A PARIS
Monsieur,
Enm'accusant réception de quelquesunes de mes brochures sur le Positivisme, vous m'écrivez: aJe me dis positiviste, moi aussi, j'admire dans l'œuvre d'Auguste Comte tout le côté systématique, tout l'historique des étapes du développement intellectuel et moral de l'humanité, mais je m'arrête devant sa tentative religieuse et ne suis plus avec lui lorsqu'il institue un nouveau culte.»
Permettez-moi d'espérer que vos propres méditations sur Tordre social, pourront un jour vous faire accepter en entier l'œuvre du Maître, d'autant plus que ce n'est que sous sa forme religieuse que le Positivisme doit régénérer le monde et produire le bien-être universel.
Dans votre radicale émancipation du surnaturel, vous ne vous contentez pas d'un passif déliement des anciennes idées, mais vous cherchez de quoi les remplacer. Néanmoins, il me semble que, tâchant de déblayer le terrain, vous jugez beaucoup d'auteurs contemporains, sous un point de vue trop pathologique. Pour moi^ il y a parmi eux de grands talents qui n'exercent une influence énervante ou perturbatrice que parce qu'ils n'ont pas trouvé leur vraie destination^ faute d'être guidés par la foi définitive qui concentre tous nos eff'orts moraux, intellectuels et pratiques dans le service de l'Humanité.
Mais quant aux écrivains qui ne s'occupent qu'à modeler des phrases sans idées, vous avez raison d'exclure d'entre les cerveaux sains^ ces natures simplement verbales. Distingons pourtant ceux qui viennent de contracter cette funeste habitude d'avec ceux en qui elle est de longue date. A l'égard de ces derniers, presque point d'espoir de salut, mais les autres, s'ils ne tombèrent que séduits par une vaine mode du jour, ils pourront facilement se sauver, considérant le vrai but de tout digne labeur littéraire. La plume est appelée à améliorer, embellir et sanctifier l'existence humaine, et non pas à produire des paroles vides. Sans grandes pensées, on n'est jamais grand écrivain.
J'ai supposé, Monsieur^ quec'estpeutêtre une certaine disposition pessimiste de votre âme qui vous empêche de reconnaître dans la Religion de l'Humanité le complément logique et indispensable de la Philosophie Positive. L'idée de la
lutte pour la vie vous préoccupe tellement, que vous n'espérez guère pour notre espèce que de sombres et attristantes destinées. Sans souhaiter nullementde voir diminuer Ténergie de votre nature, je voudrais qu'elle s'imprégnât d'onction et de religiosité. Votre force deviendrait ainsi une force exclusivement édifiante. Dans ce temps si troublé, si plein de désespoir, où il semble qu'on marche fatalement vers le plus grand cataclysme social, on doit s'armer d'une invincible sérénité et d'un altruisme inépuisable. Il est difficile, sans doute, de se soustraire aux agitations d« la profonde crise actuelle, qui travaille le monde entier, de conserver le calme au sein de la tempête. Mais la persuasion intime que Ton concourt A une lâche de salul social, peut faire triompher de tous les obstacles. Alors, on saura opposer une bienveillante impassibilité aux plus inqualifiables attaques, et on ne se laissera aucunement refroidir par le plus glacial
indifférentisme du public. La santé de l'âme n'est pas moins contagieuse que la maladie, et, à la longue, clic finit par prévaloir. Certainement, c'est l'altruisme qui vaincra l'cgoïsme, et non pas Tégoïsme, l'altruisme. Si la vie humaine a dû passer par la lutte entre famille et famille, entre tribu et tribu, entre peuple et peuple, elle s'achemine déjà vers la coopération universelle. En vérité, l'amour, giiidé par la foi positive, détruira la discorde sur la terre, réunissant A jamais tous les hommes dans le service derHumanîté.
C'est l'esprit de sainteté, la préoccupation constante de notre perfectionnement moral, qui forme le grand mérite de la religion et qui la met au-dessus de tout. Naturellement, un progrès incontestable s'est vérifié à cet égard, et l esprit de sainteté, qui dans les premiers tenops de la religion n'était qu'en germe, s'est développé ensuite de plus en plus, et arrive aujourd'hui, grâce au Posîiivîs-
me, à sa plénitude. Pour s'en convaincre, il suffit de considérer que dans Tanfiour de THumanité, loi suprême de notre doctrine, il n'y a aucun mélange égoïste, tandis que dans Tamour de Dieu, il entre l'intérêt de la récompense et la crainte du châtiment. Au reste, Tespérance d'une immortalité personnelle dans un autre monde est moralement bien inférieure à l'espérance de l'immortalité sociale sur notre planète. Quand les esprits nobles et virils, délivrés du théologisme, acceptent le Positivisme, ils ne se borneront plus, comme à présent, à nier les anciennes croyances, mais, tout en leur rendant la justice historique qui leur est due, ils soutiendront fermement la nouvelle, qui concilie la plus haute intelligence avec la plus parfaite moralité, et clôt définitivement l'époque de la foi surnaturelle. Lorsqu'on ne connaît pas encore le Positivisme, il est explicable qu'on puisse le mésestimer et le fuir; mais dès qu'on en possède une
vraie connaissance, on ne saurait le rejeter que si Ton manque de dévouement pour concourir à la plus sublime évolution religieuse de notre espèce.
La foi théologique est aujourd'hui épuisée, et, loin de présider au progrès humain, elle ne le comprend même pas.
Mais toute insuffisante qu' elle soit devenue pour régler notre existence, elle ne saurait néanmoins disparaître devant le seul négativisme. En effet, une doctrine quelconque, nonobstant son invalidité manifeste, ne cède sa place qu'à une doctrine supérieure. Au sujet du monothéisme, on devrait se souvenir de ce qui se passa à l'égard du polythéisme. Combien de temps le culte des dieux ne subsista-t-il pas, malgré l'incrédulité des esprits instruits? Ce ne fut que le culte de Dieu, introduit par le christianisme, qui en obtint l'élimination. Aussi, de nos jours., ce ne sera que le culte de l'Humanité, qui abolira le culte de Dieu. Si le Positivisme ne venait pas remplacer le
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monothéisme, la décrépitude de celui-ci se serait prolongée indéfiniment. Les efforts immenses qu on fait encore pour démolir la foi théologique, sont complètement inutiles. Elle n'est déjà qu'un fantôme, leXVIITsiècle l'ayant détruite de fond en comble. La démolition, toute violente qu'elle fût alors, avait sa raison d'être. Il fallait faire table rase du surnaturalisme, afin que l'esprit humain pût atteindre au Positivisme. Ce n'est que le retard de celui-ci à se convertir en croyance organique, qui a été cause de la résurrection facticede la foi théologique, qu'on devrait déjà cesser d'attaquer, en lui reconnaissant aussi ses grands services. Mais en même temps, il faut se consacrer exclusivement à instaler la foi positive. Dans le domaine des idées, rien de ce qui a fait son temps ne finit réellement que lorsqu'une construction nouvelle s'élève. Seulement la foi peut remplacer la foi.
On ne saurait assez déplorer que bien
de nobles natures persistent encore à nier et à détruire, quand elles devraient affirmer et construire. L'harmonie de l'âme vient de la foi et jamais du doute. D'ailleurs la force de l'esprit et du cœur est supérieure sous une croyance quelconque, que dans l'incrédulité. C'est que la foi, pacifiant l'âme, élève le cœur, qui à son tour agrandit l'esprit. Pourtant il ne faut pas en juger par le moment qui suit immédiatement notre conversion. D'ordinaire on se trouve timide et incapable sous la doctrine qu'on vient d'accepter. Mais le premier temps passé, la vigueur, accrue par la foi, reparaît plus puissante. On acquiert surtout, ce qui n'existe pas dans l'incrédulité, un principe d'équilibre moral, qui permet d'éviter les troubles de l'âme, ou, dumoins, de s'en rasséréner bientôt. L'influence qu'on exerce alors est généralement sainte, parce qu'on ne tâche de transmettre que les plus vertueux mouvements du cœur. Augmenter* les senti-
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ments altruistes du monde est le plus grand bienfait qu'on puisse réaliser. La science même, pour devenir vraiment féconde, doit atteindre à la sagesse, dont Tessence est lamour. Tout ce qui s'éloigne de ce centre suprême de la vie est préjudiciable ou stéril. C'est sous l'inspiration de Tamour qu'il faut toujours penser et agir pour remplir dûment notre destin social.
La longue lutte entre l'éducation théologique, qui tend à former le cœur de l'homme, et l'éducation laïque, qui tend à former son esprit, cesse avec le Positivisme qui cultive à la fois le cœur etTesprit, enlesharmonisant pleinement.
Si l'éducation laïque est insuffisante du côté affectif, l'éducation théologique est presque toujours ruinée par l'évolution mentale des individus, dans un temps comme le nôtre, que le réel domine. En effet, quand on arrive à douter du surnaturel, incompatible avec les notions actuelles sur l'ordre universel, ce qui
reposait sur ce ciment s'écroule, laissant dans l'âme le vide moral. Combien ne font pas cette triste expérience! On est élevé dans la foi théologique et on devient forcément sceptique, emporté parla science. Ainsi Ton perd le guide moral que la première éducation nous avait donné. Il ne dépend pas de la volonté de retourner au théologisme pour se sauver des égarements. Quand on rejette rationnellement les conceptions surnaturelles, on n'y revient plus. Les fondements de la morale, si souvent sapés dans le théologisme, sont inébranlables dans le positivisme. Certes, nous ne voulons pas dire que les positivistes ne tomberont pas en fautes, mais seulement qu'ils ne douteront jamais de leur doctrine, parce que, étant démontrable, plus on la médite, plus elle se consolide. Leur inconduite sera donc toujours réprouvée par leur conscience, et ainsi leur éducation morale est indestructible. En vérité, pourvu que la règle ne puisse
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être méconnue, les infractions la laissent inaltérable, puisqu' elle reste toujours juge de l'existence. Cela suffit pour constater la supériorité de l'éducation positive sur Téducation théologique et surTéducation laïque, toutes deux inconsistantes, Tune par Tindémotrabilité du surnaturel, Tautre par manque de culture du cœur.
Sous Tempire de la foi altruiste, qui subordonne notre vie entière au service de l'Humanité^le sentiment du devoir sera très fortifié. L'éducation positive agissant sans cesse à travers les générations, un temps viendra oij il coûtera plus de faire le mal que le bien. C'est qu'on naîtra alors avec beaucoup plus d'altruisme qu'à présent, et que le milieu social, refoulant partout l'égoïsme, ne laissera le champ libre qu'aux nobles actions.
La foi altruiste forme Thomme dès Tenfance pour l'Humanité, en l'y faisant vivre et mourir religieusement. Elle le prépare déjà, avant que de naître, à ce
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saint destin. En effet, dans le Positivisme on ne se propose d'avoir des enfants que pour donner de dignes serviteurs à THumanité. La gestation se réalise en la mère dans ces mêmes dispositions, fortifiées encore par une pieuse sérénité et un généreux espoir. Le nouvel être apparaîtra ainsi héréditairement prédisposé au bien; et la triple culture morale, esthétique et scientifique le portera ensuite à remplir sa mission sociale. Naturellement, l'éducation doit commencer par former le cœur, principe vital de la conduite. Dès que l'enfant est habitué à subordonner l'égoïsme à l'altruisme, on rélève au sentiment du beau, qui consiste en l'expression harmonieuse du bon.
L'éducation se complète alors par la connaissance systématique de l'ordre universel, et ainsi le vrai vient raffermir le bon et le beau. Ces trois éléments, qui se sont trouvés tant de fois en désaccord, se concilient a jamais dans le Positivisme, qui les rattache exclusive-
mentàTHumanlté. Toutes les forces humaines auront ainsi une destination convergente, et la vie individuelle et la vie sociale atteindront leur plus haut développement Mais, les positivistes, bien qu'ils ne cessent de s'acheminer vers l'avenir pénétrés de convictions inébranlables, ils sauront toujours vénérer le passé théologique, moyennant lequel on a enfin, trouvé la vraie voie du bonheur universel De tous nos sentiments, le plus difficile à produire et le plus nécessaire à l'éducation est sans doute celui du respect. S'il manque, l'orgueil se lève contre les notions morales les plus indispensables. C'est ce qu'on voit surtout dans ces douloureuses crises sociales, oij la discipline ancienne est morte, sans que la nouvelle soit encore née. Mais, maintenant que la foi altruiste a ouvert l'évolution harmonieuse de notre espèce vers son état normal, les époques anarchiques ne reparaîtront plus. Il est vrai que le saint esprit du Positivisme n'est pas
encore suffisamment apprécié, surtout à cause que les positivistes eux-mêmes l'oublient souvent, entraînés par le turbulent milieu actuel. L'aigreur, la violence, l'implacabilité forment, pour ainsi dire, le fond de notre temps, où on hait trop et à peine on aime. Puissent désormais se préserver de la contagion de ce mauvais esprit tous ceux qui professent le Positivisme, lequel, venant sanctifier le monde, ne saurait être réellement servi que par une force invincible de bienveillance. Les adhérents des anciennes doctrines, animés de sentiments généreux, se tourneront vers notre foi, dès qu'ils verront comment y arriver. Qu'on leur en montre donc la voie.
Si l'on considère équitablement Auguste Comte, il apparaît comme le plus grand serviteur de l'Humanité, comme le suprême législateur religieux. Tout l'ordce social était en péril, faute d'être soutenu par une foi vivante. Le théologisme en ruines ne pouvait plus nous
diriger. La science, qui Tavait détruit, ne constituait pas encore une doctrine organique et manquait d'amour, sans lequel tout savoir est infécond. Auguste Comte commence alors son labeur.
Il s'empare de la science et la systématise dans son incontestable classification ascendante de mathématique, astronomie, physique, chimie, biologie et sociologie. En fondant cette dernière, il nous donne une explication positive du passé et en déduit Tavenir. H couronne enfin Téchelle rationnelle de nos connaissances du complément de la morale, la plus haute des sciences, qui devient ainsi inébranlable par Tappui qui lui prêtent toutes les autres^ A partir de la mathématique, premier fondement du vrai savoir. Le Positivisme qui, lorsqu'il n'embrassait pas encore la morale, n'était que philosophie» s'élève à religion avec elle. D'explication de Tordre universel, il se transforme en guide souverain de la vie. Quelle que soit la forme
de la religion, son grand propos de régler l'existence individuelle et sociale par des principes communs, subsiste toujours le même. Elle est, en vérité, le centre où tout converge et d'où tout émane pour le bien-être de notre espèce. La religion ne saurait, certes, disparaître, bien qu'elle se modifie pour mieux remplir son destin sacré. Ainsi qu'elle a clé successivement fétichiste, polythéiste el monothéiste, améliorant de plus en plus notre existence, elle devient, grâce A Auguste Comte, positive. Dès lors, elle nous guide et nous associe au nom de THumanité, notre vrai Être Suprême, en qui viennent se fondre les divers types surnaturels, comme des conceptions provisoires et indispensables pour préparer son régne. Les adorateurs de Dieu, des dieux et des fétiches ont été, pour ainsi dire, des adorateurs spontanés de THumanité, toutes ces notions s*^étant élaborées avec des éléments humains. Certainement,
on ne peut rendre culte qu'à ce qui nous ressemble^ ou à ce que nous croyons nous ressembler. S'il est évident à l'égard du polythéisme que les hommes avaient fait les dieux à leur propre image^ il n'est pas moinsévident, à l'égard du monothéisme, que ce n'est pas Dieu qui a fait l'homme, mais l'homme qui a fait Dieu^ s'idéalisant soi-même. Toutefois le Positivisme reconnaît la pleine sincérité des croyances surnaturelles^ qui^ loin d'avoir été artificieusement forgées de propos délibéré, ont spotanément surgi, comme manifestations nécessaires et transcendantes de l'esprit humain. Outre cette juste appréciation sur Torigine des doctrines théologiques, le Positivisme maintiendra leur souvenir, honorant toujours leurs services moraux.
Souvent on se surprend encore de ne pas trouver Jésus dans le calendrier positiviste, où Saint Paul préside le mois dédié au catholicisme. C est qu' on per-
siste à voir Jésus non tel qu' il a été en effet, mais comme nous Fa montré le même Saint Paul, qui dans sa profonde humilité et son dévouement sans bornes pensa que tout lui venait de l'homme qu' il n'avait jamais vu et qu' il supposait r idéal souverain de l'amour et de la perfection. Or, Auguste Comte a seulement accompli une indispensable rectification historique, en mettant Saint Paul au lieu de Jésus. Celui-ci n'eut jamais l'idée de se sacrifier pour le genre humain, mais pour son pays seul. L'attitude de Saint Paul est bien autrement grande. Il vise à régénérer le monde entier par la foi monothéiste, il prêche à toutes les nations la sainteté et fixe à Rome le centre de la nouvelle religion. Si c'est Moïse qui, ayant pris le monothéisme des prêtres égyptiens, le convertit en croyance nationale, c'est Saint Paul qui le transforme en croyance universelle, quand l'évolution sociale l'exige. Il y a entre ces deux grands hommes la relation de mai-
tre à disciple à travers les siècles, oien que le disciple ait surpassé le maître par l'importance de son labeur. Jésus, hors du point de vue théologique, sous lequel on le suppose Dieu fait homme pour le salut du genre humain, perd toute sa transcendance. Ce n'est pas Jésus, mais Saint Paul qui a vraiment créé l'église catholique. Toute la foi du moyen-âge s'élève sur les sublimes épîtres de l'incomparable apôtre, qui ont éto la loi fondamentale des conciles et l'inspiration vivante des grandes natures religieuses de l'époque. Le protestantisme même, qui surgit en combattant le catholicisme et voulant renouveller les temps de Jésus, n'invoquait cependant que Tautorité de Saint Paul, et c'est son exemple qu' il tâchait d' imiter. Le vrai chef du monothéisme occidental est, certes, 1' ApôtrCy comme on l'a généralement désigné sans le nommer, à cause qu'on ne pouvait le confondre avec personne, tellement se particularise cet insigne conducteur d'â-
mes, qui se faisait tout à tous pour les convertir tous. De nos jours on a dit, en dehors de notre doctrine, que la foi monothéiste de l'occident aurait dû s'appeler proprement paulinisme, et non pas christianisme, puisque Saint Paul en est le vrai fondateur. Mais le titre de catholicisme, qui lui fut donné pour caractériser ses hautes aspirations à lier tous les hommes dans le même esprit, est celui qui lui convient le plus; car bien qu'elle n'ait pu les réaliser parce qu'elle s'appuyait sur des notions théologiques, nécessairement indémontrables, elle a cependant le mérite de s'être proposé la première au monde ce grand but moral. En voulant relever humainement Jésus, qui, à ce point de vue, est loin d' apparaître dans les biographies évangéliques comme une nature de premier ordre, on a imaginé, dans ces dernières années, un type complètement fantastique, aussi inconciliable avec la théologie qu'avec la sociologie. Le Positivisme cependant a
envisagé Jésus tel qu' il est, comme fin prêcheur hébraïque, qui ne pensa qu' à son peuple, oubliant le reste du monde. Il lui fait donc céder sa gloire de réformateur universel à Saint Paul qui se voua avec le plus sublime héroïsme à la sanctification de ses semblables, sans distinction de pays. Comme notre doctrine vient uniquement édifier, elle ne remplace Jésus par Saint Paul dans l'éternel souvenir des hommes, que pour faire pleine justice historique.
La connaissance de la nature humaine étant indispensable pour travailler A son perfectionnement, on a tâché depuis les temps les plus anciens de s'en lormcr une notion exacte. Nous citerons expressément, quoique théologique, ta conception de Saint Paul, parce qu'elle a exercé une grande influencemor«le. Suivant Tapôtre, il y a dans Thomme deux éléments: la nature qui lui appartient en propre, et la grâce qui est un don de Dieu. Nature et grâce combattent sans
cesse, Tune pour le mal, Tautre pour le bien. C'est pourquoi Saint Paul conseille qu'on ne se lasse d'invoquer parla prière Taidedivin, pour faire triompher la vertu. Avant d'aborder maintenant la théorie positive de l'âme, inclinons-nous devant Gall, son précurseur immédiat. C'est lui, le vrai fondateur de la physiologie cérébrale. De grands médecins de son temps croyaient encore que certaines fonctions afïectîves siOgcnt dans les viscères du corps. Toutefois Gall, par un puissant effort de génie, localisa dans le cerveau fâme toute entière. C'est là que nos facultés affectives, intellectuelles et actives fonctionnent exclusivement. Le corps reste alors réduit à son office propre de soutien nutritif du cerveau. Auguste Comte, tout en honorant Gall, rectifie son œuvre et institue là théorie définitive de Tâme. Dix- huit fonctions irréductibles, quoique toutes liées entre elles sans solution de continuité, forment Tensemble du cerveau.
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qui combine ainsi l'unité et la niul tiplicité dans un tout organique. Sept fonctions correspondent àTégoïsme: les instincts nutritif, sexuel^ maternel^ destructeur, constructeur, l'orgueil et la vanité. TroiSjàTaltruisme: l'attachement y la vénération et la bonté. Cinq à Tintelligence: la contemplation concrète, la contemplation abstraite, la méditation indue tive, la méditation déductive et le langage. Et trois, au caractère: le courage, la prudence et la persévérance. Il n^y a pas une de ces dix-huit fonctions qu'on ne puisse apercevoir distinctement, soit en s'examinant soi-même, soit en étudiant les autres. Leurs divers degrés d'intensité et leurs innombrables combinaisons suffisent à expliquer tous les états imaginables de l'âme^ ses plus extrêmes faiblesses^ comme ses plus sublimes grandeurs. Il est aisé aussi de pénétrer à fond, au moyen de la théorie cérébrale l'esprit de tous les tempset de tous les peuples. Mais n'oublions pas que
la théorie positive de l'âme doit surtout servir pour nous connaître nous-mêmes, afin de dominer notre égoïsme par les efforts unis de Taltruisme, de l'intelligence et du caractère. A la longue, tout cède à Tamour, aidé d'une volonté ferme et éclairée.
Depuis qu'on a reconnu des êtres naturels ou surnaturels, desquels on croit recevoir des bienfaits, on leur a rendu des hommages fervents. Voilà l'essence du culte à travers toutes les croyances. Ilya cependant en lui, outre le noble sentiment de la gratitude, un vif désir d'imiter. Ainsi l'adoration consiste non seulement à vénérer des types réels ou imaginaires, doués de qualités providentielles, mais encore à suivre leur exemple, à nous régler sur leur esprit, à les incarner, pour ainsi dire, en nous-mêmes. Et c'est alors qu'on les aime le plus et qu'on leur rend le pfus profond hommage. Sous la forme de modèle vivant toute règle morale obtient le plus d'efficacité, car le
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précepte devenu (ait^ s'empare mieux des cœurs. C^estle spectacle des bonnes actions qui nous révèle la vertu et nous anime à la pratiquer. L'homme ne se perfectionne qu'en imitant T homme.
Quant aux conseils donnés au nom des êtres surnaturels, ce sont les âmes saintes de la terre qui les ont rendus accessibles par l'exemple de leur vie admirable. Tout culte se résume en la prière qui a spontanément surgi dès les premiers âges^ comme puissant moyen de culture morale. C'est vrai qu'on a souvent prié d'une manière plus ou moins intéressée. Mais les sentiments généreux qui s'y joignaient, ne manquaient pas d'exercer leur influence favorable.
La prière perfectionnait donc habituellement les âmes. Délivrant cette salutaire pratique de toute participation égoïste, le Positivisme l'élève à la plénitude de sa puissance. On a cru que la prière se trouvait tellement liée au surnaturel^ que sans lui elle ne saurait subsister. Mais^
en réalité, loin d'en dépendre forcément, elle constitue un besoin organique de Tâme et ne pourra jamais disparaître. On cesserait de prier seulement quand on cesserait d'aimer. Ce qui, au fond, se passait à ce sujet dans les diverses croyances surnaturelles, c'était la culture des fonctions altruistes du cerveau, qui se fortifiaient d'autant plus qu'on leur as sociait moins les fonctions égoïstes. Sans doute, les bonnes actions nous perfectionnent plus que la prière, mais elles ne sont pas toujours à notre discrétion; et au reste, le vrai but de la prière est de nous disposer à les accomplir. Il convient donc de se recueillir chaque jour quelques instants, pour s'examiner moralement, se purifier et se promettre d'être courageux et ferme pour le bien. Le souvenir des personnes chéries, qui ont contribué à notre éducation, et surtout de la mère, qui est notre plus intime providence morale, la vraie créatrice de x notre conscience, doit toujours vivifier la
prière. Il faut de plus qu'on n'y cesse de bénir et de glorifier l'Humanité^ en la faisant présider ainsi à toute notre existence. L'habitude de la prière nous rendra de moins en moins égoïstes et de plus en plus altruistes. C'est que les fonctions bienveillantes du cerveau, fortifiées par l'exercice, augmentent notre aptitude à la vertu. Il n'y a rien qui nous préserve mieux de la tendance au mal, que la tendance au bien. Sous l'influence d'un mouvement altruiste, cessent les tentations égoïstes. Aussi l'éducation normale sera plus expansive que répressive. La prière positiviste, éveillant les plus généreuses émotions, forme en nous un saint idéal de vie. Cependant la prière privée doit être complétée par la prière publique. Quand on prie en commun, il se produit la plus grande intensité émotionnelle, et notre culture morale s'accroît et se fortifie beaucoup. On ne saurait se dissimuler que depuis la chute du théologisme on manque de spectacles qui élè-
vent réellement le cœur. A cet égard, l'époque sceptique n'a pu rien produire qui unifie les hommes par de saintes émotions. Les fêtes publiques doivent être de vraies communions sociales, pour le plus grand perfectionnement moral de l'existence humaine. Précisément, c'est ainsi que le Positivisme vient les instituer, au moyen du culte altruiste qui consiste dans un contactfréquent avec le plus haut idéal, pour s'en imprégner intimement et le réaliser le plus possible. Cet idéal souverain, tout élevé qu'il est, se trouve néanmoins ancré dans la nature
humaine, ce qui le rend parfaitement rationnel.
Le mouvement anarchiste qui prend aujourd'hui des proportions si vastes, accuse un grave malaise du corps social. C'est l'inqualifiable oppression où 1 on tient encore le prolétariat, qui est cause de ses horribles desseins. En effet, quoiqu'il ne soit plus esclave nominalement, il Test de fait, puisqu'il manque
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des conditions niatérielles indispensables pour organiser dignement la vie domestique, de laquelle dépendent toujours l'éducation et le bonheur. Mais Tanarchisme ne constitue qu'une protestation colossale et n'apporte aucune solution de la crise. Ce n'est pas^ certes^ en détruisant toute sorte de gouvernement qu'on pourra obtenir la félicité du peuple. Supprimer le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel équivaut à dissoudre la société. Ce qu'il faut seulement, c'est de les régénérer tous deux, en les adaptant à leur vraie destination humaine.
Voilà le chemin sûr de salut, tracé par la foi altruiste. Si les anarchistes, qui désirent sincèrement le bient-être du peuple, étudiaient à fond la sublime doctrine d'Auguste Comte, nous croyons que renonçant au programmes de démolition, qui absorbent stérilement leurs forces, ils se consacreraient à édifier avec une fermeté inébranlable la sociocratie universelle, La haine profonde
qui maintenant les possède et les égare, se tournerait en un amour immense"! qui les conduirait infailliblement à la victoire.
La création de l'heureux avenir du genre humain exige qu'on apprenne à calmer les impatiences les plus légitimes, sans qu'on cesse toutefois d'y travailler ardemment. Ce n'est qu'en s'efïorçant de^ toucher et d'harmoniser les coeurs, qu'on opérera la suprême régénération de l'ordre social. Toute énergie dépourvue d'altruisme serait perdue; plus encore, elle ne ferait qu'aggraver le désordre de notre époque. Qu'on se persuade que le Positivisme ne vient pas diviser les hommes, mais les associer à jamais dans un labeur universel. Loin de les combattre, quelle que soit la croyance qu'ils professent, il se limite à les appeler à une. profession de foi supérieure et vraiment capable de pacifier et sanctifier le monde. Comme les âmes généreuses sont toujours pour ce qui
peut favoriser le plus le bien-être humain , elles sortiront des doctrines surnaturelles pour entrer dans la doctrine positive, aussitôt qu'elles reconnaîtront son aptitude exclusive à réunir tous les hommes dans un même amour. Jamais la subordination de l'égoïsme à l'altruisme n'avait été aussi grande qu'en la Religion de l'Humanité; les individus, les familles et les patries n'y devant vivre que pour le bonheur universel. On objecte parfois à notre doctrine, qu'elle met trop haut l'idéal delà vie. Mais on ne saurait méconnaître qu'elle ne le base sur une vraie connaissance de la nature humaine. Du reste, quand on ne s'efforce pas de monter moralement, on ne peut s'empêcher de descendre. Ainsi l'idéal, tout en s'appuyant sur la réalité, doit cependant la dépasser, afin de nous conduire toujours à la perfection.
J'en appelle. Monsieur, à votre énergique esprit de progrès pour que vous vouliez prendre une attitude complète-
ment positiviste. Disposé, comme vous l'êtes, à concevoir organiquement la vie sociale, il me semble que vous ne pourrez vous arrêter à des sentiments révolutionnaires. La plus grande des forces humaines est cette volonté sainte et persuasive qui sait dominer en nous et en autrui les agitations subversives. En ce moment vous résidez à Paris, et, quoique Allemand, vous ne vous y sentez pas déplacé, sans doute. A la vérité, cette grande ville n'est pas seulement de la France, mais aussi de tous les peuples Ce sont ses longs antécédents sociologiquesqui l'ont universaliséeainsi. Spontanément Paris traite tous les étrangers qui l'habitent comme ses propres enfants. 11 suffitd'y arriver pour y être naturah'sé. A Paris on se sent plus homme que partout ailleurs, parce qu'on y vit plus de la vie de toute notre espèce. Il est vrai qu'on peut aimer et servir l'Humanité dans tous les pays, et que de grands génies peuvent y paraître. Mais
aucune ville ne saurait disputer à Paris sa primauté de métropole humaine. La présidence dans le concours sacré des peuples pour instaler la Religion Universelle, lui correspond, surtout^ sans contredit. Si l'on s'intéresse aux destinées du monde^ et qu'on se transplante à Paris, il y a comme un redoublement de vigueur morale. L'âme se fortifie et s'élève dans cette glorieuse ville, qui renferme notre planète tout entière, et on y aime et on y travaille avec bien plus d'intensité- Puisse votre savante et virile parole, s'y sanctifiant par la foi altruiste, contribuer efficacement à la régénération normale.
Salut et Fraternité.
Juan Enriquk Lagarrigue .
(Av. du Brésil, 36).
né, à Valparaiso, le 2S Janvier 1852.
Santiago du Chili, le 11 Frédéric 109.
(15 Novembre 1897.)