‹ Lettre à M. Léon Tolstoï [microform]Chapitre 2 sur 2 · A MOSCOU · texte numérisé non relu

A MOSCOU

Monsieur,

Je me permets de vous écrire afin de vous appeler à Tétude consciencieuse de la Religion de THumanité. Votre éloignement de ceUe doctrine semble provenir de ce que vous ne l'avez pas encore examinée dans Touvrage capital d'Auguste Comte, le Système de Politique Positive^ oia il Ta organiquement exposée. J'ose donc espérer que si vous

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vouliez Vy contempler dans toute sa sublimité, vous sauriez certainement Taccepter. Les révélations intimes que vous avez faites dans votre sincère ouvrage Ma Confession^ m'inspirent surtout cette confiance. Au sein de la fortune, des honneurs et de la gloire, il vous manquait la paix de l'âme. Faute de voir une raison pour vivre, vous vous sentiez troublé par une poignante inquiétude qui un jour se transforme en obsession du suicide. Mais vous échappez à l'immense chute par un généreux effort sur vous-même. Cest le remplacement d'un fiévreux individualisme par la pleine subordination au monothéisme, qui vous sauve et vous donne la sérénité. Or^ votre harmonie morale se développerait plus sous le Positivisme, qui nous montre dans le service de nos semblables le but normal de la vie, et nous fait trouver notre vrai bonheur dans le bonheur d'autrui.

On peut se convaincre de la supério-

rité directive de la notion de rHumanitésur celle de Dieu, considérant seulement que notre amour est plus élevé et notre subordination plus digne d'après leur degré de socialité, de sorte qu'aimer un individu^ soit homme ou dieu, et se subordonner à lui^ est loin d'être aussi religieux qu'aimer la Famille, la Patrie et surtout THumanité, et se subordonner à elles. D'ailleurs la notion de Dieu n'a jamais eu qu'une efficacité indirecte, et même nous a souvent écartés de nos devoirs sociaux. Très caractéristique à cet égard est une parole de Sainte Térèse qui combattait sans cesse les dangers égoïstes du théologisme. La voici: l'unique manière de savoir que nous aimons vraiment Dieu, c'est en aimant le prochain. Cette admirable sentence, faite pour préserver les âmes d'un mysticisme antisocial, révèle la grande pénétration morale de la sublime sainte espagnole. Le Positivisme en substituant à la notion de Dieu celle de l'Humanité,

reconnaît cependant les bienfaits qu^on doit au principe monothéiste dans l'évolution sociale. Et le sentiment de justice univ^erselle, dont il est animé, lui fait de plus rendre hommage aux dieux et aux fétiches, qui aussi ont dirigé de leur part le progrès humain. Ainsi, grâce au Positivisme nous pouvons fraterniser dans le service commun de notre espèce avec les croyants de toutes les doctrines. Ce sont les besoins de notre essor mental qui ont fait prendre à Tamour, la foi et l'espérance, ces attributs capitaux de l'unité individuelle et sociale, la forme surnaturelle avant que la forme positive. Il a fallu les rapporter successivement aux fétiches, aux dieux et à Dieu pour les rattacher enfin à l'Humanité, guide normal de notre existence.

Lorsque de son lit de mort, votre digne compatriote Tourguéneff vous invitait affectueusement à revenir à l'art, qui ne vous intéresse guère depuis que la morale vous absorbe, il proclamait votre

haute vocation esthétique. Mais vous avez raison de préférer la morale, qui poursuit le bien, à l'art, qui poursuit le beau. Toute bonne action sera toujours supérieure à une œuvre esthétique quelconque, à moins que celle-ci ne soit elle-même une bonne action par sa tendance à nous édifier. Aujourd'hui l'art ne fait que réfléchir l'universelle anarchie, et loin de rasséréner les âmes, il les rend, par de pessimistes et saisissantes peintures du désordre social et moral, plus malades qu'elles ne sont. II nous faut de toute nécessité une doctrine vivante qui puisse dissiper les profondes ténèbres de notre temps. On ne saurait pourtant l'extraire du fond de rhistoire. Le passé doit être vénéré et idéalisé, mais ne peut être revécu. Vainement on voudrait en appeler encore au christianisme qui n'est plus capable de

présideràl'évolution humaine. Outreque les nations les plus populeuses du globe lui furent toujours inaccessibles, celles

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qui Tont professé, déjà ne le professent que nominalement. Certes, le christianisme n'est maintenant qu'une croyance morte et ne saurait renaître. Qu'on rhonore donc pour ce qu'il fit, et qu'on cesse de lui imposer une tâche religieuse qui ne correspond qu'au Positivisme:

extirper l'anarchie et réunir tous les peuples dans la même foi. Pour l'accomplissement de ce grand labeur qu'on ne lui peut disputer, le Positivisme invoque spécialement le concours de Tart. Rien n'agit sur l'âme autant que les productions esthétiques. En bien comme en mal, elles sont douées de Tinfluence la plus puissante, car elles nous mettent en communion intime avec des êtres dont les sentiments nous démoralisent ou nous perfectionnent. Consacré au Positivisme, l'art, au moyen de belles idéalisations de l'existence altruiste, nous entraînerait à la pratiquer, devenant ainsi vraiment religieux.

En parlant dans un de vos derniers

ouvrages du discours de M. Zola à la • jeunesse française, vous contestez ce qu'il y avance, que la science et le travail suffisent pour produire le bien-être du monde. Selon vous on ne le pourra obtenir que par Tamour. A cela M.

Zola répond que Tamour seul ne saurait résoudre la grande question de la félicité humaine, parce qu'il est trop vague et ne précise rien. En combinant vos deux manières de voir, on s'approcherait de la vraie solution, trouvée déjà par le Positivisme. L'amour, la science et le travail sont en effet indispensables pour la réalisation de notre bonheur. Si d'après les conditions nécessaires de notre existence on ne peut se passer du travail, il doit être inspiré par l'amour et guidé par la science, pour remplir efficacement son rôle social. Aimer, penser et agir sont, comme dit Auguste Comte, les trois grandes fonctions de la vie, desquelles il fait dériver ce conseil synthétique: agir par affection et penser

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pour agir. La formule sacrée du Positivisme, F amour pour principe et r ordre pour base; le progrès pour but, caractérise encore mieux la conduite que nous devons toujours suivre. De cette formule émanent les trois devises capitales de la foi définitive: la devise movd\e. vivre pour autrui, ladewhe politique, ordre et progrès et la devise pratique, vivre au grand jour. Quoique M. Zola dit accepter le Positivisme, toutefois celui-ci n'est pour lui que le mouvement scientifique moderne et non pas la doctrine altruiste. Ainsi en constatant qu'il s'opère en ce moment une réaction contre la science, accusée de n'avoir pas accompli ses promesses de bonheur social, il croit y apercevoir une tendance à s'éloigner du Positivisme, quand, au fond, cela signifie qu'on en a grand besoin et qu'on le cherche inconsciemment. L'on devrait se persuader que si la croyance altruiste n'a pas encore triomphé en France, d'où elle nous est venue, c'est

parce qu'on l'y voit sans doute sous un faux jour. Aussitôt que ce grand pays s'en formera une idée exacte, cesseront les revirements théologiques que lui fait aujourd'hui expérimenter la sécheresse de la science, et il s'adonnera de tout son élan au service de la cause suprême. Que la jeunesse française, se rappelant que le monde entier contemple, admire et suit Paris jusque dans ses égarements, ait conscience de sa vraie mission et ne tarde plus à nous envoyer du sein de la glorieuse ville la parole vivante de la foi universelle. Et que Tâge mûr lui en sache donner l'exemple. Les âmes vraiment fortes ne pourront être arrêtées par leurs idées et leurs travaux antérieurs, et sauront se convertir quel que soit le moment où elles verront le Positivisme tel qu'il est, comme la doctrine d'où dépend le bonheur de notre espèce.

En 1852, Auguste Comte écrivit au Tzar Nicolas I une lettre où il lui expo-

sait Tesprit du Positivisme et l'invitait respectueusement à sauver la Russie de Tanarchie, en l'acheminant avec prudence, mais sans détours^ vers la régénération normale. Cette lettre se trouve reproduite dans le troisième volume de la Politique Positive. Malheureusement les conseils de notre Maître ne furent pas suivis par le Tzar. Nous ne lui en faisons pas cependant un reproche spécial, puisque les appels d'Auguste Comte aux gouvernements occidentaux et aux directeurs du catholicisme, bien plus obligés à l'entendre, ne reçurent non plus l'accueil qu'ils méritaient. La voie de salut tracée par le réformateur suprême ayant été méconnue, l'anarchie s'est de plus en plus agravée et a envahi à présent la Russie même. Contre la grande révolution sociale qui déjà fermente partout, les uns cherchent une sauvegarde dans les répressions violentes qu'ils demandent à l'autorité politique, les autres s'imaginent pouvoir la trouver dans

la foi théologique qu'ils s'efforcent de reconstruire artificiellement. Mais ces deux moyens ne feront que compliquer l'anarchie et produire par contre-coup de terribles convulsions. C'est uniquement le Positivisme qui nous saura donner la vraie solution de la crise: dignifiant le prolétariat et satisfaisant ses aspirations légitimes; socialisant les gouvernements et prescrivant au patriciat des incontestables devoirs publics; destinant le sacerdoce à diriger l'éducation normale et veiller a la concorde universelle; consacrant la femme à sa vraie mission de sanctifier les âmes au foyer domestique; faisant, en un mot^ concourir harmonieusement toutes les forces morales, intellectuelles et pratiques au service exclusif de notre espèce.

Le premier qui a démontré que la cause intime de la religion n'est point la peur^ mais la vénération, et qui a surtout fait dépendre de l'essor de ce noble

sentiment le vrai progrès humain, c'est Auguste Comte. Néanmoins vous attribuez à notre Maître une conception de Thistoire qui ne saurait être plus contraire à sa manière de voir. Ainsi vous croyez que, selon lui, l'homme s'est acheminé de la religion vers l'irréligion. Pour vous désabuser de votre regrettable méprise, je vous citerai textuellement l'aphorisme d'Auguste Comte qui résume l'évolution sociale: l'homme devient de plus en plus religieux. Il ne l'a pu formuler qu'en suivant la marche de l'esprit humain à travers les âges et s'identifiant avec les diverses croyances qui ont successivement amélioré notre existence.

C'est animé de cet esprit qu'il a édifié, comme leur glorieux couronnement, la foi altruiste. Se passer du surnaturel n'est pas, ainsi qu'on le croit encore habituellement, se passer de religion.

Le théologisme n'a été que sa forme préparatoire, et le Positivisme est sa forme définitive. Avant qu'on eut pleine

conscience deTHumanité, Ton s'explique qu'on restât attaché à Dieu, malgré son indémontrabilité, mais aujourd'hui cet attachement n'a plus de raison d être. De progressif qu'il était, le monothéisme est devenu rétrograde. Loin de favoriser l'évolution sociale, il ne fait déjà que l'entraver, en retardant le triomphe indispensable de la Relio-jon deTHumanité. ^

Quand j'ai vu que vous vous exprimiez dédaigneusement à Tégard du Positivisme, je n'ai point douté que vous n'en jugiez ainsi qu'à cause des informations les plus erronées. Autrement vous auriez, certes, aperçu la dignité, la profondeur et la sainteté de l'œuvre d'Auguste Comte. Dans tout le passé, il n'y a rien qui lui soit comparable. La vie entière de notre Maître fut consacrée depuis l'enfance au service exclusif de l'Humanité, Il renonça aux honneurs de son temps que facilement il aurait pu obtenir, et n'eut pour prix de son dé-

vouement social que l'oubli de ses contemporains. Mais il était si pénétré de sa mission' universelle, qu'il la poursuivit avec une invincible persévérance et une ardeur croissante jusqu'à sa mort, survenue malheureusement avant qu il eût couronné sa sublime tâche. De sa grande trilogie, il ne peut terminer que la Philosophie Positive et la Politique Positive, et laisse seuleument comencée la Synthèse Subjective. Ne considérant que sa Philosophie, des adversaires théologiques d'Auguste Comte l'ont comparé à Descartes et à Bacon. Que n'auraient-ils pas dit s'ils avaient pris connaissance de sa Politique, dont celle-là n'est que la préface, et de sa Synthèse, quoique inachevée, qui en est le complément? C'est vrai que quelques-uns des plus décidés adhérents de la Philosophie ne voulurent pas suivre Auguste Comte dans sa Politique, croyant qu'il y faisait fausse route, par excessive préoccupation delà vertu. Mais ce que

cela prouve uniquement, c'est qu'on s était mépris sur ses hauts desseins ayant supposé qu'il ne venait qu^enseigner une nouvelle méthode de raisonner quand il aspirait à refaire la société" toui entière sur la plus parfaite morale

Au milieu de l'effondrement de toutes ies anciennes croyances, qui laisse le champ libre aux ravages de l'anarchie

Auguste Comte a trouvé, pour remédier a la situation et assurer l'avenir , la foi altruiste. Pourtant, selon vous, il„'ya de salut que dans le retour au christianisme primitif. Toute l'évolution humaine a partir de lui vous semble une chute déplorable, parce qu'on l'aurait méconnu et dénaturé. Vous êtes, à la vérité bien injuste envers le catholicisme dû moyen-âge, en l'appréciant par ses ruines actuelles. A proprement parler, le moyen-âge finit avec le XII1= siècle L immortelle épopée de Dante suffit à elle seule à le démontrer, puisque le poète s y appropie les fonctions de Dieu

dans le jugement des morts. Spontanée, durant le XIV^ et le XW' siècles, la décomposition du catholicisme devient systématique les deux siècles suivants, sous Taction du protestantisme; et le XVIÏl' siècle rejette l'autorité même de la Bible, considérant toutes les révélations comme indignes de Dieu, et aboutit à la grande Révolution Française.

Celle-ci, malgré ses généreuses aspirations, démolit seulement et ne put rien construire. De là, qu'on ait vu accidentellement reparaître le christianisme. Mais ne pouvant compatir avec Tmtellectualité moderne, s'il est encore capable de produire Tunité individuelle, il ne saurait produire l'unité sociale qui suppose une foi commune.

Pour constater que le Positivisme est la seule doctrine apte à réaliser l'harmonie universelle, il suffit d'une succincte ébauche de l'organisation qu'il donne à toute Texistence humaine. Voyons premièrement la société domesti-

que. Elle est fondée sur le mariage que le Positivisme élève à la monogamie parfaite, consolidée par le veuvage éternel. L'union conjugale revêt ainsi sa constitution normale et vraiment sainte.

Celui des époux qui survit se gardera dé contracter un nouveau mariage, puisque ce serait o/Tenser le mort, qu'on doit amer et vénérer plus encore que de son vivant. Les nouvelles noces impliquent une polygamie successive, qui dépouille 1 union conjugale de sa dignité et de sa consistance. Quand on aime véritablement, on aime au delà de la tombe et la mémoire de l'être chéri devient inviolable et sacrée. Selon le Positivisme, le mariage a pour but le perfectionnement réciproque des époux et non pas la procréation. Celle-ci est une circonstance accidentelle qui ne constitue nullement 1 essence de cette grande institution. Ainsi le type le plus achevé du mariacre positiviste est l'union chaste. Notre temps est malade de sexualité, et certai-

nement on tardera d'accepter ce haut idéal, que, peut-être, on trouvera même absurde. Mais vous, Monsieur, ne sau- • riez le repousser, car je me souviens que vous avez dit, que si Saint Matthieu croit que celui qui regarde impurement la femme d'autrui commet un péché, celui qui regarde de la sorte sa propre femme en commet un plus grand encore.

Indépendamment de la valeur particulière du mariage chaste, auquel doit s'approcher le plus possible le mariage ordinaire, il offre la seule solution digne du grand problème de la saine procréation humaine. Une grande partie de la population devrait s'abstenir aujourd'hui d'avoir des enfants, car en vertu de l'hérédité ils naissent fatalement destinés à une vie de souffrance. Le matérialisme propose d'arrêter le mal^ interdisant le mariage aux personnes d'une constitution morbeuse. Sans compter que cette prohibition est facilement éludable, elle impliquerait une flagrante

injustice, en privant beaucoup d'âmes d'un légitime bonheur conjugal. Ce n'est que la persuasion de ne devoir produire que des êtres sains qui, faisant contracter religieusement des unions chastes, nous donnerait la vraie issue de cette difficile question. Comme Ton est arrivé, grâce à l'évolution sociale, à aimer purement la mère, la sœur et la fille, l'on pourra aimer de même Tépouse, malgré qu'on ait avec elle une plus grande intimité d'affection. Si le célibat constituait sous le théologisme le plus parfait état moral de l'individu, une connaissance plus profonde de la nature humaine porte le Positivisme à établir le mariage chaste comme la condition normale de la pureté, puisqu'alors elle se lie à la tendresse qui souvent s'éteint dans la vie solitaire. C'est sous l'influence de Clotilde de Vaux qu'Auguste Comte put s'élever à cette sublime conception. L'éternelle amie de notre Maître le purifie de tout clément mauvais, en

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lui inspirant les plus dçuces et saintes émotions. Après la mort prématurée de Clotilde^ il développe de plus en plus le culte d'amour et de reconnaissance qu'il lui avait voué. Tout pénétré de son angélique souvenir^ il formule ainsi le principe de l'immortalité positive de Tâme:

vivre pour autrui afin de revivre dans autrui. En vertu de cette grande loi morale, rien de ce qu'il y a de bon en nous ne se perd, et croît et se multiplie au sein de l'Humanité. L'amour de notre Maître pour Clotilde se confond avec l'amour universel. Plus il aime son inséparable compagne, plus il désire la grandeur de notre espèce. Cette pleine identification de la vie privée avec la vie publique, réalisée par Auguste Comte, doit être l'idéal suprême de notre existence. Il faut que chaque famille ne cesse Jamais de rapporter à l'Humanité l'ensemble de sa conduite. Qu'en se mariant on ait toujours en vue de concourir par l'harmonie privée à l'harmonie

publique. L'homme et la femme ne doi-

. vent^s'unir que pour mieux aimer et servir l'Humanité.

Elevons-nous maintenant de Tordre domestique à l'ordre universel. Celui-ci suppose, selon le Positivisme, la formation d'une seule Eglise, dirigée par un chef suprême, le Grand Prêtre del'Hu nianité. Le moyen-âge esquissa, pour ainsi dire, cette organisation normale. Si 1 on méconnaît l'importance de la papauté, c est qu'on la ju,oe par la décadence ou elle est tombée de nos jours. Comme cette institution s'appuyait sur le théolo- " gisme, détruit déjà par le progrès scientihque, elle a naturellement perdu son autorité morale. En oïki, la papauté n est devenue impuissante que parce que le monde n'est plus catholique. Mais la grandeur de son rôle au moyen-âge est incontestable. Ce fut, en vérité le premier pouvoir spirituel,, indépendant du pouvoir temporel et englobant plusieurs nations, qui ait surgi. Sa double

tâche capitale était de faire fraterniser tous les hommes à travers les divers pays, et d'imposer la moralité aux gouvernements. Les imperfections de la papauté, qui ne lui ravissent nullement son mérite social et religieux, provinrent surtout du théologisme qui lui servait de guide. C'est ainsi qu'elle voulut dominer la temporalité terrestre au nom de la spiritualité céleste, en rétrogradant de la sorte vers Tancienne confusion théocratique des deux pouvoirs.

Au lieu des hommes d'Etat ce seraient les prêtres qui auraient alors gouverné, en perdant tout leur prestige moral et constituant un monstrueux despotisme. La plupart des pays résistent énergiquement à cette usurpation.

Bientôt l'évolution intellectuelle, en décomposant le catholicisme, provoque la chute même de la papauté. On voit le clergé se nationaliser et dépendre plus de chaque gouvernement que du pape, qui à peine est respecté nominalement.

Il n'y eut plus de pouvoir spirituel pour modérer le pouvoir temporel, et aujourd'hui encore, on sent particulièrement ce grand vide. Tout projet de restaurer la papauté dans la direction morale du monde serait impraticable A la vérité, il faudrait pour cela qu'on retournât à la foi théologique, base de cette mstitution, ce qui indubitablement n est pas possible. Quand l'esprit humam sort d'une croyance parce qu'il la ■ trouve insuffisante, il ne s'arrête pas avant d'atteindre une croyance supérieure. C'est ainsi que le Positivisme vient succéder au catholicisme, en reconstituant le pouvoir spirituel sur des bases inébranlables. Le pape de Rome sera remplacé par le Grand-Prêtre de l'Humanité qui s'établira à Paris, vrai centre religieux de la Terre. Cela correspond à un besoin capital de l'ordre social. En effet, les désaccords des peuples ne sauraient être normalement résolus que par une suprême autorité

spirituelle. A présent, pour éviter la guerre entre deux pays, on recourt parfois à l'arbitrage d'un troisième; mais ce procédé est inconsistant et transitoire, puisqu'il faut évidemment que le vrai juge soit d'une nature diverse des éléments en conflit. C'est donc au Grand-Prêtre de l'Humanité qu'on devra en appeler définitivement pour maintenir toujours la paix sur notre planète.

Ayant envisagé Tordre domestique et l'ordre universel, considérons maintenant la Patrie qui lie la Famille à l'Humanité, Elle a commencé par l'existence militaire^ mais l'existence industrielle doit être son état définitif. Tout but cruerrier serait contraire à sa destination normale, qui est de contribuer au bienêtre de notre espèce. Aisément on comprend aussi que sous le régime pacifique il n'y aura pas de grandes nationalités. La tendance à la fédération qu'on observe aujourd'hui révèle qu'à l'avenir toute Patrie se composera d'une ville avec

ses campagnes respectives. C'est ainsi que l'organisme social acquerra sa plus haute vitalité industrielle, et que Ton obtiendra de la terre, par l'effort commun de tous les peuples, le plus d'utilité possible. Pour atteindre sa constitution finale chaque Patrie doit se baser sur la Famille et se subordonner à l'Humanité.

Alors on ne verra pas ce qui arrive actuellement, le Prolétariat dépourvu en général, par insuffisance du salaire, des conditions de la vie domestique, car le Patriciat bien pénétré de ses devoirs sociaux, saura réparer cette grande injustice. Patriciens et prolétaires, d'accord entre eux, concourront des divers pays à la prospérité matérielle de notre espèce. En tout et partout la coopération doit remplacer la lutte. Si le spectacle des malheurs actuels du prolétariat est affligeant, ce n'est pas, certes, l'anarchie qui égare tant d'âmes, qui pourra y remédier. Le moyen que vous proposez, Monsieur, de nous borner à l'existence

purement agricole, n'est point acceptable. On ne saurait réduire nos forces industrielles, il faut seulement les régler. C'est ce qui appartient au Positivisme, qui vient organiser pleinement la vie pacifique, prescrivant aux familles^ aux classes et aux patries leurs devoirs respectifs dans le service éternel de l'Humanité.

La France néglige malheureusement son labeur suprême à cause surtout de la funesto préoccupation de la revanche que lui a laissée une guerre à Jamais déplorable. Il y a quelque temps nous nous sommes permis de l'appeler à l'oubli de ses propres griefs, afin qu'elle puisse se consacrer à la régénération universelle, qui ne saurait être dirigée que par elle. Mais en considérant ensuite que la douloureuse perte de TAlsace-Lorraine lui voile sa vraie mission, nous osâmes demander à l'Empereur Guillaume II la généreuse dévolution de ce territoire.

Plus tard, quand Monsieur Moritz von

Egidy, dans ses vœux pour la paix universelle, a proposé de constituer l'Alsace-Lorraine en état indépendant, nous lui avons écrit, nous réjouissant de son noble pas, d'aut^ant plus louable qu'il venait d'un militaire allemand; mais nous lui disions aussi qu'il fallait redonner franchement ce territoire pour éteindre toute pensée de revancbe. Nonobstant le colossal armement de l'Europe, il y existe une forte tendance contre la «-uerre, comme le témoigne jusqu'à la circonstance qu'on prétexte pour le maintenir qu'il est un soutien de la paix. Sans doute, c'est la France qui doit prendre l'initiative du désarmement. Néanmoins on reconnaît en général qu'il faudrait avant résoudre Taffaire de TAlsace-Lorraine. De votre patrie même, qui malgré son puissant esprit de nationalité fraternise avec tous les peuples, sont . parties de dignes sollicitations à ce sujet. On y a cité l'exemple de Nicolas II dans la question Bulgaire, pour

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stimuler Guillaume II dans celle de l'Alsace. Et le désintéressement de celui-ci renfermerait bien plus de la transcendance. Cest le destin de l'Occident, c'est le destin du monde qui en dépend. En vérité, la pleine réconciliation de la France avec TAllemagne serait le point de départ de la concorde universelle.

Alors Paris, délivré de son assoupissement actuel, se lèverait radieux d'altruisme, pour illuminer à jamais toute la Terre.

Il est bien triste que, par un égarement inouï, quelques fils de la France puissent méconnaître Auguste Comte jusqu'à prétendre noircir sa glorieuse mémoire. Dans ce temps si grave, si solennel, au milieu de la profonde anarchie qui nous domine, il semble incroyable, qu'on ose attaquer Thomme unique qui nous a ouvert le seul chemin de salut, en fondant la Religion Universelle. De même que tout le monde, les grands serviteurs de l'Humanité ne sau-

raient être iu^>-és d'nnrho a

^ ju^es d après des moments

isoles de leur vie et surtout de leur jeu-

nesse.C'estrensemble de leur carrière qui doit fixer leur vraie valeur sociale et morale. On peut être exempt de fautes sans avoir pour cela des mérites, et au contraire, on peut avoir bien des mérites, tout en ayant tombé en fautes graves.

Amsi Saint Paul qui un temps persécuta cruellement les chrétiens, n'en est pas moins le plus grand défenseur de leur doctrine, et même son véritable fondateur par l'organisation qu'il lui donna ■ Comme exemple de double vie, le cas de Saint Augustin, consigné dans ses propres Confessions, est un des plus remarquables. Toute son inconduite première disparaît devant ce qu'il fit

après sa transformation morale, et il est

a exception de Saint Paul, le plus grand champion du catholicisme. A l'égard

d Auguste Comte, les erreurs et les fautes qu 11 peut avoir commises ne signifient rien en comparaison de la sublimitéde sa

vie et de sa doctrine. Ce qui le caractérise le plus, son amour pour Clotilde de Vaux, si méconnu par ceux qui sont incapables de comprendre toute sainte liaison des deux sexes, est fidèlement tracé dans leur propre correspondance, publiée en 1 884. On y voit notre Maître se purifier pas à pas sous l'ineffable influence de son éternelle compagne, et atteindre enfin à la sainteté au sein de la plus vive tendresse. En subissant l'épreuve décisive de la mort, cette incomparable affection loin de s'affaiblir, se fortifie de plus en plus, Auguste Comte, qui survit treize ans à Clotilde de Vaux, ne cesse de l'aimer toujours plus fervemment, et soutenu par sa mémoire bénie, il élabore la doctrine altruiste. Pour reconnaître la sainteté de ce lien sans égal, il ne faut pas être positiviste, il suffit de juger avec rectitude. Certes, toute âme digne, bien renseignée sur Auguste Comte, ne pourra s empêcher de le vénérer profondément.

Ce que vous dites. Monsieur, à propos de la mort de votre frère est très significatif. Il vous semble que vous lui êtes plus attaché, que vous l'aimez plus depuis qu'il cessa d'exister corporellement. Vos sentiments à cet égard sont étrangers au surnaturalisme. En effet, sans que vous vous arrêtiez à des considérations théologiques, votre frère est resté tout vivant dans votre mémoire, purifié de ses défauts, revêtu de qualités qu'auparavant vous ne lui connaissiez guère, et vous donnant de saints conseils. Il y a là un témoignage manifeste de votre disposition spontanée à la foi normale. Le culte des morts est l'essence de la Religion. Sur les tombeaux se sont élevés les Temples. Autour des grands morts on tend toujours à se réunir pour les glorifier et les suivre. A Moïse, Numa, Buddha, Confucius, Saint Paul, Mahomet et autres natures éminentes qui honorent le passé, succède Auguste Comte, le conducteur suprême, dont le

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tombeau sera le ciment sacré du temple central de THumanitc. De tous les pays on ira à Paris en pieuse pérégrination, visiter le saint sépulcre du fondateur de la Religion Universelle. Ceux qui survivent en leurs semblables sont les seuls vraiment immortels, et c'est de la sorte qu'ont subsisté les âmes d'élite que, durant la phase théologique de l'évolution sociale^ on supposait hors de la Terre. Il faut cultiver le souvenir des morts afin de se rendre capable de penser à ceux qui naîtront après nous. Ainsi s'enchaînent les générations pour perfectionner sans cesse la vie privée et publique. Si l'on ne se préoccupe que du moment actuel, on ne saurait être religieux, mais on l'est au contraire, et sous la forme définitive, si l'on embrasse Téternité des temps au sein de la foi altruiste, qui vient abolir tout esprit de discorde et sanctifier l'existence humaine. La loi de nos vraies destinées est consignée dans cette lumineuse pensée d'Auguste Comte: les

vivants sont toujours et de plus en puis gouvernes par les morts.

. Sous le Positivisme la religiosité se consolide et devient normale embrassant manifestement l'ensemble de notre vie, puisque nos sentiments, pensées et actions ne doivent jamais s^écarter de l'amour et du service de THumanité Cette sublime doctrine respecte tout digne passé individuel et social et ne les modifie qu'afin de les améliorer. Pour être positiviste, il faut savoir ignorer la hame et apprendre à aimer de l'amour le plus dévoué, cherchant notre bonheur suprême dans le bonheur de notre espèce. Se dessaisir de l'aspiration vers une éternité individuelle dans un autre monde, pour l'espérance de vivre dans la mémoire des hommes afin de les aider de plus en plus dans leur mission sociale, est sans doute un perfectionnement de' l'âme, un triomphe de l'altruisme. Et l'on peut s'oublier tellement soi-même que, tout en contribuant sans cesse à la féli-

cité universelle, on souhaite humblement de rester inconnu. C'est là le com • ble de la sainteté. Avant que de finir votre carrière et de passer à la vie du souvenir, puissiez-vous, Monsieur, concourir de votre autorité morale à faire prendre aux nouvelles générations le vrai chemin delà plus haute harmonie humaine.

Salut et Fraternité.

Juan Knrique Lagarrigue.

(Av. du Brésil, 36).

né, à Valparaiso, le 28 Janvier 1852,

Santiago du Chili ^ le 15 Saint Paul 100.

(1 Juin 1897)

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