PARIS PAULIN, ÉDITEUR, RLE DE RICHELIEU
J9îL
Imprimerie Hmif urm et C«, 24, rue Lemercier, à BatigooDes.
M. PAUL LAClieiX
Mon cher Paul ,
Je vous remercie beaucoup de Teiemplaire que vous m'avez fait tenir de la nouvelle défense de M. Libri, intitulée : a Letire àM.de Falloux^ ministre de l'instructionjnàbliquejContenafUyetc.
Comme vous l'avez vu sans doute, par le numéro du Journal que je vous ai adressé , je n'avais point attendu votre envoi, — gracieuseté toute spontanée de votre vieille amitié, — pour lire ce volume et exprimer hautement mon opinion sur le fond même de TaiTaire. J'avais emprunté à M. de Lamartine, sur la table duquel je Ta vais rencontré, son exemplaire , et en ma qualité de bibliophile^ — (pardonnez ce mot ambitieux à votre indigne élève), — d'amateur de manuscrits, de liseur et de rechercheur de vieilles choses, j'en avais dévoré les pages avec Tavidité curieuse qu'ont fait nattre depuis longtemps, dans le monde en ta, les divers épisodes de cet inconcevable et interminable procès. Certes, je m'attendais bien à voir M. Libri réfuter victorieusement les calomnies entassées contre lui par Tenvie jointe à la bêtise ; mais j'étais loin, je vous Tavoue, de penser que, résidant à l'étranger, n'ayant sous la main ni ses papiers ni ses livres, il pût réunir une masse aussi énorme de preuves, dont la moin-
dre, à mes yeux, fail écliilQ^itorikÔDdainment son innocence. Si vous avez occasiQp^^^lJgptffre, félicitez-ren de ma part. Son mémoire jusMMIlireM'inssi plein défaits que d'intérêt, et tout homme.# JÉam foi, après la lecture de ce Mémoire, ne peut plus gâiflbr ÂM^
Mais, puisqul^^us parlons de cette triste affaire, je ne puis m'empècher de vous donner en courant, du bout de la plume et comme ils me reviennent à l'esprit, quelques détails sur deux faits dont Tun est encore, à cette heure, ignoré probablement de M. Libri, et au second desquels je me trouve personnellement mêlé.
Vous savez qu'il y a quelques années, votre docte ami fut chargé par M. Yillemain (sous son dernier ministère, je crois), d'exécuter, avec l'aide d'une Commission, le catalogue général des manuscrits que contiennent les bibliothèques publiques de nos quatre-vingt-six départements. Pour rendre irréprochable ce travail si éminemment utile, M. Libri avait obtenu, non sans peine, la faveur de faire venir à Paris, chez lui *, un certain nombre de manuscrits, la plupart latins, appartenant à la Bibliothèque de l'Ecole de médecine de Montpellier, et sur lesquels, d'accord avec la (Commission, il voulait, tout au long et de vm^ se renseigner comme date, comme écriture, etc.
Dès que ce qui concernait chacun de ces manuscrits se trouvait terminé, les volumes étaient remis au ministre de l'instruction publique, et renvoyés, sous son couvert, & l'établissement qui les avait prêtés.
Ces allées et venues fréquentes de manuscrits, auxquelles s'a-
* Comme secrétaire de la Commission des manuscrits, M. Libri était, en outre, chargé de recevoir en dépôt tous les manuscrits envoyés des provinces à Paris, pour les travaux de MM. Hase, V. Leclerc et Ravaisson.
(NoU de l'éditeur.)
joutaient chaque fois les viyes recommandations de M. Libri, devaient prémunir les bureaux ministériels contre toute possibilité d'erreur. Or, malgré cela, un de ces précieux débris de Tanliquité fut, par un lapsus de quelque employé subalterne, adressé non à Montpellier auquel il appartenait, mais à Béziers où il n'avaitque faire. Là, il séjourna environ trois mois à la maison commune, sans que le maire sût d*où lui venait cet envoi que n'avait accompagné aucune lettre d'avis. Ce fut seulement au bout de ce temps que, sur le vu du cachet de la Bibliolhèque de TEcole de médecine de la vieille cité guérissante, remarqué par un commis sur un des folios de garde du volume, on se décida à faire porter ce manuscrit à Montpellier.
J'ai presque été témoin de ce fait, et je le tiens du secrétaire, alors en fonctions, de la mairie de Béziers.
Supposons donc (ce qui pouvait fort bien advenir) que ce manuscrit n'eût point été seulement égaré, mais complètement perdu, amsi qu'il est arrivé, par la même voie,é un exemplaire in-4^, sur papier de Chine, de l'ouvrage intitulé : Les Peintres primitifs, que j'envoyais, comme hommage, à la Bibliothèque du Musée Fabre (deuxième Bibliothèque publique de Montpellier), où il n'est jamais parvenu, et pensez à ce qu'on eût dit alors de M. Libri ! Quelles accusations n'aurait-on point échafaudées contre lui, surtout si ce fatal accident n'avait été découvert que depuis la révolution de Février I... Evidemment, le Rapport de M. Boucly eût mentionné cette disparition d'un manuscrit précieux, comme une présomption, — que dis-je P — comme une preuve très-grave à la charge du savant professeur.
Yoici maintenant le second fait que je voulais vous citer. Il vous démontrera qu'en France, quand on s'occupe d'objets appartenant à des collections publiques ou les concernant, on ne saurait prendre trop de précautions (témoin l'afTairc si simple
des tases de Bernay ; témoin celle des manuscrits de Ghampol'lion) pour ne pas être, fût-ce dix ou quinze ans plus tard, accusé de vol et de mutilations.
Je passe & mon histoire, qui pourra servir d'ayis au lecteur, et à vous surtout, mon cher Paul, qui êtes bien le plus intrépide fouilleilr que Je sache.
Vers 1843 , durant le séjour que mon cours é la Faculté des lettres me forçait de faire à Montpellier, je résolus, dans un intérêt d'études présentes et de publications futures, d'examiner Tuh après Fautre tous les principaux manuscrits de la Bibliothèque de TEcole de médecine , de les analysetr , et d'en faire même des notices et extraits. Je me mis avec courage à cette besogne, qui devait être rude et longue, car la Bibliothèque renferme un grand nombre de manuscrits. Après plusieurs semaines de travail, j'arrivai dans mon dépouillement, à une collection de quinze volumes , contenant, soit en brouillons tracés par des secrétaires, soit (mais très-raremcht) éti origitiadi écrits dé la main de la reine, la correspondance de Christine de Suède. Comme Je n'avais pas à ma disposition (ils n'existent point à Montpellier) les 4 volumes in-4* de lettres et autres productions de la reine, publiés en 1751, par Arckenboitz, jeûs, un peu au hasard , selon l'importance que me paraissait avoir telle ou telle pièce, d'assez nombreux emprunts à cette correspondance, mè réservant de vérifier plus tard ce qu'il pourrait y avoir de neuf et d'inédit dans ces extraits.
Il V avait plus de deux ans que mon travail était fini. J'avais même quille définitivement Montpcllier,lorsqu'un matin je reçus de cette ville une lettre d'un de mes amis, m'anhonçant que l'on m'y accusait d'avoir déchiré et emporté je ne sais qUélS (ï*agmen(s de manuscrits de Christine, fragments qui se seraient composés, pour un seul volume, de quatn'^ingi''Six folios f...
Il est vrai qu'on faisait aussi porter cette acousatioo sur MM. Raraisson et Libri qui, tous deux, avaient eu cooimunicalien de ces manuscrits longtemps avant moi ; mais on ne les accusait que faiblement, et pour le cas seul où je parviendrais à me disculper. L'un avait été, en effet, secrétaire du ministre ; Tautre était membre de:riDslitut ; je n'étais, moi, qu'un simple professeur de Faculté. Donc !...
Cette terrible découverte avait eu lieu de la manière suivante : Le recteur de TAcadémie de Montpellier, M. Théry , conduisani, durant les vacances, quelques étrangers dans les salles de TEcole de médecine, s'était fait ouvrir la Bibliothèque. Là, désireux de montrer à ses hôtes quelques lignes de la main de Christine de Suède, il avait pris, sur un rayon, le premier volume venu de la royale correspondance qui se trouvait être le tome VIII. En Touvrant,-il ne lui fut pas difficile de s'apercevoir que la moitié environ de ce manuscrit manquait. Il en fit l'observation, parfonne d'acquit» à l'employé qui l'accompagnait; celui-ci ne sut que répondre^ mais en sortant il alla en référer au bibliothécaire.
Le bibliothécaire, homme instruit du reste, mais qui avait rarement ouvert les manuscrits de Christine, parce qu'ils ne concernaient pas sa profession de médecin, fut effrayé des lacunes qu'on lui signalait et qu'il n'avait pas même soupçonnées jusque-là. Sa responsabilité lui fit peur, et, au lieu d'examiner les faits et les manuscrits avec un sang-froid qui lui eût épargné une erreur désagréable pour tout le monde, mais surtout pour lui, il s'empressa d'aller trouver le recteur qui déjà ne pensait plus à l'observation, toute de forme, qu'il avait faite, et il lui déclara ^'ii y avait eu évidemment saustraeiion.
Le recteur fit alors ce que son devoir et la tournure que prenaient les choses lui ordonnaient \ il demanda des explications écrites. Un rapport officiel lui fut adressé.
Dans ce rapport, le bibliothécaire, après avoir constaté çà et là, dans les autres volumes de la reine de Suède, quelques nouvelles lacunes de peu d^étendue, disait que depuis vingt-cinq ans qu'il administrait rétablissement, trois personnes seules avaient été admises à prendre communication générale des manuscrits, savoir: M. Ravaisson d'abord, en deux fois, del84l à 1843 ; M. Libri ensuite, en deux fois aussi, dans le même espace de temps; enfin M. Jubinal, postérieurement à ces messieurs, c'est-è-dire à partir de mai 1843. Il ajoutait que ce qui devait circonscrire les recherches et limiter Tespace de temps pendant lequel la soustraction avait pu être commise, c'est que, de 1834 à 1836, un récolement de tous les manuscrits avait été exécuté par ses ordres, sous ses yeux, et qu'une nouvelle pagination avait été apposée alors à tous les folios de chaque volume, par un Polonais employé è la Bibliothèque, lequel / pas plus que MM. Ravaisson et Libri, n'avait signalé de lacunes. Le rapport concluait , par induction, s'entend , que puisque ces lacunes n'avaient pas été signalées au moment où je commençai à prendre connaissance des manuscrits, c'est qu'elles n'existaient pas ; et que, puisqu'elles n'existaient pas alors, moi seul en pouvais être l'auteur!
Cela n'était pas très-logique; mais le raisonnement n'en faisait pas moins d'effet, comme me l'écrivait un habitant de Montpelier : il semble difficile j même d vos amis^ que vous puissiez vous tirer de là. Je vous laisse à penser, mon cher Paul, puisque mes amis ébranlés pensaient ainsi, ce que devaient penser les indifférents,— ce que devaient surtout penser mes ennemis, — (qui n'a pas les siens?) — et si, en attendant que ma réponse vînt me combler de honte ou éclaircir le vilain acte qu'on m'attribuait, dame Calomnie, la même dont parle Beaumarchais, — piano d'abord, rinforzando ensuite, sifllant, s'enflant, grandissant à vue d'œil,— se gênait pour incriminer ma conduite et crier : au totoir/
Dès que j*eas connaissance de celte accusation et de ces détails, mon premier mouvement fut de recourir à mon travail manuscrit, aûn de voir si je n'y aurais pas, comme je m'en croyais sûr, constaté par écrit les lacunes en question, lacunes que je me rappelais fort bien, et dont j'avais souvenir d'avoir, plus d'une fois, causé avec le bibliothécaire lui-même qui Tavait sans doute oublié. Mon travail, grâce à une écriture déjà ancienne, et à vingt autres circonstances qu'il serait trop long d'énumérer ici, avait, pour les yeux les moins intelligents, une date ostensible et certaine. Il portait surtout avec lui un témoignage qui s'opposait d'une manière irréfutable à ce que la plus insigne mauvaise foi, si j'étais amené à le produire, pût supposer un seul instant qu^aucune de ses pbrases eût été tracée après coup et" pour le besoin de la cause : c'est qu'à chaque page on rencontrait, mêlés à mes observations personnelles, enchevêtrés dans mes réflexions littéraires ou historiques, des extraits faits, par mon ordre et sur mes indications, de la main de deux personnes étrangères habitant Montpellier depuis longtemps, et auiquelles j'avais trouvé ce moyen de procurer dans l'exil un travail plus ou moins lucratif qui soulageât leur misère. Or, l'un de ces réfugiés était mort quelques mois après avoir coopéré à mon travail ; l'autre donnait et donne peut-être encore des leçons à Cette : il était facile de l'interroger.
Dira-t-on que ces exilés avaient peut-être opéré euxmêmes les soustractions révélées? Mais tous deux avaient sans cesse travaillé à mon côté, et s'étaient tenus constamment, comme moi, sous les yeux du bibliothécaire, dans son cabinet, en présence de ses employés, et au milieu de dix personnes. Je n'aurais pas hésité un seul instant à me porter fort de leur probité ; mais enfln, si l'on pensait qu'ils eussent pu être les coupables, pourquoi ne pas les accuser? Pourquoi passer sous silence
lelir tenue journalière durant plusieurs knoM à la biMiothèctlie? Pourquoi circonscrire, par intuition, et d'autorité^ Taceusatioii entre trois personnes ?. . .
Était-on bien sûr, d'ailleurs^ que MM. Aaraisson, Libri ei moi eussions^ comme on n'hésitait pas à l'affirmer dans le rapport) Joui seuls de la communiGation générale des manuscrits!» depuis vingt-cinq ans? N'y amt^ii pbs eli quelquefois d'autres communications générales, et souvent des communications partielles assez nombreuses ? Je me souvenais très-bien^ par exemple^ que l'honorable et savant abbé Gasiera^ de Tdrin, dans la préface de son TraUûiù Mla dignité du Tasse» irhprimé par lui à Turin, pour la première fois, en 1839^ d'après un manu-» scrit de la Bibliothèque de l'Éeole de médecine de Montpellier^ parlait longuement d'un grand nombre des manuscril5*de cette même bibliothèque qu'il avait exartiinés, et notamment du recueil des lettres de Christine, de celui qui contient les pièces réunies par Guichenon, etc. En outre, pouvait^^n é priori, avant de s'en être assuré* affirmer que MM. Ravaisson et Libri, par cela seul qu'ils n'avaient point signalé officiellement de lacunes au bibliothécaire, lequel, pour eux, était censé lesconnattrc, ne les avaient ni vues, ni constatées?...
Au milieu de ces réflexions qui se présentaient hâtivement et en fouie à mon esprit, j'ouvris mes notices et extraits de la correspondance de Christine. En tête, pour première phrase, je trouvai les mots suivants : « Ce$ manuscriti auxquels il manque un grand nombre de feuillets^ etc. » Pour la plupart des volumes, surtout pour celui auquel quatre-vingt-six feuillets ont été ehlevés, j'avais fait d'instinct, et comme renseignement privé (car je ne supposais pas que jamais j'eusse pu avoir besoin de recourir à cette mention pour me disculper de quoi que ce fût) des remarques analogues. C'était déjà une semi-preuve ; mais
elle ne me SQlBsaU pas. Je voulus compléter ce renieignement e( en faire uûè preuve tout entière. Pour cela, Je courus chet M. Aavaisson^ afin de savoir si lui, qui avait examiné minutieusement, avant moi, les manuscrits de Christine, en avait aperçu et constaté les lacunes. L'bonorable inspecteur général des bibliothèques était à Ëms où sa santé, altérée par le travail , Tavait forcé d'aller prendre du repos. Restait M. Libri que je connaissais à peine de figure. Je me disposais à aller le voir ou A lui écrire pour lui demander ub rendez-vous, lorsque je l'aperçus au convoi de notre excellent et regrettable ami, Charles I^bitle. J*allai à lui, et je le priai de m'accorder une entrevue pour le lendemain. Elle eut lieu dans son cabinet. Les détails m^en 9ont encore très-présents. J'expliquai d'abord à M. Libri, qui en avait déjà quelques vagues notions, raffaire telle qli'on la présentait* Je lui montrai ensuite mon travail que j'avais eu soin d'apporter, et je lui demandai si^ dans ses notes, il n'aurait patf consigna quelque chose qui confirmât mes allégations. « Certai-nement, me dit-il en souriant, et voici qui écarte de vous toute accusation. » Se levant alors, il alla prendre sur une table nu carton dans lequel se trouvaient plusieurs feuilles imprimées, datées de 1842, et visant, par la signature de M. Victor Leclero et ^n ne varietur^ un travail de M. Libri, remontant à 1841. Ce travail n'était autre qu'une partie du Catalogue général, non publié encore, des manuscrits des bibliothèques des départements, ordonné par M» Villemain, et les feuilles qu'on me montrait étaient des épreuves de ce catalogue.
Je cherchai avec empressement à l'article Montpellier , et jV trouvai, à propos des lettres de Christine, la mention la plus formelle des lacunes que, sans mauvaise foi, j'aime à le croire, mais par une prévention des plus étranges, on m'accusait d'y avoir faites.