‹ Lettre inédite de Philothée O'neddyChapitre 2 sur 2 · BIB9C · texte numérisé non relu

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exact. On l'aimait fort, et il avait sa juste part d'influence. Mais Gérard de Nerval et Théophile Gautier en avaient une non moins grande, ainsi que Joseph Bouchardy, le futur dramaturge, qui était un causeur ardent et sympathique. O'Neddy avait aussi le verbe passablement péremptoire, et se conduisait comme se sentant en pleine république. La Synagogue (comme vous dites) comptait six poètes : Gérard de Nerval, Petrus Borel, Théophile Gautier, Alphonse Brot, Augustus Mac- Keat et Philothée O'Neddy. — Gérard de Nerval avait publié sous la Restauration des poésies nationales et napoléoniennes, qu'il ne voulait pas qu'on lût, déclarant tout le premier que c'était du poncif. Il ne montrait rien ou presque rien des excellentes choses qu'il préparait alors. Alphonse Brot avait fait imprimer en 1829 un recueil intitulé Chants d'amour. Ce petit livre n'est pas à dédaigner, mais il demeurait parmi nous sans autorité, comme procédant à la fois du genre de Parny et de M. Jules de Rességuier. Alphonse lui-même se vantait dans sa préface de n'être ni classique ni romantique. — On connaissait quelques vers charmants d'Augustus Mac-Keat, mais en fort petit nombre. — Avant d'être introduit dans

le groupe, el de connaître les vers et les personnes de Théophile Gautier et de Petrus Borel, O'Neddy avait déjà composé le tiers des pièces contenues dans Feu et flamme. La plupart, en effet, sont datées de 1829, de 1830 et de 1831. Il est donc peu juste de dire qu'il singea et qu'il outra les grands rabbins. Je crois d'ailleurs que, comparaison faite des vers de Petrus avec les siens, il est difficile de ne les pas trouver très-dissemblables. Ce n'est pas mieux, mais c'est autrement. Par exemple, Petrus est trop dédaigneux de la forme, et O'Neddy en est trop curieux. — D'autre part, a-t-il imité YAlbertus de Gautier, où s'annonçait déjà le poëte original de la Comédie de la Mort ? Non encore, et pour cette fois, faisons un : hélas ! Il aurait outré, qui? Petrus? Là, vraiment, est-ce possible? outrer du Petrus ! On pouvait tout au plus l'égaler en exagération. C'est à quoi, je le confesse, O'Neddy n'a pas manqué. Mais dire qu'il a été singe/ c'est dur. Appelez-le fou, à la bonne heure, c'est acceptable. Monseigneur Don Quichotte, le plus grand des chevaliers, l'était bien ! Qu'il ait une bonne grosse somme d'extravagance et de mauvais goût, rien de plus vrai, mais il a la présomption de croire que, dans ce 93 de notre

révolution littéraire, sa carmagnole était bien à lui.

Vous devez sourire de cette émotion d'amourpropre rétrospectif, et vous croyez peut-être qu'à force d'être susceptible, mons O'Neddy devient ingrat, et ne tient aucun compte de la grande bienveillance qu'à la fin de votre notice vous manifestez pour sa muse. Détrompez-vous. Il vous en est très-reconnaissant. Mais il parait qu'il n'est pas encore assez vieux pour avoir entièrement dépouillé le vieil bomme.

J'arrive au point le plus important, le plus délicat, à la rectification maîtresse. Monsieur, jamais il n'y a eu de Bouzingotisme, ni de Bouzingots. Jamais les Jeunes-France de notre groupe (c'est seulement ainsi que nous nous appelions, et qu'il faut nous appeler) ne se sont affublés d'un tel substantif et d'un pareil qualificatif. C'est tout bonnement une mauvaise plaisanterie du cru des bourgeois, comme la fameuse ronde dansée autour du buste de l'auteur à'Atlmlie, au cri de '.Racine est un polisson! Voici, au vrai, l'histoire de la chose. — Un beau jour, quelques-uns d'entre nous firent quelque part un diner assez vif. En s'en revenant, sub nocte per umbram, on était trèsbruyants, on chantait une chanson peu attique,

dont le refrain était Nous avons fait ou Nous ferons du Domingo (notez bien l'orthographe). Bref, on scandalisa tout un quartier de Lutèce, et on commit amplement le délit de tapage nocturne. Le guet intervint, déguisé en escouade de sergents de ville, et ne fut pas rossé. Bien pis : trois ou quatre Jeunes-France furent arrêtés, entre autres le pauvre Gérard. Ils en furent quittes pour un court moment à Sainte-Pélagie. Il y a de Gérard une charmante petite pièce sur sa captivité. Cependant le mot de bouzingo ayant fort retenti, les bourgeois s'en emparèrent, et avec leur bonne foi et leur bon goût habituels, se mirent à affirmer dans les feuilles de Y ordre et des saines doctrines, que les jeunes républicains venaient de prendre ce surnom Bouziugots (sic1), qu'ils s'en faisaient gloire, qu'en cela ils avaient raison, qu'ils étaient ainsi bien nommés, qu'il fallait désormais ne plus les appeler autrement. Delà, chez lesdites feuilles, un zèle inouï à répéter sur tous les tons, pendant six mois, les mois Bouzingotisme et Bouzingot. On en rit d'abord parmi nous. Théophile; Gautier s'écria : Ces ânes de bourgeois, ils ne savenl pas seulement comment s'écrit bouzingo! Pour leui apprendre un peu d'orthographe, dous devrions

bieu publier à plusieurs un volume de contes que nous intitulerions bravement Contes dubouzingo! — La proposition fut très-acclamée, et on se mit au travail. Mais la cbose n'aboutit point, et depuis il ne fut plus question chez nous que pour les répudier, de ces deux vilains mots, produit cacographique de la lourde malignité des bourgeois.

Ceux qui pensent que nous vivions dans un certain détachement de la cause populaire, se trompent tout à fait. Nous étions républicains pour la plupart. Nous avions des accointances avec plus d'un Café Musain. Le brave Petrus était montagnard, le jeune O'Neddy, lui, était girondin. (Ici, vous ne l'accuserez pas d'outrance.) Quand Philothée écrivait qu'il était bon d'écarter le fanatisme républicain, il n'entendait nullement par là le républicanisme, mais les conspirations, les émeutes, les attentats, les violences. Nous rêvions le règne de l'Art, c'est vrai. Il nous semblait qu'un jour la Religion devait, dans ses conditions d'extériorité', être remplacée par Y Esthétique. Mais nous voulions encore autre chose. La préface de Feu et flamme énonce des vœux de révolution sociale. Nous avions parmi nous des adhérents du Saint-

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Simonisme et du Fouriérisme. Aussi, O'Neddy, dans le temps, a-t-il été bien étonné quand il s'est vu gourmande si vertement dans la Revue encyclopédique, pour son malheureux Pandœmotlium. Il croyait pourtant avoir été d'une précaution oratoire suffisante, en prenant le soin de griser outrageusement ses personnages, avant de les rendre coupables des énormes propos qu'ils débitent.

Ne dites pas, je vous prie, Monsieur, que Petrus Borel était seul sincère. D'autres encore l'étaient. O'Neddy réclame pour eux et pour lui-môme. Il l'était on ne peut plus dans ses allures byroniennes et dans ses grands entraînements vers monseigneur Don Quichotte.

Merci pour le témoignage d'estime que vous adressez à la mémoire de ces bons jeunes gens. Mais que je vous fasse donc une dernière chicane ! Vous dites qu'ils étaient ridicules. Un tel mot n'est applicable qu'à des sots. Pour des fous, il faut se conlenler du mot visibles. Par la mort- Dieu ! c'étaient nos adversaires, les bourgeois et les chiffreurs, qui étaient ridicules!

Pardonnez-moi celte longue épître. Bien des détails sans dinile vous on paraîtront moins inté-

ressauts qu'à O'Neddy; il se résigne à ce que vous en écartiez le plus grand nombre. Ne repoussez pas tout, cependant. Prenez en considération, je vous prie, ma protestation relativement au Bouzingolisme. Nettoyez-nous de cette vilenie. Il est impossible qu'à votre remarquable talent d'écrivain vous ne joigniez la scrupuleuse conscience sans laquelle on ne saurait être un vrai et digne critique.

Recevez mes remerciments et toutes mes excuses; acceptez en esprit une franche poignée de main, et permettez qu'en vous l'offrant, je trace cette vieille signature qui me rajeunit :

Philothée O'Neddy.

La Bibliothèque Université d'Ottawa

Échéance

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Date due

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