jours, et est martyrisé le 24 septembre 67.
An 67. — SAINT CLÉMENT succède à saint Lin, le 25 septembre 67; il gouverne l'Église 9 ans, 2 mois, 10 jours. Il abdique le 3 décembre 76. Le Saint-Siège vaque 2 mois, 14 jours. Saint Clément défendit aux chrétiens de manger le sang des animaux, pour
ne pas offenser les juifs convertis, qui suivaient toujours cette pratique de l'ancienne loi.
" An 77. — SAINT CLET, élu le 16 février 77, gouverne 6 ans, 2 mois, 40 jours ; il est martyrisé le 43 juillet 96. — Le Saint-Siège vaque 4 mois, 42 jours. Sous ce pontife commença l'usage du luminaire dans les églises pendant le service divin, parce que souvent les fidèles, s'assemblant ou de nuit ou dans des lieux obscurs, avaient besoin de lumière ; l'Église a depuis conservé cet usage dans toutes ses cérémonies.
An 83. — SAINT ANACLET. (Quelques historiens ont confondu ce pape avec saint Clet.) Élu le 7 septembre 83, il gouverne 42 ans, 40 mois, 7 jours, et est martyrisé le 43 juillet 96. Ce fut sous le pontificat de saint Anaclet que l'empereur Domitien signa le second édit de persécution contre les chrétiens.
An 96. — SAINT ÉVARISTE est fait coadjuteur, le 25 mars 95; il succède à saint Anaclet, le 43 juillet 96; gouverne 42 ans, 3 mois, 43 jours, et est martyrisé le 26 octobre 408. Le Saint-Siège vaque 4 mois, 8 jours. Vers cette époque, des notaires publics, sont établis par les évêques pour recueillir les actes des martyrs. Il nous reste quelques-uns de ces actes. — Trajan signe le troisième édit de persécution contre les chrétiens (407).
An 408. — SAINT ALEXANDRE I«, élu le 3 décembre 408, gouverne 8 ans, 5 mois, et est martyrisé le 3 mai 447. Après sa mort, le Saint-Siège vaque 4 mois, 5 jours. — Sous le pontificat de saint Alexandre I er , le signe de la croix est employé par les fidèles, tant, pour se reconnaître que pour se sanctifier eux-mêmes.
r An 117. — SAINT SIXTE I e ', élu le 7 juin 117, gouverne 9 ans, 9 mois, 26 jours, et est martyrisé le 3 avril 127. — Le Saint-Siège vaque 2 jours. — Les fêtes anniversaire» sont établies dans l'Église, ainsi que les jeûnes du Carême et des Quatre- Temps, afin de fléchir la colère de Dieu.
An 127. — SAINT TÉLESPHORE, élu le 5 avril 127, gouverne 10 ans, 9 mois, et est martyrisé le 5 janvier 138. — Sous ce pontife, les fidèles se tournent vers Varient pour prier le Seigneur, d'où vient l'usage ancien de mettre toujours au levant le chevet des églises; usage qui s'abolit peu à peu.
§[An 138. — SAINT HYGIN, élu le 6 janvier 138, gouverne 4 ans, 3 jours, et est martyrisé le 8 janvier 142. — Le Saint-Siège vaque 3 mois, 1 jour. — Lettres formées, accordées par les évêques aux fidèles qui désiraient entreprendre un voyage, afin qu'ils pussent se faire connaître et recevoir par les autres fidèles.
An 142. — SAINT PIE I er , élu le 9 avril 142, gouverne 8 ans, 3 mois, 3 jours, et est martyrisé le 11 juillet 150. — Le Saint-Siège vaque 1 jour. On commence à livrer les martyrs aux bêtes de l'amphithéâtre.
An 150. — SAINT ANICET, élu le 13 juillet 150, gouverne 10 ans, 9 mois, 5 jcurs, et est martyrisé le 17 avril 161. — Le
^.r= i 0T:l^iC5-
An 2)7. — SAINT CALLIXTE I«, élu le 2 août 217, gouverne 5 ans, 2 mois, 10 jours, et est martyrisé le 42 octobre 222. — Bénédiction des cimetières ou cryptes pour enterrer les fidèles.
An 222. — SAINT URBAIN I", élu le 43 octobre 222, gouverne 7 ans, 7 mois, 11 jours, et est martyrisé le 23 mai 230. — Le Saint- Siège vaque 3 mois, 5 jours.
An 230. — SAINT PONTIEN, élu, le 29 août 230, gouverne 5 ans, 2 mois, 2 jours, et est martyrisé le 30 octobre 235. — Le Saint-Siège vaque 22 jours.
An 235. — SAINT ANTHÈRE, élu le 22 novembre 235, gouverne 1 mois, 42 jours, et est martyrisé le 3 janvier 236. — Maximin signe le sixième édit de persécution contre les chrétiens (235.)
An 236. — SAINT FABIEN, élu le A janvier 236, gouverne U ans, 1 mois, 25 jours, et est martyrisé le 1 er mars 250. — Le Saint-Siège vaque 3 mois, 1 jour.
An 250. — SAINT CORNEILLE, élu le 2 juin 250, gouverne 2 ans, 3 mois, 12 jours, et est martyrisé le 14 septembre 252. —
Le Saint-Siège vaque 1 mois, 3 jours. — L'empereur Derius signe
le septième édit de persécution contre les chrétiens (250.)
An 252. — SAINT LCCE I», élu le 18 octobre 252, gouverne 1 an, 4 mois, 17 jours, et est martyrisé le 3 mars 254. — Le Saint- Siège vaque 1 mois, 3 jours.
An 254. — SAINT ETIENNE I",! élu le 10 ami 854, gouverne 3 ans, 3 mois, 23 jours, et est martyrisé le 2 août 257.
XXY.
An 257. — SAINT SIXTE D, créé coadjuteur le 2 septembre 255, succède à saint Etienne I er le 2 août 257; gouverne 2 ans, 5 jours, et est martyrisé le 6 août 359. — Le Saint-Siège vaque 1 mois, ]2 jours. — L'empereur Valérien signe le huitième édit de persécution contre les chrétiens (257).
"19. SAINT DENIS, élu le 19 septembre 259, gouverne mois, 10 jours, et meurt le 29 décembre 268. — Le Saint-
que 4 jours.
xxvn.
9. — SAINT FELIX l«, élu le 3 janvier 269, gouverne 1 mois, 29 jours, et meurt le 1 er janvier 274. — Le Saintque 1 jour. — L'empereur Aurélien signe le neuvième édit :ution contre les chrétiens (272).
An 274. — SAINT EUTYCHIEN, élu le 3 janvier 274, gouverne 9 ans, 1 1 moi6, 6 jours, et meurt le 8 décembre 283. — Le Saint- Siège vaque 7 jours.
An 283. — SAINT CAIUS, élu le 16 décembre 283, gouverne 14 ans, 4 mois, 42 jours, et est martyrisé le 27 avril 295. — Le Saint- Siège vaque 7 mois, 24 jours. — C'est à dater de la seconde année du pontificat de saint Caïus que commence Y ère de Dioctétien ou des Martyrs, à cause de la persécution que cet empereur commença lès lors en Egypte. Cette époque a longtemps servi dans l'église d Alexandrie.
An 295. — SAINT MARCELLIN, élu, le 22 décembre 295, gouverne 8 ans, 2 mois, 23 jours, et*est martyrisé le 46 mars 304. — Le Saint-Siège vaque 2 mois, 24 jours. — Dioctétien signe le dixième édit de persécution contre les chrétiens (302).
An 304. — SAINT MARCEL I<*, élu le 21 mai 304, gouverne 5 ans, 7 mois, 26 jours, et est martyrisé le 46 janvier 340. — Le Saint-Siège vaque 2 mois, 17 jours. — Constantin fait son premier édit en faveur des Chrétiens (306).
An 310. — SAINT EUSÈBE, élu le 2 avril 310, gouverne 4 mois, 46 jours, et meurt le 17 août 310.
An 340. — SAINT MELCHIADE, créé coadjuteur le 4 juin 310, succède à saint Eusèbe le 17 août de la même année; gouverne 3 ans, 4 mois, 29 jours, et meurt, le 15 janvier 344. — Le Saint- Siège vaque 15 jours.
An 314. — SAINT SYLVESTRE, élu le 31 janvier 314, gouverne 21 ans, 11 mois, et meurt, le 31 décembre 335. — Le Saint-Siège vaque 17 jours.
An 336. — SAINT MARC, élu le 18 janvier 336, gouverne 8 mois, 20 jours, et meurt le 6 octobre 336. — Le Saint-Siège vaque 4 mois.
, An 337. — SAINT JULES I er , élu, le 6 février 337, gouverne 15 ans, 2 mois, 6 jours, et meurt le 12 avril 352. — Le Saint-Siège vaque 1 mois, 12 jours. — La première année du pontificat de saint Jules I er , l'empereur Constance, protecteur des Ariens, signe le onzième édit de persécution contre l'Église (337).
An 352. — LIBERIUS, élu le 24 mai 352, gouverne 14 ans, 4 mois, et meurt le 24 septembre 366.
An 366. — SAINT DAMASE, élu le I e ' octobre 366, gouverne 18 ans, 2 mois, 10 jours, et meurt le 11 décembre 384.
Ce grand pontife peut être considéré comme le dernier pape des Catacombes, dont il a été le chantre, l'historien et le restaurateur