‹ [Lettre] 1861 juin 29, Saint-Joseph EsquimaltChapitre 2 sur 2 · MONSEIGNEUR ET BIEN-AIMÉ PÈRE · texte numérisé non relu

MONSEIGNEUR ET BIEN-AIMÉ PÈRE

Je ne sais trop à quelle époque la présente lettre parviendra à Votre Grandeur. La malle d'Europe que les steamers américains nous apportaient tous les quinze jours régulièrement, ne nous arrivera maintenant que tous les mois ou six semaines. Je le regrette vivement, car nous voudrions voir arriver de vos nouvelles avec une rapidité toujours croissante, tant il nous tarde d’être pleinement rassurés sur l’état de votre santé.

J'ai beaucoup de choses à communiquer à Votre Grandeur sur nos Missions, leur organisation, leurs ressources et leurs besoins. C’est'pourquoi j'ose espérer que vous me pardonnerez si je n’entre pas dans de longs détails sur la visite que j'ai faite à la Mission de Saint-Charles, sur la rivière Fraser. Les détails intéressants que les RR. PP. Fouquer et GRANDIDIER ont envoyés, ont dû réjouir votre cœur paternel, en vous montrant que leur Mission et ses dépendances vont toujours en progressant. Je ne ferai que vous donner ici un résumé de leurs travaux et des résultats qu’ils ont déjà obtenus. Malgré certains préjugés, nos Pères ont fini par gagner l’affection des blancs, et l’on peut dire que leur ministère auprès des catholiques de leur district porte ses fruits. Outre différents postes de blancs que no$ Pères doivent visiter, ils ont encore à visiter et à instruire trois à quatre mille sauvages, dispersés çà. et là depuis les montagnes des Cascades jusqu’au littoral de la mer, aussi loin que la baie des Quamish. Les dispositions dans lesquelles j'ai trouvé les sauvages de la rivière m’ont rappelé les années 1856 et 1857 du Puget-Sound; presque tous ont renoncé à boire les liqueurs enivrantes; dans chaque camp se fait la prière du matin et du soir; ils observent exactement le dimanche, et témoignent du désir de rejeter le mal pour devenir bons. Les blancs sont étonnés du changement qui s’est opéré parmi les sauvages, et le journal de Victoria a publié

T - Cie que ces heureux résultats étaient dus aux efforts de deux jeunes Prètres catholiques. Quant à nous, nous ne comptons pas trop sur ce premier élan. L'expérience prouve que ce premier feu passe bien vite et ne laisse dans la persévérance que ceux qui sont guidés par des motifs de foi et le vrai désir de leur salut éternel. Ceux-ci forment le nombre des élus pour le ciel. La divine Providence les choisit dans chaque camp; on en rencontre toujours qui font la consolation des Missionnaires. Le nombre des petits enfants que nos Pères ont baptisés, depuis environ neuf mois qu’ils sont dans la Mission de Saint-Charles, doit s'élever à près de quatre cents. Le R. P. GRANDIDIER a donné aux sauvages trois cent dix billets de tempérance; le R. P. Fouquer en aura donné autant. Nous espérons qu’un bon nombre d'adultes persévéreront et iront un jour rejoindre leurs enfants qui les ont devancés dans le séjour des bienheureux.

Quant à l’organisation de nos Missions, nous ne pouvons mieux faire, pour les mettre sur un bon pied, que de nous conformer, autant que possible, à ce qui a été si sagement statué dans l’appendice ajouté à nos saintes Règles, où Votre Grandeur nous trace la direction que nous devons suivre dans toutes nos Missions étrangères. Je ne puis trouver aucun directoire de Missions plus parfait. C’est pourquoi je me ferai toujours un devoir sacré de chercher à m'en approcher autant que nos ressources et notre personnel me le permettront..….

La santé du R. P. Fouquer ne m’a pas permis de faire entreprendre à ce cher Père le voyage dont je vous avais parlé dans ma dernière lettre. J'ai envoyé à sa place le R. P. Gran- DIDIER, qui part pour aller visiter les blancs et les sauvages, du haut de la rivière Fraser jusqu’au fort Alexandre. I] poussera, son excursion jusqu'aux mines du Caribou ; peut-être les mineurs viendront-ils en aide à l’œuvre de nos Missions.

Voici le rapport que le R. P. Cairouse m'a envoyé sur la Mission des Snohomish, en date du 1°* juin 18614. Vous verrez que si les succès primitifs ne se maintiennent pas, les Mis-

sionnaires n'en obtiennent pas moins des résultats bien consolants. Je laisse la parole au Père CaiRousr :

a Mon Révérend Père, puisque telles sont vos intentions, je ferai trêve un instant à mes nombreuses occupations pour vous donner quelques détails sur les travaux apostoliques que nous avons accomplis depuis six mois. Disons-le avec joie et reconnaissance. comme par le passé, la divine Providence n’a pas cessé de bénir nos fatigues, et de nous soutenir dans les peines et les difficultés qui ne nous ont pas manqué. Rien sans peine, nous le savons bien! mais la patience vient à bout de tout, et c'est surtout chez les sauvages qu’il en faut; sans elle, non-seulement nous ne saurions posséder nos âmes, mais encore nous ne pourrions jamais gagner à Jésus-Christ celles des infidèles dont le salut nous est confié. Le bien que nous avons opéré n’a peut-être pas l'éclat que l’on pourrait désirer, les chiffres des résultats obtenus ne montent pas trèshaut ; je le dis sans découragement, car votre devise est aussi la nôtre: Peu et bon, et, comme vous, nous aimons à aller doucement, et à marcher avec la prudence que vous nous communiquez, dans ces contrées de déceptions. Je ne veux point dire que nous ferions mieux ailleurs : partout, le démon rôde, et partout il y a beaucoup à faire, et c'est certainement là où Dieu nous veut que nous pouvons mieux réussir, Le Seigneur ases élus en tous lieux, même chez les plus dégradés et Les plus misérables des peuples, tels que sont les sauvages du Puget-Snund.

« Pour le spirituel, notre Mission parait moins florissante, mais ce qui console, c’est que l’on peut croire qu'il y a plus de bien vrai ct solide que jamais. Depuis quelque temps, le Seigneur agite son crible avec une force surprenante, il purifie son grain tous les jours, la paille tombe, et l’on voit paraître ce qui est fourni, pesant et digne du grenier. Nos concours sont beaucoup moins nombreux, mais ceux qui viennent, c’est la foi qui les conduit, et le désir de leur salut les empêche de se lasser ; tandis que ceux qui ne suivaient que leur orgueil, leurs caprices et de vils intérêts, se fatiguent de ne point trouver ce qu'ils recherchaïent. Beaucoup sont sincères, et ne se

lassent point d'aimer et de servir Dieu; ils ne cessent de donner à leurs voisins les exemples des plus belles vertus chrétiennes. Quatre ou cinq visites que les fidèles éloignés font à la Mission, et deux ou trois que le Missionnaire leur fait pendant l’année, semblent suffire pour les maintenir dans leurs bonnes résolutions.

« Comme vous le savez, les Skadgets et les ÆAikialos ne comptent point ou presque point de baptisés, excepté les enfants, qui reçurent le baptême des mains des premiers Missionnaires. Ces pauvres sauvages, chrétiens sans le savoir, n’ayant jamais reçu d’autre instruction que celle qu’on leur donne par les rues de perdition, ne veulent point croire des vérités qui combattent leurs mauvaises tendances, et leur dégradation est si grande, qu’il faudrait des miracles nombreux, fréquents et éclatants, de la Providence, pour les éclairer. Dis-moi qui tu fréquentes, et je te dirai qui tu es; nos Swonomish, leurs voisins, leurs amis et leurs alliés, ne valent guère mieux qu'eux, et je trouve surprenant que les Skoddamish, qui se trouvent entre ces deux tribus, continuent à prier et à se conduire en chrétiens, autant que le peuvent faire des sauvages, Nos Snohomish, qui, en général, n’ont jamais rien valu, ne valent pas encore beaucoup ; à part quelques exceptions, ce sont les moindres de nos sauvages : têtes dures, inventeurs de maux, esclaves de la matière en tout sens, sans pantalons, indiennes ou calicot, etc. La Religion n'est rien pour eux ; leurs enfants seuls nous donnent quelques espérances : plusieurs se conduisent bien, font des progrès au Catéchisme et à l’école, et montrent beaucoup de dispositions pour la civilisation, Dix ou douze d’entre eux commencent à lite et à écrire. Quant à l’industrie, en vous assurant que Île produit de leurs travaux manuels pourra abondamment les nourrir pendant toute l’année prochaine, vous conclurez que c'est un beau commencement pour de jeunes sauvages. Les Snokuaimish, trompés par ceux des Æ'Akatals qui ont toujours été ennémis de la vérité, ne cessent de débiter contre nous les inventions les plus infernales : ce sont les armes dont se servent nos ennemis, dans le Pugeë-Sourd, pour paralyser notre

ministère, Les gens des bois sont toujours dupes des mille histoires que leur font les Spokans, avec lesquels ils se visitent assez fréquemment. On leur dit, et ils croient qu’il fait nuit en plein midi, quand le soleil leur crève les yeux. Avec eux, comme avec bien d’autres, l’on pourrait presque dire que les agents du démon font ce qu’ils veulent, et que nous, nous ne faisons qu’avec beaucoup de peine ce que nous pouvons Les Skékidamish, divisés en deux classes bien distinctes : la ptemière, qui est la plus nombreuse et de la pire espèce ; la seconde, qui ne compte que cinq ou six familles, sont anssi bons que les autres sont mauvais. Ils sont fermes, courageux, fervents, sans respect humain, et ne se laissent point entrainer par les mauvais exemples. Après celle des Lamy, c’est la tribu qui a fourni à notre oimetière le plus grand nombre de morts, que les jongleurs n’ont point approchés. Lazare Tsandséous, dont je veux vous raconter ici les derniers instants, était de cette tribu. Il avait dix-huit ans, lorsqu’en 1858 il recut la faveur du Baptème à Saint-Joseph d'Olympia. Depuis ce temps-là, les autres sauvages disent qu'il n'a jamais passé une journée sans faire sa prière, même dans les temps de bourrasque, où le démon aurait bien voulu en faire un renégat. Ce que je sais bien, c’est que, régulièrement, Lazare'a fréquenté les Sacrements de pénitence, quatre ou einq fois l’année, avec des dispositions peu ordinaires chez les sauvages. Au mois d’avril dernier, sa vieille maladie de poumons a empiré considérablement, et sa mère, toujours superstitieuse, n’a rien oublié pour le faire consentir à appeler à son secours les jongieurs du voisinage, Lazare a toujours repoussé avec courage tous les offorts de Satan et de ses suppôts. Il était à deux journées de la Mission, lorsqu'il perdit entièrément l'usage de ses membres : Mon seul docteur, dit-il alors, c'est le Prêtre... Je crois au Dieu tout-puissant, qu'il ma appris à connaître, et je ne crains point la mort. Portezmot chez le Prêtre, je sais qu'il me donnera certainement la vie de l'âme pour le présent, et celle du corps pour Favenir. Il n'avait que deux couvertures et deux chemises, et ayant toujours refusé de les donner aux jonglours qui lui promet-

taient la santé, il en donna une avec joie à un de ses amis qui l'amena auprès de nous dans un tout petit canot où il eut à souffrir un véritable martyre le long de la route. A son arrivée, j'allai le voir sur son grabat: Mon Père, me dit-il en versant des larmes de bonheur, je suis heureux ! Sans doute, tu as prié pour mot, car j'ai vaincu le démon des Tamanouas. j'ai pu me rendre ici sans qu'aucun d'eux m’ait touché. Maintenant je suis content, parce que je sais que tu m'aideras et que je ferai une bonne mort, pour aller voir mon bon Père d'en haut. I] fit certainement une bonne mort, cer, six jours après, ayant reçu les derniers Sacrements, il expira daus l’amitié de son Dieu. Je terminais la dernière onction, lorsque Lazare, semblant reprendre ses forces, se leva gaie. ment sur son séant et me dit : Mon Père le Prêtre, je sens que je quitte cette terre, fais-moi une faveur et laisse-moi mourir nu, puisque c’est ainsi qu'est mort mon Sauveur pour mes péchés : j'ai deux clochettes qui me servuient pour appeler ma mère et mes frères à la prière, je n'ai qu'une couverture et deux chemises, prends le tout, je ten prie, pour réparer un peu les torts que j'ai pu faire pendant les jours que Je viens de passer dans ce monde. Et puis, s’écriant avec force : Chef d'en haut, je t'aime! pardonne-moi! il a rendu le dernier soupir, les yeux dirigés vers le ciel, comme pour y accompagner son âme. Mon Dieu, me suis-je écrié, que je serais heureux si, dans votre miséricorde, vous m'accordiez un jour une pareille mort! Notre vieux Pierre, de la même tribu que Lazare, vient de le suivre sur la route de l'éternité. Sans doute qu'ils se sont rencontrés dans la bienheureuse patrie, car notre pauvre Pierre, malade depuis quinze ans, est mort muni des mêmes secours que Lazare, et les dernières paroles qu’il a articulées ont été les saints noms de Jésus et de Marie. Cette année a été abondante en décès de ce genre, et certainement ce sont là les plus beaux fruits de notre pénible Mission.

« Vous pensez peut-être, mon Révérend Père, que j'oublie nos bons Lamy et Simiama. Non, je ne les mets au dernier rang que pour ne point les confondre avec les autres, car il

me semble qu’ils ont droit à une attention toute particulière de notre part. Il y a toujours de nouvelles conversions dans leurs rangs, et il n’y a pas encore eu d’apostat. C’est en cela qu'ils se distinguent surtout des autres tribus, dont beaucoup semblent se faire un misérable jeu de la Religion. Ils sont toujours fidèles à nos ordres, ils se rendent à la Mission aux temps marqués et remplissent leurs devoirs de chrétiens avec le zèle le plus édifiant. Les blancs disent partout que ce ne sont pas des sauvages comme les autres. Vous ayant envoyé le rapport de la visite que j'ai faite à nos bons Lamy en décembre dernier ?, je ne vous en parle plus. À mon retour, le R, P. Du- RIEU, mon bien cher compagnon, alla faire une visite aux Simiama ; tous les sauvages se montrèrent empressés à entendre Ja parole divine et notre Père, vrai apôtre de Jésus- Christ, remporta sur l'Enfer de nombreuses et éclatantes victoires.

« Passons maintenant au temporel de notre Mission. Nos sauvages font des progrès encourageants dans l'agriculture ; chaque famille a son jardin assez bien cultivé et bien entouré à la façon américaine, et beaucoup ont doublé et même triplé leurs semences. Plusieurs ont construit de petites maisons à la mode des blancs... l’avenir seul me fait craindre, car il n’est malheureusement que trop vrai que les blancs qui nous entourent seront toujours pour nos pauvres sauvages des pierres d’achoppement et des principes de destruction, Ils sont comme les champignons, les meilleurs ne valent rien, Nous avons à lutter contre des influences qui nous sont opposées et qui paralysent notre action. N'importe, nous faisons le bien et, avec la grâce de Dieu, nous coutinuerons de le faire.

« Voici le nombre des Sacrements administrés dans la Mission des Snohomishk pendant les six mois qui viennent de s'écouler : baptèmes, 57, dont 17 d'adultes; mariages, 18 ; con- Érmations, 39 ; confessions, plus de 200 ; sépultures, 18, dont 8 d'adultes, »

1 Voir le der volume des Missions, p. 159.

Nous nous défondrons, Monseigneur, le mieux que nous pourrons contre Les injustes menées des agents de la réserve. Si nous rencontrons trop d’obstacles au bien de la Mission de leur part, mon intention serait de les laisser sur leur réserve avec les mauvais sauvages, et d'acheter une petite île qui se trouve non loin de là, afin d’y réunir nos néophytes. Séparés ainsi des blancs et des mauvais sauvages, ils n’en deviendront que meilleurs. Les événements détermineront le parti que j'ai à prendre.

La malle d'Europe, que nous attendons depuis environ six semaines, n’est pas encore arrivée : quelle croix pour vos enfants! veuillez les bénir tous!

Hélas! cette malle si impatiemment attendue devait apporter à nos Pères les plus tristes nouvelles, et leur apprendre la mort de notre Bien-Aimé Fondateur. Sur les botds du Pacifique la désolation fut la même qu’au centre de la famille. Tous les cœurs recevaient une blessure qui ne se fermera jamais. Le courrier apportait aussi les lettres de convocation du Chapitre Général. Le R. P. D'HERBOMEZ se prépara à franchirle grand Océan pour prendre sa place dans la vénérable assemblée. Il hâta son départ et arriva vers la fin d'octobre 1861, à N.-D. de Montolivet.

II. Obéissant à l’ordre qu'il avait reçu du R P. D'HER- BOMEZ, le R. P. GRANDIDIER entreprit la visite des sauvages qui habitent le haut de La rivière Fraser et poussa son excursion jusqu'aux mines du Caribou. Ecoutons le récit qu'il en a fait au Supérieur Général dans une lettre du 3 septembre 1862 :

Je suis parti de Fort-Hope le 3 juillet 1861, et j'y suis revenu le 44 octobre. Le bon Père Durieu me tenait compagnie en attendant l’arrivée du R. P. Panvosx qu'il allait remplacer dans la Mission du lac Okonagan. Le temps passait vite et agréablement avec ce cher Père, et ce n’est qu'avec peine que je le

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