Lettre sur Divonne; l'établissement de bains et ses sources, adressée à M. le Prof. Bouillaud
C'est un bonheur pour moi, au déclin de ma carrière, de revenir par la pensée au temps de ma jeunesse, à cette époque d'ardeur et de foi oîi nous croyions qu'aucun problème de la science n'était insoluble, et qu'à force de persévérance et de travail nous pourrions faire pénétrer la lumière partout. Vous étiez un des plus fermes dans cette foi, un des plus ardents à cette tâche, et il semblait que vous eussiez pris au sérieux cette devise, sinon que le mot impossible n'est pas français, du moins qu'il n'est pas scientifique. Avec quelle ténacité vous poursuiviez ces questions obscures sur lesquelles vous avez jeté tant d'éclat, les bruits morbides du cœur et des artères, les rapports qui lient les aiïections rhumatismales aux maladies du cœur, et tant d'autres qui ont établi votre juste renommée ! Avec quel soin et quelle précision vous scrutiez et vous nous appreniez à scruter les dérangements de la machine organique, ceux du système nerveux, de la circula-
tion et de la respiration ! Coninic nous (Hions attentifs pendant que, l'oreille appliquée sur la poitrine de vos malades, vous écoutiez tous les bruits anormaux des poumons et des gros vaisseaux, et comme nous attendions le résultat de votre observation pour- le constater nous-mêmes ! Comme votre main savait nous guider pour palper les viscères profondément cachés dans les cavités du corps et nous faire découvrir le point lésé! Quelles matinées laborieuses nous passions dans les salles de votre clinique, et avec quel empressement nous allions vérifier à l'amphithéâtre les diagnostics que nous avions portés, ou entendre dans vos savantes leçons l'exposé systématique des faits, des théories un peu absolues du temps et les merveilles des méthodes de traitement que l'on croyait souveraines ! Les disputes étaient quelquefois bien vives autour de la table de marbre, et elles se ressentaient de l'intolérance des époques de foi. Vous nous admettiez à la discussion, mais il ne fallait pas trop vous contredire sur la nature des lièvres typhoïdes et sur l'importance des lésions intestinales dans cette redoutable maladie qui ravageait alors nos hôpitaux. Surtout vous étiez inflexible pour l'exactitude dans le service et dans l'exécution des prescriptions, comme vous étiez infatigable dans vos investigations à l'amphithéâtre. On n'était bien venu à vous parler ni de difficultés ni de temps ; tout notre temps devait être aux malades et à l'étude, et vous-même ne comptiez pas les heures. Vous ne vous souvenez
peut-être pas de m'avoir fait faire à la Pitié, pendant l'épidémie de choléra, jusqu'à sept autopsies avant le déjeuner; nous étions là dès six heures du matin, et nous n'en sortions pas avant midi. Trois heures dans les salles de malades, trois heures le scalpel à la main dans l'amphithéâtre ! Si je devais caractériser d'une manière particulière votre nature médicale, je dirais que vous étiez surtout doué d'une ténacité insurmontable; quand vous vouliez quelque chose, il fallait qu'on y parvînt, et vous auriez volontiers dit comme Napoléon à un officier auquel il avait donné l'ordre de prendre en un quart d'heure une batterie ennemie située sur un monticule, et qui, deux fois culbuté, revenait en déclarant que la position était imprenable : « Monsieur, vous avez encore trois minutes ! » La batterie fut enlevée. C'est à peu près ce que vous m'avez répondu un jour où je prétendais qu'il m'était impossible de saigner de la lancette une femme d'un embonpoint extraordinaire, que vainement j'avais cherché la veine au milieu du tissu graisseux où elle était enfoncée et perdue : « Monsieur, il faut que cette malade soit saignée ; » et elle le fut.
Mais je me laisse aller à mes souvenirs de jeunesse, et il est temps que j'arrive au sujet de cette lettre, que je vous demande la permission de vous adresser. J'ai pensé, Monsieur et très-cher maître, que vous prendriez quelque intérêt aux observations que j'ai eu l'occasion de faire sur l'emploi de l'eau froide comme moyen de traitement ou sur ce
qu'on nomme Thydrothéraiiit' ; il y a là en efiet un agent énergique dont on n'a peut-être pas encore suffisamment analysé le mode d'action, ou du moins dont un médecin désintéressé n'a pas rendu compte au public ; comme vous êtes avant tout l'homme des laits et du progrès, vous écouterez volontiers les faits quej'ai recueillis, les chiii'res que j'ai constatés. Et d'abord quelles sont les conditions d'un bon traitement hydrothérapique, et trouve-t-on partout ces conditions V En d'autres ternies, la première eau venue est-elle propre à ce genre de médication, et suffit-il de soumettre les malades à des aspersions ou à des immersions dans une eau ayant la température de l'air extérieur? Faut-il, en un mot, de l'eau très-froide, plus froide que celle des sources et des puits que l'on rencontre généralement et dont la température ne descend pas au-dessous de la température moyenne du lieu V Ainsi l'eau de la Seine à Paris, dont la température varie de plus de zéro à 20 degrés suivant les saisons, celle des puits ou des sources qui ne peut être au-dessous de 10 degrés, ce chiiïre étant à peu près celui de la température moyenne de Paris, ces eaux sont-elles propres à l'hydrothérapie? Eh bien! non; l'eau de la Seine ou de tout autre cours d'eau, par cela seul que la température en est variable, qu'elle peut geler en hiver et devenir presque tiède en été, est impropre aux usages de l'hydrothérapie et aux effets que l'on veut produire. La première condition de ce traitement est d'avoir de l'eau à une température à peu
près constante, sinon on ne sait plus ce que l'on fait, et les malades peuvent subir des réactions inattendues. D faut aussi que l'eau soit au moins fraîche, et pour cela elle doit provenir de source ou de puits ; mais encore le degré de fraîcheur dépendra de la température moyenne du lieu, car c'est cette moyenne, qui règle le degré de froid, que l'on peut rencontrer en s' enfonçant dans le sol. Si cette moyenne est de 10 degrés à Paris, elle est au moins de 14 à Montpellier, et c'est ce qui fait que l'on ne peut avoir dans le Midi ni une très-bonne cave ni un puits très-frais. Or de l'eau à 14 degrés n'est plus assez froide pour- produire la vive action dont nous parlerons plus loin, et sur laquelle est fondée la méthode hydrothérapique. Que sera-ce donc quand on voudra faire de l'hydrothérapie, comme nous l'avons vu quelquefois, avec des eaux à 18 ou 20 degrés ?
On ne se doute pas généralement dans le monde que la première question; la première difficulté même soit d'avoir de l'eau froide; on croit que l'eau froide existe partout, que rien n'est plus commun, et qu'il suflit de l'aller chercher à une certaine profondeur dans le sol pour en avoir des sources inépuisables. Sans doute l'eau des puits et des sources est relativement fraîche , surtout quand il fait chaud à l'extérieur; mais cette fraîcheur ne suffit pas pour exciter fortement la peau , comme cela nous paraît nécessaire dans le traitement hydrothérapique.
Mais enfin les sources fraîches, froides même,
sont-elles donc rares, et n'en trouve-t-on pas fréquemment dont l'eau est au-dessous du degré de ce que nous appelons la température moyenne? C'est le préjugé général, mais c'est une erreur; cette fraîcheur n'est que relative; que l'on prenne un thermomètre exact, qu'on l'y plonge avec soin, et on verra que la plupart de ces sources, de ces eaux de puits que l'on croit glaciales, marquent plus de 10 degrés au-dessus de zéro. Non-seulement les soui-ces froides, plus froides que la température moyenne du lieu, sont rares, elles ne se rencontrent que dans des conditions spéciales, mais leur origine est obscure, difficile à comprendre, et la science n'a pas encore dit son dernier mot à leur sujet. Autant les sources chaudes sont comnmnes dans certaines régions, autant leur origine est claire et leur degré en rapport avec la profondeur d'où elles viennent, autant les sources très-froides sont rares, loin des glaciers ou des neiges éternelles, et autant leur interprétation est sujette à objection. Cela tient à ce qu'il n'y a qu'un point au-dessous du sol où la température soit à son degré le plus bas et fixe, et ce degré, encore une fois, est celui de la température moyenne du lieu; au delà de ce point, la température s'élève et va en croissant par suite de l'action de la chaleur centrale ; au-dessus et plus près de la surface, la température est changeante comme celle de l'extérieur. Et ce qu'il y a de pire pour les applications, c'est que si l'on peut facilement échauffer l'eau, nous n'avons pas de moyen pour la refroidir,
si ce n'est l'emploi de la glace, naturelle ou artificielle, procédé coûteux et inapplicable en grand dans l'usage ordinaire.
Vous voyez donc, monsieur et très-cher maître, que, voulant étudier à fond rhydrothéra])ie, j'ai du chercher un lieu où se trouvassent réunies les trois conditions suivantes : source très-froide, à température fixe et très-abondante ; c'est ce que j'ai rencontré, avec d'autres avantages encore dont il sera question plus loin, à l'établissement de Divonne, département de l'Ain, entre le versant oriental du Jura et le lac de Genève. Plusieurs sources, dont la réunion forme un torrent qui s'a-joute à celui de la montagne, alimentent les piscines et les appareils, que je décrirai ; cette eau sort de teiTe en pétillant comme une eau de Seltz, et sa température, à peu près invariable, est de 8 degrés centigrades (1).
(1) Voici les degrés constatés à des époques différentes et par des températures extérieures très-diverses :
Le 10 juin. Première source 8»
— Seconde source 8", I
— Source du Cygne 8", 1
— Piscine des hommes S»,'^
— Piscine des dames 8°, 3
— Eau des douches 9",!
— Eau du torrent descendant de la
montagne 9°, 1
Le 23 juin. Source 8», S
— Piscine 8», 5
— Eau du torrent 10"
Le 1 5 juillet. Source 8°,1
— Piscine *^",3
— Eau du torrent 10°
to
L'eau la plus froide de cette contrée est celle de la t'outaine Napoléon, située à mi-chemin de la route qui franchit la chaîne du Jura par le passage nommé la Faucille; cette eau est à 7",8.
Comment expliquer cette basse température des sources de Divonne ? Je ne connais pas exactement la température moyenne de la localité ; mais celle de Genève étant 9°, 16, je ne crois pas qu'à 109 mètres plus haut, c'est l'altitude de Divonne, elle soit beaucoup au-dessous de ce chiffre , sauf l'influence des circonstances locales, comme le voisinage des montagnes couvertes de neige pendant une partie de l'année; 8 degrés centigrades, température habituelle et constante des sources de Divonne, sont donc probablement une température inférieure à la moyenne du pays. D'où vient cet excès de froid V On ne peut l'attribuer, selon toute apparence, qu'à une lente infiltration des eaux de neige, quoique la neige ne subsiste pas pendant toute l'année sur les sommets du Jura. Cette année, où la neige a été abondante, il n'en restait plus de traces à la fin de juin; mais il y a peut-être des crevasses dans lesquelles elle s'accumule, et la fonte de ces dépôts, dont le terrain est au loin pénétré, suffit probablement à maintenir les eaux souterraines à une basse température.
Il faut pourtant convenir que cette explication n'est qu'une hypothèse raisonnable, non une démonstration ; et même cette théorie n'est que difficilement applicable à d'autres faits du même genre encore plus prononcés.
On sait, par exemple, que les caves où se confectionnent les fromages de Roquefort, sont d'une fraîcheur glaciale, et que précisément la qualité de ce fromage particulier, qui ne peut se fabriquer que là, est due à un courant continuel d'air froid et sec, soufflant des entrailles de la terre ; la température de ces caves, qui ne sont point souterraines, mais qui résultent de l'application de constructions contre la paroi verticale d'un rocher sillonné de fissures par lesquelles arrive l'air, se maintient à 4 degrés centigrades au-dessus de 0°; une source, qui jaillit aussi du rocher, présente cette même température ; cette température est invariable, ainsi que l'a vérifié plusieurs fois, aux différentes époques de l'année, M. Bérard, doyen de la Faculté de Médecine de MontpelUer. Qui peut entretenir ce froid dans un pays dont la température moyenne est au moins de 12 degrés et éloigné d'une centaine de lieues des glaciers et des neiges éternelles des hautes montagnes? M. Arago ne se l'expliquait qu'en supposant dans l'intérieur du plateaux de Larzac, qui domine toute la contrée, l'existence d'un vaste et profond lac dont le fond serait à 4 degrés, comme l'est celui de tous les grands lacs. Ceci demande quelques détails.
Le maximum de densité de l'eau, c'est-à-dire le point où elle offre le plus de poids sous le même volume, est précisément 4 degrés au-dessus de zéro. Quand l'eau se refroidit davantage, elle devient plus légère et remonte à la surface ; on sait que la glace est heureusement (je devrais dire pro-
\identiellement) beaucoup moins lourde que l'eau, ce qui fait qu'elle Hotte sur nos Heuves, au lieu de s'accumuler indétininient dans le fond où elle se forme. Donc, si à un moment quelconque la temi)érature de l'eau d'un grand et profond lac s'abaisse à 4 degrés au-dessus de zéro, les couches d'eau, par l'effet de la jjesanteur, gagnent le fond à mesure qu'elles arrivent à ce degré, et, une fois là, elles ne bougent plus, et leur température devient invariable; car, le lac étant très-iirofond, la teni])érature extérieure n'agit plus à travers la grande é])aissi'ur des eaux. Si, d'ailleurs, par une cause quelconque, la température du fond venait à varier, à s'abaisser au-dessous de 4 degrés ou à s'élever au-dessus, les couches d'eau remonteraient à la surface, puisque au-dessus et au-dessous de 4 degrés elles sont plus légères qu'à toute autre tenii)érature et elles seraient remplacées par de nouvelles couches à 4 degrés. C'est ce qui fait que de Saussure trouvait toujours 4 degrés au i'ond du lac de GfMicve, et ce qui causa son étonnement, jusfiu'à ce que la théorie si simple de ce phénomène que nous venons d'exposer fût parfaitement établie. — Revenant donc maintenant à la fontaine des caves de Roquefort, si nous admettons avec Arago l'existence d'un grand lac dans l'intérieur du Larzac, il sera tout simple qu'un filet d'eau provenant du fond de ce lac ne fasse pas monter le thermomètre au delà de 4 degrés. Mais il y a la circonstance de l'air froid et sec qui souffle dans les caves; cet air est si sec qu'il
n'humecte même pas le sel marin, si facilement déliquescent. M. Arago disait alors qu'un courant d'air introduit par quelque ouverture dans le sein de la montagne se refroidissait au contact des parois de ces immenses cavités, sans se charger d'humidité, et ressortait par les fissures des caves à la température que Ton connaît.
Mais voilà bien des suppositions, et rien ne démontre l'existence de ce grand lac souterrain. Et puis que dire de cette autre source signalée par M. / le professeur Martins à moins de 200 mètres du sommet du mont Ventoux, et qui ne maïque que 5 degrés et demi? Il n'y a pas moyen de supposer un grand amas d'eau au sein du mont Ventoux dont la construction géologique ne lui permettrait pas de la contenir. Il est vrai qu'à cette hauteur de 1,800 mètres environ, la température moyenne ne s'élève guère au-dessus de 2 à 3 degrés. Toutefois n'est-il pas plus probable que c'est à des amas de neige dans des cavités, dans des espèces d'entonnoirs comme on en trouve sur beaucoup de montagnes, à la fonte lente et graduée de ces neiges, à l'infiltration qui en résulte, que l'on doit attribuer la basse température des sources dont nous parlons? Le mont Ventoux ne reste pas couvert de neige pendant tout l'été, mais il peut en conserver des amas dans son intérieur, et sa masse peut être pour ainsi dire pénétrée de neige fondue. Le plateau du Larzac, qui a une grande étendue, dix lieues au moins en tout sens, reçoit une assez grande quantité de
neige pendant l'hiver; le même mécanisme peut se produire à l'aide de fentes et de cavités faisant fonction de glacière; la même théorie s'applique encore plus facilement à des sources qui jaillissent au pied même de la chaîne du Jura, et la petite élévation de température qui se nuiuifeste de juin à juillet dans notre tableau, tendrait à la confirmer. On voit néanmoins que les sources froides offrent à la fois et de l'intérêt et de l'obscurité, deux choses qui marchent assez bien ensemble.
Venons-en maintenant à l'application thérapeutique de l'eau froide, à l'hydrothérapie proprement dite.
J'ai commencé à essayer sur moi-même l'effet de ces passages subits du chaud au froid et du froid au chaud. Pour le corps humain, de l'eau à 8 degrés est glaciale. Quand on se précipite dans la piscine, on ne sait si on ressent l'action de l'eau froide ou celle du feu. La peau est saisie, est mordue comme si on la flagellait avec une poignée d'orties ; on ne peut pas, j'ajoute qu'on ne doit pas y rester plus d'une à deux minutes; quoique très -habitué à l'eau et à l'eau froide, je n'ai jamais atteint cette dernière limite. On se sauve de là connue d'une fournaise, et l'on se fait essuyer et frictionner avec un gros drap, je devrais dire bouchonner comme un cheval en écume. La chaleur revient i)romptement et vivement à la surface ; on y aide par de l'exercice si on est assez fort, ou par des couvertures et par des frictions au lit, si on n'est pas en état de mar-
cher, ce qui arrive souvent dans les maladies pour lesquelles on a recours à l'hydrothérapie.
Je ne vous décrirai pas, Monsieur et illustre confrère, tous les modes d'administration de l'eau froide, en piscine, en douches de toutes les formes, de tous les calibres et de toutes les forces, tous les modes de réaction, en maillot sec et en maillot humide, quoique ce soient là les points sur lesquels on excelle à Divonne, grâce à un parfait outillage et à l'habileté des doucheurset des doucheuses, qui composent un personnel de plus de trente personnes. J'y reviendrai à propos de quelques malades et de quelques résultats que je veux vous citer; mais pour le moment j'aime mieux étudier les phénomènes physiologiques de cette méthode.
Le premier effet de quelques bons plongeons dans la piscine et des vigoureuses frictions qui les suivent, c'est un sentiment de chaleur et de bien-être, d'expansion dans tout le corps, qui semble ranimer l'action du principe vital. Aussi, après huit jours de ce régime, j'écrivais en plaisantant à mes amis que j'étais en train de me régénérer, que j'en étais revenu à 1848, et que j'espérais en arriver à la Restauration. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'on ne s'enrhume même pas à ces refroidissements subits, à ces plongeons dans l'eau glacée, tout humide encore de la moiteur du ht. Mais c'est qu'il n'y a pas là de refroidissement dans le sens délétère du mot : on ne laisse pas au corps le temps de perdre sa chaleur, on l'impressionne vivement, on lui donne une
violente secousse, on fouette la peau avec de l'eau froide comme on le ferait avec des épingles, mais le refroidissement ne dépasse pas T épidémie, et le sang afflue bien vite à la surface sous la main du doucheur. Non -seulement on ne s'enrhume pas, mais on guérit même un rhume qui commence.
C'est ce qui m'est arrivé pour une légère bronchite que j'avais rapportée de Paris, et voici ce que m'écrivait une malade fort délicate sur le même sujet; je ne doute pas que vous ne trouviez ce simple récit d'une personne du monde, sans système et sans idées préconçues, tout à fait digne de l'attention d'un observateur:
« Avant-hier, j'avais eu froid, et je suis rentrée enrhumée et remplie d'une foule de petites douleurs. J'ai eu de la peine à me réchauffer, i;t j'éternuais bon jeu bon argent. La nuit, j'ai eu très-chaud, presque de la moiteur le matin, toujours éternuant. Que faire ! Je délibère un instant avec moi-même, je me demande méme.sije dois envoyer chercher un avis; puis, pensant qu'un avis général suffit pour un cas individuel, j'ai décidé de mon chef et je suis allée à la piscine rondement d'intention, mais avec la chair de poule physiquement. A i)eine plongée, j'étais contente, (^t à peine sortie, débarrassée et allègre ; et je ne suis plus enrhumée. Ce résultat instantané m'a émerveillée.»
Non-seulement on s'habitue facilement, les femmes les plus délicates comme les hommes, à ce régime de l'eau glaciale qui paraît un peu rude et
dont l'imagination s'effraie ; mais on se passionne pour ces bains froids, pour ces douches froides que l'on vous administre tantôt en colonne, tantôt en jet plus mince, et tantôt en pluie fine qui enveloppe tout le corps : celle-ci est la douche en cercle que les malades appellent douche en crinoline, pour lui donner un nom en rapport avec son élégance. Les femmes surtout, et les plus délicates, sont avides de se plonger dans la piscine, comme par instinct et aussi par le sentiment réel du bien-être qu'elles en éprouvent, du ton et du calme que ces immersions rendent à leurs nerfs ébranlés. Je ne puis mieux faire, mon très-cher maître, que de vous citer encore ici les passages mêmes de quelques lettres de malades ; cela vaut mieux que tout ce que nous poumons dire, nous autres médecins. Voici comment s'exprime une dame qui n'a pas beaucoup de goût pour la grosse douche, mais qui adore la crinoline : « et la surprise que me réservait le
docteur? C'était la douche en cercle, un amour de douche, l'invention la plus élégante, une volupté ! Ce n'est pas froid du tout, mais du tout ; une eau douce, une rosée qui vous caresse comme un plumeau de plumes, ou une tête de loup faite de blaireau. Je supporterais une demi-heure de douche en cercle avec plaisir en hiver ; en été ce serait trop doux. Cette comparaison m'a fait encore mieux sentir les horreurs de la douche en colonne sur un pauvre monde sans force comme moi. Ainsi donc, en partant, je mets dans mes bagages la piscine,
la douche en cercle, Joseph et Mariette, c'est décidé » Ah! c'est que les gens de service sont
vraiment admirables à Divonne ; voici, en effet, comme on m'en parle, à propos du maillot, qui mérite bien aussi une description : « Joseph (c'est le doucheur en chef), le bras droit du docteur, est admirable de zèle, de douceur et de soins, de soins de femme, moins l'empressement nerveux et tumultueux. Hier, j'ai essayé du maillot pour tâcher de dormir ; je n'ai pas dormi, mais j'étais calme avec une sorte de bien-être dans l'insomnie
« Je suis allée au maillot avec empressement et confiance spontanée comme à la piscine ; ce n'est pas trop dur d'ailleurs. Mais quel emballage bien fait ! c'est à voir et à peindre ; Mariette excelle. Joséphine, ravie de la nouveauté et de l'effet, a voulu absolument que je me voie dans une glace. En moins de rien, on est empaqueté dans le drap moudlé, deux couvertures de laine, une de coton, un édredon et une autre couverture encore, tout cela serré, ajusté à la forme du corps ; il n'y a pas à bouger ni pied ni patte. On a chaud bien vite, et alors on s'empresse de vous jeter dans la piscine ; l'effet est bienfaisant, calmant. »
Voilà donc un moyen puissant, énergique, varié, dont les effets physiologiques peuvent nous faire entrevoir l'influence thérapeutique. Quel parti pouvons-nous tirer de ce moyen, de cette application de l'eau froide sous toutes ces formes, à divers degrés d'intensité et en combinant son action avec des
transitions de température les plus brusques, suivies de réactions qui en définitive portent la chaleur à l'extérieur, raniment les fonctions de la peau, détendent les nerfs et tonifient les muscles? Je ne vous rapporterai pas, Monsieur et très-cher maître, tout ce que j'ai entendu raconter des cures merveilleuses opérées par l'hydrothérapie; je ne veux vous parler que de ce que j'ai vu, de ce que j'ai pu suivre, de manière à constater les résultats du traitement ; ce ne sera qu'un petit nombre de faits, mais assez concluants.
J'ai vu àDivonne des paralytiques, des états nerveux de toute sorte : mélancolies, chorées, épuisements du système nerveux par suite de travaux excessifs ou des fatigues de la vie du monde, désordre dans les fonctions locomotrices, spasmes et défaillances causés par une commotion, par un ébranlement du cerveau ou de la moelle épinière, etc., etc. Voici ce qui m'a paru le plus saillant :
Une victime d'un accident de chemin de fer, après la guérison de ses blessures et le rétablissement apparent de sa santé , était restée d'une grande faiblesse, sans aucun symptôme de paralysie, faiblesse accompagnée de temps en temps de défaillances allant presque jusqu'à l'évanouissement; il y avait eu commotion des centres nerveux dans la chute, puisqu'il y avait eu perte de connaissance et en même temps que la faiblesse musculaire, la force d'attention et la capacité pour un travail soutenu étaient diminuées, il y avait même un peu d'hésita-
tion dans la iiuMiioirp. La malade rond ainsi compte elle-même de son étal: «... Je n'ai plus de défaillances; les orages me fatiguent comme toujours, mais je ne songe plus un moment à m'évanouir; c'est un joli progrès , car les orages ne manquaient pas de me causer de fortes défaillances. » Quant à l'exercice de la tête, à l'attention soutenue, l'eiiet du traitement n'est pas moins marqué : « C'est une grande jouissance pour moi de pouvoir lire sans effort, avec goût et facile intelligence, avec une attention naturelle et en suivant le til des idées sans m'appliquer. Depuis longtemps ce plaisir m'était enlevé soit par la maladie, soit par la vie dissipée du monde ; je le retrouve avec une jouissance infinie, et je constate avec non moins de plaisir que je suis capable encore de lire vraiment et de comprendre toute sfirte de choses. Depuis quelque temps j'ai bien déhéti ; le temps perdu pour les jambes ne l'est pas pour la meilleure partie de notre être. J'ai donc passé ces jours de pluie et de captivité avec une grande facilité; les heures m'ont paru courtes, et j'ai joui à ma manière des plaisirs de la maison, de la liberté de ne pas m'y associer. Quand je suis bien fourrée dans mon fauteuil auprès de la fenêtre, ma table et mes chaises encombrées de livres, de lettres, de plumes, de papier, je jouis du plaisir que je ne prends pas comme de la pluie et du vent dont on est à l'abii au coin du feu. Ma lecture favorite est en ce moment le Chateaubriand , de M. Sainte- Beuve. Plus j'avance dans cette lecture, plus elle
m'attache et m'émerveille. Je ne connais personne capable de posséder son sujet comme M. Sainte- Beuve; rien n'échappe à ce regard pénétrant, semblable au microscope pour lequel une goutte d'eau, un grain de poussière renferme un monde et n'a point de secrets. On ne peut pas quitter le livre ; il entraîne, il distrait, il nourrit, il remplit l'esprit, et le lire tout de suite, après ou en même temps que le Chateaubriand, c'est un intérêt de plus. J'en ai lu près de trois heures de suite hier dans le jardin; et ce soir j'y suis revenue encore, malgré la promesse que je m'étais faite de lire autre chose. « Ce passage vaut bien, il me semble , ce que nous appelons une observation médicale et n'est pas moins instructif. — Voyons maintenant ce qui concerne le rétablissement des forces. Au début, il fallait plonger la malade dans la piscine au moyen d'un fauteuil et d'un treuil; au bout de deux mois, elle écrit: " Je descends seule dans ma chère piscine et je fais trois ou quatre fois sa longueur, en opérant force plongeons de toute la tête. Ce n'est bon, à mon avis, qu'à cette condition ; la tête n'a pas même une sensation pénible à braver, c'est tout plaisir tout de suite. Mardi, j'ai fait un extra considérable. J'ai dîné à table, et au salon , après, j'ai assisté à une lecture de M. Vidart (le médecin de l'établissement). Il a un vrai talent; à lui seul il vaut une troupe, et tout cela si naturellement, si facilement, qu'on ne songe pas qu'il y mette de la complaisance, ni qu'il lui en coûte de la fatigue. On soigne ici le moral au-
îi
tant que la bête , et il t'aut convenir que M. et M"" Vidart s'y emploient bravement et de tout entrain. Ils sont ingénieux, aimables et naturels dans cette partie, à mon gré, la plus lourde de leurs devoirs. » Aussi y a-t-il encombrement àDivonne : « On se bat ici tous les jours pour obtenir un coin dans un grenier. Avant-hier, une dame a été tout heureuse d'obtenir une cellule à côté de ma femme de chambre et pas plus confortable; le mari et la tille de cette dame sont au village et une nourrice avec un petit enfant qu'elle a, au grenier, je ne sais où. Hier, six personnes et vingt-cinq malles ont dû se contenter de quatre petites chambres au second; encore avaient-elles retenu ce trésor à l'avance. Les vingtcinq malles m'ont fait plaisir..., etc., etc. » Passons à d'autres cas. Quand je suis arrivé à Divonne, au commencement d'avril, le pays était encore sous la neige; les montagnes de la Suisse et la chaîne du Jura avaient leur manteau blanc; c'est le bon moment, dit-on, pour faire de l'hydrothérapie : le printemps et l'automne sont les meilleures saisons. J'y trouvai un jeune garçon d'une douzaine d'années, d'une physionomie vive et spirituelle; il était affecté d'une maladie fort pénible et pour lui et pour les autres ; il aboyait sans cesse comme un chien et avec des efforts convulsifs. Le régime de la douche et de la piscine fit merveille: en deux mois, j'ai vu cette toux s'affaiblir, devenir un jappement doux comme celui d'un jeune roquet; ce n'était bientôt plus qu'une sorte d'agrément, une petite inspiration qui
rompait la monotonie de la parole ; enfin toute trace de cette singulière maladie disparut, et en même temps on vit cet enfant se fortifier, reprendre les couleurs de la santé, se développer et grandir. C'est la plus belle guérison dont il m'ait été donné de suivre les progrès et de constater le résultat.
Des constitutions délabrées se rétablir, des mélancoliques reprendre goût aux choses de la vie, des jeunes filles pâles et décolorées refaire du sang et se raflermir sur leurs jambes, des douleurs névralgiques se calmer, c'est ce que l'on voit généralement à Divonne. J'ai laissé en traitement et en voie d'amélioration des paralysies des membres inférieurs par suite de trouble dans les fonctions de la moelle épinière ; mais en voilà assez, mon cher maître, car je ne veux pas faire ici un traité de médecine hydrothérapique; je n'ai voulu qu'indiquer les conditions essentielles de cette méthode, ses effets les plus marqués, el montrer, après bien d'autres, qu'il y a là un moyen efficace dont la médecine peut tirer un grand parti. Ai-je besoin d'ajouter que ce traitement doit être dirigé par un médecin expérimenté, sage, pas entêté de système^ sachant écouter les instincts des malades, et que ce traitement doit être aidé par un bon régime alimentaire, de l'exercice autant qu'on en peut prendre, la vie en plein air, et la gymnastique même en certains cas? C'est ce que l'on trouve à Divonne, où tout est bien ordonné, largement organisé, sans mesquinerie ni lésinerie et avec une grande intelligence. —Le village de Di-
vonne n'est pas beau, il n'a rien du charme et de la coquetterie des villages suisses, pas de villas élégantes, pas de jolis chalets ; mais il est on ne peut mieux situé poui' les promenades et pour les excursions pittoresques. Est-il rien de plus enchanteur que les bords du lac de Genève, que ce grand parc de quinze heues de long sui' une dizaine de large , avec ses habitations à l'air si paisible et si bien fourrées dans leurs massifs de verdure, où il semble que doivent régner la paix et le bonheur? Ces jolies villes de Nyon, de Lausanne, de Vevey et le lac pour pièce d'eau, voilà pour les promenades de tous les jours, à pied, à cheval, en voiture, parles plus johs chemins ombragés des plus beaux noyers , de châtaigniers et de peupHers , entrecoupés de petits vallons les plus frais et pour horizon les pics neigeux des Alpes prosternés aux pieds de leur roi , le Mont-Blanc. Et si vous voulez faire des excursions plus lointaines, les chemins de fer suisses, dont la station est à 6 kilomètres , au château de Coppet, vousjetteront en quelques heures sur tous les points, aux lieux les plus fameux, les plus pittoresques, au cœur même de cette région qui fera éternellement l'admiration des amants de la nature et des poètes.
Docteur Donné, Recteur de l'Académie de Montpellier.
Syracuse, N. y.
Stockton, Calif.
Accession no.' -^ 0,4.9
Authorj-Donné^ :
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