‹ LETTERS SUR L'AMERIQUE DU NORDChapitre 3 sur 69 · LES ÉLECTIONS · texte numérisé non relu

LES ÉLECTIONS

puisent et versent la richesse, le mouvement et la vie dans cette artère de TÉtat. Aujourd'hui le canon de l'opposition se tait; il n'y a plus que celui de Tam^ many-Hall (i)*qui résonne. La petite frégate qu'oa avait suspendue en Tair au devant de Masonic-Hall, quartier général de l'opposition, pendant les trois joura de Télection, ne montre plus dans ses agrès les verres de couleur dont elle était illuminée chaque soir. Les rues de New- York, qui d'ailleurs n'en ont pas besoin, ne reçoivent plus de renfort de lumière que des jocftson-mm, qui font tous les soirs des processions aux flambeaux.

Les élections de New-York ne sont pas importantes seulement par leur résultat électoral; elles le sont aussi par l'ordre qui n*a pas cessé d'y régner. Depuis six mois, l'esprit d'anarchie avait levé ta' tête aux États- Unis au point d'inspirer des alarmes sérieuses, même à des gens peu accessibles à la peur. Vous savez ce qui eut lieu à New-York aux élections d'avril; plus tard^ au mois de juillet, New- York fut pendant plusieurs nuits le théâtre d'une série de dévastations et de vio* lenoes contre de pauvres gens de couleur. Au mois d'août, les mêmes saturnales se répétèrent à Philadelphie, sous le même prétexte, avec nop moins d'audace et de persistance ; puis vint cette brutale attaque près de Boston contre de paisibles religieuses vouées à l'éducation des jeunes filles, qui virent leur couvent assailli, saccagé, incendié, sans que les selectmen (coii-

(1) Lieu habituel des réunions du parti démocratique.

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seillers municipaux) (i) de Gbarlestown pussent ou osassent tenir tète aux auteurs de Tattentat, et sans que les bons eitoyens, pris au dépourvu par cette into* lérance sauvage, s'avisassent d'intervenir (s). II y a un mois à peine , à Philadelphie, ]e soir des élections , ce fut encore un incendie ; six maisons furent brûlées et les pompiers (s) écartés de vive force, comme à Gharlestown, par les malfaiteurs. Cette nuit-là, un fait encore plus grave se passa. Des. coups de fusil furent tirés par quelques hommes de Topposilion que la foule du parti adverse assiégeait à coups de pierres. Il y eut quelques blessés- et un ou deux tués. Huit jours auparavant, au moment de Télection préparatoire («), un homme inoffensif et tout à fait obscur, avait été tué d'un coup'de stylet.

On redoutait ta répétition de ces désordres à New- York : il n'en a rien* été. Près de 56,000 électeurs ont exercé leurs droits sans tumulte. Les deux partis

(1) Dans les six États de la Nouvelle-Angleterre , on donne ce nom aux membres du conseil municipal de toutes- les localités qui ne sont pas élevées au rang de ville (6Vi(r)9 et qui ne sont qualifiées que de communes {Town),

(2) Voir la note 1 à la fin du volume.

(Z) Ce sont aux Etats-Unis des compagotes de volontaires d^un admirable dévouement et bien souvent occupés.^

(4) A Philadelphie , les juges de Télectioa sont nommés à ravance par une élection préparatoire qui se passe dans la rue. Les deux partis se rangeât Tnn d*un côté, Tautre sur le trottoir opposé. Le Constate , officier inférieur de police , compte les deux groupes : le plus nombreux a la nomination des juges.

s LIS ÉLBCTNHIS.

éiaicat poorfant TÎTemeot excités. Le ménle de eetie oonduile sage appartîeiit tMl ealier à la po|NilatkNi. Les deux secdoos do conseil muaicipal («) avaieat, il CBl vrai , pris des messies extraordinaires pour le maintien de la paix pnbliqoe. Mais ee qoi ici est extraordinaire en ee genre, est bien loin d'égaler ce q» em Europe serait à peine ordinaire. Si aux Ëtats-Unis les masses s*abstiennent du désordre, c^est qu^dles le Tevlent bien. Si elles observent Tordre, c'est qn'dies Taîment. Trois cents constables de plus on de moins dans une rille de 260,000 âmes, comme New-York , n'y sauraient rien faire. Quelques personnes assurent cependant qu'il ne faut attribuer œtie modération de la démocratie qu'à sa confiance dans la victoire ; et que si l'élection eût fait mine de tonmer au profit de l'opposition comme en avril, on eût vu , comme en avril , apparaître dans les rues des bandes aimées de bâtons.

Le sort de la banque a été décidé dans ces élections. Dans quinze mois sa charte expire, et la banque mourra , pour renaître un peu plus tard sous une autre forme , lorsqu'une série nouvelle d'embarras commerciaux aura démontré aux plus incrédules que l'on ne peut s'en passer. Il est digne d'attention qu'elle périsse précisément de la main des deux États qui lui doivent le plus, la Pensylvanie et New-York. L'aveuglement de la Pensylvanie, en particulier, est inexplicable. Comment concevoir l'adiamement avec lequel

(i; Voir la Dole S à la fia du Tolume.

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cet État s'efforce de tarir une source de pro^rité qui , pour lui , a coulé si abondante? Car, sans les capitaux de Philadelphie, ses districts de Tintérieur seraient encore déserts. 11 n'aurait ni les qyatre cents lieues de. canaux et de chemins de fer qui le sillonnent, ai ses routes plus multipliées encore, ni ses innombrables ponts de bois (i) , les plus beaux du monde , ni ses manufactures et les mines qui Fenrichissent. Quelques personnes prétendent que la Pensylvanie , qui commence par Philadelphie, la \ille la plus cultivée peut-être de toute TUnion , finit par des campagnards d'origine allemande , qui sont ce qu'il y a de moins intelligent dans l'Amérique du Nord. La conduite des Pensylvaniens à l'égard de la banque n'est pas propre à les réhabiliter dons l'esprit de ces juges sévères (t). Quant aux électeurs de .New-York, il est permis de supposer que , si le siège de la mère banque eût été dans leur métropole, les votes de la ville et de rÉtat eussent tourné différemment.

La seule chance de salut qui reste à la banque, c'est que la portion du Sud , qui est sous l'influence de la Virginie, daigne lui tendre une main secourable. Cet acte de compassion généreuse de la part du Sud n'est

(1) On désigne quelquefois lar Peosylvanie par le nom de JBridge-State, l'État des Poots.

(2) L'abbé G. . . , qui était ministre du Portugal aux États- Unis , disait , à son retour d'un voyage dans i'inlérieur de la Pensylvanie, que cet État lui rappelait le Sphinx , parce qu'il avait , comme le symbole égyptien , la léte d'un ange et le corps d'une béte. Ce mot est souvent cité aux États-Unis.

fO LES ÉLECTIONS.

point probable , mais il n'est pas absolument impossr^ ble. J'ai souvent assisté à des discussions entre des Américains du Sud et du Nord , dans lesquelles ceux du Nord disaient à leurs adversaires : c Sans nous c vous seriez à la merci de vos esclaves ; c'est notre c union avec vous qui les empêchera de se révolter c et de vous couper la gorge. > Les gens du Sud répondaient : < Nous nous chargeons de contenir nos c esclaves. De longtemps nous n'aurons besoin de c votre secours contre leurs tentatives de rébellion, c Nous ne vous demandons qu'une chose, c'est de ne c pas les provoquera l'insurrection. Mais vous,vou&éte5 < débordés par l'ultradémocratie. Vos ouvriers vous c font la loi. Avant qu'il soit peu , vous serez trop c heureux de retrouver l'appui du Sud pour rétablir c la balance que le suffrage universel aura rompue. > Le Sud a actuellement une belle occasion d'exercer dans le Nord ce pouvoir modérateur dont il se vante. Le grand Frédéric , après une victoire sur les impériaux, qui suivit de près Fontenoy, écrivit à Louis XV: c Votre Majesté a tiré de Fontenoy une lettre de

change sur moi ; je viens de l'acquitter à > Le

général Jackson a acquitté plus vite encore la lettre de change qu'ont tirée sur lui les électeurs de New- York. Une circulaire vient d'être adressée par le secrétaire du trésor (ministre des finances) à tous les receveurs des deniers publics, par laquelle il leur est défendu de recevoir en payement certaines traites des succursales de la banque. Ces traites avaient été émises par la banque à cause de l'impossibilité matérielle où

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se trouvaient le président et le caissier de la mère banque, à Philadelphie , de signer des billets de 5 et 10 dollars en nombre suffisant pour remplacer ceux qu'use et déchire une circulation des plus actives. Elles ont la même forme que les billets et passent comme €ux , quoique la charte de la banque n'en fasse pas mention. Cette décision de Tadministration ne fera aucun tort à la banque ; car si celle-ci est forcée de retirer de la circulation toutes ces traites , qui mon- 4ent à 36 millions ^e francs environ , rien ne Tempéchera d'émettre des billets proprement dits pour la même somme.

La banque s'est préparée à tout événement. La masse de ses billets ne dépasse pas, y compris les traites des succursales, 85 millions de francs, et ses ressources en numéraire ou en autres valeurs immédiatement réalisables dépassent iOO millions. Seulement il va falloir que le président de la banque, M. Biddie, et le caissier, M. Jaudon, qui sont déjà surchargés de besogne, consacrent tous les jours trois ou quatre heures à signer des billets ; car , je le •répète , ces traites des succursales n'avaient été imaginées que pour leur épargner cette corvée. L'arrêté du secrétaire du trésor se réduit donc à une espèce de pensum infligé à MM. Biddie et Jaudon : en voilà toute la portée.

Des deux côtés de l'Atlantique il y a aujourd'hui une réaction contre l'aristocratie d'argent. Taudis qu'ici sur les mâts ou arbres de liberté élevés par le parti démocratique, et sur les bannières qu'il promène

s LES ÉLeCTIORS.

dans ses processions , on voit ces éternels refrains : No bank ( pas de banque I ), Ùown with the bank ( à bas la banque l). No rag^money { pas de monnaie dechiffonsit), chez nous, du haut de la tribune nationale , les banquiers sont signalés à ranimadversion publique, par les voix les plus puissantes, comme des loups-cerviers. Est-ce à dire qu'ils s'abusent, ceux qui espèrent que Tindustrie s'élèvera bientôt à Tinfïuence et à la dignité politiques ? ou n^estr-ce pas plutôt que les industriels, et surtout ceux qui sont placés à leur tête , les gens de finance n'ont pas assez de conscience de l'avenir qui leur est réservé, &t ne s'empressent pas assez de secouer les mauvaises habitudes qu'ils ont dû contracter alors que le sabre faisait la loi et que le travail était le lot des esclaves on des serfs? N'est-ce pas que ces princes de l'industrie fassent trop peu de cas encore des sentiments qui valent les lettres de noblesse , et sans lesquels nulle suprématie n'a jamais été possible ? Pour approcher dignement des affaires publiques, il faut avoir des mains pures, il faut aimer le bien public un peu plus que son coffre-fort; et le commerce est tellement organisé aujourd'hui, qu'à moins d'être né avec une triple dose de générosité et de patriotisme , il est bien difficile de ne pas s'y salir les mains, et de ne pas s'y endurcir le cœur.

Combien n'y a t-il pas aujourd'hui, dans les rangs des industriels, d'hommes honnêtes qui gémissent sur les usages auxquels il faut qu'ils se plient, sur les exemples qu'ils sont contraints de suivre ! La banque

des États-Unis va porter la peine des vices qui, de nos jours encore , ravalent le cofnnerce , et qui , à partir de nous cependant , devraient commencer à n'être plus que du domaine de Thistoire, Elle est ponie pour les péchés d'autrui; car cette grande institution n'a point mérité le reproche de cupidité. Les services qu'elle a rendus au pays sont immenses; ceux qu'elle s'est rendus à elle-même, c'est-à-dire ses bénéfices, sont modérés.

Il faut même rendre cette justice à l'Amérique de reconnaître que, quoique le désir de s'enrichir ( make money ) y soit universel , on y trouve dans les centres commerciaux de quelque importance et un peu anciens, plus de conscience et surtout moins d'étroitesse que chez nous. L'égoîsme américain est plus large que le nôtre ; il se s'abaisse jamais à ()c misérables lésineries; il taille en pleine étoffe (i). Ici sans doute les spéculateurs effrénés, les joueurs aveugles et insatiables ne manquent pas; mais presque toujours ils choisissent, pour objet de leurs combinaisons, des entreprises d'utilité publique. Aux États-Unis, les spéculations ont eu et ont pour effet de parsemer ce vaste pays d'établissements utiles, de canaux, de chemins de fer, de routes, de manufactures, de fermes, de villages et de villes; chez nous, elles sont plus effrénées, plus folles et beaucoup moins productives. Ce n'est d'ordinaire que de l'agiotage sans aucun rapport

(1) Ainsi il n*existe pas en Amérique d'usage analogue à ces petits larcins qu'on appelle chez nous comptes de porls de lettres.

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