BOEBM, IMPRIMEUR DE L'ACADÉMIE
Extrait des Mémoires dont l'Académie de Montpellier, Section des Lettres , a voté rimpressioo.
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En parlant, dans mon écrit sur J.-J. Rousseau A Montpellier» des relations qui existèrent entre M. Gouan , professeur de botanique à la Faculté de médecine de celte ville et le philosophe de Genève, j'ai dit que la Correspondance de J.-J. ne contenait aucune lettre de lui à M. Gouan. J'ai fait remarquer cependant , sur la foi de la tradition , qu'on avait trouvé dans les papiers de ce dernier à son décès , trois lettres que lui avait écrites Rousseau: l'une le 28 mars, l'autre le 6 octobre, et la troisième le 26 décembre de l'année 1769. Mais l'herbier de M. Gouan et la plupart de ses papiers sur la botanique ayant été, après sa mort, achetés par un anglais , M. Benlham, qui habitait alors Montpellier, et transportés en Angleterre , j'ai ajouté qu'il m'avait été impossible de m'assurer personnellement de l'existence de ces lettres, quoique âmes yeux la réalité de ce fait ne pût être révoquée en doute (pag. 24 et 31 de mon écrit).
Depuis lors , et l'impression de mon travail étant terminée, une communication obligeante m'a fait connaître le manuscrit original d'une des lettres ci-dessus mentionnées, celle du 26 décembre 1769,
adressée à M. Gouan et écrite tout entière de la main de Rousseau.
Cette lettre, parfaitement conservée , tracée en petits caractères, très-lisible et sans rature , ne contient pas moins de 4 pages in-8°. Comme toutes les lettres de J.-J. de la même époque , celle-ci est signée Rendu. C'est le nom, comme on sait, sous lequel se cachait Rousseau depuis le décret lancé contre lui par le Parlement de Paris, à l'occasion de V Emile.
Ce manuscrit précieux , d'autant pluS remarquable qu'il est postérieur à la publication de VÉmile et de la Nouvelle Héloïse , c'est-à-dire , qu'il date d'une époque où la célébrité de Rousseau brillait déjà du plus vif éclat, a été recueilli dans la succession de M. Gouan et sauvé de la vente dont j'ai parlé, par le propre neveu et l'héritier de ce dernier, M. Bousquet, ancien officier, chevalier de la Légion d'Honneur, demeurant à Montpellier rue Gouan N° 4, lequel a eu l'extrême bonté de le mettre sous mes yeux, et de m'autoriser à en publier la copie.
C'est celte copie que je livre en ce moment à l'impression , comme suite et complément à mon opuscule sur J.-J. RaossEAU a Montpellier.
A Monquin * , le 20 décembre 1709.
» J'ai reçu , Monsieur , avec bien de la reconnaissance votre Ichthyologie - , qui m'a été envoyée par M. de la Tourette ', et les plantes que vous avez eu la bonté de me faire passer par un négociant. Que puis-je, dans ma misère , vous rendre pour ces cadeaux , si ce n'est des actions de grâces? Je vous les fais de tout mon cœur, et pour ne pas renvoyer voire cahier tout-à-fait vide , j'y ai mis le peu de carcx que j'ai recueillis en ce pays et qui consistent en huit ou dix espèces. 11 est vrai que j'en aurais pu ramasser davantage, mais dans mes courses nonchalantes , j'aime à observer sur la terre et suis trop paresseux pour recueillir.
)i J'ai ajouté quelques autres petites plantes, dont j'ai supposé que les specimena, quoiqu'imparfaits et mutilés, pourraient vous faire quelque plaisir, parce que je ne les
* Nous avons dit que Monquin était une maison de campagne près de Grenoble.
2 Ces premiers mots confirment ce que j'ai avancé dans mon écrit (pag. 36), touchant l'origine de l'ouvrage sur l'iclithyologie , que Rousseau donna à Bernardin de Saint-Pierre , en échange de son café. Cet ouvrage était bien celui de Gouan.
3 M. de la Tourette , avec lequel Rousseau était aussi en correspondance ( voir tom XII , pag. 406 , et XX , pag. 331, des Œuvres complètes de J.-J. Rousseau), était conseiller à la Cour des monnaies de Lyon et secrétaire de l'Académie des sciences et belleslettres de la même ville.
vois pas dans votre Flore. 1° le Lichen islandicus que j'ai apporté de Pila ' , où il est abondant, quoiqu'il m'ait paru rare ailleurs ; 2° le Linum radiola , que je n'ai point vu dans ce pays, mais que j'ai trouvé à Trye; 3° la Gentiana fUiformis, que j'ai aussi trouvée à Trye et que je vous envoie quoiqu'elle soit dans votre Appendix, parce que, sur le synonyme de Magnol que vous lui donnez et qui n'y saurait aller, je soupçonne que peut-être n'avez-vous pas la véritable , caria Gentiana fdiformis n'est ni rameuse, ni pourpre, mais dichotome et jaune, et sa fleur est si fugace, qu'elle est extrêmement difficile à saisir; A" le Tricomanes tumbrigense, le plus curieux et le plus rare de tous les capillaires. Je l'ai apporté de Wootton, où il croît sur des racines d'arbres qui viennent entre les fentes des rochersdans des lieux humides. Sivousétiez bien empressé de l'avoir avec ses capsules séminales, je pourrais vous en détacher un exemplaire de mon moussier , où j'en ai deux.
i Je vous envoie ces petits atomes de plantes, parce que j'ai appris que vous aviez , ainsi que moi , la vue courte, et cela me fait présumer qu'ainsi qu'à moi , les petites plantes vous font bien plus de plaisir à observer que les grandes , à cause de la difficulté de les découvrir et de les déterminer.
> J'ai pris la liberté d'ajouter à cela une plante à fleur composée, qui est peut-être fort commune, mais que je ne connais point du tout et que je vous prie de vouloir bien me nommer. Je l'ai trouvée l'année dernière en
' Le mont Pila^ montagne près Lyon. On peut voir, dans la Correspondance de Rousseau , tom. IV , pag. 223 et suiv. , le récit fort enjoué des herborisations que Jean-Jacques y fit dans cette année.
Savoye, dans une montagne auprès de Chambéry , où elle n'est pas rare. Eile a la fleur d'une radiée et les feuilles d'une demi-fleuronnée. Seroit-ce une arnica? C'est le genre auquel elle paraît ressembler le plus , mais je ne trouve aucune arnica qui lui ressemble. Je n'en ai point trouvé d'assez avancée pour pouvoir observer les graines; d'ailleurs, j'ai de mauvais yeux, une mauvaise loupe, les doigts d'une maladresse extrême. L'analyse de la fructification me fatigue, me rebute, m'épuise et je m'y perds. Je crois les méthodes des botanistes très-bonnes pour classer les plantes déjà connues ; mais je suis persuadé qu'il en faut une autre pour les étudier , et voilà ce que vous autres , savants, qui n'écrivez que pour vos semblables, n'avez jamais su voir jusqu'ici. Ray me parait avoir approché plus qu'aucun autre de cette méthode élémentaire ; mais il se moque de nous, quand il fait entrer les vertus des plantes dans les caractères essentiels pour les connaître. Vos genres secondaires perfectionnés iraient bien à cette fin.
» Vous demandiez, Monsieur, des ombellifères, et je suis si misérable que je ne puis vous en envoyer aucune. Je n'ai pas une de celles dont vous m'avez envoyé la note , ou celles que je puis avoir sont uniques dans mon herbier et quelques-unes même à faux titre, comme le Selinum palustre dont vous me parlez , et qui n'est certainement pas la plante qui est sous ce nom dans mon herbier. Je vous avois offert le Selinum carvifolia (non celui de Crantz mais celui de Linnœus); mais comme vous ne m'en dites rien et que je n'en ai qu'un petit exemplaire unique , je le garde, à moins que vous n'en disposiez. J'avois un Seseli à vous envoyer, et c'est précisément celui que vous m'envoyez vousmême. Il est vrai que le vôtre a peut-être un peu plus d'é-
clal, à cause des premières atteintes du froid qui ont lavé ' son verd noirâtre d'un assez beau pourpre. Je ne doute pas que l'un et l'autre ne soient leSeseli n°762 de Haller. Mais quoique celui-ci lui donne pour synonyme le Seseli bienne de Crantz , je douterois que ce fut lui , attendu que Cranlz cite la figure de Vaillant t. 9, f. 4, qui ne ressemble guère à notre plante. Si c'est le Seseli çjlaucinn Linn., il faut donc qu'une autre plante que j'ai sous ce nom ne le soit pas , car elle n'y ressemble pas non plus.
I Je ne vous envoyé point le catalogue de mes livres de plantes, parce qu'il n'est pas encore fait , qu'un ami m'a demandé la préférence pour les avoir tous , et qu'également je ne voulois pas m'en défaire en détail. Ces sortes de collections , quoique petites, perdent beaucoup de leur prix étant dépareillées, vu la peine qu'il en a coûté pour les rassembler. D'ailleurs vos envois et vos lettres ont un peu ranimé mon goût pour la botanique , et je sens qu'il ne s'éteindra jamais lout-à-fait. Je me livrois un peu trop au dégoût que les honnêtes gens qui disposent de moi avec autant de droit que d'équité et de générosité, tâchent de me donner pour cet amusement. 11 est clair que leur projet est de me rendre la vie à charge , en écartant de moi tout ce qui peut m'en faire supporter les ennuis , et c'est bien assez d'être leur victime sans être encor leur dupe , en concourant à leurs nobles intentions. Je continuerai donc d'herboriser tant que cela me sera possible et que cela m'amusera , et je sens que cela m'amusera toujours, tant que vous ne dédaignerez pas de m'instruire et de me guider dans mes petites recherches.
» Je vous salue, Monsieur, et vous embrasse de tout mon cœur,
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La Bibliothèque Université d'Ottawa
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The Library University of Otto
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