Lettre de Mgr. Grandin: Saint-Albert, Alberta district North-West Territory Canada, 22 septembre 1883
Je’me recommande à vos bonnes prières, et je suis toujours, révérend et bien cher Père, Votre affectionné Frère en J. M. J., H. Lepuc, 0. M. 1.
Saint-Aibert, Aiberta district North-West Territory Canada, 22 septembre 1883.
Mon RÉYÉREND ET BIEN CHER PÈRE DE L'HERMITE,
C'est dimanche dernier seulement, 46 septembre, qu’on a célébré à Saint-Albert la fête dont vous me parlez dans votre lettre du 20 mai. Noire R. R, Métropolilain ne jouit plus d'une santé qui lui permette de faire de grands voyages dans ie Nord-Ouest, du moins quand les chemins de fer font défaut. Donc Monseigneur d'Ottawa, après m'avoir donné une si bienveillante hospilalité tout l'hiver, a eu l’amabilité de vouloir m'accompagner jusqu’à Saint-Albert, Gette charilable détermination n'ayant point été prévue à temps, il n'a pas été possible de fournir à Sa Grandeur et aux dignes prétres qui l'accompaguaient les moyens de venir promptement jusqu’à Saiat-Albert et de retourner assez vite à la station du cheruin de fer la moins éloignée. Aujourd'hui la chose serait facile, car, depuis le mois de juin, nos moyens de transport ont fais de grands progrès : la voie ferrée ne vient pas encore à Saint-Albert, mais elle se rend à Calgary, Mission de mon diocèse à 200 mulles de Saunt- Albert, et une voiture publique fait maintenant le service entre Calgary et ici en quatre jours.
N'ayant pas de raisons pour célébrer ladite fête plutôt au mois de juin qu'en tout autre temps, au lieu de me rendre directement à Saint-Albert, je fus, en compagnie
des RR. PP. Visiteurs SouLuiEn et TAbaRgT, visiter les Missions de Saint-Laurent, de Grandin, et installer, dans deux établissements différents, les dignes religieuses dites Fidèles Compagnes de Jésus, venues si généreusement à notre secours. Nous allâmes ensuite jusqu'à l’île à la Crosse, le R, P. SouiLier et moi, nous visitâmes les différentes Missions des environs de Battleford et du Fort Pitt, et ne pûmes arriver ici que le 29 août. Le pauvre P. Visiteur, malgré toules nos précautions pour lui rendre le voyage le moins pénible possible, a cependant eu beaucoup à souffrir ; lui aussi a dû plus d’une fois pousser à la roue et suer pour faire avancer sa voiture embourbée ; il vous racontera, de vive voix sans doute, ses mille aventures, elles vous seront alors plus agréables qu’elles ne Pont été pour lui. Bien des fois je l'ai entendu dire dans nos campements : « Oh | si nos Pères de Paris pouvaient nous voir icil »
Enfin, six jours après notre arrivée à Saint-Albert, après notre retraite annuelle, nous avons dû célébrer ladite fête que les pauvres Pères de lPévêché et des environs préparaient depuis si longtemps. Le R. P. Visiteur, qui y a pris part, pourra aussi vous en entretenir longuement. 1l est bien certain que jamais pareille fête ne s'était vue à Saint-Albert ni dans tout le Nord-Ouest. Nous étions réunis plus de quarante Oblats, profès ou novices. Ce fait n'eût pas été croyable il y a vingt ans, ni même il y a dix ans. Parfois nous avons de bien tristes moments à passer, mais dans les circonstances actuelles, ie bon Dieu nous a envoyé des consolations que je n'aurais jamais osé espérer.
Dans votre lettre,:bien cher Père, vous chanlez los louanges du pauvre évêque de Saint-Albert et, à votre exemple, tous les Pères du diocèse et même du vicariat du Mackenzie en font autant; des amis un peu de par-
tout m'ont, de loin ou de près, prodigué l'encens, parce que j'ai fait mon devoir le moins mal possible. Faire pour la gloire de Dieu les plus pénibles voyages; sur la neige ou sur la glace, les raqueties aux pieds; avec les chiens, les chevaux ou les bœufs ; en canot d'écorce ou en bateau, suivant les localités ou les saisons; pousser aux roues d’un char embourbé ou quand des chevaux fatigués ne peuvent gravir une côte escarpée; souffrir du froid, de la faim, quelquefois même du manque de vêtements, sans compter mille avarieset désagréments provenant du temps, des serviteurs, de la mauvaise santé, elc., tout cela à été ma part et la part de tout Missionnaire du pays. C’est ce qu'ont éprouvé tous nos Frères échelonnés entre Saint-Boniface et Good-Hope ; c’est ce qu'a éprouvé notre cher Visiteur lui-même, bien qu'il ne fasse que passer parmi nous et qu'il visite les Missions dont l'accès est le moins difficile, et cela, dans la saison la plus favorable. On me loue de la beauté de nos établissements, de ce que nous avons fait pour faire avancer la civilisation dans le Nord-Ouest: ouvrant des chemins, construisant des ponis, établissant des moulins, fondant des orphelinats et des Missions dont aujourd’hui quelques-unes forment d'excellentes chrétientés. Tout cela est surlout et avant tout l’œuviede la Congrégation, l’œuvre de mes Frères enreligion, souvent méme, l'œuvre de nos bons Frères convers, à qui je dois tant personnellement, et à qui mon diocèse est si redevable aussi. C'est aussi l'œuvre de nos bienfaiteurs les associés de la Propagation de la Foi ; car sans eux à quoi aboutirait tout notre zèle ? Vous connaissez, cher Père, ma devise : j'ai toujours pensé que je n'en pouvais choisir une qui me fût mieux appropriée. Effrayé de ma faiblesse et de la redoutable charge que l’obéissance m'a imposée, comme un roseau je retombe sur la croix, laquelle est pour moi la personnification de Dieu et de la Con- T. XXI. À
— N0 grégalion. Je dis volontiers alors : Omnia possum in eo qui me confortat, Cum infirmor, lunc potens sum. Si j'ai pu faire quelque bien, il est de loute justice que je le reconnaisse, c'est à notre chère Gongrégation que je le dois, c'est grâce au zèle et au dévouement de mes Frères; je ne puis done me réjouir de ce concert de louanges et de félicitations qu'autant qu’il sera partagé par notre chère famille et par ces Frères dévoués qui se chargent avec tant de bonne volonté de la part la plus difficile du travail. Merci donc, cher Père, de votre bonne lettre; je m'en réjouis, parce que la plupart de nos Frères du Nord ont pu ylire leur histoire; merci à la Congrégation du bien qu’elle fait dans toute notre province ecclésiastique, dans le diocèse de Saint-Alber! surtout, merci à la Congrégation, à notre bien-aimé Père Général, de nous avoir envoyé des Visiteurs et de nous les avoir envoyés dans cetle circonstance ; merci du bien que cette visite nous a fait à tous el à moi en particulier. Merci aussi de la démarche que l'on a faite auprès de Sa Sainteté pour m’obienix une bénédiction spéciale et des faveurs particulières que mes Frères ont pariagées avec moi ainsi que nos fidèles de Saint-Albert.
Parmi ces chers Frères, plusieurs sont venus de bien loin et au prix de grandes fatigues, pour prendre part à celle fête; ils en ont joui peut-être autant, je puis même dire plus que moi, et c’est surlout ce qui fait ma joie. Malheureusement, tous n’ont pu se déplacer : les difficultés et le devoir en ont retenu un grand nombre dans leurs lointaines et difficiles Missions, mais nous étions tous nnis quand même, car la principale.consolation que Dieu m’accorde, celle que j’estime le plus, c'est l'affection respeclueuse que me portent lous mes Frères, malgré bien des misères qu'ils doivent nécessairement reconnaître en moi. Parmi ceux
qui manquaient à la fête, après avoir beaucoup lravaillé dans mon diocèse, je citerai nor chere défunts; ils n’y ont point perdu, je l'espère : leur fête à eux ne finira pas, leur récompense doit être d’autant plus belle qu'ils l'ont moins reçue ici-bas. Parmi les membres de la famille à qui l'Évêque de Saint-Aïbert a de grandes obligations, il faut encore citer le RR. Archevêque de Saint-Boniface et les RR. PP. Tissor et Maisonneuve. Tous les trois ont été à la peine au commencement des plus anciennes et maintenant des plus florissantes Missions de mon diocèse, {ls y ont répandù bien des sueurs, supporté bien des fatignes et des ennuîs et, pour prix de ses services, l’un d'eux en a remporté la surdité, tous des douleurs rhumatismales dont îls souffrent et souffriront le reste de leur vie. Nous qui moissonnons là où ils ont semé, c'est bien le moine que nous leur soyons reconnuissants et que nous ne leur ravissions pas la gloire qui leur appartient. Hs seraient même bien à plaindre s'ils devaient se contenter de cela : heureusement que nous travaillons tous pour un Maitre excellent avec qui rien n'est perdu. Nous ne réussissons pas toujours et parlout, et ceux qui réussissent le moins ne sont pas ceux qui se dévouent le moins; mais, dans ce cas encore, je trouve leur vie de sacrifice plus sublime. Ce qui me console alors, c'est que Celui pour qui nous’ nous usons nous récompensera, non d'après nos succès, mais d’après notre bonne volonté. J’en reste lä, cher Père, je crains d’avoir élé trop long, mais il s’agit de rendre justice à mes Frères el c’est là mon excuse.
Au revoir donc, bien cher Père, Votre Frère affectionné et reconnaissant,
+ ViTaL, 0. NI.
Évêque de Salal-Albert,