Lettre d'André de Séipse solitaire sur les Anarchistes
Vous avez su. Monsieur, que son meurtre dont toute la terre a connu le crime, est, d’hier, condamné. Sa mort s’apprête. Le coup qui la donnera va frapper bien des hommes. Les uns y prendront de Paudace.
Les autres de la haine. Le plus grand nombre un plaisir funeste. Et tous en seront poussés plus avant et plus vite à l’abîme où ils courent.
Déjà le meurtrier fait la gloire de son meurtre : car il va la payer. Et le meurtre lui rend déjà le prix de gloire qu’il le paie. Son nom
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même y sert. « Ce Vaillant , disent les siens, mourra vaillant comme il fut.» Je le sais pour vous l’avoir ouï dire : vous êtes dans cette idée profonde, Monsieur, qu’il faut se défier des petites rencontres, et de ces noms de rien que le hasard jette au destin comme un défi étrange. Il faut craindre les jeux de mots de la fatalité.
Voilà cet homme, — qui vous est, et à moi, en horreur, et dont vous me priiez de vous rendre des nouvelles, — qui usurpe, après la grandeur du courage, celle mille fois plus séductrice de la sainteté. Car celui-là passe pour saint qui s’immole. Et la méchanceté du siècle fait que les saints s’immolent à la perversité. Cet homme qui, peut-être, dans sa prison dort d’un sommeil paisible, s’il a la force de croire qu’il l’a bien mérité, va-t-on le faire descendre de ce sommeil qui peut le fuir, dans cet autre profond, où nous sommes tous destinés, où par bonheur, nous pouvons nous promettre cette paix qui nous a tant trompés, mais où nous ne sommes pas sûrs de nous sentir glisser avec la même fièvre de triomphe ? Va-t-on, monsieur, laisser prendre à ce malheureux une si haute idée de sa puissance, qu’ayant été mauvais pendant sa vie, et en ayant dignement couronné les vio-
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lences, il puisse sourire à la mort, par plaisir de la gloire dont elle est ornée pour lui ? Sou ffrira-t-on surtout, qu’il ait le droit de dire : « Demain, vous serez morts. Et moi, je meurs aujourd’hui. 11 n’y a, de moi à vous, que la distance d’un jour. Mais 'il y a celle sans mesure, de la joie que je prends à vous fouler, au doute où vous serez, mourants, de vous être bien servis, défendus, et vraiment exaucés. » Je tremble s’il le dit ; je tremble encore, s’il l’a pensé. Car la pensée perce les murs les plus épais, trompe les geôles, et sème les germes du mal dans la nuit.
Je ne vous dirai point, Monsieur, que Paris sent l’orage. Il n’est rien de changé. La mort même, tombant sur un seul homme, n’ajoute rien à sa besogne quotidienne ; et nulle horreur nouvelle ne vient de là. Mais l’horreur est plutôt dans l’air épais, qui accable ceux qui vivent. Les signes de tempête ne sont plus des éclairs ni des coups de tonnerre : rien ne peut plus troubler la sérénité : le ciel, depuis longtemps, n’est plus serein. De voleurs de nuit qu’ils furent, la foudre et l’ouragan se sont faits des escrocs au jour la journée ; et se sont accordés peu à peu pour des tumultes quotidiens,et des coups familiers. Entre deux, c'est un ennui tremblant, qui règne
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sur la ville. On sent dans tous les hommes des âmes séparées, lors même que les cœurs sont amis. Nul ne sait si l’esprit de tout ce qui l’approche, n’est pas son ennemi secret. Et ceux qui s’indignent le plus, montrent dans l’excès de leur colère, qu’ils ne possèdent point ce vrai, dont le signe admirable est la paix. Ils ne sont si durs sur leur droit, que parce qu’ils en doutent. Ils ont perdu cet équilibre du jugement, qui tient au partage égal du poids de ce qu’on veut, et du poids de ce que l’on doit. Le fléau suit une. main qui n’est plus sûre. Et en qui voit on, désormais, ce bien certain, cette force de vérité par où l’on punit et récompense avec la même sérénité ?
Souffrez donc, Monsieur, que je manque à la promesse que je vous fis de ne vous presser jamais de répondre aux nouvelles que je vous donne du monde. Ce n’est point par curiosité de prendre un avis, que vous savez, pourtant, m’être de prix autant que nul autre. Mais le temps des curieux est fini. Celui de l’inquiétude est là : il frappe à notre porte ; il commande ; qui ne la lui ouvre, il la lui abat; et malgré lui, il commence. L’heure qui sonne n’est plus pour faire goûter les sons de cloche ; mais pour rappeler à la légèreté,
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chargée de destins, des hommes, que l’instant est venu où il leur faut se connaître, douter du sol même qui les porte, et ouvrir les yeux sur le péril de la vie, s’il y en a.
Je pense n’avoir pas plus d’instances à vous faire. Qui sait comme moi qui vous êtes ? Il faut que d’autres ne l’ignorent pas. Ce n’est pas à moi seul, à mes amis, que vos avis seront utiles : ils peuvent l’être à tous les hommes. Car on voit en vous une raison dégagée des personnes, et à la vérité seule étroitement unie. Il est digne de vous de sortir de l’âpre solitude où le dégoût, non la haine du monde vous a contraint de vivre, et fait trouver le seul usage qui se puisse accepter de la vie. Que n’a-t-on pas dit, parmi tout ce qui vous connaît de nom, de préjugé ou de figure, et par là, pense assez -sottement ne pas vous ignorer? Faites mentir une opinion, dont il est digne de vous de ne vous soucier pas, en forçant à voir que cet ennemi des hommes n’a soin de soimême et de ce qu’on en dit, que si un jour il s’y agit, non pas de lui, mais du genre humain tout entier, et du sort même de l’humanité.
Réponse.
Maison de la Passion, le 14 janvier 1894.
Vous ne vous trompez pas, monsieur, hormis que vous me louez. Mais vous savez qu’on n’est digne de soi qu’autant qu’on se tient pour ne jamais l’être assez : l’on prend alors la louange comme une chasse plus vive faite à l’âme pour la forcer sans répit au but de sa poursuite, ne la laissant pas sc lasser de ses desseins; et tout éloge l’y pousse plus près, lui donnant plus de hâte, et n’entrant en elle que comme une inquiétude nouvelle. C’est ainsi qu’on se loue, quand on ne veut pas être loué.
Qui a un avis sur le mal, s’il le croil bon, le doit. Ce n’est pas qu’on puisse convaincre ; nul ne convainct de rien, ni personne. Ou ceux qu’il a convaincus, à leur insu l’étaient déjà, et n’attendaient que de lui appartenir
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pour se posséder eux-mêmes. Tout ce qui vit naît marqué ; ou pour le bien ou pour le mal qu’il fait. Et le mal ne se croit fort, que parce qu’il ne sait pas que le bien n’est pas de son choix, et que si même il l'écrase, le bien est plus fort que lui.
La nouvelle du procès et du châtiment de Vaillant me montre que le monde se châtie, croyant châtier le crime. Et je vous ferai voir, en effet, qu’il ne le châtie point, mais se châtie lui-même, ne croyant pas se châtier. Voilà ce qui fait de cet homme de rien, depuis deux jours jusqu’à demain, l’homme du monde : car le monde ne vaut pas plus que lui ; et il le prouve bien. Ceux qui l’ont puni de mort, ont une force qui fait pitié, et rire de sa faiblesse ; car s’ils donnent la mort, c’est celle qui est en eux. Et ceux qui défendent le criminel, amis secrets de son crime, le font par des raisons qui rendraient juste sa peine, s’il se pouvait que quelque justice fût jamais dans l’iniquité, lors surtout qu’elle s’estime.
C’est dans ce goût de soi que les plus méchants, et ceux qui passent pour bons, coïncident et s’accordent ; et c’est où il faut les trouver tous mauvais. Ceux qui font la loi et ceux qui la violent ont le même esprit de va-
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nité ; leur âme en est gâtée ; ce virus vit de son hôte ; et ii l’imprègne, en retour, de sa toxine, comme d’un sang qui lui soit propre. C’est par là que le bien ni le mal n’a plus de touche sûre. Ceux qui jugent s’indignent d’être jugés par les jugés ; ils le sont cependant; et de la même manière, ou peu s’en faut, que les jugés le sont par ceux qui les jugent. Jl y a de terribles crimes, qui sont plus terribles encore » dans le châtiment qu’ils provoquent que dans le mal qu'ils ont fait : ce sont ceux où le criminel ne doute pas plus de son droit à faire le mal que le juge ne croit douter du sien aie châtier. Si le mal se tient pour le bien, il faut que le bien où il s’oppose ait quelque mal en lui. Et ce n’est point de nier tout bien dans ce mal qui l’empêchera d’en avoir des traces, s’il y en a ; car le cœur d’un assassin, où est la foi, vaut le cœur de tout homme, où est aussi la foi, quand celui-ci éléverait la sienne, et que l’autre l’abaissât. Quel droit, qui veut se dire juste, est fondé seulement sur les faits ? comme si, l’eût-il été à l’origine, ce droit pour être droit, et cette justice pour n’être pas injuste, n’avaient pas dû, dès un long temps, prendre leur force de soi I
Que le méchant se croie ou non le droit de
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l’être, il n’importe, dit-on. Mais il importe tout, au contraire. S’il se trompe, qui dit que l’on ne se trompe pas ? Il ne faut pas qu’il erre, si l’on veut être sûr de soi. — Le bien est détruit par le bien, si même un meurtrier paie de sa tête un crime qu’il juge ne pas avoir commis. Le juste est de couper l’erreur à sa racine, avant de prendre l’homme et de couper sa tête. S’il se croit bon, il l’est : ou il faut le mener lui-même à faire l’aveu qu'il n’a pas su l’être. Et même pour vous qui niez qu'il le soit, et le tuez, en le punissant, de mauvais qu’il était, c’est bon que vous vous le faites ; car vous lui prenez sa vie pour un crime où vous ne pouvez lui voir d’intérêt . Pour la loi des hommes, c’est une présomption trop claire qu’il n’y a pas crime où le criminel n’a pas d’intérêt propre : or, ceux qui le tuent, en ont un à le tuer.
Je n’entre point dans cette àme de meurtre, dont la boue cruelle et soulevée me fait pitié. Mais j’y lis mieux que sur ces lèvres prostituées, où de nobles idées ont pris un son si mercenaire et misérable. Il s’est donné un droit ; et on va le lui laisser ! Il a pu se juger juste ; et c’est pour sa justice qu’une autre justice va le retrancher de tout espoir d’être plus juste, sans retour, à jamais ! Mais que
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fait au juste un pareil traitement que se parodier? Qui punit ici cette hideuse vanité d’un meurtrier de se croire juste, qu’une justice vaine, elle aussi, de la figure qu’elle emprunte au bien, et dont, méconnaissant la forme essentielle, elle ne voit pas non plus la vanité ?
Voilà ce point de la vanité, qui est le lieu naturel de tous les hommes, et où nul ne doit se croire moins pervers, qu'il ne se soit donné longtemps la peine de s'y reprendre, et qu’enfm il n’y ait plus satisfait. 11 ne le peut, certes, que s’il s’arrache à lui-même, à cet amour de soi, l’artisan des mensonges. 11 ne le peut qu’aux conditions d’aimer le bien plus que soi-même, d’y servir contre tout, et d’abord contre soi. Et premièrement, il ne saurait se décharger de cette vanité pleine de fourbe, de cet amour-propre vénal qui s’y vend et qu’elle achète, que s’il se défait de la plus lourde illusion de l’homme et de la plus corrompue, qui est de s’estimer libre du reste et de ne dépendre que de sa loi.
Vous voyez donc, Monsieur, combien cet homme et ses juges, sa mort et sa vie, passent infiniment le peu qu’ils sont ; et le peu qu’ils ont fait ne compte même pas au
près de tout ce qu’ils signifient. Un instant du temps donne l’idée de tout le temps ; tel est l'homme : un point, mais un point qui rayonne. Et quand il prend au corps un seul fait, force lui est de sentir le poids d’une chaîne sans bornes : que d’anneau en anneau, il aille aussi loin qu’il puisse, il ne se sent pas moins rivé : et c’est à ne rien dire, s’il n’embrasse la nécessité de raisonner sur la fin, supposé qu’il en est une, en tout cas sur tout ce qu’il peut saisir de l'ensemble, pour donner la raison d’un seul fait.
11 n’est hauteur où l’homme ne soit homme. C’est ce qu’ignorent le plus ceux d’en bas. Peut-être, ne fuit-on l’humanité que par dégoût de n’y pas voir assez d’hommes ; et pour l’être à son gré. Mais, malgré qu’on en ait, le mal qu’elle se fait à elle-même, ramène à l’humanité : car l’esprit peut les lui aliéner toutes, le cœur garde cette grandeur de vouloir se dévouer.
On ne hait tant le mal qu’on n’aime pour autant le bien. Qui se sent fort, sent qu’il se doit. Les assassins et les iniques se font une œuvre, et lui n’en ferait pas une de la force qu'il a ? Puisqu’elle est, non pas en vue d’un bien qui lui soit propre, mais du bien commun de tous les hommes, qu’il soit en paix : il ne
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se trahit pas. Après une vie si amère et si dure, l’ombre du moins lui sera douce et molle, car c’est là tout l’espoir qui reste à rhomme de soi-même. Mais c’en est un fier et grand que de s’être montré digne d’un sort plus noble. Un tel espoir ne se peut attendre de rien, que du sacrifice de soi à quelque plus vrai bien. Le bien n’est point dans le bonheur à la façon qu’on l’ose entendre ; car les pourceaux ont le même idéal d’une félicité où le porcher n’atteigne point, que le couteau n’interrompt pas, et où, dans le fond de leur bauge, la pâtée ni l’ordure ne fassent pas défaut. Le bien est tout en ce qui sert au cœur de tous les hommes, et peut prétendre à se faire en chacun d’eux une règle riante de pudeur, gaie de sa chasteté, et heureuse des abstinences qu’elle s’impose. Toutes ces vertus viennent du cœur : ainsi que toutes autres. La sévérité ne parait redoutable qu’à ceux qui ont tant de besoin et tant de peur que, contre eux, un pouvoir plus fort qu’eux ne se fasse sévère. Que les cœurs se purifient donc, au lieu de s’en remettre à la mort de laver l’impureté : la mort pourrit et dissout, mais ne rétablit point. Et que ceux-là se purifient qui veulent le sang de ceux qu’ils ont jugés impurs,
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comme ceux-ci qui le réclament et se croient purs. S’il n’est pas aisé de se laver le cœur, s’il l’est moins que de le salir et de mentir sans cesse, il l’est plus, toutefois, que de mourir. Tous ces glorieux du crime, ceux qui le font et ceux qui le punissent, aiment à vivre, j’imagine? Qu’ils se voient donc tous perdus, non pas même par les menaces des uns aux autres, mais par ce qu'ils sont. Et qu’ils s’amendent là-dessus ; qu’ils se plient à cette sévérité du cœur, qui tout amère aux méchants, aux bons est toute douce.
Telle est la Grâce Nouvelle, qui nous vient du don de l’Idéal, et qu’il nous faut implorer de nous mêmes. Car, elle n’est pas moins que l’Ancienne soudaine, étrange en ses coups, capricieuse et inaccessible à tout, hors à la profonde contrition, et peut-être à la violence tout humble et prosternée de ceux qui, dans le désespoir, la prient à genoux.
Tous ces misérables qui veulent réformer le monde par le sang, ou par le sang le garder tel qu’il est, rient de s’entendre invités à se rendre contrits. Ils se relèvent trop par la bassesse les uns des autres pour n’y pas tenir. Ils se vantent de tout, et même de leur honte. On l’a bien vu ; et ce n’est que d’hier, que cessant de se parer de leur pour-
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riture, les beaux auteurs du temps se sont mis à embrasser le bien, sans doute pour qu’il en meure ; car ils n’ont pas seulement pris le soin de s’essuyer les lèvres. La mode est au bien, comme elle était la veille à l’ordure. Mais je m’assure que c’est la même : elle veut, après tout, donner des armes de mots au mal du monde, pour qu'il en fasse le bien : elle s’y résigne, tout en se gardant elle-même de rien faire. Et vous entendez trop, Monsieur, que cette mode, plus mauvaise même que le mal, car elle s’y plait, tandis. que le mal souffre de soi peut-être, — est l’âme répandue, l’âme maligne de ce peuple d’auteurs, de vains prêtres d’euxmêmes, d’odieux faiseurs de bruit, qui ont fini par changer toute pierre de Paris en un pavé de scandale, et un autel d’imposture. Mais moi, je ris de ces condamnés qui se condamnent; de ces traîneurs de vie qui n'ont pas d’yeux pour leur cadavre propre ; et de tous ces menteurs, d’eux-mêmes démentis, qui laissent dans tout ce qu’ils touchent, surtout quand ils le baisent et le mettent près de la bouche, la marque ou plutôt la tache corruptrice de leur nature. S’ils prennent le bien, c’est par où ils le peuvent tourner à lui faire toucher le crime.
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Et ils chérissent le mal de chaque crime, non par pitié pour lui comme ils disent, mais par pitié pour eux: ils ont trop besoin qu’en tout mal il y ait plus de bien qu’au bien même ; et que le mal, plus qu’en tout mal, soit en tout bien : car ils ont l’âme pleine de crimes, s’ils en ont vides les mains.
Mais en voilà assez de ceux qui punissent Vaillant soit qu’ils l’envoient à la mort, en effet, soit qu’ils le défendent ; et c’en est assez encore de ces autres qui vivent également de sa mort et de sa vie, où ils prennent un texte à faire comparer leurs esprits incomparables. Il faudra bien quelque jour les traquer au fond de leur impunité. Mais ils peuvent attendre jusqu’à demain ; pour eux, demain est assuré ; demain ne les fuira pas ; car, pour lent que soit demain, ils ne se seront pas fuis. Il sera temps alors de forcer la longue iniquité de l’homme dans son repaire. Mais ce n’en est pas l’heure. Cependant, leur condamné dort, et attend l’heure prochaine où sont confondues toutes les heures. Et c’est lui qui nous appelle.
Il ne faut pas qu'il meure. Il faut qu’il soit gardé à la vie. Ce n’est pas par lui, c’est par tous les hommes qu’il faut que soit expié son crime. Car tous les hommes l’ont commis.
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D’eux il est le plus misérable : il a eu la main qui ne tremble pas. Mais tous en sont coupables : et le bien vacillant dans les âmes a armé ce bras qui, plus qu’ils ne le sont dans le bien, est sûr dans le mal. Dans son cœur s’est ouverte une des grappes mûres de l’immense cancer de l’iniquité, qui s’étend dans tous les hommes. 11 faut qu’il vive, à fin qu’il souffre. La camisole de mort, le manteau de force qu’il porte, n’étreint que son corps. Et il faut le vêtir de l’habit plein d’angoisses, de ce cilice perçant des regrets, qui presse l’âme. Ce n’est pas par châtiments qu’on doit le faire endurer; non pas par le couperet ; non pas par fer ; non pas par fouets. Mais il faudrait qu’il fût pais parmi des âmes douces, qu’il comprit le fond de la douleur de la vie, et que la haine, loin d’en rien retrancher, y ajoute.
Le crime de cet homme, ne le sent-on donc pas, a eu tout son siècle complice ; et tous les siècles avant celui-là. Or, le châtiment en punira le temps entier, et tout le monde, — hormis seul lui. La tête qui tombe a son poids de chair qui paie la chair. Une loi de sang fait le sang quitte. La suite des violences est par là infinie. Le dernier sang versé est le sang du dernier juste ; et le der-
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nier coupable, qui se croit le dernier justicier, est le dernier qui s’est vengé. Qui justifiera celui qui s’est justifié ? Rien ne le pourrait faire que l’aide même d’un dieu. Mais Dieu est absent du monde; et s’il ne l’est du monde, il l’est désormais des hommes, et de leurs lois.
Voici donc le crime qui, dans la mort, trouve sa récompense, et non son châtiment. Et voici la justice qui, pour punir, prend à sa charge le crime. Cet homme donne sa vie : il n’a plus rien à donner. Mais il ne la donne même pas, — où vous devriez du moins le forcer ; et ne le pouvez plus, car ni vous le voulez, ni il le voudra: c’était là le sens qu’eut le secours du prêtre et de l’Église auprès du condamné : ce prêtre protégeait l’humanité, à l’instant qu’elle frappe le crime par un crime ; il obtenait de ce coupable sa vie pour prix de son rachat ; et ainsi pouvait il faire un devoir aux hommes de ce qui n’est plus que leur intérêt. Absous, ce criminel était repentant ; et repentant, il laissait que son sang éphémère servît de prix à son éternité. Et c’était Dieu même qui portait, dans ses mains, cette chère et misérable tête d’un homme qui a souffert, qui fit souffrir, coupable, comme sont tous les hommes, mais
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frappé, comme ils ne sont pas tous ; et par là même plus fort dans le mal qu’eux, dans le repentir plus digne, et en quelque point leur holocauste et une victime.
Car enfin la différence est bien petite entre tous les crimes. J’en sais qui crucifient des cœurs, pleins de douceur et de soupirs, heure à heure, pendant toute la vie ; et c’en est peut-être de ceux qui envoient à la mort ces criminels qu’ils jugent de si grand crime.
Que l’homme soit donc devant nous comme l’artisan naturel de tous les crimes. Face à face le mal, que chacun se souvienne de soi-même, et que non pas il s’oublie. Je veux ouvrir ces âmes qui se rebellent, et ne peuvent souffrir qu’on ne les croie pas bonnes.
Dans les plis de l’ignorance de soi, qu’elles voient alors tous les serpents qui s’y cachent, et s’y font gras d’une ample nourriture de bassesse et de mensonge, de méchanceté, d'impureté et jusque de pourriture. Le crime fait le crime: qui ne le sait? Mais l’homme tout entier fait tous les crimes. C’est ce qu’il veut en vain ignorer. Celui là en commet deux qui se croit sans faute : la sienne, d’orgueil, qu’il méconnait ; et celle qu'il médite contre les autres.
Il faut que cet homme vive, enfin, parce
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que ni lui, ni ses juges ne connaissent leurs crimes. Chacun d’eux ne voit que celui qu’il n’a pas fait. Et de quel droit punir, quand on peut-être condamné? C’est par devoir, qu’ils veulent sa mort: car selon eux, il a fait le mal. Mais c’est par devoir aussi qu’il voulait la leur donner ; car, selon lui, ils avaient mal fait. Voilà donc où le trouble en est venu, que prendre une rançon de sang de ce qui vous menace et ce qu’on hait, c’est en tirer son dû 1 Pour ce criminel, on a entendu de ses partisans vanter le crime, et lui trouver de si bonnes raisons ou de si beaux effets, que s’il n’eût pas été fait par lui, il eût été bien raisonnable qu’eux-mêmes le fissent ! Mais d’un autre côté, on a beaucoup loué les lois d’être justes, et. de l’avoir osé. 11 y a donc des lois injustes ? 11 en est donc qui osent l’être, et lois toutefois ? Que voilà de belles lois !
Telle est la fin où se termine cette vanité qui confond tout, qui bientôt aura tout confondu, et qui ne sachant rien juger, mais s’érigeant juge de tout, ne fait plus que méjuger. La vérité n’a plus de voix, dès là que tout le monde veut la dire. Chacun la fait sienne : c’est assez pour la corrompre un nombre infini de fois. Et là où l’audace est à
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chacun, homme ou parti, de prendre en soi l’autorité et de la vouloir imposer au reste, là est la véritable anarchie.
C’est pourquoi, je ne m’occupe plus de ce criminel que pour en obtenir la grâce. Qui la lui fera, se la sera faite. Car l’anarchie est partout. Pour le misérable, qui est promis à la mort, qu’on le condamne donc à la vie : sa tête pèsera plus sur ses épaules qu’en un panier de son peut-être. Mais je le laisse, plein d’horreur et de pitié pour lui. Qu’on place plus haut le souci qu'il a fait naître. Qu’on ne l’attache pas entier à ce qu’un seul homme a d’inhumain contre tout l’homme et sa propre humanité. Trop de pensées fixées à un coupable souillent. Il faut entendre la langue profonde et voilée que parle en nous l’inquiétude. Le mal qui est fait est peu, auprès du mal qu’il fait faire. Voilà où l’on doit mettre ses yeux, et ne les en pas ôter. Je te lâche donc, méchant, à qui je voudrais donner de ma vie pour sauver la tienne ; toi qui as pu vouloir la mienne, je veux de tout mon pouvoir t’arracher à la mort ; mais n’espère pas que je t’honore ni que je t’aime ; l’idée de ce que tu es pèse sur mon âme comme l’outil d’un lourd supplice. Plus que tes victimes je souffre de ce que tu
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fis ; mais je souffre bien davantage d’être forcé de voir fhomme en toi ; et plus encore, de la suite infinie de tous les crimes qui ont armé le tien, et qui vont coulex de lui. Je plains ceux qui font frappé, autant que je te plains toi même. Tous entrent dans le même crime qui est de haïr, et de se rendre violents par haine. Et si l’on jette ta tête à cette peur ou à cette haine, cachées dans tant de cœurs, on ne fait rien de plus que ce que tu as voulu faire.
Ce n’est pas par les moyens des violents que l’on vainct les violents. Ce n'est pas la violence qui peut avoir jamais raison de la violence. Car le plus fort écrase le moins ; mais ne doit pas se flatter de le convaincre. La force n’est pas une raison, mais le contraire de la raison. Or la passion du juste, si essentielle à tous les hommes que tous pour s’entendre eux-mêmes doivent se ressentir d’elle, cette passion du juste est une ivresse du cœur ou de la raison : soit qu’elle se fonde sur la foi ; soit que sur le plus pur intérêt elle élève le droit. Le droit se va-t-il passer d’idéal et de raison ? Mais s’il le dit, c'est que le droit veut se passer de droit. La loi, pour infidèle au juste qu’elle se fasse, jamais n’osera mettre la force toute en la place du
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droit : le fît-elle, qu’elle paraîtra timide et gauche en ses crimes, auprès de la tranquillité d’âme de ces êtres farouches et pervers, violents naturellement, hommes d’une seule idée, que la misère a outrés, et qui, ne sachant rien ni des lois ni des droits, n’en veulent rien connaître et ne sont pas capables d’en voir la nécessité, lis se croient généreux ; c’est là qu’il faut les pren4re ; il faut l’être plus qu’eux. Ils le sont ; c’est un sacrifice qu’ils font d’eux mêmes à leur dieu ; si même c’est le mal, ils en ont un ; il y a eu de méchants dieux. Ils en donnent pour preuve qu’ils savent s’y immoler. Qui niera que la preuve soit vraie? 11 faut beaucoup compter avec la fureur des hommes pour le faux honneur du monde ; ils sont séduits par l’apparence de courage qu’a la méchanceté ; eux qui si souvent font honte à l’apparente lâcheté qu’ils osent voir dans la bonté qui ne se farde pas, ils ne se marchandent point à l’héroïsme d’être infâme. Car il en est bien peu dans l’homme pour le vrai bien; et c’est la plupart du temps celui du mal qu’il ne fait pas.
•La lutte est éternelle de ceux qui ont les biens du monde, et de ceux qui ne les ont point. Elle dure plus qu’eux et que ces biens.
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Mais ces deux partis ne font pourtant que la foule commune qui ne veut pas des biens du ciel, et combat contre lui. S’ils rient de ces biens, s'ils les trouvent trop loin, qu’ils les sachent cependant les seuls accessibles au genre humain ; car le ciel n’est pas un palais pour les dieux, mais un séjour pour tous les hommes, et la terre propre de l’idéal de l’humanité. Ces grands haineurs, qui se haissent les uns les autres, n’ont donc de haine en réalité que contre eux-mêmes, et loin d’être les ennemis de leurs haïs, ils le sont tous de l’homme.
Les puissants sont pleins de dureté. Et les misérables pleins d’envie. Les puissants pensent avoir tout fait quand ils daignent plaindre la misère ; et parfois ils ont ce front de la nier. A ceux là, il faudrait qu’une main rude mit le cou dans les crocs de la peine, sanglants de tant de hâves vies, de désespoirs sans voix, de faims sans pain, de morts sans relâche, de cris épuisés et de larmes secrètes. Qui peut nier le mal s’y plaît. Et il n’est point de plus grand crime que celui-là, ni de si lâche, ni de si froid. Car si on ne lui aide à vivre, que du moins on n’insulte pas à la mort du malheureux, en doutant qu’il y soit, quand il l’a. Les puis-
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sants le sont trop ; il faut qu’ils cèdent de leur puissance. Ou sinon... Je n’en dis pas plus : mais il vaut mieux qu’ils en cherchent eux-mêmes les voies, plutôt qu’attendre qu’on les y mette.
Pour les pauvres, ils ont trop d’appétits ; et des bas ; de ceux que rien, jamais, ne pourra pleinement nourrir, et même ne le doit pas. Quel esprit est celui d'un parti qui se dit juste, et pourrait l’être, — qui l’est alors qu’il montre l’iniquité des biens de fortune, et qui néanmoins les convoite tous et se les promet? Ne veut il donc que faire, de ceux qui souffrent le mal, ceux qui le font? Estce là un progrès de l’homme ? et vaut-il la peine qu’il demande ? A défaut de l’ange qu’il n’est pas, l'homme ne peut-il être homme ? et faut-il qu’il ne chasse la bête, que pour changer la bête, et qu’il n’en tranche une tête que pour lui en rendre mille autres ? Partout d’onc et à jamais, partout l’iniquité et le mensonge ? Que font-ils de soi-même, ces pauvres, s’ils perdent leurs vertus, qui furent d’être simples, et de garder, même au milieu du mal, de la bonté ? Ils s’en fient à leur esprit ! Mais leur esprit n’est rien ; et ils ne le savent point. Ils ignorent dans quel mépris irréparable tout
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ce qui pense fortement tient leurs oracles, ces bavards et ces bandes d’auteurs dont la philosophie quotidienne et la sagesse journalière ne vaut pas même le prix qu’elle se vend. Qu’espèrent-ils enfin, s’ils font fi du cœur des autres, et par là font fi si tristement du leur ?
Puissants et misérables, riches et pauvres, chacun donc n’aime que soi. Ils n’ont tous de parti que pour haïr. L’excès des uns n’a pas plus de lois que l’excès des autres. L’un en croit ce qu’il a; l’autre ce qu’il prend, ou veut prendre. Ils sont tous sans loi, chacun n’en voulant que pour soi. Ou plutôt des deux côtés, la force est la seule loi. Les puissants, en effet, invoquent leurs lois, qui sont le droit boiteux des faits. Et les misérables ont le nombre, qui est le droit qui veut se faire ses lois. Mais le nombre, il est vrai, a des puissances qui touchent à l’infini, 'et qui le font plus puissant que les puissants. Le nombre a toujours ruiné ce qui pense compter sans lui. Et cette force cruelle, qui sait se tourner contre le bien aussi, naît de la bassesse de l’homme, qui, mis entre le bien et la force qui y nuit, suit la force, et adopte le parti de la violence.
La violence est l’arme de ceux qui n’en
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ont point. Et le mensonge l’arme de ceux qui ont toutes les autres. Voilà donc les épées ternies que tiennent en duel les puissants et les misérables. Oui, ce sont bien là leurs noirs éclairs, et leurs sales lumières. Car le juste n’est aux mains ni de ceux-ci ni de ceux-là. Cela crie : et ils ne l’entendent pas. Ouvrez y donc vos âmes de ténèbres, ou bientôt vous ne vous entendrez plus vous mêmes. Où le juste n’est pas, se fait la nuit; et ces chiens, qui veulent se mordre, vont planter leurs dents dans leur propre chair. On ne se nourrit pas que de mots ; mais on ne se nourrit pas que de pain. On ne vit pas que de cris ; et on ne vit pas que d’or. On ne vit que de vie : — c’est : on ne vit que de bien.
Vous voici donc tous, et tous du parti de l’Anarchie, qui est l’armée éternelle et l’éternelle guerre de la brute, que la plupart des hommes garde en soi, contre le divin pouvoir du cœur, qui peu à peu, au prix de tant de maux, de tant de larmes, s’est levé, pareil à l’arc en ciel de l'espoir humain, de la réflexion et des souffrances de tous les hommes. Vous voici donc, les uns qui oppriment, les autres qui veulent opprimer, et tous parlant de leur droit , comme des taupes d’une étoile qu’elles diraient en leur propriété ! Vous
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voici donc encore, — ceux qui veulent fonder quoi que ce soit sur la violence ; et ceux qui veulent assurer sur le mensonge ce qui en est à demi renversé. Les voilà tous, ceux-là sourds, ceux-ci ivres ; et, vivant des deux, ce peuple d’auteurs qui s’amuse, ou se fait quelque vénale gloire, des uns et des autres. Le voilà bien entier, ce parti d’ Anarchie, qui est celui de la haine de l’Idéal, et de l’amour de soi. Qu’ils se sachent donc, du moins, en guerre les uns contre les autres pour prendre et pour garder les biens du monde, soit : mais tous, les fruits amers du même arbre de la violence.
Qui dès lors, qui vaincra la violence? Qui, si ce n’est l’efficace du cœur ? Tout le salut du monde est en cesjour, comme avant lui, dans le cœur. Le cœur seul peut battre la force. La force ne peut rien sur le cœur. La loi du cœur est à jamais celle de l’Homme. Elle est celle d’un dieu qui fut homme. Mais il là fit trop douce avant le temps. Car il la fit pour les hommes du ciel, et non pour des natures brutales et des temples de violence.
Le Paraclet est le temps promis par l’Espoir Idéal au genre humain du règne de l’Amour et de la Paix. Telle est la fin ; ou il n’en est aucune. Et cet éden, qui ne fut perd u
que par le cœur, ne sera regagné que par notre cœur et notre sang. Nous ne referons ces ruisseaux tendres, où les saintes eaux du bonheur sourient, que par les flots de nos larmes. Les pleurs parmi les pleurs s’épurent. Et les pleurs seuls purifient les pleurs. Car ces larmes*elles aussi,, sont impures.
Mais d’ici que ce temps vienne, où la loi de l’amour puisse sortir toute vive comme la fleur du cœur purifié de l’homme, quelle loi peut se donner pour loi à la faiblesse des hommes ? Il n’en est pas une seule, si ce n’est encore une loi du cœur. Et c’est celle du pardon de tous à tous, de l’amendement des uns et des autres, de la crainte du mal et des excès de la puissance, de la poursuite enfin de cet espoir suprême d’idéal, sans quoi il n’est plus de'genre humain.
Non, il ne se peut que la loi des hommes soit celle de la vengeance, et du mensonge attaché à des lois ordinaires. A peine si la froideur cruelle en est moins scélérate que l’ardeur ravageante des ennemis de toutes lois. La loi de l’intérêt est la même de la vengeance. Que desjuges la croient juste, s’ils peuvent ! Nul juste ne la peut tenir que pour injuste: car la justice n’est pas de métier, d’heure, ni de prétexte, non plus que le vrai
droit. N’y eut-il rien pour l’homme que d’éphémère, il faut quelque illusion d’éternité pour y fonder la loi. Il n’importe qu’aux savants de voir si le bien a une origine de rien, comme le reste de l’homme, ou en a eu une plus haute. Le bien est tout d’état ; il est le fait de l’idéal ; il ne doit donc être sous nos yeux que comme un acte éternel et présent. S’il dépend de ce qui passe, et des ressentiments humains, sa ruine est irréparable et prompte : elle le soumet au même sort que tous les destins humains. Et c’est la force qui les règle.
Ce que la force a fait, la force peut le défaire. Elle se moque du bien, si le bien s’y soumet. Le droit de l’intérêt est le juste de la force. Et voilà la vengeance armée. Qui ne rougit, s’il s’entend encore, et les mots qu’il use et n’a pas faits, quand il parle du droit de se venger? Qui peut avoir le sens pur du bien, et, à la fois, l’idée d’un droit qui ne soit fait que de cette force brute qui nie le droit du droit?
Car enfin, où veulent-ils en venir, où sont tous ces grands mots de venger l’Etat, la société et le progrès? Ne sont-ce là que des sons? Ou en effet, s’y agit-il de ces êtres de bien que le bien seul a pu créer, que le bien
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seul peut conserver, qui ne sont rien, et le sont par lui seul, que des formes idéales? Qui, de ces juges osent donc dire, si même ils l’osent croire : « Nous sommes les plus forts. Nos ennemis le sont encore moins que nous. Frappons-les. Nous les haïssons ; ils nous haïssent. Frappons tant qu’il est temps, et que nous en avons la force. » Et n’entendent-ils pas leur raison même qui leur crie, car ce n’est pas assez que répondre : « Vous ne les frappez donc que jusqu’à ce qu’à votre tour vous en soyez frappés? » Est-ce là tout pour eux de se perdre soi-même, ou ce soir ou demain, pourvu qu’ils aient perdu ceux qu’ils haïssent? Et s’ils se font la mort pour leurs ennemis, n’est-ce rien de s’en faire une pour le bien, et par là de pires ennemis de soi-même? Mais, du moins, que la honte les prenne de parler de justice ou de droit, et qu’ils gardent cette seule pudeur de se taire du bien.
Si le cœur n’y entre enfin, les lois du monde perdront le monde et les lois. Toutes ces lois se donnent pour justes, et sont des lois de sang. S’il est des juges pour ce droit, il n’y a point de droit dans ces juges. Ou ils n’ent ont pas d’autre que celui dont sait aussi s’armer la haine du droit. Qui peut penser
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qu’il se venge doit savoir qu’il pense contre le droit. Et s’il pense qu’il venge la loi, qu’il sache qu’il se moque de la loi. 11 met dans le bien ce moi impur, où est tout le mal. Le bien ne connait pas les représailles. Les gens de mal, qui font la guerre au bien, souvent le blessent moins que les gens de bien qui s’arment de mal. Car les méchants n’ont pas l’hypocrisie du mal qu’ils font : c’est être trop vrai que se défendre : qui se défend se trahit. Ou ils mentent pour se sauver, comme ces assassins qu’on trouve ivres à côté de leur victime, et que le sang qu’ils ont aux mains dénonce, lors même qu’ils jurent n’avoir pas tué; ou ils se font gloire de leur crime, mais ils ne le donnent pas pour un acte de vertu ni de bonté; et s’ils veulent qu’on le loue, c’est par cynisme : ils n’attendent la louange que de leurs pareils, des meurtriers.
Eux donc mêmes, ceux qui se lèvent depuis peu de tous côtés pour mettre le fer et le feu dans les États à la place du bien et de la loi, eux-mêmes, qui sont souvent des voleurs et des meurtriers, habiles dès longtemps à tuer et à voler avant de s’en être fait la théorie et les maximes, eux mêmes ne croient de tout ce qu’ils disent que ce qui peut en faire un droit pour eux seuls, et non pour
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tous les hommes. Ils n'ont pas de peur de faire une loi du besoin , un bien de la violence: mais ils n’en voient pas un même "droit aux autres, de les tuer pour se venger, pas plus qu’à eux mêmes ils n’en savent un de tuer, par plaisir d'exercer leur force. Tous ils invoquent, qu’ils le veuillent ou non, la nécessité. Or, le poids de la nécessité entraine toujours l’homme dans quelque fond d’idée morale. Et il n’est pas, en effet, un seul de tous ces anarchistes qui, faisant son crime, ne prétende à punir. Eux mêmes, ces criminels, n’osent pas proclamer la loi de la vengeance et du combat. Eux mêmes, ils reculent devant une telle loi, qui est fondée sur l’égalité du mal qu’on veut faire au mal qui vous est fait. Ils se croient meilleurs que ceux qu’ils tuent. Ils se jugent plus justes que ceux qui les punissent. Et s'ils se vantent de réparer des torts au péril de leur vie, ce n’est donc pas qu’ils se vengent. Le bien est le plus fort : il force le mal même, et ceux qui par le mal sont forts. C’est pourquoi eux mêmes se sont effacés, quand ils ont vu la vengeance levée contre eux. Ils ont senti que si c était là une loi, dûssent-ils l’emporter par elle, par elle ils seraient perdus. Ils ont bravé, mais à peine. Ils ont soutenu ce droit
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de se venger, mais du bout de leurs lâches lèvres. Ils n’en n’ont pas trouvé la logique fatale, et les suites dévorantes : ou ils n’ont su; ou ils n’ont osé. Car ce n’est qu’une triste déroute, la bravoure des mots où la raison n’est pas. Et, s’ils ont gardé quelque reste de bravade, ce ne fut que pour obéir encore à cet instinct de singe du misérable comédien, qui vit dans l’homme pour la parodie de l’homme, et qui, jusqu’en la présence delà mort, comme devant un roi sur un théâtre, poursuit son rôle, étale ses haillons, et déclame les mots qui lui sont propres de la triste comédie, où le moi cherche à duper le monde.
Si, enfin, quittant ces âmes basses, j’en puis imaginer une grande et soudaine, une vive et terrible, une forme d’esprit rebelle qui met un bien séducteur et puissant à faire le mal, et qui s’épandesur le monde comme une nuit noire, ombre de son aile, si je le vois, ce beau rebelle, dans toute sa force droit devant moi : « O Pensée, lui dirai-je, où le « mal s’est fait grandeur pour mieux séduire, « je t’atteste toi-même, je te traîne ici, où le « vrai se déclare. Je t’accuse et te presse. « Réponds. Toi-même, toi, tu n’as pas eu le « front, depuis que l’homme est homme, et
« tu Tes comme lui, de proclamer la loi de la « vengeance, dusses-tu faire triompher ta c< propre loi. Tu le sais trop : la sûreté de « vivre sera fuie, du monde entier, même « pour toi, si tu fais peser cette loi, monstre « des lois, et dérision du juste, sur les « hommes. Tu ne peux te dire un droit, si tu « en fais un de l’horreur de tout droit. Je ne « te parle ici aucune langue de préjugé, d’hy- « pocrisie ou de mensonge. Plût au ciel que « tu n’aimes pas à mentir plus que moi. « Mieux que toi, j’ai pensé la prévarication « des juges, — et celle même, tremblante et « douloureuse, des justes. J’ai vu, autant que « toi, les ruines que le Vrai fait et abat de « tout ce qui est établi par l’homme sur tout « ce qui a été élevé par lui. Je sais infiniment « que tout n’est qu’illusion, que double fond « liquide, sable mouvant de l’intérêt, pré- « texte de la passion, violence et brutalité de u la force du quant-à-soi. Ainsi ne me récuse « pas. N’appelle pas du juge au juge: je ne «juge pas. Je ne m’arme ni du fait, ni de la « raison contre toi : tout est champ à combats. « Et j’ai trop combattu. Je veux des armes « plus sûres. Mais sache donc que ma seule « arme, et qu’il faut que tu me prennes, mal- « gré toi même, pour la tourner contre toi,
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« est la force du cœur, et l’empire de l'amour « sur le monde de l’homme : sur toi même, « esprit sombre, qui t’es fait démon d’amour, « pour cacher de l'être de haine : car il n’est « plus de place, ni petite ni grande, pour le « démon du mal dans le monde. Une toile « puissance s’use d’elle même. Le mal qu’elle « fait, elle se le fait aussi. Elle ne peut pré- « tendre à rien : ou qu’à s’abîmer du même « coup qu’elle abîme le reste. Mais ce reste « est le monde ; et le monde est, devenu trop « grand pour elle : le monde est en effet, la « conscience de l’homme. Te voilà donc sou- « mis, ô rebelle, toi-même à la bonté. Toi- « même, dis-je, pour détruire, tu es forcé de c( dire que tu aimes. Et, étant tout orgueil, « t’en voici l’esclave jusque là de te vanter « d’aimer ! Comme je t’ai fait grand dans ma « pensée, je te fais grand dans la tienne. Je « ne t’avilis point : ce serait m’abaisser, moi « qui te combats et t’étreins. Je ne te vois ni « hypocrite, ni menteur, ni dérisoire parjure: « mais forcé à ce que tu es par ce que tu « veux être, et bon, dans le mal même, par « l’effet divin de l’adorable fatalité du bien « dans l’âme humaine : dans l’océan infini « de ses noires souillures, cetté veine candide « est infinie aussi. Je ne crois pas même à
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« ton ironie, sombre rebelle, hors pour dé- « truire : car, quelle ironie a jamais pu rien «fonder? Et tu démens à tout instant la « tienne par l’espoir que tu as, et tout ce « que tu te promets. C’est pourquoi toi non « plus, toi même, tu n’as pas pu présenter « pour une loi le droit de la vengeance. Ta « n’en as pu trouver la force dans ta force. « Ta force a craint de se tourner contre soi. « Toi même tu n’as pas pu proclamer comme « une loi les contre-coups de la violence. « Tu n'as pas pu dire : «Me voici. Vous voilà. « Qu’une seule loi soit pour nous tous, et « celle-ci : Je te tue, car je l’ose ; tue-moi « donc, si tu peux. Je te tue, si je peux ; si tu « l’oses, tue moi. » Non, ta bouche s’est re- « fusée à une telle injure contre l’idéal de « l’homme, et ce qui n'est qu’à lui, car, tu as « beau faire, tu es homme ; tu l’es né; tu le « mourras ; et ce qui est de son idéal, est du « tien malgré toi. En toi, que j’ai fait grand, « te dis-je, à fin de t’affronter tête à tête, un « autre que je ne suis voudrait patiemment « découvrir des sources impures et des mo- « tifs de crainte : il dirait que les idées « t’arrêtent moins que les juges ; que, meur- « tri le bourreau, tu u’aurais plus peur « d’embrasser une loi de meurtre ; que le
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« nombre et le zèle des bras te fait seul dé- « faut, non le projet du mal et l’envie. Mais « je ne puis te rendre si bas. Pour qui l’est à « ce niveau, c’est assez que les juges s’y « opposent ; c’est déjà trop que les bourreaux. « Et une pensée si trainée et si rampante ne « me mérite pas. Toi, du moins, je t’ai gardé « pour ma proie ; et je veux que ton cœur, « ton propre cœur te confonde et t’atterre. « Tu n’as pas voulu, ni tu n’as pas pu oser faire « ta loi de la loi de la vengeance, parce que « tu sais quelle parodie de la loi elle fait, et « pour toi même quel danger. Qui veut fon- « der doit avoir un droit. S’il ne l’a, il le « prend : mais il lui en faut un. Quel qu’il « soit, il faut qu’il soit. D’où qu’il vienne, où « qu’il tende, il faut qu’on le fasse. Et tu n’es, « pour ainsi dire, toi-même toi, que par « droit. Attila a son droit, ou les Huns le « dévorent. Et si tu veux demain mettre le « feu aux quatre coins du monde, — car que « te sert de ruiner quelques dix pieds carrés, « l’espace à peine de dix tombes ? — il te « faut une loi, ou prise ou acceptée, qui te « donne le droit de commander l’étincelle et « de donner les ordres. Ainsi tu sais bien que « tu ne peux te passer de lois. Mais combien « ne le sens tu pas davantage, si ton orgueil
RÉPONSE
« est là où tu le fondes ! si tu prétends dé- « faire le mal, en délier l’homme,, et libérer « le bien ! Si même, désespérant d’en accom- « plir la tâche, ni toi, ni personne, tu t’en « remets au train dévorant des choses, qu’il « t’emporte et tout le reste avec toi ! Si même « enfin, te lançant, par goût de l'horreur et c< par attrait au précipice, dans quelque « extrémité profonde, d’où nulle clarté ne « sort ni ne laisse rien voir de son abîme, « tu jettes à l’obscur destin de l’univers le « devoir de régler toutes choses ! Prends-toi « donc à témoin ; écoute-toi, secret. Tu ne « peux penser au mal que tu abhorres, sans « penser par là même à quelque bien, que « tu le veuilles faire ou qu’il te soit fait. Et, « tu ne peux former le vœu le moins clair, « le plus vague du bien, que ton cœur aussi- « tôt ne s’y empresse, que ton âme ne lui « donne du même coup sa forme : qui est « la. loi. Telle est la nécessité irrésistible de « ton être. Le cœur et l'esprit coïncident « dans cette nécessité infinie. Rien ne peut « être su pour vrai, qui ne soit pris par l’es- « prit pour loi. Rien ne peut être bon, qui ne « soit à son tour loi pour le cœur. Non, pas « même si tu te nies, tu ne peux anéantir le « bien en toi. Voulant le mal, si ton cœur
RÉPONSE
« est digne de l’homme, si tu ne te fais toi « même sans nom et plus nul que n’est une « cohue d’atomes, voulant le mal, par là « même tu es forcé de tenir au bien. Voilà « donc, rebelle, où le cœur t’ayant été ou- « vert, le cœur fond comme un rayon de lu- « mière, et te prend. »
Sera-ce donc le monde des puissants., le siècle, qui osera établir cette loi de vengeance que le mal même n'a pas pu proclamer ? Et croira-t-il s’être assez purgé de tous scrupules, s’il l’établit contre ceux qui le menacent ? Comme si l’on ne se vengeait pas que de ceux-ci ! Mais il faut que ce pouvoir, qu’on nomme société, et qui n’est rien s’il n’est le droit de tous les hommes, même de ceux que l’ont rejeté, recule aussi devant la vengeance. Une iniquité si forte ne peut venir du monde des forts, que si déjà leur perte est consommée. Et si elle en vient jamais, que le sort en soit alors jeté de l’abîmement de l’homme. C’est, au contraire, aux forts qu’il appartient d’avoir entre les mains le pardon, comme l’arme la plus puissante et la plus sûre. Pardonner leur est plus qu’un devoir, c’est le plus doux des droits, et le plus beau des dons. Ils peuvent pardonner, et ils ne le font pas ! veulent ils donc être im-
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pardonnables à eux mêmes? ou quel égarement est-ce là? C’est au cœur des puissants d’aller au cœur des faibles. Ne savent ils pas que plus les faibles se révoltent, et plus ils veulent être pris ? Mais ce n'est point par les fusils et la hache qu'il le faut faire: le tendre tranchant du cœur y va bien plus avant, et perce seul ce fond impénétrable du cœur, que ni acier ni balles ne pénètrent. 11 faut que les forts soient bons, pour que le soient les faibles. Qui ne s’amende lui-même s'offre aux coups de qui ne s’est pas amendé. 11 faut se réformer, pour que ceux-ci se réforment. Il faut surtout détruiie dans ses sales racines l’affreux empire de la morale corrompue, qui admire le mal sans avoir l’excuse du mal, qui est le terrible courage du crime. Il fâut donc que la morale du monde regagne quelque pureté, pour que la morale des auteurs perde de son venin de fausse vérité, de vanité avide, et de raison gâtée.
Ces puissants comptent ils sur leurs lois ? sur leurs juges? sur leurs armes? sur leurs soldats ? ou, moins encore, sur leur or qui n'est que de l’appât? Comme ils se trompent ! Ne se trompent ainsi que ceux que le ciel veut perdre. Toutes ces forces ne sont
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que force: ce qui n’est que force n’est qu’iniquité. G’est elles qui font lever le mal du sein boueux et plein de la terre humaine. G’est elles qui le labourent au lieu de le couper. Si les puissants et les riches s’en fient à ces forces iniques de les sauver, ils périront ; et ce sera par leurs armes mêmes. Armés d’elles jusqu’aux dents, un'jour ces armes empoisonnées se retourneront contre eux qui les tiennent. Et ils mourront empoisonnés de leur poison, et épiécés de leur épée. Gette épée de la force est un outil de la révolte. 11 faut briser l’outil de la moisson du mal. Les champs du mal de l’homme ne se sont pas ensemencés d’un autre grain que de ceux qu’il y a jetés. Qu’on ne se flatte pas que ce qui a fait pousser la récolte funeste, saura bien la faucher. Le sût-il, il ne le voudra pas. Car la main qui a l’outil est une main d’homme. Et l’homme est avare, même de la mort, s’il la tient.
Il s’agit enfin de savoir si les droits du cœur veulent fonder le droit. Ou si le droit de la force veut perdre le droit, et avec lui tout l’homme. Telle est la question : elle pend sur le monde; et son poids est lourd de toutes les misères, les espérances, et les iniquités de l’homme. La lutte de la force et
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du cœur est infinie. Tout en est plein. Tout en crie. Et tout y songe. La force paraît en vain la plus forte. Elle n’est rien, en l’homme, si le cœur n’y est pas le plus fort. Plus le cœur est écrasé, plus la force est avilie. Le triomphe du monde porte avec lui sa peine. Et c’est pourquoi si profonde et si longue est la tristesse du monde. Que le cœur soit tout foulé, et la force s’effondre : car c’est le cœur qui tient tout ce qu’elle a de bon pour la vie. Que ce chaste séjour lui manque, où elle s’épure, elle rentre dans sa boue. La puissance de son mouvement n’aura servi qu’à augmenter selon les lois, qui celles-là lui sont propres et qu’elle ne peut échapper, la vitesse et le poids de sa ruine. Rien ne saurait l’arracher à sa fatalité que ce cœur, par elle incessamment frappé ; et si elle s’en déchaîne, sa masse l’en aura, à jamais, entraînée. Voilà donc ce quTl faut décider. Et il ne faut ici parler ni des périls de son pays, ni de sa ville. Qui sent en soi le génie de l’homme, ne peut l’avoir de si peu que de faire tomber le sort du genre humain dans un fossé de petits intérêts. La ville où l’homme prendra la misère de l’homme sur son cœur, et la nourrira de son sang et de ses baisers, cette ville est sûre de vivre. Qu’elle ne craigne point. Toute
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paix est en elle. Si des barbares l’attaquent, tout ce qu’il y a de grand dans le monde courra pour la sauver. Si le monde la trahit, elle se sera restée fidèle. Et si le monde la tue, le monde se sera tué.
André de Séipse.
Imp. DESTENAY, Bussièfe Frères, Saint-Amand (Cher).