PRÉFACE
Au moment où Christophe Colomb accomplissait sa merveilleuse entreprise, l’Europe se trouvait sous l'émotion d’un fait plus important encore, et qui est devenu, non sans raison, le point de départ de l'ère des temps modernes. Une dernière invasion définitivement triomphante, effaçant de ce monde les vestiges de l'empire romain, avait assis le barbare aux portes de la civilisation. Depuis la prise de Constantinople , la chrétienté, menacée dans ses foyers, devait s'attendre à la continuité de l’état de guerre religieuse que le Coran impose à ses sectateurs ; dès lors plus d'expédition possible en Orient, plus de rapport facile avec les Échelles, l'Égypte, les Indes, possédées ou parcourues par le mahométan; la navigation de la Méditerranée devenait des plus dangereuses, et le commerce, sinon la subsistance de l’Europe, était compromis. Un immense besoin d'expansion portait vers l'inconnu une activité, qui, en même temps qu’elle perdait ses anciens débouchés, se trouvait surexcitée par le travail intellectuel précurseur de la
Renaissance.
On croyait bien alors que la terre était ronde; mais, à défaut de moyens exacts d'appréciation, on était loin de se faire une
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idée de ses dimensions; et, soit qu'on les réduisit outre mesure, soit qu'on s'exagérât la distance réelle des limites de l'extrême Orient, on s’imaginait retrouver les Indes au delà de l'océan Atlantique, sans se rendre compte de l'étendue possible des grandes mers, dont la Méditerranée n'est qu'une miniature.
Telles sont les pensées qui, après avoir guidé Chr, Colomb, l'ont constamment suivi dans sa £arrière, et lui ont même longtemps survéc” Le but de l'amiral génois, c’est de substituer une nouvelle route à celle de l'Égypte et de la mer Rouge, c'est de prendre à revers le pays des épices et de remonter le Gange. Dès la première île qu’il découvre, il se croit aux Indes; et il impose aux habitants du Nouveau-Monde un nom d’emprunt, qu'ils ne perdront jamais. A Cuba, il se croit en Chine et s'étonne de ne pas y rencontrer le grand khan des Tartares; et, quoique son expédition ne lui ait pas fait rencontrer les produits de l’extrème Orient qu’il était venu chercher, il se fait fort d'en envoyer au roi d’Espagne, autant qu'il plaira à ce souverain de lui en demander.
Il est donc bien certain que Colomb ne cherchait pas un nouveau monde, et que les préoccupations scientifiques n'entraient pour rien dans ses visées. Trois objets remplissent ses intentions : la conquête politique, qui s'effectue sans le moindre scrupule, au nom du droit du plus fort; les relations commerciales et internationales que les gens de l'époque entendaient en vrais forbans, toutes les fois qu’une force suflisante ne les tenait pas en respect; enfin, le prosélytisme religieux, d'autant plus redoutable qu'il était encore très-naïf. Ceux qui vinrent après Colomb, et qui furent. pour la plupart. des aven-
PRÉFACE, IX turiers de la pire espèce, n'eurent pas d’autres mobiles que ceux qui viennent d’être indiqués ; mais une cupidité sans frein et l'absence de tout sentiment d'humanité leur dictèrent une autre conduite : l’histoire n'aura pas assez d’exécrations pour la raconter.
Si les aventuriers envahisseurs de l'Amérique ne s'étaient montrés que cruels, on les aurait peut-être plus facilement oubliés; mais ils furent inintelligents, et leur nom revient forcément à la pensée toutes les fois que l’on songe au passé de ce malheureux pays.
En effet, autant par suite de la disparition des monuments qu'on a détruits ou laissé perdre, que par suite de l’état d’ignorance et du défaut de traditions chez un grand nombre des peuples de cette immense contrée, l'Amérique n’a point d’histoire. IL y avait là cependant une civilisation propre, qui s’est malheureusement perdue elle-même, mais dont les vestiges ont été en partie retrouvés : réunir ces éléments, les coordonner, et en tirer les conclusions historiques qu’ils peuvent contenir, telle est la mission que s’est imposée le comité d’archéologie américaine. À peine constituée, cette réunion de savants a donné, dans la Revue américaine, des études pleines d’intérêt. Associée à la Sociëté d’Ethnographie, elle espère former aussi une intéressante collection d'objets spéciaux à la science qu'elle cultive; mais elle a compris en même temps que ce qu’il faut avant tout, dans un pareil ordre de recherches, c’est la multiplication des éléments de travail qui font généralement défaut. A cet effet, le comité compte entreprendre ou favoriser la publication des plus précieux documents qui seront à sa dis-
position.
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