Lettre de M. le professeur Victor Broussonnet a messieurs les redacteurs du Journal de la Société de médecine-pratique de Montpellier
Après avoir assisté à la leçon sur les lois, de V hérédité physiologique , comparées chez les bêtes et chez l'homme, il est difficile de ne pas être de l’avis du professeur qui possède les chaînes d’or que les anciens plaçaient dans la bouche de Mercure ; on les reconnaît, quoique cachées sous des fieurs. Aussi les réflexions que je vous adresse aujourd’hui, n’ont d’autre objet que de vous attirer peut-être, la bonne fortune d’un second supplément.
Il me paraissait que, pour traiter complètement de V hérédité des facultés intellectuelles , innées ou acquises (développées?), on aurait pu remontera l’acte de la génération, pour voir la part qu’y prend chacun des sexes. Long-temps on avait regardé la femme comme un champ bien préparé, qui fournissait au grain chaleur et humidité. Des expériences ultérieures et l’observation ont renversé cette opinion; et, après avoir exalté l'homme à qui appartenait, disait-on, tout l’honneur de la génération, on l’a dégradé successivement et réduit au rôle d’un appareil électrique. Probablement la physique, dont
les progrès ont indiqué les moyens de réparer ia machine humaine détraquée, ou d’en augmenter la force (1), apprendra à s’en passer.
Sans partager toutes ces présomptions un peu bizarres , nous croyons qu’on n’a pas donné assez d’attention à la valeur de la femme pour la reproduction et la continuation de l’espèce ; le règne végétal aurait cependant fourni un moyen facile pour cette étude. Linné , à qui l’épithète d ’oculcitissimus qu’il avait donnée à l’un de ses. disciples, convenait si bien , avait vu les étamines , continuation de l’enveloppe , susceptibles de se transformer en pétales , et dégénérer souvent en ornements superflus; le pistil , au contraire , prolongation du centre ou de la moelle , nécessaire et immuable dans son organisation, constitue l’individu , pour l’évolution duquel il suffit de l’étincelle masculine. Ne trouve-t-on pas tout cela dans le règne animal , et surtout dans l’espèce la plus parfaite par le système nerveux ! Et celui-ci , avec ses qualités , n’est-il pas fourni principalement parla femme? A défaut d’observations particulières qu’il est si difficile d’obtenir et de constater, consultons et écoutons l’histoire, à la disposition de tous. Monique a transmis le germe religieux à un fils libertin , et celui-ci devient un saint. La pieuse et ferme
(1) Bacon, qui a découvert tant de choses connues , a pressenti le parti qu’on pourrait retirer du frottement , des coussinets et des propriétés électriques des résines , dans cette opération physique. Il termine ses ayis par ceux-ci, que je n’ose redire qu’en me servant de son latin pittoresque. Neque negligenda sunt fomenta
ex corporibus vivis f David J . Puellam oportet inungi myrrhâ
et similibus ... Venus sœpô tentata , rarà peracta. (Historia vitæ et mortis.)
Blanche de Castille donne le jour à Louis IX. Le fils du bon homme Antoine de Bourbon l’est aussi de la mâle Jeanne d' tlbret , qui , elle-même , a pour mère la dixième muse Marguerite . Marie de Médicis lègue à Louis et à Gaston son caractère indécis et timide , et cependant tous doux sont les fds du rusé et résolu Béarnais. Anne d’Autriche transmet à son ainé son esprit do grandeur, de faste et d’ordre, qui prend à la cour le nom d’étiquette; le cadet a , pour sa part , le goût des cérémonies et des parures efféminées , et ce dernier en décèle un autre pour des vices infâmes. Parlerai -je de la petite li lie du roi (l) Marie-Thérèse , (pie Napoléon disait être le seul homme de sa famille! Pourquoi , enfin, n’attribuerions- nous pas la sécurité dont nous jouissons, et l’ordre qui règne en France, malgré les tentatives continuelles des révolutionnaires de toutes les couleurs , à la vertueuse Fille du duc de Penthièvrt qui est venue interrompre une série d’indignos mères? Utile leçon pour les princes qui ont des garçons à marier! Que chacun observe autour de soi, il jugera facilement de la proposition que nous émettons. M. de Buffon lui-mème, oubliant un jour ses hypothèses des molécules et des moules , se félicitait , modestie à part, d’ètre né d’une femme de beaucoup d’esprit.
Depuis Encelade jusqu’au marquis de Condorcet, beaucoup de philosophes ont rêvé la perfectibilité de l’espèce humaine. Les uns essaient de perfectionner l’esprit, les
(-1) Mnriamur pro rege nostrâ ! Beau solécisme qu'exclamèrent les soldats hongrois, quand leur reine \int se placer sous leur protection.
autres se bornent à travailler sur le physique, persuadés que l’amélioration du contenu suit celle du contenant. Si de pareils projets avaient pu se réaliser, les hommes devenus des géants auraient déjà détrôné le Maître et gouverneraient à sa place. Mais celui qui a créé l’ordre le maintient, et toujours par des moyens simples; confusion de langage parmi les insurgés , impuissance de l’homme et stérilité de la femme progressifs , défense aux monstres d’engendrer. La famille du Connétable , qui gagnait des batailles et ne savait pas lire (1), est encore fort nombreuse; elle s’éteindra probablement aussitôt qu’il y naîtra un génie pareil à celui de Chateaubriand , dernier rejeton d’une antique race de guerriers. Où sont, en effet, les descendants des hommes distingués par l’esprit? Molière avait raison de dire que ces gens-là étaient peu propres à former leurs semblables (2). Cela viendrait-il de ce que leurs esprits animaux s’épuisent à d’autres travaux, ou bien leurs zoospermes, au lieu de descendre du cervelet parle canal spinal, jusqu’au système générateur, monteraient-ils vers la partie supérieure du cerveau pour y fournir à la sécrétion de la pensée ?
On ne remarque pas assez combien les femmes célèbres sont aussi , de leur côté, peu propres à la génération. La Fille de Catherine d’Aragon n’a point d’enfants , et sa sœur Elisabeth doit à son caractère, tout masculin, le titre de reine-vierge dont elle était si jalouse. Isabeau de Bavière n’eut que trois enfants ; Jeanne d'Albret , deux ; la Mère de
(1) Propos d’Henri IV.
(2) On a certainement calomnié J. -J. Tiousseau, qui n’a misa l’hôpital que les enfants de sa servante.
celle-ci , quoique mariée trois, fois, un seul. On ne cite que la grande Marie-Thérèse qui en eut neuf. Il est vrai que François-Etienne n otait qu'un bon mari.
Quelquefois les deux, obstacles à la génération se trouvent réunis. Lue jeune demoiselle, qu’on a connue vieille dans ce pays-ci, fut provoquer en duel le seigneur de Ferney; la rencontre dura toute une nuit et sans résultat aucun. Faut-il dire que la reine de Saba , comme l’appelait / oltaire, était trop folle, ou que le Salomon avait trop d’esprit?
Les qualités extraordinaires auraient-elles leur développement, 4eurs âges et leur maturité chez la femme? Arrivée à ce point, celle-ci perdrait-elle les attributs de son sexe? On pourrait le croire en lisant l'histoire. Isabeau de Bavière , parvenue à la vigueur de l'àge , cesse d'enfanter. Catherine de Médias , mariée à l't ans , perd à 53 sa faculté conceptionnelle , après avoir donné le jour à la lubrique et stérile Marguerite , et à François , promoteur de la Saint-Barthélemy : ses nombreux enfants meurent tous sans postérité.
Il est encore un moyen trop négligé et qui pourrait éclairer la question de l’hérédité, c’est la considération de l’état pathologique. Un homme d'esprit voulant matérialiser la maladie, a tenté de placer la médecine sous la tutelle de la physiologie, du moins de la sienne. Nous pensions, au contraire, dans notre Ecole, que la philosophie médicale avait, seule, le droit d’éclairer la physiologie, en soumettant les expérimcnts de celle-ci au contrôle de l’expérience pathologique; et qu'au lieu d'une médecine physiologique , il fallait reconnaître une physiologie médicale. Ce que nous disons s’applique 5 la
recherche de l’hérédité des facultés morales , quand on l’étudie à l’aide des maladies mentales, puisque celles-ci peuvent être regardées comme des exagérations de l’état ordinaire de l’intelligence. En effet, des goûts habituels , des passions dont nous rougissons intérieurement et que nous cachons avec tant de précautions à la société , apparaissent nues et sans retenue dans un accès de délire. Que de secrets découvre le médecin dans de pareils moments! Laissant de côté l’hystéritie, dont le fond reste toujours le même jusqu’à ce que l’àge fasse taire la matrice , on n’aperçoit guère ailleurs que l’orgueil déguisé sous divers noms et se présentant à plusieurs degrés. II fournit aux chaires professorales , à la tribune législative et à celle des journaux, jusqu’à ce qu’il se montre avec ses caractères bien tranchés dans les maisons d’insensés. Essayez de remonter à la source de ces désordres intellectuels , et vous trouverez sûrement une femme qui a imprimé son sceau sur toute sa lignée. Je connais une famille dans laquelle s’introduisit une folle , il y a bien des années; depuis lors se manifeste chez tous ses descendants la maladie maternelle , revêtant des formes variées, telles que l’éclampsie, les convulsions, l’épilepsie , l’idiotisme, le tic douloureux, les rêveries philosophiques ou du moins des goûts bizarres. Aucun des membres de cette malheureuse famille n’a échappé en entier à la funeste hérédité. Seulement , on aperçoit un peu d’amélioration dans les branches qui se sont alliées avec des femmes de bonne race et d’un jugement solide. Le contraire arrive quand les rameaux s’unissent entr’eux.
Un évêque , effrayé du nombre de ses jeunes prêtres que la folie atteignait , me fit demander si l’on ne pouvait pas
prévoircette maladie avant d’ordonner ceux qui en étaient menacés. Voici , à pou près , quelle a été ma réponse :
La femme a introduit dans le inonde le péché , le mal , l’orgueil, trois mots synonymes. Une humble vierge, type de toutes les vertus , est venue apporter le remède. Dans ces deux grandes vérités révélées, se trouve l’étiologie, le pronostic, la thérapeutique , enfin , l’histoire complète de la maladie sur laquelle on nous consulte. L'orgueil qui atteint, surtout depuis un demi-siècle, tous les membres de la société, ne respecte pas ceux qui, par leurs fonctions, sont les plus exposés à ses attaques. Les prêtres, chefs de secte, et ce beau génie, notre contemporain, dont l’Eglise pleure la chute, sont les preuves que cette passion se rapproche beaucoup de la folie. Pour présager cette funeste terminaison chez les jeunes ecclésiastiques, il faut, avant de publier les bans de leur ordination, faire une enquête sur l’état moral de la famille, du côté de la mère, et observer le jeune élève. Si , appartenant à une mère ou à une grand -mère maniaque , il offre quelques bizarreries dans le caractère, la mise ou les allures; si, au lieu de se mêler aux jeux bruyants des autres, il se retire à l’écart, grave et sérieux , rappelez-vous ftazile et Grégoire distinguant l’apostat dans leur condisciple Julien. Les portes du sanctuaire doivent être fermées à un pareil prétendant au sacerdoce.
Je pris la liberté, à cette occasion , d’observer à l’homme vénérable qui me consultait, que je pensais qu’une des causes de la fréquence de la folie chez les jeunes prêtres, était l’introduction , depuis quelque temps , dans les séminaires, de la culture des arts et des sciences profanes, et de ce qu’on appelle dans le monde, les hautes études;
qu’il m’avait paru qu’elles avaient servi d’aliment pour attiser la vanité et l’orgueil, en les poussant définitivement jusqu’à la folie. Ce qui n’aurait jamais eu lieu, si l’on s’était servi de la prophylactique indiquée et ordonnée par l’Evangile, modestie, simplicité, humilité.
On demandera pourquoi la même mère a des enfants si différents entre eux. La réponse est facile. L’âge, les maladies du système utérin apportent des changements tels chez la femme, que l’on peut dire qu’elle n’est plus la même à chaque enfantement. D’ailleurs , les sensations qu’elle éprouve au moment de la conception et dans la gestation , quand son enfant est encore une portion intégrante d’elle-même , ne doivent-elles pas influer sur celuici ? Je ne répéterai pas la plaisanterie de Sterne au sujet de la pendule de M. Shandy. Ce badinage cache une vérité. Un père épileptique mourut dans le coït ; l’enfant qui en naquit , seul entre ses frères , a été frappé d’une maladie mentale. Tout le monde connaît la cause du travers d’esprit et des grimaces de Jacques 1er d'Angleterre.
D’après ce que je viens de dire , ne peut-on pas soupçonner que le mâle fournit les formes corporelles extérieures, dont le perfectionnement trouve bientôt un terme, et que les facultés mentales , jamais acquises, mais seulement développées quand il en existe le germe, sont transmises par la mère?
Extrait du Journal de la Société de Médecine -pratique de Montpellier . Numéro de Juin 1842.
J. MARTEL aîné, imprimeur de la Faculté de Médecine.