A PARIS
Votre conférence Le besoin de croire, qui a paru dans la Revue des Deux Mondes, contient cette loyale déclaration, que si vous avez combattu avec acharnement -le positivisme, c'est que vous Taperceviez sous de fausses couleurs. Maintenant votre attitude à son égard est celle d'un respectueux adversaire. Auguste Comte vous semble déjà
le grand penseur du siècle qui finit. En l'étudiant davantage, libre de vos anciennes préventions, c'est possible que vous parveniez à le reconnaître pour le guide sublime qui nous mène au bonheur universel. Partout on se rapproche incessamment du fondateur de la Religion de l'Humanité, quoiqu'on ne le voie pas encore dans son incomparablemajesté. Le cœur d'Auguste Comte était plus saint que son esprit n'était profond. Contemplé impartialement dans le camp immense de l'histoire, notre Maître apparaît occupant la présidence de la vertu et du savoir. Tous les grands morts lui forment un glorieux cortège.
Ce qu'à présent vous admirez surtout en Auguste Comte, c'est la haute justice qu'il a rendue au catholicisme. Personne, dites-vous, n'a mieux connu que lui la grande valeur sociale de cettedoctrine. Et, en vérité, notre Maître surpasse par la profondeur de son appréciation les plus éminents défenseurs de
la foi du Moyen-âge. Cherchant à vous expliquer pourquoi donc il n'est pas devenu catholique, vous avez supposé que, malgré tout son mérite, il manquait d'un peu d'humilité, et qu'ainsi il a préféré de fonder une doctrine nouvelle. Peut-être vous persuaderez-vous un jour qu'Auguste Comte est libre du défaut que vous lui attribuez. Alors, conséquent avec votre loyauté, vous leproclameriez le plus religieux des hommes.
Tel a été, en effet, Auguste Comte. Car il faut distinguer le sentiment intime qu'il avait de sa vocation universelle d'avec Torgueil proprement dit. Celui-ci sèche l'âme et nous fa it irrévérents, tandis qu'Auguste Comte devient dans sa sublime mission, qu'il remplit avec une fermeté invincible, de plus en plus affectueux, croissant surtout en vénération
Il institue un calendrier historique où sont glorifiés sans exclusion de temps et de lieux les principaux grands hommes, dont les efforts ont préparé
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la civilisation normale que le positivisme va établir; et il se place pieu, sèment sous le patronage de son éternelle amie Clotilde de Vaux, de sa respectable mère Rosalie Boyeret de sa digne fille adoptive, sa dévouée domejtique, Sophie Bliaux Le tendre culte qu^l rend à ces trois femmes d élite, ses vrais anges gardiens, le fait se puri^ fier de plus en plus, et lui donne une merveilleuse puissance pour servir THumaniic. En iraduisani ces humbles et généreuses disposînons de son umc il a formulé celle semence dune profondcur religieuse qu'on n'avnii jamais atteinte: l^ soummion e$i la iwc du ptr^ fectionnetttent.
Au temps qu' Auguste Comte allait paraître Joseph de Maisire s'exprimait ainsi dans son ouvrage sur la France:
• Lorsque je considère V afiaiblisscmcnt général d^s principes moraux, la divergence dus opinions, rébranlemcni des souveiaincics qui manquent de base»
l'immensité de nos besoinsetTinaniiéde nos moyens, il me semble que tout vrai
philosophedoit opter entre ccsdeux hypothèses, ou qu'il va se former une nouvelle religion, ou que le chrisli;inisnie sera rajeuni de quelque manière cxuaordinaire. C'est entre ces deux suppositions qu'il faut choisir, suivant le parij qu'on a pris sur la vérité du christianisme. Cette conjecture ne sera repou&sée dédaigneusement que par ces hommes d courte vue qui nu croient possible que ce qu'ils voient. Quel homme de l'antiquité eût pu prévoir le christianisme? et quel homme étranger A cette religion eût pu, dans ses commencements, en prévoir les succès? Comment savons-nous qu'une grande révolution morale n'est pas commencée? Pline^ comme il est prouvé par sa fameuse lettre, n'avait pas la moindre idée de ce géant, dont il ne vovait que l'enfnnce.» Dans un autre ouvrage de Joseph de Maistre, Les soirf^t de Saint-Pètenboitr^^
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se trouvent ces paroles caractéristiques, qu'on pourrait tenir pour sa pensée finale. «Attendez que l'affinité naturelle de la religion et de la science les réunisse dans la tcte d'un seul homme de génie: l'apparition de cet homme ne saurait être éloignée; et peut-être existet-il déjà. Celui-là sera fameux et mettra fin au X'/III^ siècle qui dure toujours; car le siècles intellectuels ne se règlent pas sur le calendrier comme les siècles proprement dits.» C'est, en vérité, Auguste Comte qui a été prophétisé ainsi.
Tout en rendant pleine justice au catholicisme, notre Maître ne pouvait s'occuper à le restaurer, car une croyance dépassée par révolution sociale ne saurait revivre. Il s'adonna par conséquent, à élaborer une doctrine apte à guider toujours lemonde, resté sans direction après l'épuisement de l'esprit théologique.
Depuis sa première jeunesse telle est sa préoccupation constante. Quel labeur unique et solennel que celui qui produit
la doctrine suprême par les glorieux efforts du plus grand des hommes!' Auguste Comte s'élève parfois si haut qu' il coûte de l'atteindre. On ne peut concevoir rien de plus profondément organique que son œuvre. La rationali- ' té et la sainteté, tant de fois en lutte, et qui paraissaient incompatibles, se sont enfin conciliées à jamais, se fortifiant l'une l'autre, grâce à notre Maître. Sa Philosophie Positive^ où la science devient philosophie, prépare et cimente sa Politique Posihve, qui transforme la philosophie en religion. Et ce dernier ouvrage, code éternel du vrai perfectionnement, fut écrit avec le concours inappréciable de Clotilde de Vaux. Notre Maître, évocant le souvenir sacré de cette femme adorable, qui sut lui inspirer une passion aussi pure que profonde, s'écriait dans ses prières quotidiennes: ccViire pour autrui, voilà le vrai bonheur comme le vrni devoir! Toi seule m'enseignas à fondre leurs formu-
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les! Quels pLnsirs peuvent l'emporter sur ceux dadévouemetiHy) Cette sublime sentence de Clotilde de Vaux peint toute la douceur héroïque de son âme.
Les conditions dans lesquelles s'est formée la Religion de l'Humanité, annoncent l'ordre normal où l'homme devra toujours agir sous la sainte inspiration de la femme.
La tâche propre des vrais disciples d'Auguste Comte n'est point de combattre mais de convertir. Sans esprit de bienveillance on ne peut servir réellement la cause altruiste. D'après un des conseils de notre Maître Ion doit tenir tous les hommes pour des positivistes en divers degrés de développement, c'est-à-dire qu'ils pratiquent spontanément, plus ou moins, la Religion de THumaniié. Sous le théologisme c'est l'Humanité qui prévaut, en effet, puisqu'on suppose Dieu occupé seulement de la servir et qu'il prescrit à l'homme de Timiter à cet égard. Hors du théolo-
gisme c'est toujours l'Humanité qu'on voudrait servir, comme le proclament les socialistes et les anarchistes mêmes. A la vérité, le positivisme éclaire toutes les doctrines, les perfectionne et les rend siennes par évolution organique. Pour le fiiire prévaloir on doit s'armer d'une indulgence et d'un dévouement que rien ne lasse. Qu'on ne perde pas la sérénité quoiqu'on se voie méconnu ou injustement offensé. Toute aiijrcur éteint l'onction qui est indispensable pour le travail religieux. C'est Tamour qui conduit l'homme au devoir. Le vrai progrès se mesure par. la croissance de la moralité.
Au lieu de l'immortalité objective le positivisme nous offre l'immortalité subjective. Cette sorte de récompense est complètement désintéressée, puisque, en survivant par le souvenir, on ne fait que servir par l'exemple après avoir servi par l'action. La personnalité vient se fondre ainsi dans la socialité. Nos
chers morts nous accompagnent pour nous consoler et nous perfectionner.
Chaque flmiille possède les siens qui la gardent religieusement; et il y a aussi ceux de la patrie et ceux qui appartiennent à tout le genre humain. Le culte des morts sera toujours la plus grande école morale. Ce qu'il nons faut poursuivre sans cesse c'est la convergence universelle. Et rattachons-nous plus à la continuité qu'à la solidarité, parce que c'est surtout par elle que l'existence humaine s'améliore. Nous sommes, pour ainsi dire, plus étroitement liés avec nos ancêtres et nos descendants qu'avec nos contemporains. Tout le travail actuel s^iccomplit sous l'influence des trépassés et en vue, pour la plupart, de ceux qui vivront après nous. Jl ne sera pas difficile, si l'on sait aimer l'Humanité, de vaincre, les tentations théologiques qui éloignent decette éternelle destination sociale. On doit utiliser aU truistement toutes nos forces pour faire
régner sur la Terre un saint bonheur.
Si les Saint-Paul, les Saint Augustin, les Saint-Bernard, les Saint-Thomas d'Aquin, les Bossuet pouvaient devenir nos contemporains, défendraient-ils la Religion de THumanité, ou la combattraient-ils? Quoiqu'ils aient rempli leur mission dans de divers temps, ils étaient animés par l'aspiration commune de voir réunis tous les hommes sous une doctrine qui les fît marcher sans cesse vers la sainteté. A présent qu'une expérience historique irrécusable a démontré que le théologisme ne suffit pas pour ce grand dessein, se garderaient-ils de s'incorporer dans le positivisme qui est seul capable de le réaliser? Le cas de Saint Paul, leur vrai maître, venant du judaïsme au christianisme pour servir mieux notre espèce, témoigne qu'aujourd'hui il n'hésiterait pas, pour la même raison, de se convertir à la Religion de THumanité, se faisant suivre par tous ses disciples catholiques. On
ne poursuit pas proprement l'œuvre du passé, si on ne sait accomplir ces changements de doctrine. Au temps de Saint- Paul c'est avec lui qu' Auguste Comte aurait été, comme de nos jours Saint- Paul serait avec Auguste Comte. A travers les modifications mentales et morales de notre espèce, c'est par l'esprit régénérateur que se correspondent et s'unissent les siècles. Cela s'applique même aux douloureuses époques de transition. Ainsi, dans le XVIUe siècle l'esprit régénérateur s'incarne surtout en Condorcet, et c'est avec lui qu'on aurait vu Saint-Paul dans ce moment social. Touchant les Confucius, les Boudha. les Moïse, les Aristote, les Mahomet, s'ils produiront d'oeuvre vivante avec les idées que comportaient leurs milieux respectifs, ils en feraient de môme actuellement inspirés par la Religion de l'Humanité. Ceux qui sont appelés à diriger le monde ne s'arrêtent pas à des conceptions devenues insuffî-
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santés, et ils savent accomplir avec autant d'abnégation que de fermeté le renouvellement doctrinal que leur mission leur impose. La Religion de l'Humanité ne vient pas diviser, mais unir et réconcilier. Rien ne lui est plus contraire que Tesprit de secte ou de parti. Son vrai propos est d' édifier toujours, sans attaquer ni hommes, ni choses!
Loin de chercher des divergences, elle ne s'occupe que des convergences, en voyant s'acheminer les siècles et les peuples vers la civilisation altruiste où le progressera le développement de l'ordre que l'amour institue.
Il y a quelque temps vous avez supposé que la science a foit banqueroute et je crois qu'on vous a répondu que c'est la religion qui se trouve dans ce cas. Mais m l'un, ni l'autre ne peut arriver. Si la religion et la science ont subi des crises plus ou moins graves, ç' a été pour s'en relever plus vigoureuses. L'ordre humain ne saurait se passer de ce double
concours. Cependant la religion prime la science incontestablement. Tandis que la science ne s'occupe qu'à connaître, la religion s'occupe de nous moraliser, faisant converger nos sentiments, nos pensées et nos actes vers un centre unique. Et cela implique du reste que la science comme l'art et l'industrie, rentrent dans la religion qui ne laisse rien hors de son domaine. C'est ainsi qu on verra cesser les discordances de notre existence. L'emploi exclusivement social de toutes les forces humaines paraîtra un jour d' une moralité indiscutible. On ne voudra connaître^ idt5a* User ni produire que ce qui inicresse notre espèce. V amoliore et lui profite. Notre vie entière va ôtrc enfin saintement coordonnée par la religion qui.
sou<5 les diverses formes qu'elle a revêtues dans In suite des âges, a toujours tendu vers ce grand objet. Les mystères cl les miracles, n ont i'i<5que des accessoires passagers de sa préoccupation
éternelle: le perfectionnement de la nature humaine. Devenue positive, la religion poursuit désormais sa mission sacrée sans l'aide transitoire du surnaturel- On sera guidé par l'altruisme seul»
sous r inspiration duquel l'accomplissement du devoir réjouit et rassérène l'âme profondément.
Le besoin de croire est pour vous»
Monsieur, si propre de h nature humaine, qu'on le voit môme parmi les sceptiques^ qui tiennent leurs idées négatives pour des affirmations. Ce que cela signifie c'est qu'on ne peut vivre sans règles de conduite. Quand on rejette les anciens principes, on se forme d'autres que l'on suppose plus parfaits. Hn repoussant les règles ihéologiques.
les penseurs du XVIIl'^ siècle en appelaient aux règles de la nature. Ils opposaient ainsi des convictions à des convictions. Et dans ce sens les esprits sin^ cères, quelle que soit leur manière de voir, sont toujours des croyants. Mais
déjà la Religion de THumanité a trouvé la solution normale du besoin de croire, sous l'aspect affectif, intellectuel et actif. Elle nous fait aimer, nous oubliant nous-mêmes, la famille, la patrie et l'Humanité; elle nous fait connaître l'ordre universel dans son échelle de mathématique, astronomie, physique, chimie, biologie, sociologie et morale; et, préparés ainsi par Tamour et la science, elle nous fait coopérer au bienêtre terrestre dans les diverses sphères du travail social. Si oeaucoup'de nobles cœurs tardent à s'incorporer dans l'e positivisme, ce doit être, d'une port, qu'ils ne l'apprécient pas bien encore, et, d'autre part, que, cédant à la méfiance, ils estiment irréalisable le bonheur sur notre planète. Comme ils ne voient aujourd'hui que discorde partout, ils doutent de la sublime transformation qu'accomplira la Religion de THumanité. Paralysés ainsi, manque du grand espoir, ils privent de leur
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concours le mouvement régénérateur.
S'ils se laissaient vivifier par Taîtruisme pénétrés alors d'une ferme confiance, ils viendraient servir de toutes leurs forces la cause suprême, sans être plus troublés par des sentimeuts pessimistes.
Les contretemps les plus graves ne peuvent abattre le courage'de ceux qui son persuadés de la victoire finale du bien parmi les hommes. L'on persévère toujours, et les vivants remplacent les morts dans la glorieuse entreprise.
Vous vous rapprochez, Monsieur, de plus en plus, du catholicisme, bien que jusqu'à ce moment, selon votre propre déclaration, vous ne vous soyez pas converti encore. Permettez-moi de croire que si quand le sentiment religieux commençait à vous toucher, vous aviez connu le positivisme sous son véritable aspect et non par des informations erronées, ce serait vers lui que vous duriez marché. La doctrine la plus apte à moraliser le monde est, aussitôt qu on
Tapprécie, naturellement préférée. A cet égard le positivisme ne saurait avoir de compétiteur. Il est vrai que le surnaturel persiste encore, mais on voudrait le constater par l'expérimentation; ce qui vient de produire une espèce de science sur des communications prétendues avec une existence distincte de la nôtre. Des esprits d'ailleurs trèsjudicieux, tombent dans ces illusions, tenant en eux-mêmes ou en ^^utrui.
des phénomènes anormaux du cerveau pour des m.inifêSUUions de Tciu delà. Puisque ceci arrive dans notre époque essemiellement scientifique, où Ton met tout sous Tordre naturel, il est fiicilede s'expliquer les doctrines surnaturelles du passé, Cl qu*un Moïse, un Saint- Pauly un Mahomet, se soient crus înspi* rés par Dieu. Pour se convaincre de la subjectivité des conceptions théologiques, c'est-à-dire, qu'elles ne sont que produits de l'esprit humain dépourvus de réalité objective, il suffit de
noter leur grande variété, sans qu*on puisse méconnaître que celles du polythéisme sont nussi sincères que celles du monothéisme. Du reste, l'extinction rationnelle du théologisme ne nous prive point de Tidéalité qu'il renfermait, car les divers paradis qu'on avait imaginés loin de notre planète, on les y transplante maintenant pour réaliser le bonheur du genre humain. Ce n'est que le bien-être social qu on tient alors pour aspiration suprême. Tout retour sur soi-même égare le cœur^ comme on lavait déjà senti au sein du théologisme, malgré Tempire que la personnalité y exerçait. Corneille, traduisant Tlmitaiion, s'écriait: eAussîtôl qu'on se cherche on ne sait p*us aimer.»
Notre Mafire aurait voulu, dans sa magnanime sagesse, faire concourir le catholicisme actuel à la régénération définitive de noire espèce. Par l'organe d'un de ses disciples, il fit un appel aux
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îgnacîens, comme il désirait qu'on nommât les jésuites, pour les rattacher à leur fondateur et les délivrer d'un titre qui, après les célèbres mais passionnées Lettres de Pascal, était devenu un sobriquet offensif. Faute de savoir le comprendre on ne i'écouta point. Le catholicisme restant étranger au positivisme s'est rendu inhabile à exercer une action religieuse vraiment efficace.
Supposé qu'Auguste Comte eût été compris par les ignaciens, la réorganisation sociale et morale serait déjà bien avancée, tandis qu'elle n'est encore que dans ses commencements. Peut-être que l'influence que notre Maître n'eut pas sur eux de son vivant,raura-t-il enfin après sa mort. C'est un d'eux qui a écrit sur lui, il y a peu, un livre où il traite brièvement de sa vie et de sa doctrine, reconnaissant lausterité de l'une et la cohérence de Tautre, quoiqu'il n'ait pu mesurer toute leur sublimité.
Si les ignaciens arrivaient à bien aper-
cevoir Timmense grandeur religieuse d'Auguste Comte, ils sauraient rajeunir le catholicisme au contact du positivisme. Comme il s'occupent surtout de réducation de la jeunesse,ils n'hésiteraient pas à refaire leur méthode suivant les profonds conseils de notre Maître.
Ils enseigneraient à leurs élèves les sept sciences positives qui forment un tout indissoluble et qu'il faut étudier d'après leur liaison hiérarchique. En partant de la mathématique on monte de r une à 1' autre jusqu'à la morale qui est le but suprême du savoir. Toute science doit aboutir, en effet, à pratiquer le bien. La loi des trois états (théologique, métaphysique, positive) (*) est certainement impliquée dans cet enseignement. Cette loi capitale de l'évolution humaine ne saurait être long, temps méconnue par les ignaciens. De
C^j Nous avons donné une idée justificative de cette loi dan notre Lettre à M. Emile Faguet, page 17.
tous les prêtres catholiques ce sont eux les moins attachés aux miracles, à l'exemple de leur fondateur qui n'atteint à la sainteté qu'en se vainquant soi-même et conquérant les autres par son dévouement inébranlable. Rien n'est plus su.
blime que le triomphe de l'altruisme sur l'égoïsme. Et c'est très-significatif de voir Joseph de Maistre le reconnaître quand il dit, que le jeune homme qui domine ses tentations sexuelles est un thaumaturge plus grand que Moïse produisant de Teau dans le désert. Il va même jusqu'à déclarer nettement, que (des vrais miracles sont les bonnes actions fiiites en dépit de notre caractère et de nos passions » Certes le terrain effectif de la sainteté est le perfectionnement moral de l'individu et de la société. A Tégard de Tordre matériel, rindustrie moderne, aidée de la science, a fait de tels miracles, que les événements anciens, tenus pour surnaturels, n'en peuvent supporter la comparaison. Il
est à espérer que les ignaciens sauront rendre ouvertement social le culte catholique. L'adoration de la Vierge-Mère qui, depuis la noble chevalerie, a tendu à prévaloir sur celle de Dieu, conduit vers la Religion de l'Humanité. Ce mystère théologique a été converti par Auguste Comte en utopie positive. Dans les deux cas on glorifie la femme comme notre providence morale; puisque c est la mère qui nous dispose à la vertu par ses ineffables conseils, et quY^nsuite la sœur, l'épouse et la fille protègent affectueusement Touvrage maternel. L' erreur actuelle de vouloir confondre les destinées sociales des sexes, ne peut tarder à disparaître. II n'existe pour la femme de mission plus haute que savoir être mère, sœur, épouse et fille. L'environner des conditions mn. téiielles qui lui permettent de la remplirioujours c'est un devoir pour l'homme. On ne ferait qu'affaiblir la vie privée, qui est la base de la vie publique»
si Ton méconnaissait la grande fonction morale de la femme. Celle-ci ne doit participer à Tordre civique que par la sainte influence qu'elle exerce sur l'homme au sein de la famille. Seulement ainsi on est sur la vraie voie du progrès. La femme saura élever sans cesse l'homme vers Tllumanité, dont l'image propre est la Vierge^Mère, symbole de l'amour le plus sublime, combinaison parfaite de pureté, de tendresse et de bonté.
Si l'on considère le socialisme on voit qu'il est exempt de l'esprit surnaturel, et qu'il poursuit directement le bonheur de notre espèce. Toutefois il ne reconnaît pas que l'ordre moral est au-dessus de l'ordre social, et que celuici doit être réglé par celui-là. Pour le socialisme il suffirait d'une réorganisation matérielle où la richesse fût mieux distribuée parmiiles hommes. D'ailleurs il soutient en sociologie le principe biologique de la lutte pour l'existence,
que THumanité tend, de plus en plus, à transformer en coopération universelle.
Mais ce qui manque surtout au socialisme, c'est l'esprit religieux qui fiiit voir partout des devoirs et non pas des droits. Méconnaissant la distinction primordiale du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, il n'accepte que l'Etat et rejette l'Eglise qui est pourtant son complément indispensable.
L'Eglise préside h l'organisme universel, comme l'Etat préside à l'organisme national. En casque les socialistes étudiassent sans préventions antithéologiques l'admirable expérience sociologique du Moyen-âge, ils sauraient sans doute se persuader que la coexistence des deux grands pouvoirs humains est nécessaire à Tordre normal. Le spectacle qu'on vit alors, pour la première fois, de plusieurs nations, politiquement indépendantes, unies religieusement par la papauté, prouve que cette époque devance en civilisa-
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tion la suite des temps antérieurs. Quoique ce système n'embrassât que rOccident h cause de Finconsistance des idées théologiques, et que, pour cela môme, il n y pouvait durer beaucoup, on doit cependant le méditer attentivement pour se disposer mieux h réunir tout le genre humain sous la doctrine altruiste. Chaque fois qu'une religion s'épuise, Ton imagine qu'on marche vers l'irréligion, et ^pourtant il arrive toujours, que la religion reparaît sous une forme plus parfaite. Cette grande vérité sociologique, Auguste Comte la proclamée ainsi: Lliommc devient de plus en plus reli^^ieux De nos jours, quand on désespérait déjà que la religion pût se relever de ses ruines, elle s*est montrée plus sublime que jamais dans le positivisme. Son sacerdoce présidé par le Grand Prêtre de l'Humanité dirigera l'éducation universelle et saura veiller à l'harmonie des sexes dans la Famille, à celle des classes dans la Patrie
et à celle des peuples dans l'Église. La civilisation pacifique qui succè 'e à la civilisation guerrière, va être bien plus organique. Vouloir produire le bonheur de la femme et du prolétariat par l'abolition de toute hiérarchie dans l'ordre domestique et dans l'ordre civique est une erreur très grave où sont tombés maintenant beaucoup d'esprits. Un tel programme ne peut mener qu'à la confusion. Ce qu'il faut faire est non pas de supprimer la hiérarchie, mais de la modifier en sorte qu'elle soit le plus Aivorable au bien-être général. Amsi la hiérarchie entre les sexes doit donner la supériorité morale ù la femme et la supériorité matérielle à l'homme. Quant au prolétariat, sa véritable émancipation ne consiste nullement ii faire disparaître le patriciat, mais en ce que celui-ci le préside avec bienveillance et ne l'opprime plus. L'activité industrielle ne peut fonctionner sans direction et sans exécution. Comme dans l'activité gucrriè-
^gare, les généraux n y sont pas moins nécessaires que les soldats. En vérité, patriciens et prolétaires subsisteront toujours, bien qu'ils doivent se coordonner mieux pour leur commun service social.
Paris qui renferme les destinées du monde semble négliger aujourd'hui sa glorieuse mission, se trouvant comme égaré par des sentiments le plus contraires à se généreuse nature. La pensée de la guerre est son erreur capitale d'où en dérivent toutes les autres.
Dans l'avenir régénéré on ne voudra se souvenir que des victoires réellement favorables h V évolution sociale. A ce sujet, par exempli.% la bataille de Salaminc sera célébrée h jamais parce qu'elle sauva la Grèce qui marchait alors à la tête de la civilisation. Quant à la guerre de 1870, elle n'avait pas de vraie raison d'être, et si le succès eût été du côté de la France, le résultat aurait toujours été contraire
au perfectionnement de notre espèce.
Une revanche militaire ne ferait qu'aggraver les fatales conséquences de cet événement funeste. L'esprit de vengeance doit être encore plus étranger aux peuples qu'aux hommes. 11 appartient surtout à Paris de mettre fin par un noble oubli aux ressentiments internationaux qui, faisant naître la guerre de la guerre, ne laissent pas triompher la paix ni prévaloir la moralité altruiste. Cette ville incomparable, vraie métropole universelle ne doit se venger de l'Allemagne qu'en la convertissant à la Religion de l'Humanité. Le tombeau du double fondateur de cette sublimé doctrine est le plus glorieux sanctuaire de la Terre. De tous les pays on le visitera humblement afin de se fortifier pour la régénération suprême. Mais c'est à Paris, qui a Thonneur insigne de posséder ce sanctuaire, de le vénérer plus particulièrement, pour se délivrer de toute ambition temporelle et prési-
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der religieusement au vrai progrès du genre humain.
Dans un temps aussi agité que le nôtre, on se laisse entraîner sans qu'on s^en aperçoive dans des routes que le positivisme désaprouve. Ainsi on agit souvent pour déduire et non pas pour construire, ce qui doit seul nous préoccuper. La Religion de l'Humanité veut sans doute qu'on soit énergique, mais ce qu'elle demande c'est une fermeté édifiante. Tout ce qui ne vient pas des sentiments généreux est perdu pour la civilisation normale, ou plutôt la contrarie. Ce n'est que par l'action bien faisante des âmes vertueuses que se perfectionne vraiment l'existence humaine.
Le progrès moral seul décisif, et qui absorbe tous les autres, exige les efforts les plus héroïques. Il faut commencer par se régénérer soi-même pour savoir régénérer nos semblables. Quelques assauts que Tégoïsme nous donne, apprenons à l'enchaîner, afin que Tal-
truisme seul nous inspire et nous règle. C'est l'esprit saint qui rendra heureux à jamais le genre humain. On ne doit donc apporter à l'œuvre éternel que la partie noble de notre nature. Soyons toujours généreusement en garde. Si on nous attaque par la haine, ne nous défendons que par l'amour, qui est d'une puissance infinie. Sous son égide sacrée nous ne serons jamais vaincus. La haine est une maladie de l'âme et ne fait que des malheureux; l'amour est la santé de l'âme et fait les bienheureux. L'une est passagère, et l'autre, immortel. Il nous enseigne à être patients, à savoir attendre, sans cesser pourtant de travailler à la conversion nniverselle. C'est en prêchant altruistement Taltruisme, qu'on parviendra à triompher de toutes les résistances En général, l'homme est tellement constitué, qu'il ne peut s'empêcher de tendre vers le plus haut idéal, si on sait le lui faire contempler^ Les positivistes, animés d'un zèle vrai-
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ment apostolique, changeraient, tôt ou tard, leurs plus tenaces adversaires en leurs collaborateurs.
Je finis. Monsieur, cette lettre souhaitant que la Religion de l'Humanité s'empare pleinement de votre cœur et de votre esprit.
Salut et Fraternité.
Juan Enrique Lagarrigue.
(Av. du Brésil, ;6) né, â ValparaijO, le 28 Janvier 18^2
Santiago du Chili, le 6 César 4^ (*)
(28 avril iBgç.) -
(*) Nous croyons obéir au vrai esprit du Maître en datant de l'ère normale, et non pas de la grande crise, parce que le mouvement révolutionnaire se prolonge trop, contrariant la réorganisation sociale et morale.