LE PATRIOTISME
10 janvier 1883.
Nos Très Chers Frères,
Nous venons de nouveau vous adresser nos conseils et nos exhortations. Vous avez accueilli avec une docilité si touchante, avec un si admirable empressement nos deux premières lettres pastorales ! Malgré les travaux incessants que nous imposent les devoirs de notre charge, notre sollicitude pour vos âmes et les désirs insatiables de votre piété, il nous est doux de vous parler encore, de vous parler à tous, à l'approche de ce temps de prière et de pénitence, de saintes pensées et de résolutions génénéreuses.
Laissez-nous vous le dire tout d'abord ; les quelques mois ({ne nous venons de passer parmi vous ont été des mois heureux et bénis. Si nos fatigues ont été grandes, les consolations que vous nous avez données ont été bien plus grandes encore; aussi ces fatigues nous ont été douces et précieuses.
, Partout, dans ce beau diocèse, nous avons rencontré le
respect et l'affection. Ceux mêmes qui ne partagent pas nos croyances et qui n'acceptent pas notre ministère, reconnaissent du moins que nous sommes, sans distinction de conditions et de partis, le pasteur de tous ; que si nous combattons avec énergie les combats de la doctrine, nous sommes respectueux et indulgent à l'égard des personnes, et ils rendent témoignage à notre bonne volonté et à notre loyauté parfaite.
Partout où notre parole s'est fait entendre, dans le recueillement des retraites pastorales comme dans les cérémonies des distributions des prix de nos magnifiques établissements, dans les comités et les assemblées des œuvres catlioliques, dans de pieuses chapelles ou en présence des grands auditoires de notre Cathédrale et de vos vastes églises, notre parole a trouvé ouverts les chemins de tous les cœurs. Partout votre empressement, votre docilité, votre générosité, votre zèle ont dépassé nos espérances.
Aussi nous venons aujourd'hui, avec une confiance sans bornes, traiter un sujet dont le nom seul fait tressaillir tous les cœurs sur cette noble terre de Lorraine mutilée par le fer du vainqueur. Ah ! puissions-nous vous dire, avec des accents dignes d'un tel sujet, ce qu'est le patriotisme, ce qu'est le patriotisme français, son alliance intime, nécessaire avec la religion qui a fait la France et enfin les périls qui menacent, à cette heure, avec le patriotisme, notre patrie elle-même.
Le patriotisme, dans sa notion la plus simple et la plus vraie, est l'amour de la patrie. Cet amour est une des plus nobles passions qui puissent émouvoir le cŒUr de l'homme et inspirer sa fie. (Miami elle est furie. genereiiM'. vaillante et que, s'élevant à la hauteur de l'objet aime, elle donne, dans l'élan du sacrifiée, repos, fortune, vie même,
elle devient une grande, une admirable, une sublime vertu.
Aussi, le patriotisme est la première richesse et la première puissance d'un peuple. Là où il est vivant dans l'âme de tous, là où son ascendant grandit avec le péril, tôt ou tard la victoire et le salut viendront. Là on il unit tous les cœurs, où il apaise les dissensions fatales, où il domine tous les intérêts personnels et toutes les ambitions des partis, même au lendemain des plus cruels revers et au milieu des ruines les plus désolées, il relève tons les courages, il concentre toutes les ressources, il unit en un faisceau invincible toutes les forces vives d'un pays, et, dans un suprême élan, il ramène les bataillons au combat et le drapeau national sur le chemin de la victoire.
Mais quand le patriotisme est affaibli et impuissant, quand d'autres causes sont préférées à cette cause sainte, quand une politique aveugle multiplie les divisions, quand les partis ne font pas silence et ne désarment pas devant les tlouleurs de leur pays et les menaces de l'étranger, alors, sachez-le bien, ni L'habileté, ni les richesses, ni la parole, ni l'épée, ne sauveront ce peuple : il est condamné à mourir.
Pour bien comprendre ce qu'est le patriotisme et quels devoirs il nous impose, il importe souverainement de savoir ce qu'est la patrie et ce que nous devons en elle honorer, aimer et servir.
Ce qui fait la patrie, ce n'est pas la terre qui nous porte, ce ne sont pas les frontières tracées par la nature, consenties par les traités ou im posées par la conquête. Sur le même sol, des nations peuvent se succéder ou habiter ensemble. Les frontières d'un peuple avancent ou reculent avec le succès ou les défaites ; le droit aveugle et inique delà force peut arracher aux lianes des nations des provinces entières sans les enlèvera leur patrie et la théorie des frontières naturelles a été, dans tous les siècles, le prétexte de l'ambition et de la conquête.
Sans doute, le sol de La patrie doit être vénéré et aimé, mais il ne possède par lui-même, ni cette consécration, ni ces séductions incomparables, elles lui viennent des sentiments qui constituent le patriotisme.
Ce qui fait la patrie, ce n'est pas la race. Dans notre Europe, les races ont été mêlées par les invasions et par les alliances, et sous nos yeux, plusieurs nations appartiennent à une même grande race antique, ou une même patrie compte ses lils parmi des races secondaires nombreuses et diverses.
Ce qui fait la patrie, ce n'est pas la langue, bien que son influence et son ascendant ne puissent être contestés. La Suisse, qui est une, parle trois langues; les États-Unis d'Amérique parlent l'anglais et les peuples de l'Amérique du Sud ont conservé la langue espagnole de leurs conquérants.
Les mêmes souvenirs, les mêmes intérêts, les mêmes affections, les mêmes espérances, sont évidemment une des grandes puissances, une des grandes séductions de la patrie, et, à ce point de vue, elle est une grande famille qui a ses traditions vénérables, ses liens doux et sacres, son héritage de biens naturels, de croyances, de vertus, d'honneur et de gloire. «'Amour de la patrie, a dit Lacordaire, sentiment profond et exclusif qui se nourrit de l'histoire du passé et des souvenirs de notre vie personnelle, où se rapporte tout ce que nous avons vu, fait et été depuis les jours bénis de notre enfance jusqu'aux agitations de notre maturité et à la perspective de notre tombeau. »
C'est bien là ce qui fait surtout le charme de la patrie, ce qui, à travers les océans et maigre les années écoulées, émeut si profondément le cœur de l'exilé, ce qui nous ramène par une mystérieuse attraction au lieu où a reposé notre berceau et où dorment ceux que nous avons aimés. Aussi la patrie, fût-elle obscure et pauvre, trahie et dévastée, nous l'aimons comme on aime une mère, botre amour s'accroît avec ses épreuves et avec ses douleurs.
Mais, tout cela, ce n'est pas la patrie tout entière, ce n'est pas l'essence de la patrie.
Allons plus loin et plus profondément, dans la nature même des choses et dans le sens des mots éclairé par la philosophie et l'histoire.
Plus haut que le sol que le peuple foule de ses pieds, plus près que le ciel qui l'abrite, entre les frontières qui ne sont pas immuables, il est un centre premier de la vie nationale, un foyer de tous les sentiments qui constituent le patriotisme, une force intime, essentielle que nous nommerons l'âme de la patrie.
De même que dans l'homme, l'âme est le principe de la vie, et, selon le langage de la philosophie, la forme qui le distingue des autres êtres et qui lui fait une place à part dans la création, ainsi l'âme d'un peuple est la source de sa vie, elle le fait reconnaître parmi tous les autres peuples, et elle constitue l'essence de la pairie. De même que dans le corps humain, l'âme est partout présente par son activité et par sa force, ainsi, jusqu'aux extrémités les plus lointaines de son territoire, partout où passe le drapeau national, et partout où existe un membre de cette grande famille, L'âme de ce peuple est présente dans son honneur et dans sa puissance, partout- elle s'émeut devant l'hommage du respect ou elle frémit sous la flétrissure de l'outrage.
Quand ces relations nécessaires et intimes s'affaiblissent, la vit; nationale s'éteint ; et quand cette vie s'éteint sous le poids de la défaite, dans la décadence morale et sous les châtiments de Dieu, l'âme de la patrie périt avec elle. Après que cette heure fatale a sonne, h; ciel garde son azur, ses rayons et ses clartés, le sol n'a rien perdu de sa fécondité première, les montagnes sont debout dans leur majesté, les mémos Ilots battent les mêmes rivages, les mêmes brises passent sur les fleurs et sur les moissons, les murailles des cités restent intactes ou élargissent leur enceinte, la race peut transmettre encore avec le sang les
traits qui la distinguent, la langue peut garder et ses caractères et son harmonie ; niais l'âme de ce peuple est absente. Elle a emporté avec elle les nobles souvenirs, les traditions sacrées, les croyances augustes, et vous n'avez plus sous vos regards que le cadavre d'un grand peuple et le tombeau de la patrie.
C'est donc évidemment à ce principe de la vie nationale, c'est à cette âme de la patrie que sont dus le respect, l'amour, le dévouement de ses fils, c'est l'âme de la pairie qu'il faut avant tout aimer, honorer et servir.
Mais qui vous dira ce qu'est la patrie française .'
La France a reçu, même au point de vue matériel, d'admirables dons. La beauté de ses horizons, les richesses de son sol, la variété prodigieuse de ses sites et de ses productions et surtout sa situation au centre de l'Europe révèlent sa mission privilégiée.
Voyez, elle touche aux autres nations européennes par ses frontières de l'Est qui vont des plaines de la Belgique à la barrière formidable des Alpes. Elle a sur les mers du Nord en face de l'Angleterre, ses villes célèbres par leurs combats et ses ports fameux. La Bretagne s'avance comme la proue d'un navire qui prend son essor vers le Nouveau-Monde, et de ce promontoire magnifique jusqu'aux Pyrénées, les flots de l'Océan baignent ses beaux rivages. La Méditerranée la convie à la domination de l'Afrique, et la route tracée au milieu des sables du désert par le génie d'un de ses fils lui permet d'envoyer rapidement ses flottes et son drapeau jusqu'aux limites de l'Extrême-Orient. Lacordaire a dit dans son portique et inimitable langage : « La France est un vaisseau dont l'Europe est le port et qui a ses ancres dans toutes les mers. »
Et à l'intérieur de ce pays privilégie, voici les prairies et les vergers de la Normandie et les rives embaumées de la Provence, les plaines de la Touraine couvertes de riches moissons elles vallées profondes de la Savoie et du l)auphine, les Alpes et les Pyrénées avec leurs forets et leur
couronne de glaciers étincelants, les collines gracieuses de la Lorraine et les coteaux de la Bourgogne et du Bordelais.
Avec cette variété du sol et de ses fruits, quelle variété encore dans les populations calmes ou ardentes, enthousiastes, entreprenantes et mobiles ou froides et réservées, mais douées d'une persévérance invincible! Quelle unité de la nation et de la Patrie groupant dans un ensemble admirable tous ces dons, toutes ces ressources et toutes ces puissances !
Enfin, quels nobles souvenirs, quelles traditions sacrées, quel héritage de gloire resserrent les liens d'une union qui est l'œuvre des siècles, des héros et des saints, et avant tout l'œuvre même de Dieu !
Car il faut le redire, ce qui fait la patrie, ce n'est pas seulement le sol que nous foulons aux pieds, les richesses matérielles et même les merveilles de l'industrie et les chefs-d'œuvre de l'art, ce sont les temples dans lesquels ont prié nos pères, les sanctuaires et les basiliques élevés par leur foi, les champs de la mort où reposent leurs cendres, le toit qui a abrité nos premiers jours; ce sont les hauts faits du passé, les épreuves, les larmes répandues, le sang généreusement versé, le trésor des grandes inspirations et de l'honneur national ; ce qui fait la Patrie, ce qui fait la France, c'est son âme.
Il y a, dans l'âme de ce noble peuple, la plus étonnante union des qualités de la femme et des vertus du guerrier. L'âme de la France a les délicatesses exquises de la tendresse maternelle, les industries d'une charité qui est sans égale et les ardeurs d'une bravoure souvent imprudente et aveugle ; elle a les mouvements spontanés et irréfléchis, les ardeurs de l'enthousiasme, niais aussi \&i retours subits et les découragements profonds. La France, elle rit en face de la mort, dans le feu du oombatj et elle s'attendrit sur le sort des vaincus.
Son intelligence vive, pénétrante, va d'un bond aux
conséquences extrêmes des doctrines, elle découvre d'un premier regard les détails les plus humbles et elle saisit les avantages des moindres faits, comme elle s'élève aux spéculations les plus hautes et aux problèmes les plus hardis.
La France est surtout généreuse ; elle donne sans compter ; elle donne à tous ; elle donne sa parole, son or et son sang; elle donne ses religieuses et ses soldats, ses missionnaires et ses martyrs.
Aussi, qui dira la générosité et la puissance du cœur de ce peuple? Il tressaille au premier appel de la faiblesse désarmée; il frémit d'indignation en présence de l'iniquité triomphante. — <> Regardez, a dit un orateur espagnol, regardez partout, cherchez le point de l'espace où s'accumulent les plus saintes infortunes; si ce point n'est pas l'Angleterre, le peuple anglais demeurera tranquille dans son indolente majesté, mais ce point ne fùt-il pas la France, fùt-il au fond des régions polaires, un courant électrique s'établit instantanément entre ce point souffrant du globe et le peuple français, qui se lève aussitôt saisi de la douleur qu'on lui révèle et s'agitant pour lui porter remède \ »
L'âme de la France est servie par celte langue vive et alerte, claire et précise, forte et harmonieuse, qui rend avec tant de perfection les qualités admirables du caractère national, et qui a donné à l'éloquence humaine ses accents peut-être les plus vibrants et les plus beaux.
Elle est servie encore par la puissance sans égale de son prosélytisme.
« J'ai parle, écrivait Joseph de Maistre, j'ai parlé de cette magistrature que la France exerce sur le resle de l'Europe. La Providence qui proportionne toujours les moyens à la lin et qui donne aux nations comme aux individus les organes nécessaires à L'accomplissement Ai>
1 Donoso Cortès. Œuvres complètes, t. I.
leur destination, a précisément donné à la nation française deuxinstruments, et pour ainsi dire deux bras, avec lesquels elle remue le monde: sa langue et l'esprit de prosélytisme qui forme l'essence de son caractère, en sorte qu'elle a constamment le besoin et le pouvoir d'influencer les autres peuples.
« La puissance, j'ai presque dit la monarchie de la langue française est visible; on peut tout au plus faire semblant d'en douter. Quant à l'esprit de prosélytisme, il est connu comme le soleil, depuis la marchande de modes jusqu'au philosophe, c'est la partie saillante du caractère national \ »
La plus gracieuse et la plus fidèle image de la Patrie française, l'idéal le plus ravissant de la grande mission de notre pays, c'est la vierge de Domremy et d'Orléans, c'est Jeanne « la bonneLorraine»; c'est cette enfant qui s'émeut aurécit « de la grande pitié qui est auroyaume de France», cette jeune lï lie qui a toutes les séductions de la beauté et de la bonté, toutes les inspirations de l'héroïsme, toutes les illuminations du génie des batailles ; c'est la jeune fdle qui relève tous les courages, qui délivre Orléans et qui, en trois journées glorieuses, conduit la France à la victoire et son roi à la basilique de Reims ; cette jeune lille qui, chargeant l'ennemi, sa bannière- à la main, enthousiasme et enlève le soldat par ce cri de l'audace et de la vaillance française : « En avant, en avant, tout est vôtre! » c'est le guerrier qui, au milieu des horreurs de la guerre « protège et défend de tout son pouvoir les pauvres gens», qui pleure sur les morts et qui descendant de cheval après le combat, soutient la tête des blessés et les aide à bien mourir.
Ah! puisse la France fidèle à sa mission, redire, dans la sincérité et la reconnaissance, les paroles de son héroïque libératrice : « Mon fait n'est qu'un ministère, je ne suis que la servante de Dieu.»
! Considérations sur la France, clmp. II.
Et maintenant faut-il démontre? que lotit ce qui fait la
patrie, que tout ce qui fait surtout la patrie française a dans la religion l'inspiration la plus haute, le concours le plus puissant et le plus nécessaire?
Parmi les sentiments qui constituent le vrai patriotisme, eu est-il un seul qui n'ait pas clans la religion sa source première? Qui donc formera dans la générosité, la force et la vaillance l'âme d'un peuple, sinon la foi aux vérités supérieures, l'amour de tout ce qui est grand et beau, et les immortelles espérances?
Aussi, plus un peuple est libre, plus il est maître de ses destinées, plus l'influence de la religion lui est nécessaire pour le garder contre les périls et les excès de son indépendance. L'expérience des siècles passés atteste que les négations, les blasphèmes, le mépris des vérités religieuses ont toujours préparé, avec la révolte et l'anarchie, le règne du despotisme.
Écoutez un protestant qui fut un grand homme d'État : « On s'étonne de l'agitation profonde, du malaise immense qui travaille les nations et les individus, les Etats et les âmes ! Pour moi, je m'étonne que le malaise ne soit pas plus grand, l'agitation plus violente, l'explosion plus soudaine.
« La religion ! la religion ! C'est le cri de l'humanité en tout lieu, sauf quelques jours de crises terribles et de décadences honteuses \ »
Un autre homme d'État qui fut, surtout à l'époque où il écrivait ces paroles, un admirateur de la Révolution française, disait : « Si j'avais dans mes mains le bienfait de la foi, je les ouvrirais sur mon pays. Pour ma part, j'aime cent fois mieux une nation croyante qu'une nation
i M. Guizfjï.
incrédule. Une nation croyante est mieux inspirée quand il s'agit des œuvres de l'esprit, plus héroïque même quand il s'agit de défendre sa grandeur l, »
Le fondateur de l'indépendance des Etats-Unis d'Amérique, Franklin a dit : « Une nation ne peut être vraiment libre si elle n'est pas vertueuse, et plus les peuples deviennent corrompus et dépravés, plus ils ont besoin de maîtres. » — Un des défenseurs les plus ardents des idées libérales a dit aussi : « L'époque où les idées religieuses disparaissent de l'àme des hommes, est toujours vojsine de la perte de la liberté 2. »
La valeur militaire et le dévouement héroïque qui défendent par les armes la grandeur et l'indépendance de la patrie n'ont-ils pas dans ses croyances augustes leur inspiration et leur foyer ?
Naguère un des chefs d'un de nos corps d'armée affirmait aux élèves d'un lycée, dans la cérémonie d'une distribution des prix, que « les respects pour Dieu, la famille, la patrie, sont inséparables de la vie de l'homme, du citoyen et du soldat 3. »
Un de nos derniers ministres de la guerre, dont personne ne conteste la haute capacité et la bravoure, a écrit dans son testament ces simples et nobles paroles : « De tous les sentiments qui élèvent le cœur de l'homme , le plus puissant est incontestablement le sentiment religieux où le soldat puise l'espérance qui le soutient et qui le fortifie. Plus qu'aucun autre, l'homme de guerre se sent sous la main de Dieu et a besoin de croire à une autre vie pour accepter virilement l'idée du sacrifice... C'est avant leur entrée au service, c'est dans les écoles, qu'on doit enseigner auxjeunes gens leurs devoirs envers la pairie et les vérités fondamentales de la Religion, source de toutes les idées morales élevées
1 M. Timons.
2 Benjamin Constant.
:i Le général Schmitz, commandant en chef le 9" corps, au l^céc de Tours.
où ils puiseront plus tard l'esprit de renoncement et de sacrifice 1. »
L'habile et vaillant guerrier dont la France entière pleure la mort prématurée, n'a-t-il pas uni, dans son cœur et dans sa noble vie, la pratique de tous les devoirs du christianisme et l'amour ardent de son pays dont il vengea l'honneur au milieu des désastres de la dernière guerre?
Ces paroles que Chanzy adressait aux prêtres de ruinions à la réception du premier jour de l'an : « L'union du clergé et de l'armée est nécessaire au relèvement de la patrie, » ne sont-elles pas la démonstration la plus puissante de l'alliance de la religion et du patriotisme?
La piété simple et vive, énergique et prudente de celui que le ministre delà guerre appelait hier, dans l'émotion des derniers adieux : « un grand citoyen et un homme de bien, un des plus illustres généraux de l'armée, le héros de la Défense nationale, dont le nom consola la France dans ses jours de malheur2 » , cette, piété absolument incontestable n'est-elle pas la réfutation la plus éclatante des sectaires aveugles qui s'efforcent d'enlever à la jeunesse, à l'armée, à la France, la religion qui seule lui donne ses vrais serviteurs et ses vrais héros?
D'ailleurs, toute l'histoire du passé atteste cette indissoluble alliance de la religion et du patriotisme.
Dieu inspire aux Hébreux l'amour de la terre qu'il veut leur donner pour patrie. Il la loue, afin de la leur faire aimer 3.
Les révoltés qui la méprisent mourront dans le désert avant d'atteindre cette terre fortunée et les ambassadeurs infidèles qui ont excité ces murmures sont punis de mort 4.
Dans les douleurs de la captivité, sur les bords des fleuves de Babylone, les Hébreux refusent de chanter les
1 Le général Rerthàut.
-' Allocution <lu général Billot aux funérailles du général Chanzy.
:t <iEN., xn, 2, 7. Exon., III. 8.
; Nouer., xi\, 30, 31, 35.
cantiques de leur patrie et ils pleurent au souvenir de Sion \
Quoique comblé des bienfaits du vainqueur, Néhéraias, apprenant la désolation de Jérusalem, pleure pendant bien des jours, il jeûne, il prie et il obtient de reconstruire les murailles de sa patrie "'.
Au retour de la captivité, les Hébreux relèvent d'une main les murs de Jérusalem, et de l'autre ils tiennent le glaive pour protéger et défendre la patrie qui leur est enlin rendue 3.
Les Machabées apparaissent, dans les épreuves de leur pays vaincu et désolé, comme les héros du patriotisme.
Mathathias mourant les exhorte à donner leur vie pour la loi de leurs pères et à venger l'outrage de leur peuple :
Date animas vestras pro leslamento patrum vestrorum
et vindicate vindictam populi restri '.
Le plus vaillant de ses lils, le chef d'armée d'Israël, s'écrie à l'heure du combat : « Saisissez vos armes, soyez «1rs hommes vaillants, soyez prêts à combattre les nations qui se sont rassemblées contre nous pour nous anéantir avec tout ce qui nous est cher et sacré : car il vaut mieux mourir dans la guerre que de voir les maux de notre peuple et de notre religion sainte : Quoniam melius, est nos movi in bello quam videre mala gentis nostrœ et sanctorum ". »
L'histoire héroïque des Machabées résume toutes les inspirations, toutes les ardeurs et tous les sacrilices du patriotisme religieux.
Puis quand le Messie, objet de toutes les espérances d'Israël, est venu lui apporter la délivrance et le salut, c'est à sa patrie qu'il réserve les effusions de son amour, les splendeurs de sa parole, les prodiges de sa puis ance et de sa miséricorde. Le Fils de Dieu est venu chercher
1 l's., CXXXVI.
a II Esdr., i. ii.
1 II Esdr., iv.
v I Macii., m, 50 cl 67.
■"• I M ami., m. 58, 59.
— loi —
les brebis perdues d'Israël. Il pleure sur les malheurs de sa patrie ingrate et aveugle, il lui adresse ces accents de L'amour et de la piété : « Jérusalem, .Jérusalem, toi qui tues les prophètes et qui lapides eeuv qui sont envoyés vers toi, combien de fois j'ai voulu rassembler tes enfants, comme la poule rassemble ses petits sous ses ailes et tu ne l'as pas voulu *. »
Sur les chemins désoles du Calvaire, l'amour de su patrie lui fait oublier ses douleurs et ses angoisses et il dit aux femmes de Jérusalem qui le suivent : « Ne pleurez pas sur moi, mais pleurez plutôt sur vous et sur vos enfants 2. »
« Jésus-Christ a tout élevé et agrandi en même temps qu'il a tout purifié. Il a fait des peuples ce qu'il a fait des hommes, les coopérateurs de ses desseins de justice, des instruments plus vastes et plus puissants de la vérité, des apôtres, des pontifes, des docteurs, des martyrs... Le chrétien aime Jésus-Christ dans la patrie, il y aime la paix de l'Evangile, la grâce des sacrements, les temples où il prie, les œuvres et les reliques des saints qui y vécurent ou qui y vivent encore avec lui, l'histoire des choses passées et l'espérance des choses à venir, enfin un membre vivant de lJEglise, et la prédestination de Dieu qui appelle les peuples et fait leur destin dans leur devoir 3. »
Aussi, qu'étaient les nations antiques, même les plus illustres, en comparaison des nations relevées, régénérées, transfigurées dans la lumière et la grâce de l'Evangile? Cependant au point de vue humain, rien ne manquait à ces peuples : ni les conceptions de la sagesse, ni le génie des philosophes, ni les éclairs de la parole et de l'épée, ni la gloire des arts, ni les splendeurs de la civilisation matérielle: mais sous ces dehors brillants, il y avait de la boue, du sang et des larmes.
1 Mattii., xxiii, 37.
2 Luc, xxiii, 28.
; Lacohdaire : Panégyrique du Bienheureux P. Fburier.
La conquête alors n'étendait pas les frontières de la
patrie, elle ('tendait la domination souveraine, implacable, de la corruption et du glaive. Même entre les frontières étroites du peuple vainqueur, l'égoïsme élevait les barrières et faisait la patrie plus étroite encore. Car, que pouvait être la patrie en dehors de la caste des puissants, des oppresseurs, pour la multitude déshonorée des faibles, des opprimés et des esclaves?
Plus tard, quand l'invasion des peuples barbares passa sur le vieux monde comme une avalanche de fer et de feu, qui releva dans cette Europe où tout paraissait rasé jusqu'au sol, fédilice des nationalités perdues? Qui donc, unissant les vainqueurs aux débris des peuples broyés et mêlés forma les nations chrétiennes et donna à chacune d'elles une patrie grande, honorée et aimée? Ah! les apôtres et les saints, les évêques et les moines marchant dans la lumière et dans la pureté, dans l'ordre et la discipline, dans la science et le dévouement, partout où avaient passé la dévastation et la mort. Ce sont eux encore qui gardèrent contre la fouguede leurs passions, contre lesatteintes mortelles de la volupté, contre les raffinements d'une civilisation décrépite, ces races fortes, jeunes et indomptées.
Ainsi naquirent les nations chrétiennes baptisées dans l'eau et l'esprit de Dieu, ainsi apparut sur cette terre la patrie chrétienne dans les siècles de foi.
Nous ne le contestons pas, ces siècles ne furent pas sans défaillances et sans crimes. Alors, la sécurité était imparfaite, l'impiété et la violence furent souvent maitresses, les révoltes dr* peuples et des rois contre l'autorité du Vicaire de Jésus-Christ lurent fréquentes et terribles ; mais aussi, ce qui apparaît partout, c'est la conscience delà dignité humaine, les droits sacrés de la vérité divine, les résistances de la liberté aux prises avec le despotisme, les élans de l'esprit humain vers tous les sommets les plus élevés, la trempe virile des caractères, le courage pousse jusqu'à l'héroïsme, la force invincible des âmes, tout ce
— i'Gl —
qui JTa.it, en un mot, les patries fortes fit glorieuses, tout ce qui fait les grands peuples et les grands siècles.
L'Espagne catholique, surprise par l'invasion, réfugiée dans les montagnes des Âsturies, reprenait peu à peu le sol de la patrie sur la barbarie musulmane et, maîtresse un instant des destinées de l'Europe, elle envoyait ses vaisseaux et ses soldats vers un monde nouveau.
Les Croisades arrêtaient les légions du Prophète et, les refoulant sur le sol même de l'Orient, elles protégeaient la civilisation européenne contre leurs assauts répétés.
La Pologne et la Hongrie, debout encore malgré de funestes divisions, servaient de remparts à l'Europe. L'Angleterrre s'appelait l'Ile des Saints, et elle se donnait, sous l'influence de l'Église, cette constitution où se rencontrent, depuis des siècles et l'autorité des rois et la liberté des peuples.
L'Italie donnait aux lettres, à l'éloquence et aux arts l'essor du génie, et après avoir entendu Dante et Savonarole, elle admirait les chefs-d'œuvre de Raphaël et de Michel-Ange.
Mais l'œuvre incomparable de l'Eglise fut la formation merveilleuse de la Patrie française.
La religion catholique a pénétré de sa vie, la vie et l'âme de la France. Le cœur de ce noble peuple a été illuminé des clartés de l'Évangile, imprégné de parfum du Cœur Sacré de Jésus-Christ, embrasé des ardeurs de la charité surnaturelle.
« Le christianisme, a dit le grand philosophe savoisien, « Joseph de Maistre, le christianisme pénétra de bonne « heure les Français, avec une facilité qui ne pouvait « être que le résultat d'une aflinité particulière. L'Église « gallicane n'eut presque pas d'enfance; pour ainsi dire. « en naissant, elle se trouva la première des églises natio- « nales et le plus ferme appui de l'unité ' ».
1 Du Pape, Discours préliminaire.
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Ce peuple, comblé des bienfaits de Dieu et si fécond pour les œuvres de sa droite, si triomphant à certaines heures, si écrasé parfois dans des défaites, qui ne peuvent être que des châtiments, si miraculeusemeut retiré des abîmes où il devait périr, si étroitement associé à l'action divine sur le monde, est bien le peuple choisi de la loi de grâce et d'amour.
Ce peuple, il a combattu, durant des siècles, le combat du sang et le combat de l'esprit ; il a mis au service de la foi, de la civilisation et de la charité la puissance de son génie, les ardeurs de son cœur, les élans de son prosélytisme infatigable, quelquefois l'ascendant de son épéc et la gloire bénie alors de son drapeau.
Comme le chevalier de Dieu qui veille sous les armes, la France s'est tenue pendant des siècles debout, au centre de l'Europe, le pied dans l'étrier et l'énée à la main, écoutant d'où venaient les gémissements de In faiblesse outragée ou la voix de l'iniquité triomphante.
Sur le sol de ce pays, ou plutôt sur le cœur de ce peuple, se sont donné iendez-vous les grands fondateurs des Ordres religieux. Après les chevaliers d'Alcantara et de Calatrava, c'est saint Maur et saint Colomban, saint François d'Assise et saint Dominique, saint Bruno, saint Norbert et saint Ignace.
Et à cette heure, sous le coup des orages qui ont ouvert les portes de tant de cloîtres, sous les menaces d'une tempête qui peut venir demain et que tant d'égarés appellent de tous leurs vœux, n admirez-vous pas, sur cette terre privilégiée de France, une floraison, un épanouissement de la vie religieuse dans une pureté, une ferveur, un éclat qui ne s'étaient jamais vus ?
N'est-ce pas la France qui envoie par delà ses frontières vers l'Extrême-Orient, vers les plages autrefois inhospitalières de l'Afrique, jusqu'au Nouveau-Monde étonné et ému, ces instituteurs du peuple, ces disciples du bienheureux La Salle, ces sœur* do saint Vincent de Paul. CPS
petites sœurs des pauvres, ces religieuses garde-malades, tous ces anges de la charité catholique?
Pour démontrer l'union de cet admirable apostolat avec l'influence et l'ascendant de notre pays, en particulier dans L'Orient vers lequel, à cette heure sont tournés tous les regards, nous pouvons apporter des témoignages récents et dont l'autorité est absolument irrécusable.
Voici d'abord, dans la Revue des Deux- Mondes, le témoignage d'un publiciste qui a visité l'Orient et qui n'est pas un disciple fidèle de l'Église catholique. A] nés avoir cité comme un exemple de l'ignorance ou du dédain des œuvres du passé, le projel expose dans une commission de la Chambre, de laïciser notre intluence en Orient, « le jour, dit-il, où nous renoncerons au protectorat catholique en Orient, sous prétexte que c'est une institution de la vieille France, incompatible avec les principe de 89, il se trouvera assez de puissances pour recueillir notre héritage. 11 suffit de rappeler les démarches très actives de l'Italie et de l'Autriche. Elles rappellent, poursuit-il, la manière dont nous traitons chez nous les moines et les couvents; elles montrent notre acharnement à poursuivre contre le cléricalisme une lutte qui n'a ni excuse ni prétexte. » D'après le même écrivain, toute notre influence en Orient est une influence essentiellement religieuse, ercée manifestement par les missionnaires, les religieux, les écoles catholiques: et détruire notre protectorat catholique dans l'Orient qui est profondément religieux. « serait une folie. »
Quelques jours plus tard, un journal très peu sympathique au catholicisme el en particulier au cierge, développait avec une grande vigueur les mêmes idées au sujet des affaires de Madagascar.
« Les congrégations catholiques, disait-il. son! pour nous, au dehors, un auxiliaire des plus puissants. Nous leur devons, c'est un fait incontesté, notre influence en Orient. El ce qui démontre que partout le protectorat catholique
peut être comme un moyen d'influence d'une efficacité immense, c'est que nos nouvelles rivales dans la Méditerranée, l'Italie et l'Autriche, n'épargnent rien pour nous l'enlever. »
Et après avoir cité et s'être approprié la déclaration suivante de l'explorateur Francis Garnier qui, certes, n'était point clérical : « C'est le nom delà France qui est surtout connu des mandarins chinois et aimé des chrétiens indigènes », le Journal des Débats ajoutait, au sujet de la colonisation des contrées récemment découvertes :
« Mais, en même temps, il faut y envoyer des hommes de dévouement, capables d'y fonder des écoles où l'on apprenne aux indigènes notre langue, nos arts, notre morale, et des hôpitaux où on les soigne, ainsi que les Européens, sur le tempérament desquels le climat et les fatigues d'une vie barbare causent des effets si délétères. Or, ces hommes de dévouement, où les -trouver, sinon parmi les religieux?....
« Mais pour se fixer dans ces contrées lorsqu'elles ont été découvertes, sans en retirer aucune renommée et aucun profit matériel, pour y mener l'existence la plus dure et la plus obscure au milieu de populations sauvages auxquelles on s'efforce d'inculquer quelques connaissances et quelque moralité, pour y laisser à d'autres la richesse et n'y rechercher que la charité, il est nécessaire d'être soutenu par celte espérance surnaturelle qui appartient seulement aux hommes domines par la foi. »
Il y a quelques semaines, M. le Président du Conseil. ministre des affaires étrangères, faisait entendre à la tribune ces paroles qui doivent aller au cœur de tous les vrais Français:
« .le disais tout à l'heure, Messieurs, que les plus grands intérêts de la France lui commandaient de maintenir ses relations avec la cour de Home. Ces intérêts, vous les connaissez. Ils sont lies au\ questions résultant de la situation particulière, privilégiée, que nous occupons en Orient.
— IfiR -
« Là, nous avons hérité de ceux qui nous ont précédés une grande clientèle catholique qui représente les intérêts traditionnels de la France. C'est par les religieux que nous entretenons en Orient, que nos intérêts sont défendus. Et si vous ne défendez pas ces intérêts, Messieurs, vous abandonneriez une des plus glorieuses parties du patrimoine de la France..., je dirai plus : non seulement des plus glorieuses, mais des plus utiles, des plus considéra Ides.
« Il est impossible de le méconnaître. Il n'est pas un homme au courant de ce qui se passe en Orient qui ne sache que les intérêts français, les intérêts de la propagation de la langue et des idées françaises sont servis par les religieux que nous y entretenons.
« Ces intérêts, vous les connaissez. Nous exerçons en Orient un protectorat que nous n'avons pas le droit d'abandonner, car si nous l'abandonnions, ce serait une véritable déchéance pour notre pays......
« Il n*v a pas un homme au courant des questions orientales qui ne le sache \ »
Ajoutons que cet ascendant français en Orient date des Croisades. « Le nom Français, a écrit Joseph de Maistre, lit une telle impression en Orient, qu'il y est demeuré synonyme de celui d'Européen, et le plus grand poète d'Italie ", écrivant dans le seizième siècle, ne refuse point d'employer cette expression *. »
Eh quoi! ce foyer de grandeur, de gloire et de puissance, il faudrait l'éteindre! Quoi! la vraie politique française consisterait à diviser et à détruire au-dedans toutes les forces vives de notre pays, à en bannir la prière, la pureté, le dévouement à aller partout jusqu'aux
1 Séance du 20 novembre 1882. Journal officiel du 21 novembre. — 11 y a quelques jours, deux anciens représentants de la France en Orient, M. de Saiul-Vallier et M. l'ouruier ont défendu la même thèse avec autorité et avec éloquence à la tribune du Sénat.
- Il Popolo Franco (Les Croisés, l'armée de (Jodefroi), Tasso. c. -2.
• De Maisthk. Du Pape,
extrémités du monde, sacrifier à la rage folle et criminelle de quelques sectaires l'ascendant de la France ! Quoi ! sur le sol de notre pays, dans son histoire comme dans ses souvenirs, quoi ! partout où la France a pu porter son drapeau ou étendre son influence, il faut jeter l'outrage à toutes les œuvres inspirées par la religion !
Mais, ayez donc le courage de votre haine insensée, allez donc jusqu'au bout de vos doctrines ! Rasez jusqu'au sol tous les monuments du passé catholique, dispersez les pierres de nos cathédrales et anéantissez les chefsd'œuvre de fart inspiré par la religion ; enlevez au trésor incomparable de notre littérature nationale toutes les pages qui sont chrétiennes ; ne laissez rien subsister dans la poésie et dans la philosophie, dans l'éloquence et dans la science de tout ce qui est dû à notre foi. N'épargnez ni saint Bernard, ni Bossuet, ni saint François de Sales, ni Fénelon, ni Descartes, ni Pascal, et imposez silence aux échos encore vibrants de la parole de Berryer. de Montalem bert et de Lacordaire !
Poursuivez partout, même au delà des frontières et des mers, les fils de la France qui osent unir clans leur cœur et dans leurs pensées son amour et l'amour de l'Église. Détruisez sans pitié ces hôpitaux et ces asiles que la charité catholique a bâtis, et où vous essayez en vain de remplacer son œuvre bénie.
Vous ne l'oserez pas et vous aurez raison, car. vous le savez bien, enlever à la France tout ce qui en elle est chrétien, c'est l'atteindre au coeur, c'est anéantir sa grandeur et sa gloire. La France que nous feraient votre haine, votre folie parricide, elle serait le jouet et la risée de tous les peuples, elle périrait dans l'impuissance et le mépris. Non, non, ne touchez pas à ce patrimoine sacre: ne touchez jtas à l'âme de la France.
Nous vous avons dit, Nos Très Chcrs Frères, ce qu'est la patrie, ce qu'est la patrie française et ce qu'est le patriotisme; puis nous vous avons démontré que le patriotisme français doit être essentiellement chrétien. Il nous reste à vous signaler les périls qui, en menaçant le patriotisme, menacent évidemment notre patrie elle-même.
La lutte religieuse est à cette heure un grand péril pour notre pays, elle peut devenir un irréparable malheur.
Tout ce que nous vous avons dit dans cette lettre pastorale, le démontre jusqu'à l'évidence : cette lutte atteint les traditions les plus vénérables, les aspirations les plus élevées, les intérêts les plus sacres, elle atteint l'âme même de la France.
Mais il ne nous suflit pas d'indiquer ces conclusions manifestes et irrécusables ; nous voulons soumettre notre affirmation à tout homme sincère, à tout (ils dévoué à la France, en dehors de toute discussion de doctrines, au point de vue des faits, et sur le terrain de la loyauté et du patriotisme.
Pour quiconque est capable de voir la lumière du jour, il y a dans cette lutte religieuse un problème dont la solution s'impose, et nous disons à tous ceux qui, à un degré quelconque, ont la direction des intérêts de notre pays, nous leur disons : quelle solution donnerez-vous à ce problème?
Poursuivrez- vous cette lutte quelquefois dissimulée, toujours ardente, parfois implacable contre l'Eglise catholique, celte lutte dont plusieurs d'entre vous, plus francs et plus audacieux, nous déclarent hautement l'inspiration et le but?
Mais vous avez à faire à une puissance redoutable. L'Église multiplie partout, malgré vos menaces et vos
attaques, ses œuvres admirables, elle a encore ses apôtres, ses orateurs, et quand il le faut ses martyrs. Malgré toutes les pressions de l'autorité, malgré toutes les séductions de votre prodigalité, elle oppose des écoles florissantes à vos écoles abandonnées.
Cette lutte trouble les consciences, elle irrite les cœurs, elle donne aux persécutés l'auréole de la justice et les séductions de la liberté qu'on n'invoque jamais en vain sur la terre de France, elle soulève des oppositions formidables qu'aucun pouvoir ne peut impunément braver.
Que ferez-vous donc? Avez-vous du moins l'espoir de supprimer enfin cette puissance ou de la courber dans la servitude? Ce serait un rêve insensé. Tous les siècles passés vous le disent et notre histoire contemporaine vous le démontre avec un irrésistible éclat.
A la lin du dernier siècle, la persécution dirigée contre l'Eglise se crut enfin triomphante; elle avait employé toutes les lois iniques et tous les supplices, toutes les perlidies et toutes les proscriptions, et la Révolution dont elle était l'œuvre fut écrasée parmi soldat victorieux. Tous ses crimes, tous ses excès avaient préparé le despotisme de l'épée. Le vainqueur de la Révolution rétablit la hiérarchie catholique, ouvrit les temples fermes et dévastés et traita avec l'Eglise proscrite. Puis, saisi à son tour du vertige de l'orgueil, incapable de supporter une résistance, il commença un lutte dans laquelle il fut vaincu par un vieillard désarme.
Certes, vous pouvez le reconnaître sans humilité, vous n'avez, ô ennemis de l'Eglise catholique, ni les illuminations du génie, ni le prestige des conquêtes, ni l'ascendant de la gloire : espérez-vous être plus habiles, plus forts et plus heureux que le vainqueur de l'Europe .'
Mais, à cette heure, voyez donc la Russie, après tant de persécutions perfides et cruelles, la Russie convaincue qu'il n'existe, en dehors de la religion, aucune force capable de dominer l'anarchie sauvage qui la menace, tendre
enlin la main au Pontife de Homo et accepter ses conditions de paix.
Voyez l'Allemagne, unie par nos défaites, appuyée sur sa formidable armée, gouvernée par un prince auquel la victoire a toujours été Jidèle et par un homme d'État auquel on ne peut contester ni le$ hautes vues de la politique, ni l'énergie indomptable du caractère, voyez l'Allemagne s'arrêter, puis reculer dans la lutte qu'elle avait entreprise.
Et dans cette France où les catholiques sont si nombreux et si actifs, si généreux, si vaillants, vous espérez conduire au succès une entreprise que n'ont pu réaliser ni l'empereur Guillaume, ni le chancelier de fer, dans un pays qui ne compte qu'un tiers de catholiques, et où l'épiscopat et le clergé ont depuis longtemps subi tant d'épreuves !
Non, non, il n'y a évidemment ici qu'une solution possible, celle que réclament, avec l'intérêt de tous, la justice et la liberté. C'est l'union, c'est la paix entre les deux pouvoirs, conservant l'un et l'autre leur indépendance sur le terrain qui leur appartient. Il est vrai, il existe des questions qui relèvent des deux pouvoirs et que le droit ecclésiastique appelle des questions mixtes. Ces questions, il faut les résoudre par une entente. Pour de véritables hommes d'Etat, non seulement le maintien du Concordat de 1801 s'impose de toute évidence, mais il importe de le compléter en réglant, dans le respect de tous les droits, les difficultés qui pourraient compromettre la paix.
Et ne prétendez pas que cet accord est impossible. A quelle époque Dieu a-t-il donné à son Eglise un Pontife plus éclairé et plus généreux, plus zélé pour le progrès des sciences, plus respectueux des droits de l'autorité civile, plus favorable à la vraie civilisation, plus désireux de faire à la paix toutes les concessions qu'admettent la vérité et la justice"? Quand dune l'épiscopat français s'estil montre plus uni au Vicaire de Jésus-Christ, plus dispos.-
ii seconder ses grands et nobles desseins, pins modéré, pins patient devant les passions et les outrages qui viennent de toutes parts et qui renaissent sans cesse :'
Redisons-le encore, la lutte religieuse est un péril pour la France, elle ne peut produire que des fruits de division. de décadence et de ruine.
L'immoralité est le second péril qui, à cette heure, menace la grandeur et l'avenir de notre pays.
.Nous ne voulons pas retracer ici le hideux tableau de l'immoralité contemporaine.
Ge tableau, nous l'avons retrace dans une de nos dernières lettres pastorales. Et d'ailleurs, pourquoi insister:' L'immoralité s'étale partout ; aidée de la gravure et de la photographie, des ressources incomparables de la littérature, de la presse et du théâtre, elle abaisse, elle avilit, elle corrompt, elle pervertit les cœurs,
Ouel honnête homme, quel enfant dévoué-de la France, n'a déploré ces progrès de la corruption qui s'attaque, avec une impudence satanique. à la jeunesse et à la famille, à l'art et à l'éloquence, à la pensée et à toutes les saintes affections, à l'énergie morale et à la vigueur physique, à tout ce qui fait la force et la gloire d'un peuple ?
Comment le patriotisme, ce sentiment si noble et si profond, si ardent et si héroïque, pourrait-il résister à cet égoïsme abject:' Comment l'idée même de la patrie pourrait-elle rester pure, radieuse et puissante dans ces cœurs qui ont tout profané:' 0 mon pays, quels sacrifices pourrais-tu demander à ces caractères amoindris, à ces cœurs souillés et à ces corps déshonorés et débiles, à ce sang appauvri par la débauche, à ces générations qui portent sur leur front toutes les hontes du vice et toutes les pâleurs de la mort !
Et cette immoralité pénètre l'homme jusqu'à la moelle de ses os : avec elle, l'égoïsme envahit la famille et il tarit la source même de la vie. La population des campagnes diminue dans une proportion effrayante et le mouvement
d(3 la population générale s'arrête. La France est la der« nière des nations, à ce point de vue du développement de la vie. Tandis que d'autres peuples : la Russie, l'Allemagne, l'Angleterre, les Étals-Unis,' étendent leurs conquêtes avec une population qui déborde, la France manquera bientôt de bras pour cultiver son sol et de soldats pour le défendre.
Mais il est un péril suprême qui, à cette heure, résume et concentre tous les aulres périls, c'est l'enseignement anti-chrétien ou plutôt l'enseignement sans Dieu qui fait les peuples sans Dieu. « Le peuple sans Dieu, disionsnous dans notre dernière lettre pastorale, le peuple révolté contre Dieu, c'est partout le pouvoir sans prestige et sans autorité, le triomphe de la moral'! avilissante de l'intérêt el de l'instinct, le règne de la force, le mépris de la vertu, la destruction de tous les droits, l'écrasement des faibles, le triomphe de l'anarchie et de la barbarie sauvage. » C'est donc, surtout pour le noble peuple de France, la décadence, la ruine et la mort.
D'ailleurs, que peut devenir un peuple où toutes les erreurs les plus grossières, toutes les corruptions les plus hideuses vont librement leur chemin et où la libelle est refusée à Dieu seul dans la manifestation première et essentielle de l'enseignement religieux ? « Chose étrange, disait Lamartine, depuis cinquante ans nous avons donne la liberté à tout le monde excepte à Dieu. »
Ajoutons que le nom de la patrie a été banni de l'école avec le nom de Dieu. L'impiété, ce jour-là. a fait, par celte double proscription, un aveu terrible pour elle: elle a reconnu qu'elle devait proscrire en même lemps le culte de Dieu et l'amour de la patrie.
Plusieurs des manuels aujourd'hui très répandu-, i : en particulier celui de .M. Paul Bert, sont évidemment inspirés par la haine de la religion et de Dieu '. Ce n'est pas tout.
i Cette lettre pastorale était imprimée lorsque le? journaux cathe-
L'enseignement civique, tel que nous le trouvons dans ces manuels, est un enseignement anti-patriotique, car il apprend à l'enfance le mépris de la patrie, il souille la division et la haine dans le cœur des tils de la France.
Qui oserait le contester.' Il faut faire apparaître aux regards de l'enfant, dès ses plus tendres années, l'image noble, radieuse, de la patrie. Ah ! sans doute, le maître ne doit dissimuler ni les fautes, ni les erreurs, ni les malheurs de son pays. Il doit même en déduire de sévères et de puissantes leçons.
Mais il importe de dire toutes ces choses délicates et douloureuses avec l'accent de la piété et de l'amour, comme un père et une mère racontent à leurs (ils,, à voix basse et les yeux mouillés de larmes, les épreuves cruelles de la famille.
Aussi le maître ne peut, sans trahir ses devoirs les plus sacrés, outrager le passé, méconnaître ses grandeurs, ses vertus, sa gloire et, une fois encore, enseigner le mépris, quand il doit enseigner le respect et l'amour.
« Pour que l'éducation soit vraiment nationale, a dit un des maîtres les plus expérimentés et les plus illustres de la jeunesse, il faut sortir des bornes rétrécies d'une époque; il faut oublier les vieilles querelles, les rancunes de parti, les rivalités étroites. Pour que l'éducation de la jeunesse française fasse revivre la physionomie si belle, si noble, de la patrie dans ses enfants, il faut qu'elle recherche, avec toute l'indépendance d'une sage et gêné-*
liques nous oui appris qu'un dée.rel. de la S. Conpré^atiou de l'Index, du 18 décembre 1.SS2, a condamné les ouvrages suivants :
Instruction momie et civique. V homme. Le citoyen, à l'usage de l'enseignement primaire. Ouvraae rédigé conformément au programme officiel, etc., par Jules Sîeeo, député de la Gironde. Paris, 1882.
Eléments d'instruction morale et civique, par Gabriel CompatiIé, député, professeur aux écoles normales supérieures d'instituteurs et d'institutrices. Paris.
Instruction morale et civique des jeunes filles, par Madame Henry *im:yille. Paris, 188a.
L'instruction civique à l'école-, par PaulBERT, députe, membre de l'Institut. Ouvrage adopté pour les écoles de la ville de Paris. Paris, 1882.
reuse impartialité, à toutes les époques, dans tous les siècles, à toutes les phases de l'histoire nationale, ce que le consentement des siècles, l'hommage des nations étrangères et la voix de l'histoire a proclamé vraiment français.
« Voilà ce qu'il faut imprimer au cuiur de notre jeunesse ; voilà ce dont il faut faire son àme et sa vie ; voilà ce qui doit constituer le fond immuable et la forme brillante et pure de son éducation '. »
Et maintenant, écoulez les leçons de patriotisme de ces maîtres nouveaux. Selon eux, « la France du passé était sans justice et sans lois. » Et « pouvait-il y avoir justice, disent-ils, quand il n'y avait pas de lois ? On en avait barbouillé beaucoup et de quoi ruiner les plaideurs, mais à quoi cela servait-il2? »
Le plus connu des manuels d'instruction civique, le plus répandu dans les écoles, celui qu'on s'efforce, dans ce diocèse comme ailleurs, d'imposer aux enfants, malgré les protestations de leurs familles, ose affirmer que « la véritable idée de la patrie date de la Révolution \ »
Un publiciste de grand mérite a résumé ainsi son jugement sur l'enseignement de M. Paul Bert et de son école au point de vue qui nous occupe en ce moment : « Leur manière à eux d'inspirer aux enfants le patriotisme, c'est de leur apprendre à mépriser la patrie. Oui, la mépriser! Et quel autre sentiment éprouver pour une nation qui s'csl laissé conduire par les bourreaux dont M. Compayré a retracé les forfaits*? Oui, la mépriser! Car de quel nom flétrir le peuple dont M. Paul Bert raconte le passé?
« Il s'est rencontré en Europe, en regard de l'Allemagne, de l'Angleterre, de l'Italie, de l'Espagne, un peuple qui, pendant dix siècles, a vécu sans lois, sans justice,
1 Mjrr Dupanloup : De l'Education, t. I, p. 397.
- L'Instruction civique d l'école, par M. Paul Bert, 7* édition, p. loi.
;l L'Instruction civique d l'école, par M. Paul Bert, p. 164.
* AI. Compayré : Eléments d'instruction civique et morale. — L'enseignement de M. Compayré est, eu particulier sur le mariage, en opposition formelle avec la doctrine catholique.
sans honneur national ; un peuple chez lequel le sentiment de la patrie n'existait pas; un peuple dont on a résumé l'histoire religieuse, lorsqu'on a décrit l'existence égoïste et paresseuse de quelques moines, qui tenaient leur abbaye des générosités d'un brigand; un peuple qui, durant dix siècles, a porté honteusement le joug de seigneurs abrutis et méchants, dont toute la jouissance, au retour de leur chasse, était de faire donner des étrivière's aux paysans, après avoir dévasté leurs champs et déshonoré leur foyer; un peuple où les mendiants étaient ramassés par bandes et envoyés aux galères; un peuple où les princes volaient, où les nobles se refusaient au service militaire et s'entendaient avec l'ennemi ; un peuple où la lâcheté, l'iniquité, la spoliation, l'assassinat, ont été, pendant dix siècles, la loi commune '. »
Un tel peuple s'est rencontré, et ce peuple c'est la France ; c'est la France de Charlemagne et de saint Louis, de saint Bernard et de Suger, de saint Vincent de Paul, de Fénelon et de Belzunce : la France des Mole, des de l'Hôpital, des Séguier et des d'Aguesseau, des Domat et des Pothicr, la France des du (iuesclin et des Bayard, des Fabert et des Turenne, de Jean Bart et de Yauban, c"est la France de Jeanne d'Arc !
Naguère, dans une revue qui n'est certes pas inspirée par l'esprit catholique, un écrivain républicain condamnait en ces termes ces tendances aveugles et fatales :
« Des doctrines nouvelles, propagées partout à la faveur des progrès de renseignement primaire, apprennent à la jeunesse que la Fiance est née en 1789. — d'autres disent en 1793; — que son histoire avant cette époque n'est qu'un tissu de crimes et d'abominations ; que tout ce qui s'est fait jusque là doit être défait : que. plus la différence entre le passe et le présent sera grande, plus
1 M. Charles nu Lacombe : L'enseignement civique dans les écoles publiques.
T. ii. 12
ce dernier sera glorieux. Ce n'est point sans danger qu'une nation antique s'imagine qu'elle vient à peine de voir le jour. Une pareille illusion lui l'ait perdre rapidement tout ce que les siècles lui ont légué de force cl de puissance. Cette rupture violente nie ses traditions enlève toute suite à sa politique. Ce dédain de l'expérience l,i rend légère, inconsidérée, incapable. Elle tombe alors dans toutes les faiblesses et dans toutes les ignorances d'un parvenu. Ce qu'elle gagne au jour le jour, ne compense pas l'héritage qu'elle néglige, faute de le connaître. Oq se propose de donner à nos enfants une éducation civique et, pour commencer, on leur apprend à manier des fusils, Mais à quoi cela scrvira-t-il, si on leur inculque du même coup des idées fausses qui ne leur permettront même pas de savoir, par le rôle qu'a joue leur pays, celui qu'il peut jouer encore? Qu'on leur enseigne ce que c'est que la France, d'où lui est venue sa place dans le monde, quels sont les droits que son histoire lui a assures, si l'on \eiil qu'ils fassent un usage utile des armes dont on charge leurs mains \ »
Cet enseignement est encore an ti- patriotique, parce qu'il fait pénétrer nécessairement, fatalement dans les écoles les luttes de la politique et les divisions des partis. Nous l'avons dit, la patrie est une grande famille; • ■( qui oserait prétendre qu'un enfant doit être initie a toutes les divisions de sa famille? Et celle grande fainilie française n'a-t-elle point assez à souffrir des divisions funestes et souvent criminelles qui renaissent et qui grandissent toujours? .N'est-ce pas un devoir sacre d'élever autant (pie possible les générations nouvelles dàçs l'heureuse ignorance de tout ce qui Irrite et d:\ise. afin de préparer une ère de sécurité, d'union et de paix :'
Les pères de famille qui n'appartiennent pas aux partis qui dominent à cette heure, n'ont-ils pas le droit d'éloi-
1 M. Gabriel Chaumes, dans la Revue des Deux-Mondes.
gner de leurs enfants les outrages dirigés contre des convictions qui ont inspire leur vie tout entière ?
« Gardons-nous, disait M- Thiers en 1844, gardonsnous de mêler ainsi la science à la politique, de troubler l'une par l'autre, et d'exposer la jeunesse à se ressentir des secousses qui nous agitent. Ne placez pas si près de ce volcan le paisible asile qui contient tout ce que vous avez de [dus cher, c'est-à-dire vos enfants. »
Sous la Instauration, en 1820, la commission de l'instruction publique adressait aux professeurs d'histoire ce conseil qu'approuvait et que louait plus tard M. Guizot, l'auteur de la loi de 1833 sur l'instruction primaire: «Le professeur ne doit chercher d'autres sources d'intérêt que dans la simple exposition des faits historiques et dans la liaison naturelle qu'ils ont entre eux. Il devra surtout éviter tout ce qui pourrait appeler les élèves dans le champ de la politique et servir d'aliment aux discussions de partis l. »
Cet enseignement du mépris pour le passe de la France, cet enseignement de divisions et de luttes fatales est aussi renseignement de la haine. Gomment, en effet, la haine pourrait-elle ne pas naître dans le cœur des enfants avec le mépris des religieux, des prêtres, des nobles, de ces paresseux qui affamaient le peuple, de ces pillards, de ces assassins, de ces bourreaux, de ces lâches, qui ont pendant tant de siècles opprimé, écrasé, torturé leurs pères. Aussi, le grand maître de cet'enseignomentj après avoir renouvelé devant un auditoire choisi ces abo-1 minables leçons, ajoutait : « Alors, nous dit-on. c'est la haine que nous enseignez. Soit! »
Un pareil enseignement est un apostolat de division et de haine, et il menace, à tous les points de vue, la grandeur et l'avenir de notre pays.
« La France serait perdue, si l'on pouvait admettre
1 M. Guizot. Mémoires pour servir d l'histoire de mon temps, l III, I». 175.
qu'elle fût livrée à un tel enseignement, a dit un écrivain (jue nous avons déjà cité. Peuple sans histoire et sans Dieu, sans passé et sans avenir, ivre tout à la fois d'orgueil et de haine, stupidement immobile dans la morgue des découvertes physiques, et rendu incapable de les continuer par l'extinction graduelle de ce sens moral et de cette culture intellectuelle, sans lesquels le jugement ne se soutient pas, et la science elle-même tombe avec la conscience; dévorée de luttes intestines que feraient inexpiables, dans cette fureur sauvage pour le combat de la vie, l'insensibilité des uns et le desespoir des autres : mûre pour la tyrannie et la conquête, elle deviendrait — que notre patrie nous pardonne ce blasphème dont personne, plus que nous, ne répudie l'outrage — elle deviendrait l'horreur et la risée du monde l. »
Si quelques-uns s'étonnaient de ce jugement sévère, nous leur répondrions que nous obéissons aux inspirations de notre patriotisme et que nous remplissons un devoir sacré de notre ministère.
D'ailleurs, M. Paul Bert, en particulier, pourrait-il se plaindre de la sévérité de ce jugement, lui qui a ose adresser à l'enseignement religieux qui a fait la France, ces injures aussi ineptes qu'odieuses : « L'enseignement religieux engendre l'inaction, l'inertie et la superstition : » et encore ces outrages proférés devant une grande assemblée : « Je vais vous dire ce qu'il est, l'enseignement religieux. Personne ne me démentira, quand j'affirmerai qu'il devient aisément et quasi fatalement l'école de l'imbécillité, l'école du fanatisme, l'école de l'anti-patriotisme et de l'immoralité2. »
Certes, qui oserait nous contester le droit et le devoir de relever de telles accusations el de les retourner contre leur auteur? Et les paroles que nous venons de citer, ne
1 M. Charles de Lacombe. L'enseignement civique dans les écoles publiques.
2 Conférence faite au Cirque d'hiver, le 28 août 1881.
suffiraient-elles pas à démontrer, jusqu'à l'évidence, l'esprit de haine et de perfidie qui a dicté à cet écrivain son manuel d'instruction civique?
Vous aussi, Nos Très Chers Frères, vous avez le droit et le devoir de repousser ces manuels odieux et de vous opposer à ce qu'ils restent, ne fût-ce qu'une heure, entre les mains de vos enfants.
Ce droit vous est donné par la loi du 18 mars 1882 qui affirme la neutralité de l'école, et par les déclarations répétées des ministres de l'instruction publique dans l'interprétation de cette loi.
Ce droit vous est reconnu par le conseil supérieur de l'instruction publique qui a déclaré «que le maître devra éviter, comme une mauvaise action, tout ce qui, dans son langage et son attitude, blesserait les croyances religieuses des enfants confiés à ses soins. » L'instituteur qui introduit un de ces manuels dans une école où se trouvent des enfants de familles chrétiennes commet évidemment celte mauvaise action que vous devez empêcher et flétrir.
*Ce droit et ce devoir, la loi naturelle elle-même les proclame et nul ne peut porter atteinte à la foi de vos enfants, sans outrager et votre autorité paternelle et la liberté des consciences.
Mais à ceux qui seraient résignés, s'il en était parmi vous, à subir cette tyrannie et à sacrifier la foi et l'âme de leurs enfants, nous dirons encore : Vous êtes des Français. Eh bien, au nom de votre pays qui réclame plus que jamais la paix et l'union de tous, au nom du respect et de l'amour que vous lui devez, au nom du patriotisme, repoussez loin de vos enfants les livres et les maîtres qui insultent la Franc»; du passe, qui divisent la Franco du présent et qui sacrifient à leur haine la France de l'avenir.
Enfin l'incrédulité, la négation absolue des vérités religieuses telles qu'elles s'affirment chaque jour dans les assemblées publiques, par les mille voix d'une presse qui ne respecte rien et même dans les discours adressés à
l'enfance, sont pour notre pays un redoutable péril. Ce n'est pas impunément qu'on ébranle les assises qui portent toutes les sociétés humaines. S'il n'y a plus de Dieu, plus de justice supérieure, plus d'âme, plus de liberté morale, plus de responsabilité et plus de devoir, plus de vertu et plus d'espérance, le droit du plus fort est l'arbitre du monde, le but suprême de toute la vie est la jouissance, le plaisir égoïste et abject qui déshonore et qui tue les âmes et les nations.
Alors, le travailleur et le pauvre demandent leur part de ce plaisir qui est tout et de cette terre au-dessus de laquelle il n'y arien.
« Les antagonistes du Christ ont dit au pauvre : Tu prendras patience jusqu'au jour de la justice; il n'y a point de justice. Tu attendras la vie éternelle pour y réclamer ta vengeance; il n'y a point de vie éternelle. Tu amasses tes larmes et celles de ta famille, les cris de tes enfants et les sanglots de ta femme pour les porter aux pieds de Dieu à l'heure de la mort : il n'y a point de Dieu. « Alors il est certain que le pauvre a séché ses larmes ; qu'il a dit à sa femme de se taire, à ses enfants de venir
avec lui et qu'il s'est redressé sur la glèbe Il a dit au
riche: tu n'es qu'un homme; et au prêtre: toi, qui m'as consolé, tu en as menti... Le pauvre, croyant à lui et ,:t ses deux bras pour toute croyance, s'est dit un jour: Guerre au riche i à moi aussi la jouissance ici-bas, puisqu'il n'y en a pas d'autre ; à moi la terre puisque le ciel est vide *.» Et alors, pourquoi s'étonner des conjurations qui éclatent tout à coup au milieu des populations épouvantées et au sein de cette civilisation détournée de toutes ses voies. Pourquoi s'étonner des progrès de l'anarchie, qui menace, après les églises et les couvents, les maisons et les théâtres, et après les religieux et les prêtres, les patrons dans leurs comptoirs et les juges sur leurs sièges?
i Alfred de Musset. La Confession d'un enfant du siècle.
La rigueur des lois, la répression même énergique ne peuvent rien : c'est à la source du mal qu'il faut remonter. Ce sont les doctrines, d'où ces actes sauvages naissent par une logique inexorable, ce sont ces doctrines qu'il faut combattre.
Rendez au peuple la vérité et la vertu, rendez-lui le crucifix et les symboles augustes dont la vue éclairait son âme et fortifiait son cœur. Rendez au travailleur et au pauvre la certitude de la récompense éternelle et divine; rendez à ceux qui souffrent la consolation, à ceux qui meu* r-ent i'espérance ; rendez aux peuples la liberté d'être chrétiens, afin qu'ils ne deviennent pas des hordes de sauvages. Laissez l'Évangile et l'Eglise protéger les pou» voirs humains qui pâlissent et qui chancellent, si vous ne voulez pas que demain les trônes, les républiques et les constitutions soient emportés par la tempête. Laissez à la France la religion qui a fait sa grandeur, si vous ne voulez pas qu'elle périsse demain. Rendez la France à Dieu! Rendez Dieu à la France !
Ne comprenez- vous pas, ô aveugles obstinés, que les nations étrangères, même celles qui ne veulent pas notre abaissement et notre ruine, se demanderont un jour si elles ne doivent pas, en détruisant la France, détruire le foyer de corruption, d'impiété, de révolte qui menace d'envahir tous les peuples? Ne comprenez-vous pas qu'abaissée, affaiblie et déshonorée par le blasphème et l'immoralité, divisée et déchirée par les mains de ses enfants, la France sera encore attaquée et foulée aux pieds par l'étranger. Alors les peuples se diront: « Gomment estelle maintenant solitaire et désolée cette France autrefois si pleine de peuple?... Tous ceux qui passaient par le chemin mit applaudi et ils ont sifilé sur elle en branlant la tête et ils ont dit : Est-ce donc là cette nation d'une beauté si parfaite, qui était la joie de toute la terre ? O France! tous tes ennemis ont ouvert la bouche contre toi : Aperuenuit super te os suum omnes inimici fui. l\s ont sifilé dans
leur mépris, ils ont grincé dos dénis dans leur fureur : Sibilaverunt et fremuerunt dentibus; et ils ont dit: nous la dévorerons, voici le jour <jue nous attendions, nous l'avons trouvé, nous l'avons vu: Et dixerunt : dévorabimus, en ista est dies quant exspectàbamuSj'invenimus vidimus l .
Mais non, il n'en sera point ainsi. Les lils de la Franco conjureront tous ces périls par l'accomplissement lidèle, généreux, héroïque de tous les devoirs qu'impose le patriotisme.
Dieu qui a tant aimé la France la comblera encore de ses bienfaits. Il lui rendra, à la tête de toutes les nations chrétiennes, la mission de lille aînée de l'Eglise, d'auxiliaire de sa miséricorde ; il gardera à notre cher pays ce don incomparable de sa bonté que le Pape Léon XIII appelait naguère « le tempérament à la fois religieux et magnanime de la nation française2. »
i Thken., i, 1, ii, 15, 16.
2 Lettre de Léon XIII à S. E. le cardinal archevêque de Pari?, 14 aofi
La fin de celte lettre a été attaquée. La réponse se trouve plus loin sous ce titre: Où est le vrai patriotisme ?
fortant publication de la Lettre Encyclique de S. S. Léon XIII