‹ Lettre de Stanislas Girardin, à m. Musset-Pathay, auteur de l'ouvrage intitulé: Histoire de la vie et des ouvrages de J.J. RousseauChapitre 6 sur 10 · RAPPORT · texte numérisé non relu

RAPPORT

UK il. CASTERKS, CHIRURGIEN A SE.M.IS , DE LOLVERTURE U\j CORPS UE JEAN- JACQUES.

Je soussigné... Casterès, lieutenant de M. le premier chirurgien à Senlis, ayant été appelé au château d'Ermenonville , ce jourd'hui trois juillet mil sept cent - soixante dix- huit, et requis de faire l'ouverture du corps de M. J. J. Rousseau , de Genève, décédé le jour précédent, audit lieu, vers onze heures du matin, après environ une heure de douleurs de dos, de poitrine et de tète; lequel avait recommandé, tant dans cette attaque que dans une précédente maladie , qu'on ouvrît son corps après sa mort pour découvrir, s'il était possihle , les causes de plusieurs maux et incommodités auxquels il avait été sujet en différents temps de sa vie, et dont on n'avait pas pu assurer alors le siège ni la natu re. J'ai , ledit jour, à six heures du soir, procédé à ladite ouverture et recherche, avec l'aide de mes confrères soussignés, Gilles-Casimir Chenu, chirurgien à Ermenonville, et Simon Bouvet, chirurgien à Montagny , et en présence de MM. Achille -Guillaume Le Bègue de Presle, écuyer, médecin de la Faculté de Paris , et censeur royal , et Bruslé de Villeron , médecin à Senlis. L'examen des parties externes du corps nous a fait voir un handage qui indiquait que M. Rousseau avait deux hernies inguinales, peu considérahles , dont nous parlerons ci-après. Tout le reste du corps ne présentait rien

contre nature ; ni taches , ni boutons , ni dartres , ni blessures, si ce n'est une légère déchirure au front, occasionée par la chute du défunt sur le carreau de sa chambre , au moment où il fut frappé de mort. L'ouverture de la poitrine nous en a fait voir les parties internes très-saines. Le volume, la consistance et la couleur, tant de leur surface que de l'intérieur, étaient très-naturels.

En procédant à l'examen des parties internes du bas - ventre , nous avons cherché avec attention à découvrir la cause des douleurs de reins et difficultés d'uriner qu'on nous a dit que M. Rousseau avait éprouvées en différents temps de sa vie , et qui se renouvelaient quelquefois lorsqu'il était long- temps dans une voiture rude. Mais nous n'avons pu trouver ni dans les reins, ni dans la vessie, les uretères et l'urètre, non plus que dans les organes et canaux séminaux, aucune partie, aucun point qui fût maladif ou contre nature. Le volume, la capacité , la consistance , la couleur de toutes les parties internes du bas-ventre étaient parfaitement saines, et n'avaient point la mauvaise odeur qu'elles exhalent d'ordinaire dans un temps aussi chaud, au bout de plus de trente heures de mort. L'estomac ne contenait que le café au lait que M. Rousseau avait pris, suivant sa coutume , pour son déjeuner, vers sept heures, avec sa femme. Les portions des intestins qui avaient formé les hernies ne portaient aucun signe qu'il y eût eu ni inflammation ni étranglement.

Ainsi , il y a lieu de croire que les douleurs dans

aG PIÈCES JUSTIFICATIVES.

la région de la vessie, et les difficultés d'uriner que M. Rousseau avait éprouvées en différents temps, surtout durant la première moitié de sa vie, venaient d'un état spasmodique des parties voisines du col de la vessie, ou du col même, ou d'une augmentation de volume de la prostase ; maux qui se sont dissipés en même temps que le corps se sera affaibli et maigri en vieillissant.

Quant aux coliques auxquelles M. Rousseau a été sujet depuis environ l'âge de cinquante ans, et qui n'étaient ni fort longues, ni très-vives, elles dépendaient, selon toute apparence , des hernies inguinales.

L'ouverture de la tête , et l'examen des parties renfermées dans le crâne, nous ont fait voir une quantité très-considérable (plus de huit pouces) de sérosité épanchée entre la substance du cerveau et les membranes qui la recouvrent.

Ne peut-on pas, avec beaucoup de vraisemblance , attribuer la mort de M. Rousseau à la pression de cette sérosité, à son infiltration dans les enveloppes, ou à la substance de tout le système nerveux? Du moins il est certain que l'on n'a point trouvé d'autre cause apparente de mort dans le cadavre d'un grand nombre de sujets péris aussi promptement. Ce qui tend à prouver que la cause de mort a attaqué l'origine des nerfs , ou les parties principales du système nerveux , c'est que M. Rousseau ne s'est plaint, durant la dernière heure de sa vie , que d'un fourmillement et picotement très-incommode à la plan te des pieds ; ensuite d'une sensation de froid , et d'é-

coulement de liqueur froide , le long de l'épine du dos , puis de douleurs vives à la poitrine ; enfin de douleurs vives, lancinantes et déchirantes, dans l'intérieur de la tète.

Ce 3 juillet, mil sept cent -soixante- dix -huit. Signé à la minute : Le Bègue de Presle, Casterès, lieutenant ; Bruslé de Villeron , d. m.

Plus bas est écrit : Contrôlé à Dammartîn , ce deux janvier 1779, par Ganneron, qui a reçu quatorze sols. Signé Ga^]vero> , avec paraphe.

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