POSTSCRIPTUM
J’ai envoyé ma lettre à plusieurs sociétés médicales; quelques-unes l’ont assez mal traitée; je m’atf tendais à cet événement, et n’en ai point été contristé, ni découragé. Quelques médecins ont trouvé que j’avais exprimé leurs idées ; ce n’est pas une raison pour que nous ne nous soyons pas trompés de compagnie. Quoi qu’il en soit, j’ai remarqué que ceux-là m’ont témoigné le plus de sympathie qui, placés à la tête d’hôpitaux spéciaux, se sont trouvés en position d’observer et d’expérimenter sur une grande échelle. J’ai trouvé peu d’opposition chez les personnes auxquelles j’ai pu exposer verbalement ma manière de voir, et qui, m’ayant proposé leurs objections, ont bien voulu écouter mes réponses. Je suis convaincu, par exemple, que si je pouvais avoir une heure de conférence avec l’auteur anonyme du compte rendu de ma brochure, inséré dans la Gazelle médicale du 25 février 1845 , nous serions tout à fait d’accord. Je souhaiterais que cet honorable confrère voulût bien essayer de voir ce que devient une syphilis, sous l’influence d’une expectation telle que la conçoivent tous les médecins éclairés comme lui. Ce serait aussi pour moi une grande satisfaction, qu’il voulût bien dire jusqu’à quel point mes humbles travaux ont suivi ou précédé tels ouvrages qui font en quelque sorte loi sur la matière. Mais j’aimerais surtout qu’un esprit aussi judicieux hésitât avant d’écrire le mot protéiforme, appliqué à la syphilis-,
et avant de déclarer évidemment syphilitiques l’iritis , l'alopécie, la carie des os profonds, le nodus, l’exostose, etc. Oui, mon cher et honorable confrère, je vous supplie , puisque vous êtes à la tête d’un hôpital, d’examiner de nouveau ces questions; et je compte assez sur votre loyauté pour penser que vous ferez part au public médical de vos nouvelles observations. Les hommes comme vous peuvent revenir sans honte sur ce qu’ils ont dit , lorsque la vérité leur semble apparaître ailleurs que là où ils croyaient l’avoir vue d’abord.
L’auteur de l’analyse dont je parle m’a traité avec trop de bienveillance , je dirai même d’indulgence, pour que je ne me sente pas encouragé à lui demander une grâce : c’est de vouloir bien lire de nouveau ma lettre avec une disposition favorable, c’est-à-dire en différant jusqu’à la fin les observations et les objections. Peut-être telle chose, qu’il a trouvée inadmissible au premier abord, finirait-elle par lui sembler moins malsonnante.
Pour ce qui concerne l’iode, j’ai contre lui, je l’avoue, un grand grief ; c’est qu’on en a fait une selle à tous chevaux. Avez-vous les écrouelles? avez-vous
le cancer? avez-vous la syphilis? prenez mon
iode. Lajinjole ne dirait pas mieux. Mais je ne nie pas qu’il ne puisse être fort utile dans telle circonstance donnée, ne fût-ce que pour faire passer le mercure absorbé à l’état de proto-iodure insoluble. Au reste, je serais bien malheureux, si le critique, auquel je soumets particulièrement ces quelques mots, avait pu me
prendre pour un homme qui se plaît à nier et à détruire. Plus ma foi est ferme et vive dans la thérapeutique réelle, et appuyée sur des observations exactes et judicieuses, plus je regarde comme un droit et comme un devoir d'examiner à fond, et même avec une certaine défiance, toutes les nouveautés en ce genre. Boyer, dont je me félicite d’avoir été l’élève, nous disait avec une bonhomie qui semble n’être plus de mode parmi les puissants du jour : « Allons, dépêchons-nous d’employer ce remède, tandis qu’il guérit encore. » Il disait aussi qu’il n’avait pas vu qu’une doctrine médicale durât plus de dix ans.
A cette occasion, je ne puis m’empêcher de songer à l’affaire, actuellement pendante devant les tribunaux, du pharmacien d’un grand hôpital, qui, pendant plus de deux ans, a détourné à son profit tous les médicaments actifs et coûteux, annihilant ainsi, ou au moins atténuant beaucoup les prescriptions des médecins. Supposé que ceux-ci publient des observations recueillies pendant cette période, que devra-t-on penser des effets des médicaments, et de l’iodure de potassium , qui est fort cher, comme on sait?... Tout doit être enseignement pour l’homme qui pense !
Au reste, si j’ai poussé trop loin le scepticisme, on voudra bien convenir au moins que la naïve bonne foi de mes adversaires me donnait bien beau jeu, et me rendre cette justice que je me suis empressé d’abandonner mes opinions, et d’entreprendre de nouvelles recherches toutes les fois qu’une critique bienveil-
lante ou hostile m’a suscité quelque nouveau doute.
J’ai cru que, parlant à des hommes éclairés et n’ayant point de parti pris , je pouvais me dispenser d’entrer dans d’interminables détails , je le pense encore ; cependant, je suis tout prêt à donner tous les éclaircissements qu’on voudra bien me demander, et pour cela je me propose, au mois de mai prochain, d'ouvrir des conférences pratiques dans lesquelles je soumettrai mes idées à une discussion de bonne foi, cherchant à m’éclairer d’abord. Je tâcherai de répondre aux objections qui me seront adressées , pourvu qu’elles soient nettement formulées par écrit.
Je n’entreprendrai donc point de grossir cette lettre et d'en faire un traité de la syphilis : j’attendrai l’effet de ces quelques mots lancés dans le public médical sans autorité comme sans patronage, et plus tard, peut-être, j’essaierai de rédiger une monographie à priori , c’est-à-dire dégagée de toute discussion des opinions antérieures, telle en effet qu’elle devrait être si la maladie, jusqu’alors inconnue, faisait sa première apparition parmi nous.
J’irai, s’il le faut, dans les hôpitaux spéciaux et dans les cliniques, examiner la pratique des médecins et des chirurgiens qui s’occupent de la syphilis, soit habituellement, soit accidentellement; je chercherai leurs principes dans leurs actes; je les comparerai entre eux ; je les traduirai à la barre de l’opinion publique médicale, et je ne prendrai point de repos que la question ne soit décidée.