M MÉNARD-DORIAN
Jean PSICHARI ;
A.-Émile ZOLA, vice-présid*'.
Louis liAVET, de l’instiiuf.
M-‘ Loui.s H ’ VET.
J. -P. LAN( lois, professeur n la Faculté di! médecme.
r iMnicD 1 I .1 Paul MENAIID-DORIAN.
L les A.NiiLER, charge de cours a .. . .
, L * Octave MIRIIE Ail.
i Faculté des lettres.
ï)o ear Auguste BROCA.
BR 'MOT, professeur à la Faculté leities.
A CHEVRILLON.
itÆ
A' and DAYOT, inspecteur des M""' SÉVER NE.
Paul PÀINLiVE,dc riosüttii.
Je.nn PSIClfARt, directeur d'éttidc?
j rhcoiOHl'es Hautes- Erud««.
Ch. SEIGNOBOS. maitiTe de cu tlé-
ronces à ii^i'nculté des lettres
eaux- Arts,
STEINLEM.
Secrétaire general :
erre Ql'n.LARD, rédacteur eu chci de 1' . ïïUl OPEEK ».
Secrétaire adjoini :
ndré MATER.
Li ETTrtE
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iix O Oorltl
Très honoré compagnon d’armes,
Le jour où j’ai appris que s’était formée en France la
Société des amis du Peuple russe, a été pour moi un jour de grande joie.
La terre est pour moi le cœur farouche de l'univers, l'art le cœur ardent de la terre, les artistes les fibres de son cœur.
L’art sent pour tous et s’afllige avec tous; il est la source intarissable d’amour et de vérité; juste comme le soleil, il chante le héros et d’un amour triste aime les petits; et tous les vivants, il les aime maternellement comme des petits enfants très chers.
Pour les artistes seuls il n’y a vraiment ni hellènes ni juils. Pour eux l’homme est d’alioid une âme, une âme triste et rebelle, une âme dénaturée par la cruauté delà vie mauvaise.
Tragiquement écartelé par les violences qu’exercent sur sa pensée les exécrables maniaques qui se croient désignes par le ciel pour diriger les destinées des peuples, tout homme est pour l’arListe une source intarissable de sagesse et de poésie, de grandeur et de pitié, de tristesse et de platitude.
Oui, les artistes seuls restent toujours les loyaux chevaliers qui montent la garde autour de la beauté éternelle, de la
vérité et de la justice; ils sont, seuls, la vraie aristocratie du monde.
Aussi quand j’ai lu dans la liste des amis du Peuple russe votre illustre nom, le nom du violent Mirbeau, le nom de Steinlen qui, par ses dessins de la rue et de la vie, m’a inspiré tant de belle tristesse et de rire irrité, les noms de Langlois, Seignobos, Clemenceau, d’hommes que depuis longtemps je connais et j’estime, une vive joie m’a rempli le cœur.
Vos sentiments envers le peuple russe ne confirment pas seulement ma foi en la vertu de l’art : ils font renaître dans l’univers le grand rêve de la fraternité des peuples.
Cher Confrère,
Toute masse populaire recèle de prodigieuses virtualités ; dans tout pays périssent sous le joug du travail et de la force des dizaines d’hommes de génie, des centaines de grands hommes possibles : il faut que tous les peuples puissent en toute liberté communier avec tout ce qui a été fait et se fait par le travail créateur de l’esprit.
Aujourd’hui toute terre est telle qu’umi femme violée [>ar des fauves : et c’est pourquoi elle accouche de tant de monstres et si rarement de grands hommes.
Il faut aux peuples plus de liberté si nous voulons que la vie soit digne de l’homme, belle et joyeuse. Tel est le mot d’ordre pour tous ceux qui aiment la vie.
Ma patrie est le théâtre de violences inexprimables, insensées et féroces contre la personne humaine; elle est pour l’univers entier un atroce cauchemar.
Pays jeune qui ne s’est pas encore éveillé à la vie du libre esprit, elle pourra donner beaucoup au monde quand elle sera libérée de la contrainte Imbécile et brutale qui tue son âme.
Je connais le peuple russe et ne suis pas enclin à exagérer ses qualités; mais je suis persuadé, j’ai la conviction qu’il est
en état d’apporter dans la vie de la pensée universelle quelque chose d’original et de profond, quelque chose d’important pour tous.
Ecrasé par les Romanoff et leur rapace désir d’affermir une autorité qu’eiix-mêmes, à force d’incapacité et de cruauté, ont rendue caduque, mon peuple aujourd’hui relève la tête : il veut lutter ouvertement pour sa liberté contre des bêtes fauves, maîtresses de ses destinées.
11 a compris enfin que souffrir plus longtemps en silence, c’était périr, le sang bu jusqu’à la dernière goutte, la poitrine rompue, le cœur brisé.
11 connaît son ennemi ; il a trouvé des amis et il croit en eux ; il voit où est la cause de ses soufîrances ; il sent sa force, il vaincra. Toute réconciliation entre lui et son gouvernement devient de plus en plus impossible : on le comprend neltement dans les deux camps hostiles.
Tout ce qui est loyal, vaillant, sincère, s’est mis de son côté; tout le monde comprend que seule l’énergie populaire peut sauv('r le [)ays de la ruine, et les prêtres même, ses ennemis d’autrefois, marchent à la tête des paysans en révolte.
La famille incapable et dégénérée des RomanofI, dans son désir d(' garder coûte ([ue coûte entre ses mains la domination du pays, allolée à l’idée de perdre ce pouvoir, s’entoure de tout ce ([u’il y a eu Russie de plus lâche, de plus féroce, de plus infâme.
\ oyez : |iour défendre les Intérêts de sa maison, le gouvernement ne [)eut trouver un seul homme de talent, pas même un homme propre, mais bien des hommes de rien, des monstres sans txeur, des animaux sans intelligence, une bande d’oi- SeailX de proie qui a llairé l’odeur du cadavre et s’agite et jdane autour du trône noyé dans le sang du peujde.
Xou S(‘ulement h' gouvernement a perdu tout sens et toute loyauté; mais il est dému' même de la plus élémentaire pudeur. Le ministre Uournovo, publiquement accusé d’avoir volé
l’avoine du fisc, n’est pas chasse du ministère. 11 donne des bals et sa maison est fréquentée volontiers par tous les voleurs et tous les assassins qui entourent le trône du dernier et du plus lamentable des Romanoll.
(^)ui en est encore à défendre le principe de S’autocratîe en Russie ?
Des ^ens (jui n’osent pas eux-mêmes se dire bonnêtes de ciainte qu’on ne leur piouve le contraire.
Vovez encore : le colonel Aline, potn- meurtre sur la voie publique commis le .‘R octobre, est nommé général major et aide de camp du tsar. Le policier Ermololf, qui a tué le professeur Vorobieff, chez <jui il j)erquisitionnait, qui l’a tué lâchement par derrière, d’un coup sur la ninpie, au moment où la victime se penchait vers sa table, il a été, cet assassin, promu en grade. L’oftîcier de cosacjues Avramolf et le policier .lolanolf, qui avaient roué de coups et violé Mlle Spiridonoll, accusée politique, ne seront j)as mis en prison, mais sûrement nommés à des grades supérieurs.
.le vous citerais des milliers d’autres exemples; tous vous prouveront que le gouvernement russe destitué de tout soutien s’appuie maintenant sur une meute de cJiiens faméliques toujours prêts à mettre en pièces même un enlant, pour assouvir leur soif malfaisante et maladive de domination sur les hommes.
C’est la folie où tombent tous les esclaves quand il leur est donné de commander.
Le gouvernement russe est poiii’ le pays une cause d’anarchie, l^ans paradoxe, tous ces personnages sont affolés, les uns par leurs efforts pour maintenir leur pouvoir et par la peur de le perdre, les autres par l’usage du pouvoir.
Un o-ouverneur i>énéral intérimaire de 1 ransbadvalie,
M. Kholcbtevndvüll, bonnêle bornme, mais non révolutionnaire, est déclaré coupable de liante trabison. Le général ■ Grodevoff télégraphie expressénieiit à M. IMlkovnikoll : « Ae faites pas de bêtises ! »
Le o’énéral Rennenkampf, l’un des héros de la dernière guerre, est un psychopathe notoire ; il arrête des vice-gouverneurs, fusille des directeurs de lycée, (ait ce qu’il eût dû professionnellement faire contre les .japonais. On lui envoie le • «•énéral Keller Zakomelski pour contrôler ses actes, mais il le
renvoie.
Il y a donc quantité de pouvoirs, mais le pouvoir n’existe pas. La Russie est divisée par lots aux mains des militaires. Or, les militaires en Russie ne sont pas plus civilisés que les Kirghizes ou les Rashkois. N’est-ce pas l’anarchie?
Tout nouvel acte d’absurde férocité écarte davantage le peuple du gouvernement. L’affaire du lieutenant Schmidt a provoqué la démission de i4o officiers de marine; l’exécution de ce lieutenant a créé dans la marine un héros et une légende qui entretiendra longtemps dans le cœur des braves gens un sentiment de vengeance. On est déjà obligé de diriger les canons contre les régiments des cosaques du Don, rempart
du trône, et de fusiller les cosaques.
L’armée, vous le savez assez, est désorganisée. Aujourd’hui, elle ignore ce qu’elle a à faire et tourne ce qu elle a d’énero’ie accumulée du cote oii 1 autorité lui ordonne de la tourner. Mais, dans ces derniers temps, j ai vu nombre de soldats et d’officiers en divers endroits : chez eux aussi, la fortune des Romanolf sera perdue d'ici peu.
Mais cette bande d’anarchistes, déchirant le corps vivant de la Russie de leurs grilles rapaces, celte clique de fous se maintient encore.
L’appareil administratif est encore entre ses mains tant qu elle tient l’armée et est soutenue par la force d inertie. L’édifice pourri, inijtn'gné de sang, oscille, craque, mais ne tombe pas.
Le peuple le voit bien. 11 compare tout, pèse, fournit des chefs, s’apprête au combat. En ce moment, il y a faminB dans vingt-deux provinces de la Russie, et le gouvernement, qui craint la propagande, défend de secourir ces malheureux.
les paysans le comprennent; et, pour avoir des armes, ils l'îfiisentaux enfants un morceau de pain.
Les élections à la Douma sont aflrontément et ouvertement fraudées : le g-ouvernement n’a besoin de la Douma que four obtenir l’argent nécessaire à la continuation de la lutte contre le peuple. La police viole ostensiblement et brutalement la volonté des électeurs, en mettant en avant des candidats qui lui agréent; mais cela lui réussit mal. Si l’on élit ces candidats, c’est sous la crainte des nagaikas et des baïonrettes.
Partout où il y a tant soit peu de liberté électorale, les élus s 3 recrutent parmi les exilés de Sibérie et les paysans sans t irres .
Par endroit le peuple russe, qui ne perd jamais courage, s égaie; on nomme des sourds-muets, des bègues. On a élu aussi un chien parce que, disait-on, le gouvernement désire que nos intérêts soient représentés par des bêtes : cela lui t ent au cœur ; de plus l’entretien d’un chien coûte moins cher
que celui d un agent pPOVOCateuP et le gouvernement a si peu d’argent !
Les ouvriers choisissent pour députés des tuvaux d’usine que le cosaque ne pourra frapper de sa nagaïka ni percer de ses halles.
Et les ouvriers de Pétersbourg ont empêché que les élections eussent lieu.
Le peuple russe comprend qu’on veut le tromper grossièrement et ne se laisse pas faire. Il s’apprête au combat.
La lutte ne sera ni longue ni pénible si l’Europe ne donne pas d’apgent au gouvernement russe pour perpétrer les massacres et les exécutions; au contraire elle serait brève et décisive si le peuple russe recevait des secours matériels.
Mais si 1 état de tension oii vit le peuple se prolonge encore, il s amassera dans son âme des réserves de haine et de cruauté, et au moment décisif, qui ne saurait être évité, ce déhordement d ejcruauté épouvantera^l’univers.
Parvotr intermédiaire, mon cher Anatole France, je m'adresse à tous les amis du peuple pusse en les priant ardemment d’agir avec une énergie renforcée pour libérer ce peuple du pouvoir barbare des Romanoff et de leur triste séquelle.
Ne laissez pas croître la haine ; ne favorisez pas le développement de la cruauté.
Plus de cent millions d’hommes s’exaspèrent de plus en plus. On élève artificiellement et on irrite la bête humaine dans la nation.
Les amis sincères de l’humanité doivent aider le peuple russe à soulever le joug de ceux qui pervertissent son âme, son âme douce, profonde et belle.
Maxime Gorki
Carte de TEmpire russe eî des territoires annexés
Reclus, — Prix 0 fr. 20.
Je vous salue et vous honore parce que, poète et homme d’action, vous avez eu le privilège de souHrir pour la cause que sert votre génie. Cette cause triomphera; le désir et l’amour créent la vie. Les rêves du génie sont véritables. Les prophéties des grands cœurs se réalisent sûrement; r on point sans doute avec une exactitude matérielle et littérale; 1 i plus souvent, elles s’accomplissent d’une façon inattendue et surprenante. Mais dans leur réalité souveraine, elles procèdent toujours de la pensée qui les enfanta.
Maxime Gorki, vous avez pour vous dans votre pays les cœurs les plus fiers et les âmes les plus hautes.
Président de la Société des Amis du peuple russe, je vous envoie mes vœux pour le succès de la révolution lihérafice et je vous confie l’indignation douloureuse que j éprouve à la pensée que des financiers français pourraient procurer de l’argent au gouvernement de bourreaux qui tirture un peupile magnanime.
Croyez à toute ma sympathie et à toute mon admiration pour vous et vos amis.
Anatole Frange.
Les Révolutions russes, par Francis de Pressen
Charles Seignobos, professeu
Lettre de Maxime Gorki à Anatole France sur réponse d’Anatole France.
L'avenir financier de la Russsie, traduit de rallemand de Rudolï Martin
Paris. — Imprimerie L. POCIIY, rue Vieille-du-Temple. — fél. a^o-5i
INTENTIONAL SECOND EXPOSUR!