ADRESSÉE A UN MÉDECIN DE PROVINCE
Mon cher confrère ,
Vous me demandez ce que je pense de l'épidémie qui désole en ce moment la capitale. Ma réponse sera courte, parce qu’il faudrait plus de temps que ne m’en laisse la pratique pour discuter à fond toutes les questions relatives à un tel sujet.
Vous le savez déjà , la maladie a fait irruption dans Paris avec une violence qui n’a presque pas d’exemples jusqu’à ce jour en Europe. Par conséquent les occasions de l’étudier dans son mode de propagation , ses principaux caractères , ses nuances, ses degrés, son traitement, n’ont dû manquer à personne : médecins et élèves, chacun
a pu, dans ce malheur commun, payer à l’humanité un large tribut de secours et de consolations.
Il m’est donc facile de vous faire connaître, dès aujourd’hui, le résultat démon observation sur un sujet si digne d’occuper en ce moment les méditations du médecin; me réservant toutefois de donner ultérieurement, et lorsque le temps me le permettra, quelques développemens à cette lettre.
Dès le commencement de février, on avait bien cité quelques cas douteux de choléra observés dans plusieurs quartiers de Paris, et qui laissaient toute la capitale dans l’appréhension de ce fléau; mais le 16 mars il ne fut plus possible de douter de son invasion. Plusieurs faits bien constatés détruisirent toute incertitude à cet égard, et vous savez avec quelle rapidité et quelle fureur il a, depuis, exercé ses ravages. Ce jour-là, le ciel était pur, le froid assez vif et l’atmosphère offrant en apparence toutes les conditions d’une parfaite salubrité ; seulement comme il régnait un vent de nord assez piquant, on crut que la maladie nous avait été apportée d’Angleterre par cette voie. Mais vous sentez combien une telle opinion dut paraître invraisemblable au plus grand nombre; car si le choléra pouvait suivre la direction des vents , à coup sûr il aurait mis moins de temps a parcourir l’Europe et à arriver en France* puisqu’il est constant que les vents franchissent le
monde entier dans l’espace de quelques heures. Loin de là, nous l’avons toujours vu se soustraire, pour ainsi dire, à toutes les puissances météorologiques, se montrer dans toutes les saisons, dans tous les climats, sous toutes les températures, et déconcerter à Paris comine ailleurs tous les calculs géométriques, barométriques, thermométriques et autres.
On vous a parlé d’animalcules, de germes capables de se développer dans l’organisme sous certaines prédispositions locales et individuelles; mais, par la même raison, les vents et les révolutions diurnes auraient dû également opérer partout le transport de ces animalcules et de ces germes, que personne d’ailleurs n’a encore vus et dont 1 existence est pour le moins douteuse.
Vous savez aussi que les physiciens ont pris leur part de recherches dans cette question. Les uns ont fait de nouveaux efforts pour trouver dans les vapeurs terrestres, dans la composition actuelle del’air, quelque principe morbifique; mais, comme il était facile de le prévoir, d’après l’imperfection de nos moyens eudiométriques ou d’après la divisibilité infinie de la matière épidémique, toutes les tentatives faites à cet égard ont été sans résultat.
D’autres ont cru pouvoir rapporter la cause du choléra à l’état électrique de l’atmosphère ; et il
est vrai de dire que plusieurs faits semblent prêter quelque appui à cette opinion , notamment la rapidité de l’invasion, qui est celle de la foudre, ses effets immédiats, qui tiennent d’une sorte de sidération* Je sais même des personnes qui sont dans la ferme persuasion que les paratonnerres sont le seul préservatif, et l’acupuncture le seul remède contre la maladie. J’en connais aussi qui, de la meilleure foi du monde, soutiennent que le plus sûr moyen de faire cesser le mal serait d’ébranler l’atmosphèrë par la détonation du canon. Tout cela peut être vrai , mais n’a pas encore reçu la sanction de l’expérience, en sorte que nous ignorons toujours la nature du principe et le mode de propagation de l’épidémie.
Mais un fait qu’il est impossible de mettre en doute, et qui intéresse au plus haut degré l’étiologie du choléra ainsi que l’hygiène publique, c est que la maladie se transmet avec une inconcevable facilité aux personnes qui respirent le même air ou qui Vivent dans la même habitation. Nous avons vU des familles entières dont tous les rnem-j bres ont été atteints simultanément ou successivement de l’épidémie; et s’il y a eu beaucoup de maisons qui en aient été exemptes, il y en a bien peu dans lesquelles on nait observé quun seul malade. Il est encore certain que la plupart des maisons que l’on a pu soustraire aux influences du
dehors, ont été préservées de l’épidémie; telles sont en général les collèges, les pensions, les communautés, etc. Ce qui n’est pas dire pour cela que la maladie soit contagieuse ou transmissible par voie de contact, mais ce qui prouve qu’elle peut se concentrer ou se diviser, se circonscrire en foyers isolés ou s’étendre de maison en maison , indépendamment des individus ou des objets contaminés, et par le seul fait du mouvement de l’air ambiant. Les médecins, les garde-malades, les personnes appelées par état , par devoir ou par affection à donner des soins directs aux malades, à les toucher, à respirer leur haleine, leurs excrétions, n’ont pas été plus affectées de l’épidémie que celles qui occupaient des étages supérieurs , et qui n’avaient aucun rapport avec les cholériques. En un mot, la sphère d’action de l’épidémie a toujours été dans l’air ou dans les modificateurs externes ; jamais dans les personnes. Ainsi donc, n’en doutez pas , le choléra ri est pas contagieux .
L’épidémie n’a excepté que très-peu de quartiers de la capitale. Elle s’est montrée dans les rues les mieux aérées et a su pénétrer dans la demeure dit riche comme dans celle du pauvre; mais il n’est pas moins vrai quelle a sévi avec plus de violence dans les quartiers , les rues et les habitations les plus insalubres. De même elle a affecté une préférence marquée pour les classes malheureuses, pour