Voy. p. ot. note
•2. Ce mortel n'est autre que lui-même. Très entreprenant avec Mme dHoudetot qui . lidèle à Saint-Lambert, ne s'était pas
laissé mener plus loin que l'attendrissement romanesque. Rousseau aime à se persuader qu'il a lui-même immolé son amour à la vertu.
Le goût tient à plusieurs choses : les recherches d'imitation qu'on voit au théâtre, les comparaisons qu'on a lieu d'y faire, les réflexions sur l'art de plaire aux spectateurs, peuvent le faire germer, mais non suffire à son développement. Il faut de grandes villes, il faut des beaux-arts et du luxe, il faut un commerce intime entre les citoyens, il faut une étroite dépendance les uns des autres, il faut de la galanterie et même de la débauche, il faut des vices qu'on soit forcé d'embellir, pour faire chercher à tout des formes agréables, et réussir à les trouver. Une partie de ces choses nous manquera touiûLirs, et nous devons trembler d'acquérir l'autre.
>'ous aurons des comédiens, mais quels? Une bonne troupe viendra-t-elle de but en blanc s'établir dans une ville de vingt-quatre mille âmes? >'ous en aurons donc d'abord de mauvais, et nous serons d'abord de mauvais juges. Les formerons-nous, ou s'ils nous formeront? — 'CS* ^ous aurons de bonnes pièces ; mais les recevant pour telles sur la parole d' autrui, nous serons dispensés de les examiner, et ne gagnerons pas plus à les voir jouer qu'à les lire. >'ous n'en ferons pas moins les connoisseurs, les arbitres du théâtre; nous n'en voudrons pas moins décider pour notre argent, et n'en serons que plus ridicules. On ne l'est point pour manquer de goût, quand on le méprise; mais c'est l'être que de s'en piquer et n'en avoir qu'un mauvais. Et qu'est-ce au fond cjue ce goût si vanté ? l'art de se coniioître en petites choses. En vérité, quand on en a une aussi grande à^ conserver que latiberte, tout Je reste est bien puéril. ~
Je ne vois qu'un remède à tant d'inconvéniens; c'est j^ que, pour nous approprier les drames de notre théâtre, ' nous les composions nous-mêmes, et que nous ayons des auteurs avant des comédiens. Car il n'est pas bon qu'on
J.-J. ROUSSEAU
nous montre toutes sortes d'imitations, mais seulement celles des choses honnêtes et'^qui conviennent à des hommes libres*. Il est sûr que des pièces tirées, comme celles des Grecs, des mallieurs passés de la patrie ou des défauts présens du peuple, pourroient offrir aux spectateurs des leçons utiles. Alors quels seront les héros de nos tragédies? des Berthelier? des Lévrery*? Ah! dignes citoyens! vous fûtes des héros, sans doute, mais votre obscurité vous avilit, vos noms communs^ déshonorent vos grandes âmes**, et nous ne sommes plus assez grands nous-mêmes pour vous savoir admirer. Quels seront nos
' « Si quis ergo in nostram urbem venerit. qui aniiui sa- « pientia in omnes possit sese vertere formas, et omnia imi- « tari, volueritque poemata sua ostentare. venerabimur quidem <i ipsum, ut sacrum, admirabilem. et jucundum : dicemus au- (I tem non esse ejusmodi bominem in republica nostra. neque (' fas esse ut insit: mittemusque in aliam urbem, unguento caa put ejus perungentes. lanaque coronantes. >'os autem auste- « riori minusque jucundo utemur poeta. fabularumque fîctore, « utilitatis gratia. qui décore nobis rationem exprimât, et qu» (c dici debent dicat in bis formulis quas a principio pro legibus a tulimus. quando cives erudire agressi sumus. » (Plat., de RejnibL. l\b.m.][a]
" Pbilibert Berthelier fut leCaton de notre patrie; avec cette ditîerence. que la liberté publique iinit par l'un et commença par l'autre. Il tenoit une belette privée quand il fut arrêté : il rendit son épée avec cette lierté qui sied si bien à la vertu malheureuse: puis il continua de jouer avec sa belette, sans
(a) C"est la traJuctiou du fameux passage de Platun sur Homère.
1. Ce sont les héros de la résistance de Genève contre Cliarles III. duc de Savoie, en 1317.
i. Rousseau oublie, semble-t-il.
qu'il s'agirait d'un drame destiné
non à Paris, mais à Genève, où les noms de Bertlielier et de Lévrery ne seraient ni obscurs ni communs. Ses préjugés de lettré persistent malgré lui.
tyrans? Des gentilshommes de la Cuillère*, des évèques de Genève, des comtes de Savoie, des ancêtres d'mie maison avec laquelle nous venons de traiter, et à qui nous devons du respect. Cinquante ans plus tôt, je ne rëpondrois pas que le diable** et l'antechrist n'y eussent
daigner répoudre aux outrages de ses gardes. Il mourut comme doit mourir un martyr de la liberté.
Jean Lévrery fut le Favonius a] de Bertbelier. nou pas eu imitant puérilement ses discours et ses manières, mais en mourant volontairement comme lui. sachant bien que l'exemple de sa mort seroit plus utile à son pays que sa vie. Avant d'aller à léchafaud, il écrivit sur le mm" de sa prison cette épitaphe qu'on avoit faite à son prédécessem\
(' Quid raihi mors nocuit? Virtus post fata virescit ; ( \ec cruce, nec saevi gladio périt illa tyranni. >•>
a. Quel mal la mort me fait-elle? La vertu s'accroît dans le danger ; elle n'est point soumise à la croix, ni au glaive d'mi tyran cruel. »
* C'étoit une confrérie de gentilshonmies savoyards qui avoient fait vœu de brigandage contre la ville de Genève. et qui, pour marque de leur association, portoient une cuillère pendue au cou.
" J'ai lu dans ma jeunesse une tragédie de F Escalade, où le diable étoit en effet un des acteui's. On me disoit que cette pièce ayant une fois été représentée, ce pei'sonnage. en entrant sur la scène, se trouva double, comme si l'original eût été jaloux qu'on eût l'audace de le contrefaire, et qu'à l'instant l'effroi fit fuir tout le monde et finir la représentation. Ce conte est burlesque, et le paraîtra bien plus à Paris qu'à Genève: cependant, qu'on se prête aux suppositions, on trouvera dans cette double apparition un effet théâtral et vraiment effrayant. Je n'imagine qu'un spectacle plus simple et plus terrible encore, c'est celui de la main sortant du mur et traçant des mots inconnus au festin de Balthazar. Cette seule idée fait frissonner. Il me sem-
(fl) Favonius était un Romain du temps de Caton dUtique, qui se piquait d'imiter la manière d'être de ce grand homme, et qu'un appelait singe de Coton.
J.-J. KOISSEAU.
. aussi fait leur rôle. Chez les Grecs, peuple (railleurs
assez badin, tout étoit grave et sérieux sitôt qu'il s'agis-
1 soit de la patrie; mais, dans ce siècle plaisant où rien
I! n'échappe au ridicule, hormis la puissance, on n'ose j parler d'héroïsme que dans les grands États, quoiqu'on n'en trouve que dans les petits.
I Quant à la comédie, il n'y faut pas songer : elle causeroit chez nous les plus affreux désordres; elle serviroit d'instrument aux factions, aux partis, aux vengeances particuhères. >'otre ville est si petite que les peintures de mœurs les plus générales y dégénéreroient bientôt en satires et en personnalités. L'exemple de l'ancienne Athènes, ville incomparablement plus peuplée que Genève, nous offre une leçon frappante : c'est au théâtre qu'on y prépara l'exil de plusieurs grands hommes et la mort de Socrate; c'est par la fureur du théâtre qu'Athènes { périt 1; et ses désastres ne justifièrent que trop le chagrin I qu'avoit témoigné Solon aux premières représentations \ de Thespis-. Ce qu'il y a de bien sûr pour nous, c'est qu'il faudra mal augurer de la république, quand on verra les citoyens, travestis en beaux esprits, s'occuper
ble que nos poètes lyriques (a) sont loin de ces inventions sublimes, ils font, pour épouvanter, un fracas de décorations sans etlet. Sur la scène même il ne faut pas tout dire à la vue. mais ébranler l'imagination.
(a) Ceux qui composent des drames lyriques, des poèmes pour l'Opéra.