Mal entretenus
4. « Il ne manque à Paris que de la propreté dans les rues et de l'ordre dans cette multitude de voitures, de laquais, de foule en tout genre. C'est un fléau tel, que c'est un miracle pour moi que, dans une ville qui n'a point de commerce en grand, tous ces gens qu'on voit dans une journée, en se promenant dans les rues et les carrefours, aient tous le dos vêtu et le ventre plein. La plupart des musons abritent d'ordinaire de six à dix familles entre le ciel et l'enfer, du grenier à la cave. C'est là, je crois, la vraie cause de cette malpropreté que nous avons l'habitude de reprocher à cette nation. Les gens de qualité, ceux qui ont assez de place autour d'eux, sont bien plus propres et plus somptueux dans leurs maisons que ceux d'entre nous <^i s'en piquent le plus ici, en Angleterre, quelles que soient nos prétentions à cet égard. 1»
JOMN EVBLTN. ExtrUttS,
pour faire de Paris un enfer*. Cette voiture cruelle se paye par heure, coutume inventée pour abréger les jours, dans un tems où la vie est si courte.
9. De plus, le grand nombre de grosses cloches suspendues au haut d'une infinité de tours, ôtent h tranquilité à la première région de Tair*, avec leurs retentissements lamentables, pour apeller les vivans aux prières, et pour donner le repos', aux morts; ainsi les oreilles payent chèrement les plaisirs inuocens, que tous les autres membres du corps peuvent prendre*.
I. On pourrait appliquer à ces carrosses ce qu'un contemporain disait de la poste :
Que ce fut un rude coquin Dont la poste eut son origine ; ■ Il avait trois plaques d'airain Autre part que sur la poitrine.
• a. On connaît les plaintes de Boileau sur le même sujet :
Tandis que dans les airs mille cloches émuSs, D'un funèbre concert font retentir les nues.
Et se meslant au bruit de la grêle et des vents, Pour honorer les morts font mourir les vivants.
. j. Notre auteur italien semble s'être inspiré du satirique. Il noQS a paru curieux de leur opposer un passage où un auteui* moderne a décrit en prose poétique l'harmonie de la sonnerie des cloches du vieux Paris. Les vers du satirique, la prose du critique sont bien pâles, comparés à ce splendide tableau tracé de main de maître. L'aigle planant dans l'espace s'élève bien au-dessus des chauves-souris auxquelles on peut appliquer un autre vers ae Boileau :
Plus enclin à blâmer que savant à bien faire.
Ce n'est pas sortir de notre sujet que de mettre sous les yeux du lecteur une page de ce magnifique cîiupitre que l'on relit toujours avec plaisir : Paris à vol d'oiseau. Voir l'appendice. I. Les Cloches,
LETTRE D'UN SICILIEN. i}
Si autrefois un Empereur eut la folie de juger de récendiie de Rome, en pesant toutes les toiles d'araignées qu'il fit ramasser de tout le circuit de cette grande ville, Tétendiie de Paris se pourrait mesurer à plus forte raison, par la quantité extrême de laquais, de chevaux, de chiens, de plaideurs, et de filoux qu'on y trouve; tous ces gens composent un tiers* de ce grand peuple.
lo. Ajoutez leshurlemens et les cris de tous ceux qui vont dans les rues pour vendre des herbes, = du laitage, des fruits, des haillons, du sable, des ballais, du poisson, de Peau, et mille autres choses néces-* saires à la vie*-; et je ne crois pas qu'il y ait aucun sourdine, si ennemi de lui-même, qui voulût à ce prix recevoir roiiie, pour entendre un tintamarre si diabo-» lique.
I. Les laquais, classe improductive, les filous, classe dange7 reuse, étaient nombreux à cette époque, comparés aux ouvriers qui produisaient ; mais il y a exagération à en porter le nombre, même en y joignant les plaideurs, au tiers de la population parisienne ; c'est une exagération, comme il y en aussi à comprendre dans cette énumérationles chevaux et les chiens: mêler bêtes et gens, c'est de la fantaisie et non de la statistique.
a. Ici l'auteur est peut-être au-dessous de la vérité. En reproduisant un petit poème tout parisien, nous ferons mieux comprendre que par une longue note Tétat moral de Paris aux xvii* et xviii* siècles. Â part quelques marchands ambulants des quatre saisons, relativement nombreux, c'est à peine si aujourd'hui, la marchande de plaisir, le fontainier et le tondeur de chiens ont échappé au naufrage général ; le marchand de coco ne se retrouve que dans les fêtes publiques, et cependant, au commencement du xix" siècle, on trouvait encore beaucoup de ces industries nomades faisant retentir de leurscrislcsruesde Paris. Voir l'appendice II. Cris de Paris,
11. La privation de la vue est ici fort honorée; je n'ai jamais vu un si grand nombre d'Aveugles^; ils vont par toute la Ville sans guide, et marchent plusiours ensemble parmi une infinité de charrettes, de carôsses et de chevaux, avec la même seureté que s'ils avaient des yeux à leurs pieds. Ils demeurent tous ensemble dans une grande maison, appelée V Hôpital des Quinie^Vingts^ ; où ils sont nourris des aumônes du peuple, en mémoire de trois cens Goitilhommes François, à qui un Sultan d'Egypte fit crever les yeux; ils se marient, font des enfacs, et se r^oiiissent. Sur tout ils ne manquent pas de tourmenter dans toutes les églises, les fidèles à qui ils demandent l'aumône avec une tasse de cuivre* d'une main, et un bâton de l'autre^, et d'une voix aussi haute, que si les Chrétiens étoient ces mêmes Statues, ausquelles autrefois le Cinique d'Athènes ^ demandoit du secours pour acquérir la patience.
12. Les maisons semblent ici bâties par des Philosophes, plutôt que par des Architectes, tant elles sont grossières en dehors; mais elles sont bien ornées en dedans. Cependant elles n'ont rien de rare que la
I. Les ophtlulmies ne sont pas plus communes à Paris qu'ailleurs, mais les «Teogles des Quinze- Vingts peuvent sortir pendant le jour pour mendier ou vaquer à leurs affaires.
s. Alors auprès de la porte Saint- Honoré.
3. Les aveugles et leur tasse de cuivre, remplacée de nos fours par un gobelet de fer-blanc ou une sébille de bois, ont disparu des églises de Paris.
. 4. Au bâton ils ont substitué un chien on un jeune enfuit.
$. Diogène.
LETTRE" D'UN SICILIEN. i$
magnificence des tapisseries \ donc les murailles sont couvertes, n'étant pas en France Tusage de les embellir par la sculpture.
13. Les Grands se distinguent par ne vouloir rien faire pour servir les autres, et par un grand nombre de bétes et dWimaux à deux pieds', qui les suivent toujours, quand ils se font traîner dans leurs carosses; les chevaux ont le pas devant les Laquais', étant la mode de les mettre, sur le derrière du carosse en troupes, droits sur les pieds comme le colosse de Rhodes, et embrassez ensemble dans une posture indécente*, comme s'ils entroient en triomphe dans la ville de Pentapolis '.
14. Ce n'est point exagérer, que de dire que tout Paris est une grande hôtellerie*; on voit par tout des
I. C'est plus chaud, sinon pins riche que les plus belles scalptores; on les. a remplacées par du papier peint, ce qui n'est pas an progrès, mais ce luxe est à la portée de toutes les bourses.
a. C'est peu flatteur pour l'espèce humaine d'être assimilée aux animaux. Voir plus haut, n<^ 9.
)• Naturellement les chevaux traînant, et les laquafs étant traînés.